[Note 168: D'un vantail de croisée d'une maison à

Flavigny (Côte-d'Or), XIVe siècle.]

[Note 169: Trouvée à Cahors, attachée à un vantail

d'armoire moderne. Cette targette paraît appartenir au milieu

du XIVe siècle.]

[Note 170: Dessinée en 1841 dans l'ancien palais des

comtes de Nevers, à Nevers, aujourd'hui palais de justice,

fin du XVe siècle.]

[Note 171: D'une fenêtre de l'ancien évêché d'Auxerre,

aujourd'hui préfecture. Cette targette paraissait appartenir

au XIVe siècle. Nous l'avons dessinée en 1843; elle tenait

encore à un vieux châssis déposé dans le beau grenier

lambrissé dépendant de l'ancienne grand'salle.]

[Note 172: Les montants de ces châssis étaient, souvent

même, munis de pivots de bois conservés à chaque extrémité.]

[Note 173: D'un châssis de croisée d'une maison à

Flavigny (Côte-d'Or). Cette paumelle date du XIVe siècle, et

le châssis bat sur un dormant.]

[Note 174: D'un châssis de croisée d'une maison à

Saint-Yrieix (Haute-Vienne). Le châssis battait sur un

dormant.]

[Note 175: Cet ouvrage de quincaillerie tenait à un

vantail, d'armoire très-probablement, ou à un vantail de

porte d'intérieur d'appartement. Nous l'avons trouvé chez un

marchand de ferraille à Paris.]

[Note 176: Ces détails sont recueillis sur diverses

pièces de grilles de la fin du XIVe siècle. L'arc-boutant et

ses clefs ont été dessinés par nous, parmi des débris de

grilles à Malines. Quant aux montants à feuillures pour

recevoir des panneaux de grille, on en retrouve assez

fréquemment en France, en Belgique et en Allemagne.]

[Note 177: M. Millet, architecte de la cathédrale de

Moulins, a bien voulu relever cette ferrure avec le plus

grand soin pour nous la communiquer.]

[Note 178: Cette potence était scellée le long d'une

muraille de tour à Carpentras, au-dessus d'un petit puits. Il

en existe encore une à peu près semblable à Avignon; mais

cette dernière était destinée à porter une torche (XVe

siècle).]

[Note 179: Il existe une grille semblable à celle-ci à

Gand (salle d'armes). On en voyait une autre à peu près

pareille dans l'église de Saint-Denis, avant la restauration

de 1816 (dessins de Percier).]

[Note 180: Ce dessin est en notre possession et indique

les assemblages, observés avec soin.]

[Note 181: _Architecture domestique_, t. I.]

[Note 182: D'où est dérivé le mot _cabaret_ (de _cabia_).

Les boutiques où l'on vendait le vin en détail étaient

fermées de grilles saillantes sur la voie publique, de

_cabausts_, _cabarets_. Il y a peu d'années, toutes les

boutiques de marchands de vin étaient encore munies de

barreaux, en souvenir de cette tradition.]

[Note 183: L'exemple A provient d'une grille du château

de Tarascon (XVe siècle). L'exemple B, d'un garde-fou

(démonté) dessiné par nous à Poitiers, dans un dépôt de

ferrailles de l'ancien palais des comtes (XIVe siècle

probablement). L'exemple C, d'une grille de boutique dessinée

par nous à Chartres, en 1835 (XVe siècle).]

* * * * *

SIÉGE, s. m. La Gaule, vaincue par Rome, demeura en paix pendant près de

trois siècles. Les populations gauloises, enrôlées dans les légions

romaines, allèrent faire la guerre en Espagne, en Afrique, en Illyrie,

en Asie Mineure; mais leur pays, depuis le règne de Néron jusqu'aux

derniers empereurs d'Occident, jouit de la plus complète tranquillité.

Qui eût pensé alors à fortifier des villes qu'aucun ennemi connu ne

devait attaquer? La Germanie elle-même, si longtemps menaçante et dont

les hordes avaient pénétré jusqu'au centre de la Gaule à plusieurs

reprises, était alliée de Rome et lui fournissait des soldats. La

Bretagne n'avait subi le joug impérial que très-incomplétement, mais

elle ne songeait pas à prendre l'offensive. L'Espagne était romaine

autant que l'Italie. Calme, livrée au commerce, à l'agriculture et à

l'industrie, fournissant à Rome ses meilleures légions, éloignée même

des intrigues de palais qui, sous les empereurs, ensanglantaient encore

l'Italie, la Gaule pouvait croire à la paix éternelle. Aussi la

stupéfaction fut-elle grande quand on vit tout à coup apparaître au

nord-est les têtes de colonnes des barbares. La défense n'était préparée

nulle part. Depuis longtemps les villes avaient franchi leurs anciennes

murailles ou les avaient détruites; les camps fortifiés établis par

César, maintenus par les premiers empereurs, étaient abandonnés, effacés

par la culture, les villes et les bourgades. Après ce premier flot de

barbares, qui passa comme une trombe, sans trouver d'obstacles, et qui

retourna d'où il était venu, chargé de butin, les villes gauloises,

épouvantés, démolirent les monuments les plus éloignés du centre de la

cité, et s'empressèrent d'élever avec leurs débris des murailles munies

de tours. L'empire était alors en dissolution, ces travaux des municipes

ne purent être faits avec ensemble et d'après une donnée générale.

Chacun d'eux se renferma comme il put, et, quand arrivèrent les nouveaux

débordements de barbares, ces défenses ne firent qu'irriter ces

conquérants inconnus, sans pouvoir leur opposer des obstacles sérieux.

D'ailleurs, pour défendre une ville, que sont des remparts, si derrière

eux ne se trouvent pas des troupes expérimentées, de bons ingénieurs,

des capitaines habiles et de sang-froid, des approvisionnements de toute

nature, et si les défenseurs n'ont pris l'habitude de l'ordre et de la

discipline? On ne peut donc dire que les villes gauloises, fortifiées à

la hâte au Ve siècle, aient été assiégées, puisqu'elles ne pouvaient se

trouver dans les conditions les plus ordinaires d'une défense. Elles

étaient investies, prises d'assaut après une résistance inutile, et

mises à sac. Ces hordes de Huns, de Wisigoths, de Vandales, n'avaient et

ne pouvaient avoir d'autre tactique, en fait d'attaque de places fortes,

que l'audace, le mépris du danger, la furie qui fait franchir les

obstacles sans tenir compte de la vie du soldat.

L'art si avancé de l'ingénieur romain, soit pour défendre, soit pour

attaquer les places, était perdu en Occident, et ne devait reparaître

qu'après de longues périodes de guerres et de désastres.

Les siéges entrepris par les Mérovingiens (autant que les textes nous

permettent de les apprécier) ne consistent qu'en travaux peu importants

de contrevallations, et qu'en assauts répétés. Si les villes résistent

tant soit peu, le découragement, les maladies, ont bientôt réduit à

néant les troupes d'assiégeants. Cependant les barbares eux-mêmes

avaient emprunté aux Romains ou aux Orientaux quelques-uns de leurs

moyens d'attaque. Grégoire de Tours[184] parle de béliers qu'Attila

aurait employés pour battre les murs d'Orléans. Aétius, comme on sait,

le força d'ailleurs à lever ce siége; mais dans ces temps intermédiaires

entre le régime romain et l'établissement féodal en France, il n'est

question ni de travaux réguliers d'investissement, ni de mines

méthodiquement tracées, ni de ces engins que l'empire d'Orient avait pu

emprunter aux Grecs, ni de tranchées de cheminement, ni de ces

plates-formes (_aggeres_) que savaient si bien élever les troupes

impériales en face des remparts d'une place forte. Lorsque les Normands

firent irruption dans le nord et l'ouest de la Gaule, sous les

Carlovingiens, ils ne trouvèrent devant eux que des villes palissadées à

la hâte, des forts de bois, des défenses en ruine ou mal tracées. Ils

assiégeaient ces places à peine fermées, s'en emparaient facilement, et

emportaient leur butin sur leurs bateaux, dans des camps retranchés

qu'ils établissaient sur les côtes, près de l'embouchure des fleuves ou

dans des îles. Il n'est pas douteux que ces peuples scandinaves, traités

de barbares par les chroniqueurs occidentaux, étaient, au point de vue

militaire, beaucoup plus avancés qu'on ne l'était dans les Gaules. Ils

savaient se fortifier, se garder, approvisionner et munir leurs camps

d'hiver: et en cela ils montraient bien leur origine aryane; les Aryas

ayant laissé partout où ils ont passé les traces de ces travaux

défensifs, de ces _oppida_, dont l'assiette est toujours bien choisie.

Or, qui sait comment on peut se défendre, sait comment on peut attaquer;

la défense d'une place n'étant autre chose que la prévision des moyens

qu'emploiera l'attaque.

Il ne nous reste que bien peu de défenses qui datent de l'époque du

premier établissement des Normands sur le sol des Gaules[185], mais dans

les contrées envahis et occupées par ces aventuriers, l'art de la

fortification se développant plus rapidement et sur des données beaucoup

plus intelligentes que partout ailleurs en France, on peut supposer que

ces terribles Normands avaient apporté avec eux des éléments d'art

militaire d'une certaine valeur relative. Tous les témoignages

historiques nous les montrent s'acharnant à l'attaque des places fortes,

tandis que les troupes gauloises sont bien vite rebutées par les

difficultés d'un siége. Des hommes habitués aux constructions navales et

à tous les travaux qu'exige une navigation sur des bâtiments d'un

très-faible tonnage, acquièrent une adresse et une rapidité dans les

manoeuvres qui les rendent aptes aux labeurs des siéges. Encore

aujourd'hui nos matelots sont les hommes les plus expéditifs et les plus

adroits que l'on puisse trouver, s'il s'agit d'élever un épaulement, de

le palissader et de le munir d'artillerie, parce qu'ils ont contracté et

entretenu cette habitude de réunir instantanément leurs forces pour un

objet spécial. Plus tard, lorsque Guillaume le Bâtard descend en

Angleterre, on ne peut méconnaître la supériorité relative de ses

troupes, soit pour construire, approvisionner et mettre à flot une

flotte, soit pour opérer rapidement une descente; soit, lorsque

l'Angleterre est en partie soumise, pour élever des châteaux et des

défenses propres à dominer la population des villes et des campagnes. De

toutes les conquêtes faites depuis l'empire romain, aucune ne réussit

mieux que celles des Normands. Du jour où ils ont mis le pied dans l'île

saxonne, ils ne font que s'étendre, que se fortifier peu à peu, sans

reculer d'un pas. Le même fait se présente en Calabre, en Sicile. Or,

des résultats si généraux et si rares alors, ne sont pas l'effet du

hasard, mais doivent dépendre d'une organisation militaire relativement

forte, régulière, d'un art déjà développé, et surtout d'une habitude de

la discipline qui était un fait exceptionnel alors parmi les armées

occidentales. La discipline n'est jamais plus nécessaire dans les armées

que quand il s'agit d'assiéger ou de défendre une place; aussi, pendant

les Xe et XIe siècles, les Normands ont pris un nombre prodigieux de

forteresses; ils ont su les défendre de manière à décourager bien

souvent les troupes assiégeantes. On peut en conclure qu'indépendamment

de leur bravoure, les armées normandes étaient fortes par la discipline,

par l'habitude et la régularité du travail; partant, qu'elles ont été

les premières qui, au commencement du moyen âge, aient attaqué les

places avec une certaine méthode.

Le système féodal primitif, incomplet encore, qui se prêtait

merveilleusement à la défense morcelée, était impropre à pratiquer l'art

de l'attaque des places. En effet, les troupes de gens de guerre que

réunissaient les seigneurs féodaux ne devaient qu'un service limité,

quarante jours en moyenne; on ne pouvait entreprendre avec ces corps

armés que des expéditions passagères, des coups de main, et cela

explique comment la féodalité crut, dès le XIe siècle, être invincible

dans ses châteaux. Il fallait des armées pour attaquer et prendre ces

places. Il n'y a pas d'armées où il n'y a pas de peuple; alors le fait

ni le mot n'existaient. Les rois de France eux-mêmes, autant qu'on peut

donner ce nom aux chefs qui, sur le territoire des Gaules, étaient

reconnus comme suzerains par de nombreux vassaux, depuis les

Carlovingiens jusqu'à Philippe-Auguste, n'avaient point d'armées

permanentes et ne pouvaient entreprendre des siéges longs. Toutes les

questions de guerre ne se vidaient jamais d'une manière définitive, et,

l'expédition commencée sous les auspices les plus favorables était

réduite bientôt à néant par l'abandon de ces grands vassaux, qui ne

pouvaient retenir les hommes conduits par eux, sous leurs bannières,

passé un certain délai.

Les croisades, entre autres résultats considérables, furent certainement

le premier point d'appui de la monarchie française, pour réduire la

féodalité sous sa domination. En Syrie, on prit l'habitude de la guerre

longue; les rapports avec Byzance mirent les armées occidentales en

possession des moyens d'attaque employés par les armées romaines. Aussi

est-ce au retour de ces expéditions, fussent-elles même malheureuses,

que nous voyons en Occident l'art des siéges pratiqué par les suzerains,

prendre une consistance, s'attaquer à la féodalité pour la réduire peu à

peu, château par château, et cela depuis Philippe-Auguste jusqu'à Louis

XI.

C'est à dater des premières croisades que l'attaque des places fortes se

fait d'après certaines règles, méthodiquement; mais en même temps l'art

de la fortification se développe, et atteint, en France, une perfection

extraordinaire.

Si l'on compare nos fortifications de la fin du XIIe siècle et du

commencement du XIIIe, avec celles qui furent élevées à la même époque

en Italie, en Allemagne, en Angleterre, on ne peut méconnaître la

supériorité des fortifications françaises. Cette supériorité de la

défense n'était que la conséquence de la supériorité de l'attaque. C'est

qu'en effet, le gros des armées des croisés était composé principalement

alors de Français, c'est-à-dire des contingents fournis par le Brabant,

les Flandres, l'Île-de-France, la Picardie, la Normandie, l'Anjou, le

Poitou, le Berry, la Guyenne, l'Auvergne, la Bourgogne, le Lyonnais, la

Provence, le Languedoc et la Champagne. Ce sont ces armées de croisés

qui, au retour, sont employées à des guerres sérieuses, longues, à des

siéges difficiles. Ce sont les troupes de Philippe-Auguste, celles de

Simon de Montfort, plus tard celles de saint Louis.

En Syrie, ces armées emploient des ingénieurs lombards, génois et grecs,

qui avaient conservé et même perfectionné les traditions des armées

romaines. Bientôt, par suite de cette faculté particulière aux peuples

de nos pays, nous nous approprions les méthodes de ces auxiliaires, trop

souvent hostiles; nous rentrons en France, et nous employons ces

méthodes contre nos ennemis. Or, les ennemis, dans un pays féodal, sont

ou peuvent être partout. Aujourd'hui ce seront des Albigeois, demain des

grands vassaux ligués contre le pouvoir royal. De toutes parts les

forteresses s'élèvent redoutables; elles ne sont pas plutôt élevées,

qu'elles sont attaquées, prises, reprises, augmentées, perfectionnées.

Ainsi se constitue un art véritable, dont on s'est peu occupé, il est

vrai, mais qui n'en a pas moins eu, sur le caractère et les moeurs de la

nation, une influence considérable.

Nous disions tout à l'heure que sous les Mérovingiens, et même jusqu'aux

derniers des Carlovingiens, l'art de la guerre, très-borné, n'allait pas

jusqu'à savoir attaquer ou défendre une place, et que si des hordes de

barbares envahirent si facilement le sol des Gaules pendant les Ve et

VIe siècles, cela tenait à la longue paix dont on avait joui sous

l'empire des Césars, et à l'incurie des municipes, qui n'avaient ni

remparts autour de leurs villes, ni le souci de les munir et de les

garder. Les Gaules s'étaient déshabituées de la guerre. Au XIIe siècle,

il n'en était plus ainsi; depuis six cents ans on ne cessait de se

battre sur le sol occidental de l'Europe. La féodalité s'était installée

dans toute sa puissance, et avec elle la guerre à l'état permanent. Le

vieil esprit gaulois, si bien dépeint par César, s'était ranimé au

milieu des luttes perpétuelles des premiers temps du moyen âge, et la

féodalité, tout oppressive qu'elle fut, trouvait dans ce tempérament du

pays des éléments de puissance qu'elle exploitait contre elle-même.

Sur un territoire couvert de châteaux fortifiés occupés par des

seigneurs turbulents, audacieux, la guerre était et devait être à l'état

chronique. D'ailleurs celui qui possède une arme n'attend que l'occasion

de s'en servir, et la provoque au besoin. De même celui qui possède une

forteresse ne vit pas sans un secret désir de la voir attaquer, ne

fût-ce que pour prouver sa puissance. Dans un état pareil, l'art des

siéges ne pouvait manquer de se développer à l'égal de celui de la

défense, et les seigneurs revenus de Syrie, où ils avaient acquis des

connaissances nouvelles sur cet art, devaient saisir avec empressement

toutes les occasions de s'en servir contre leurs rivaux. Mais, pour

assiéger une place, il ne suffit pas d'avoir de bonnes troupes d'hommes

d'armes, il faut des soldats, des mineurs, des pionniers, des

terrassiers. C'est ainsi que peu à peu cette partie de la population qui

semblait exclue du métier des armes, se trouvait engagée à en prendre sa

part, d'abord comme ouvriers, comme corvéables, puis plus tard comme

corps de troupes.

Nous ne parlerons que sommairement des siéges entrepris contre des

places fortes avant le XIIe siècle, parce que le peu de documents écrits

qui nous restent sur ces opérations sont trop vagues, trop

contradictoires même, pour qu'il soit possible d'en tirer quelque chose

ressemblant à un art. Il n'est guère question dans ces documents que de

moyens analogues à ceux employés par les Romains, mais avec peu de

méthode. Au siége d'Angers, contre les Normands, Charles le Chauve

employa des engins qu'il avait fait établir par des ingénieurs appelés

de Byzance[186]; mais ces moyens n'ayant produit nul effet, il n'eut

raison des assiégés qu'en faisant détourner la Mayenne. Les Francs

employaient depuis longtemps des béliers pour battre et saper les murs

des places fortes, et des chariots couverts de claies et de

planches[187].

Les Wisigoths, les plus civilisés parmi les barbares, fortifiaient et

attaquaient les places suivant la méthode romaine ou byzantine.

Les armées occidentales qui envahirent la Syrie à la fin du XIe siècle

n'étaient, à proprement parler, composées que de chevaliers, de

seigneurs, accompagnés des hommes d'armes sous leur bannière, et d'une

foule indisciplinée, sans expérience de la guerre, à peine armée, de

femmes, d'enfants, de moines, de marchands, tous gens plus embarrassants

qu'utiles qui avaient suivi Pierre l'Ermite. Les trois quarts de cette

population d'émigrants plutôt que de soldats étaient morts de misère et

de maladie avant la première entreprise sérieuse des Occidentaux, qui

fut le siége de Nicée.

Ce fut le 15 mai 1096 que la place fut investie par une première

division de l'armée des croisés. La ville de Nicée est en partie

garantie par un lac étendu qui baigne ses murs. Alors, en 1096, Nicée

était entourée d'épaisses murailles flanquées de tours rapprochées. Les

croisés s'approchèrent de la ville vers le nord, disposèrent leurs camps

en demi-cercle par quartiers, car ces premières armées des croisés

obéissaient à des chefs indépendants les uns des autres, qui tenaient

conseil pour toutes les opérations importantes. L'armée réunie comptait,

au dire de Guillaume de Tyr, six cent mille fantassins des _deux sexes_

et cent mille hommes d'armes. Les premières opérations du siége se

bornèrent à empêcher les habitants de sortir des murs ou de recevoir des

provisions ou des renforts: mais le lac qui cernait une partie de la

ville était une voie ouverte sur les dehors; l'armée des croisés n'avait

pas de bateaux pour empêcher l'introduction des secours par cette voie,

et ne pouvait songer à garder toute l'étendue des côtes du lac, de sorte

que le siége, grâce à la bonté des murailles, traînait en longueur. Une

tentative fut faite par Soliman pour disperser l'armée assiégeante; mais

les troupes asiatiques ayant été repoussées, les princes francs

serrèrent les remparts de plus près, établirent des machines de jet, et

livrèrent plusieurs assauts, toutefois sans succès. Ils firent dresser,

entre autres engins, une galerie composée de fortes pièces de bois

contre le rempart, pour permettre à vingt hommes de saper sa base. Cette

galerie fut disloquée par les projectiles des assiégés et les mineurs

écrasés. Fatigués de tant d'efforts inutiles, les princes résolurent

d'envoyer un nombre considérable d'hommes au bord de la mer pour

démonter des navires, les charger sur des chariots et les conduire à

Nicée. Cette opération réussit à souhait, et le lac fut bientôt couvert

de bâtiments de la flotte chrétienne pouvant contenir chacun de

cinquante à cent hommes. Ainsi la ville fut-elle réellement investie et

ne put-elle plus recevoir d'approvisionnements. Cependant les

assiégeants redoublaient d'activité, augmentaient le nombre de leurs

machines, faisaient approcher le long des remparts des béliers couverts

de galeries, sapaient les murs. Les assiégés ne restaient pas oisifs, et

remparaient en maçonnerie, pendant la nuit, les trous que les mineurs

étaient parvenus à ouvrir à la base des murailles. Le découragement

commençait à s'emparer de l'armée des croisés, lorsqu'un Lombard qui

faisait partie de l'expédition proposa aux princes réunis en conseil,

suivant l'usage, de renverser une des tours les plus fortes, si on lui

fournissait les fonds nécessaires. En effet, l'argent et les matériaux

lui sont donnés; il construit une machine puissante propre à être

appliquée contre les murailles et à l'abri des projectiles. «Aidé de ses

ouvriers, dit Guillaume de Tyr[188], l'inventeur conduisit d'abord sa

machine dans les fossés, et, les ayant franchis, il l'appliqua contre

les remparts avec autant de facilité que d'adresse. Les assiégés,

cependant, agissant avec leur activité accoutumée, lançaient d'immenses

blocs et des combustibles de toutes sortes, qui ne pouvaient se fixer et

glissaient sans cesse sur le comble très-incliné de la galerie; ils

commencèrent à désespérer du succès, et admirèrent en même temps la

force de l'engin et l'habileté du constructeur... Les hommes cachés sous

cette galerie mobile, à l'abri de toutes les attaques de leurs ennemis,

travaillaient sans relâche et avec la plus grande ardeur à démolir la

maçonnerie, afin de pouvoir renverser la tour. À mesure qu'ils

enlevaient des pierres, ils mettaient à la place des étançons de bois,

de peur que l'ébranlement occasionné à la base ne fit crouler la partie

supérieure sur la machine et ne l'écrasât... Après qu'on eut enlevé

assez de maçonnerie pour faire tomber la tour, les mineurs mirent le feu

aux étançons en apportant des matières combustibles entre eux. Alors ils

se retirèrent dans le camp en abandonnant la machine. Vers minuit, tous

les soutiens qu'on avait posés ayant été consumés, la tour s'écroula

avec fracas...»

La brèche ainsi pratiquée, la ville tomba au pouvoir des croisés.

Quelques faits sont à noter dans cette narration. C'est un Lombard,

c'est-à-dire un de ces Italiens du Nord qui alors avaient su si bien

profiter des arts et des connaissances de Byzance, qui entreprend la

construction de la galerie de mine en charpente. L'art de l'ingénieur

est ainsi livré à l'entreprise, ce que nous verrons longtemps. Cette

galerie est combinée de telle sorte que les pentes de sa couverture sont

assez inclinées pour chasser les projectiles. On emploie les étançons de

bois comme les Romains le faisaient, pour maintenir en équilibre les

parties supérieures des murs minés jusqu'au moment où le feu, en

consumant les étais, laisse la construction s'affaisser sur elle-même.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 8 - (Q suite - R - S) · 第 32 / 47 段