trois quarts d'une foule sans consistance, sans discipline, remplie de
femmes, d'enfants, n'était pas faite pour mener un siége avec fruit,
avec ordre et méthode. On ne voit pas, dans le récit de Guillaume de
Tyr, un plan arrêté: c'est une succession d'expédients. Mais ces armées,
ou plutôt ces amas d'émigrants ne devaient pas tarder à s'instruire dans
l'art d'attaquer les places, par une bien dure expérience. Le siége
d'Antioche laisse voir déjà des progrès sensibles, progrès qui ne
s'accomplissent qu'après des échecs.
L'armée, traversant la Bithynie et la Galatie pendant le mois de juillet
1097, vit périr la plus grande partie de ses bêtes de somme et de ses
chevaux de guerre. Beaucoup de ces pèlerins sans armes, de ces femmes
qui suivaient le gros des troupes, restèrent sur la route, et moururent
de misère et de maladie.
Les croisés ne se présentèrent devant Antioche qu'aux approches de
l'hiver. Le conseil des princes décida toutefois que le siége serait mis
devant la place sans délai. L'armée comptait encore plus de trois cent
mille hommes en état de porter les armes, sans compter la masse
flottante qu'elle traînait à sa suite, et au milieu de laquelle il y
avait beaucoup de femmes et d'enfants. Cependant, si nombreuse qu'elle
fût, cette armée ne put investir complètement la place. «Elle creusa,
dit Kemal-Eddin[189], un fossé entre elle et la ville; son dessein était
de se mettre à l'abri des attaques de la garnison, qui faisait de
fréquentes sorties.» Guillaume de Tyr ne parle pas de cette ligne de
contrevallation, mais il dit que les croisés, en arrivant, coupèrent
tous les arbres des vergers voisins de la ville pour établir des
barrières autour du camp et des pieux pour attacher leurs chevaux.
Antioche était encore à cette époque une ville populeuse et bien
fortifiée. Bâtie sur la rive gauche de l'Oronte, ses remparts étaient
percés de plusieurs portes: les unes, au nombre de cinq, donnaient sur
la plaine à l'opposite du cours du fleuve; les autres, au nombre de
trois, sur les rives de celui-ci. L'une de ces portes, celle qui était
située en aval, à l'occident, donnait sur un pont de pierre traversant
le fleuve; celle située en amont, nommée porte du Chien, avait devant
elle une chaussée sur arcs de maçonnerie, traversant un marais. De la
porte du milieu, dite porte du Duc, à la porte d'aval, dite porte du
Pont, le fleuve baignait les remparts. L'investissement ne put donc
s'étendre que sur les côtés oriental, sud et occidental, et une partie
seulement du côté nord. Les habitants étaient maîtres du pont, et les
croisés, au commencement du siége, n'avaient fait sur la rive droite
aucun établissement. Tout le camp, par divisions, suivant les chefs
principaux: Bohémond; Robert, comte de Normandie; Hugues le Grand;
Raymond, comte de Toulouse; Godefroy, Baudouin, Renaud, Conon de
Montaigu, etc., n'occupait que la rive gauche. Pendant les premières
opérations du siége, les soldats de l'armée des croisés traversaient
souvent le fleuve à la nage pour aller fourrager sur la rive droite,
plus fertile que la rive gauche; les assiégés ne laissaient pas échapper
ces occasions de sortir par la porte du Pont et d'enlever ces partis.
Aussi les princes résolurent d'établir sur le fleuve un pont de bois. On
prit tous les bateaux qu'on put trouver, soit sur le fleuve, soit sur le
lac situé en amont de la ville; on les relia avec des poutres, et l'on
établit sur cette charpenterie un tablier de claies d'osier. Ce pont de
bateaux fut jeté à un mille en amont du pont de pierre qui touchait à la
porte de la ville. Le quartier des assiégeants qui gardait le pont de
bateaux, et qui serrait la place de la porte du Chien à la porte du Duc,
était sans cesse exposé aux sorties des assiégeants, qui se répandaient
sur la chaussée du marais, et se trouvait ainsi dans une position
fâcheuse, adossé au fleuve et ayant sur ses flancs deux issues par
lesquelles les assiégés pouvaient l'attaquer. On essaya d'abord de
détruire le pont de pierre, mais on ne put y parvenir. Puis on établit
un beffroi en charpente, que l'on roula devant ce pont pour le
commander; mais les gens de la ville parvinrent à l'incendier. On dressa
trois pierrières qui lançaient des pierres contre la porte du Pont. Mais
dès que ces machines cessaient de manoeuvrer, les habitants sortaient
aussitôt et causaient des pertes à l'armée. Les princes prirent alors le
parti de barricader ce pont de pierre avec des rochers et des arbres. Ce
dernier moyen réussit en partie; et, de ce côté, les assiégés ne
tentèrent plus des sorties aussi fréquentes. De fait, les croisés
étaient autant assiégés qu'assiégeants, ayant chaque jour à se défendre
contre les sorties des gens d'Antioche, qui attaquaient leurs ouvrages,
détruisaient leurs machines et leurs palissades. Le temps s'écoulait,
les fourrages et les vivres devenaient rares, et les maladies décimaient
l'armée des croisés. Ceux-ci qui, en arrivant devant Antioche,
possédaient encore soixante et dix mille chevaux, n'en avaient plus que
deux mille, au plus, trois mois après le premier investissement. La
saison des pluies rendait les chemins impraticables; on était dans l'eau
tout le jour, et le sol détrempé n'offrait sur aucun point un refuge
contre l'humidité. Cette situation critique fut aggravée encore par
l'attaque d'un corps considérable de troupes sorties d'Alep, de Césarée,
de Damas, d'Émèse, d'Hiérapolis, auquel s'étaient joints des Arabes
nomades. Les croisés, par une manoeuvre habile, se portent au-devant de
cette armée, ne lui laissent pas le temps de se mettre en communication
avec la ville, la battent, lui tuent deux mille hommes, brûlent son camp
de Harenc, et lui enlèvent mille chevaux, dont on avait grand besoin.
Revenus le lendemain matin devant Antioche, deux cents têtes des Turcs
tués pendant le combat sont jetées dans la ville. Mais ces travaux, les
attaques du dehors et des assiégés, étaient un enseignement pour les
chefs des croisés. Après l'affaire de Harenc, les princes se décident à
établir un camp retranché sur la hauteur située vers l'est, en amont de
la ville. Plus tard, après une vigoureuse sortie des assiégés, qui mit
l'armée des croisés en péril, une bastille est élevée en face du pont de
pierre pour intercepter toute communication des habitants avec la rive
droite. Cet ouvrage fut fait de pierre, avec les tombes d'un cimetière
turc, et un fossé profond le protégea. Cinq cents hommes y furent
postés. Les gens d'Antioche ne pouvaient plus sortir que par la porte la
plus occidentale, placée entre le pied d'un escarpement et le fleuve.
Tancrède établit un second bastillon sur le coteau faisant face à cette
porte, de manière à la commander complétement. À ce sujet, Guillaume de
Tyr signale un fait curieux. Tancrède est élu par ses compagnons pour
ordonner cet ouvrage, d'un établissement périlleux et difficile à cause
de la proximité des remparts. Mais ce chef s'excuse en arguant de
l'insuffisance de sa fortune particulière. Le comte de Toulouse lui
donne alors cent marcs d'argent, et, afin que les ouvriers employés à la
construction de ce fort pussent recevoir un salaire convenable, on leur
alloue quarante marcs par mois sur le trésor public. Ainsi les ouvrages
de siége étaient offerts au plus digne, par voie d'élection entre les
chefs. Le directeur élu avait personnellement des frais à faire,
probablement des acquisitions de matériaux, des transports, et cette
masse de pèlerins qui encombrait l'armée, que Guillaume de Tyr appelle
le _peuple_, n'était que des ouvriers auxquels on donnait un salaire.
Cette armée qui traverse toute l'Asie Mineure, suivie d'une multitude,
avait avec elle ainsi des charpentiers, des maçons, des forgerons, des
corroyeurs, des tailleurs, des armuriers, des huchiers, etc., dont elle
payait les services. Il n'est donc pas surprenant que ceux parmi ces
gens qui revenaient en Occident rapportassent, après un séjour assez
long en Orient, des influences des arts asiatiques.
Antioche ne fut prise cependant que par la trahison d'un de ses
habitants.
Il n'en fut pas de même à Jérusalem; mais l'armée des croisés acquérait
en expérience, en discipline, ce qu'elle perdait en nombre.
Ce fut le 7 juin 1099 que les Occidentaux dressèrent leur camp devant la
ville sainte. Ils n'étaient pas assez nombreux pour l'investir
entièrement et se contentèrent de disposer leurs quartiers du côté du
nord et du nord-ouest, depuis la porte de Saint-Étienne, qui, près du
mont Moriah, fait face à l'est, jusqu'à la porte de Jaffa, qui est
percée près de la tour de David; car il n'y avait pas à attaquer la
place du côté de la vallée du Cédron. C'est aussi sur ce front
nord-nord-ouest que Titus avait dirigé ses attaques. Peu après l'arrivée
des croisés, le comte de Toulouse, qui commandait l'attaque en face de
la tour de David, porta une partie de son camp vers le sud-ouest, au
point où le mont Sion s'étend au nord des remparts et où était élevée
l'église de Sion. L'armée des croisés occupait ainsi un peu plus de la
moitié du périmètre de la ville, mais les assiégés étaient en
communication avec la campagne, par la porte de Sion, qui fait face au
midi, et par les poternes qui donnent sur la vallée du Cédron.
Cinq jours après leur arrivée, les croisés tentèrent une première
attaque, et s'emparèrent des ouvrages extérieurs.
Aujourd'hui les environs de Jérusalem sont complétement dépourvus de
bois de haute futaie: alors les croisés ne purent en trouver qu'en
petite quantité; cependant l'armée s'employa à couper et à charrier tous
les bois gros ou menus que l'on put découvrir, soit pour établir des
tours et des machines, soit pour tresser des claies.
Les ouvriers qui n'avaient point de ressources personnelles reçurent une
paye prélevée sur le trésor commun, car le comte de Toulouse seul
possédait encore assez d'argent pour employer des hommes à ses frais.
La chaleur, le manque d'eau, firent périr la plupart des bêtes de somme;
on dépouilla leurs carcasses pour employer les peaux à revêtir les
engins et les tours mobiles. Les assiégés ne perdaient pas leur temps,
et, s'étant de longue main pourvus de bois, de cordes, de fer, d'acier
et d'outils, ils travaillaient sans relâche à fabriquer des pierrières,
à installer des bretêches, à disposer des poutres sur les remparts.
Des vaisseaux génois mouillèrent, sur ces entrefaites, dans le port de
Joppé, apportant des matériaux, des bois, du fer, des ouvriers habiles;
Ce secours arriva fort à propos. Le seigneur Gaston de Béarn fut choisi
pour diriger les travaux d'attaque du nord. «Au midi[190], l'armée du
comte de Toulouse et tous ceux qui servaient sous ses ordres ne
montraient pas moins d'empressement à suivre l'impulsion générale. Ils
étaient même d'autant plus animés au travail, que le comte avait plus de
richesses que les autres, et qu'il avait reçu dernièrement de nouveaux
renforts, tant en hommes qu'en approvisionnements de tous les objets
dont il pouvait avoir besoin. Les gens que la flotte avait amenés
étaient venus se réunir aux troupes qui formaient son camp, et lui
avaient apporté tous les matériaux ou les instruments nécessaires pour
les constructions qu'il faisait faire. Ils avaient, en effet, des
cordes, des marteaux et beaucoup d'autres outils de fer; de plus, les
excellents ouvriers qui étaient arrivés aussi, avaient une grande
habitude de tous les travaux de constructions et de machines, et ils
rendirent de grands services aux croisés, en leur enseignant des
procédés plus prompts. Les Génois qui avaient débarqué à Joppé étaient
commandés par un noble, nommé Guillaume, surnommé l'Ivrogne, qui avait
beaucoup d'habileté pour tous les travaux d'art.»
Il est aisé de reconnaître, par le récit de Guillaume de Tyr et des
auteurs arabes, qu'à cette époque, c'est-à-dire trois ans après son
arrivée en Orient, l'armée des croisés avait fait de rapides progrès
dans l'art des siéges. Les ordres sont précis, les conseils plus
rapidement suivis d'exécution; chaque homme est employé; les secours
arrivent régulièrement, et, au lieu d'être gaspillés, comme cela se voit
toujours dans les armées indisciplinées, sont employés avec ordre et
promptitude. On ne perd pas inutilement des hommes à tenter des assauts
avant que tous les moyens d'attaque soient prêts. Il n'est plus question
ici de ces traits de bravoure inconsidérée qui compromettent la vie des
soldats sans apparence de résultat sérieux. Toute cette armée se
recueille dans un travail assidu pendant six semaines, et les seules
actions mentionnées sont des escarmouches entre des fourrageurs et des
troupes sorties de la ville.
La veille du jour fixé pour l'attaque, le duc de Lorraine et les deux
comtes de Normandie et de Flandre, qui avaient leurs quartiers au nord
et au nord-ouest, font une reconnaissance, et constatent que, sur ce
point le moins bien défendu par la nature, les assiégés, pendant les
préparatifs des croisés, ont singulièrement renforcé leurs défenses. En
vrais capitaines, ces chefs changent immédiatement leur plan d'attaque;
pendant la nuit, ils font démonter les engins et le beffroi, qui étaient
déjà dressés, et les font transporter et remonter en face du front qui,
à l'est, s'étend entre la porte de Saint-Étienne et la tour du coin
nord, devant la partie de la ville bâtie sur le mont Bezetha, à la
gauche de l'enceinte du temple. Au lever du soleil, les assiégés furent
ébahis de ne plus trouver un assaillant ni une machine vers la porte de
Damas, et de voir le beffroi et les engins dressés à plus de cinq cents
pas du point où ils les avaient vus la veille au soir. À l'opposite, sur
le mont Sion, le comte de Toulouse avait fait dresser un beffroi contre
les remparts. Une troisième attaque était préparée contre le saillant
occidental. Ainsi, la ville était attaquée sur trois points à la fois,
distants les uns des autres de mille à douze cents pas. À peine le jour
paraissait-il, que les trois divisions de l'armée des croisés
s'ébranlèrent à la fois, firent approcher les beffrois contre les
murailles et jouer les pierrières. La journée tout entière fut employée,
du côté des assaillants, à combler les fossés, à pousser les beffrois, à
couvrir les crénelages de projectiles, à faire agir les béliers contre
les remparts; du côté des assiégés, à revêtir les murs de matelas, de
poutres, pour empêcher l'effet des projectiles, à jeter des matières
incendiaires sur les engins et les beffrois, à réparer les merlons, à
faire décliquer leurs machines de jet. La nuit mit fin à l'action, et
l'on se garda de part et d'autre avec d'autant plus de soin, que, sur
quelques points, les beffrois touchaient presque aux parapets et que les
sentinelles pouvaient se battre corps à corps.
Au point du jour, l'attaque recommença sur les trois points à la fois
avec plus de furie et de méthode.
Les beffrois sont poussés, les ponts abattus et étayés avec des poutres
arrachées aux assiégés. La colonne d'assaut de l'attaque du nord pénètre
la première sur les remparts, et s'empresse d'aller ouvrir les portes au
gros de l'armée. De son côté, l'attaque du comte de Toulouse réussit, et
ses troupes se répandent dans le quartier bâti sur le mont Sion. La
ville est gagnée: le siége avait duré trente-huit jours.
On voit que dans ces attaques de places dont nous venons de donner une
description sommaire, les assiégeants ne tracent pas des lignes
régulières de contrevallation et de circonvallation; ils se bornent au
siége d'Antioche, à planter des palissades et à fortifier quelques
points. Au siége de Jérusalem, tous leurs efforts tendent à hâter
l'achèvement des engins et des beffrois; ils ne font ni tranchées, ni
galeries de mine. Le sol qui entoure la ville sainte ne se prête guère,
il est vrai, à ces sortes de travaux. Cependant les Romains, commandés
par Titus, avaient élevé vers le nord et l'ouest de longs _aggeres_;
dont on reconnaît encore la place, et qui peut-être servirent aux
croisés.
Au siége de Tyr, commencé le 15 février 1124, l'armée des chrétiens
occidentaux fit creuser un fossé de circonvallation, pour être à l'abri
des attaques du dehors et pour assurer l'investissement de la place.
Elle attaqua les défenses avec force machines et à l'aide de tours de
bois dont la hauteur dépassait celle des remparts. Cependant les
assiégés possédaient des pierrières supérieures à celles des
assaillants. «Ceux-ci[191], reconnaissant qu'ils n'avaient parmi eux
aucun homme qui fût en état de bien diriger les machines et qui eût une
pleine connaissance de l'art de lancer des pierres, firent demander à
Antioche un certain Arménien, nommé Havedic, homme qui avait une grande
réputation d'habileté; son adresse à faire jouer les engins et à faire
voler dans les airs des blocs de pierre était telle, à ce qu'on dit,
qu'il atteignait et brisait, sans aucune difficulté, tous les obstacles
qu'on lui désignait. Il arriva en effet à l'armée, et aussitôt qu'il y
fut, on lui assigna sur le trésor public un honorable salaire qui pût
lui donner les moyens de vivre avec magnificence selon ses habitudes;
puis, il s'appliqua avec activité au travail pour lequel on l'avait
mandé, et déploya tant de talent, que les assiégés durent croire bientôt
qu'une nouvelle guerre commençait contre eux, tant ils eurent à souffrir
de maux beaucoup plus cruels.»
Non seulement les Occidentaux profitèrent ainsi, pendant la première
période de la guerre de Syrie, des connaissances conservées par les
Grecs, mais apportèrent une plus grande étude dans l'art de fortifier
les places. Ces villes, telles qu'Antioche, Césarée, Édesse, Tyr,
possédaient des murailles antiques, augmentées à la fin du Bas-Empire,
qui étaient fort bien entendues; leurs flanquements très-rapprochés, la
hauteur des tours, le bel appareil des remparts, étaient un sujet
d'admiration pour les Occidentaux. Ils ne tardèrent pas à imiter et à
dépasser ces modèles[192]. Pendant cette dure guerre du commencement du
XIIe siècle en Syrie, les croisés, imprudents en campagne, ne possédant
pas encore une tactique qui pût leur permettre d'acquérir une
supériorité bien marquée sur les troupes des kalifes, souvent battus
même, surent conduire avec succès un grand nombre de siéges longs,
pénibles. C'est que la nécessité est un maître sévère; que devant ces
places fortes, bien munies, il fallait procéder avec ordre, contracter
des habitudes de travail et de discipline que ne pouvait remplacer la
bravoure seule; qu'il fallait se bien garder; penser aux
approvisionnements de toute nature; posséder cette qualité supérieure du
soldat, la patience tenace; qu'il fallait du sang-froid et de la
régularité dans les travaux. Aussi quand ces débris d'armée reviennent
en Occident, quel changement dans les allures, dans la façon de conduire
les opérations militaires! Les troupes de Philippe-Auguste ne sont plus
ces hordes armées du XIe siècle, ce sont de véritables corps organisés,
procédant régulièrement déjà et habiles dans l'art d'assiéger les places
les plus fortes. Si Philippe-Auguste a attaqué et pris un si grand
nombre de villes et de châteaux; si le premier, il a pu être considéré
comme un roi des Français, possédant une autorité non contestée,
n'est-ce pas en grande partie à cette instruction militaire des armées
des croisés en Syrie qu'il a dû cette prépondérance[193]? Les troupes du
terrible comte Simon de Montfort n'étaient-elles pas composées en partie
de chevaliers et de soldats qui avaient fait la guerre en Syrie.
Sur le siége de Toulouse, entrepris par le comte, il nous reste un
document précieux écrit en vers provençaux par un poëte contemporain et
témoin oculaire, semble-t-il[194].
Simon de Montfort, forcé de lever le siége de Beaucaire, après avoir
perdu devant cette ville ses équipages, ses chevaux, ses _mulets
arabes_, ses engins, se dirige vers Toulouse, plein de colère et de
désirs de vengeance. Il convoque tous les hommes du Toulousain, du
Carcassez, du Razès, du Lauraguais, en leur donnant l'ordre de venir le
joindre. Arrivé devant la ville en ennemi plutôt que comme un seigneur
rentrant chez lui, les gens de Toulouse le supplient de laisser hors des
murs cet attirail guerrier, et de vouloir bien entrer en ville, lui et
son monde, en tunique et sur des palefrois. «Barons, répond le comte,
que cela vous plaise ou déplaise, armé ou sans armes, debout ou couché,
j'entrerai dans la ville et saurai ce qui s'y fait. Pour cette fois,
c'est vous qui m'avez provoqué à tort: vous m'avez enlevé Beaucaire que
je n'ai pu reprendre, le Venaissin, la Provence et le Valentinois. Plus
de vingt messages m'ont annoncé que vous étiez par serment liés contre
moi; mais, par la vraie croix sur laquelle Jésus-Christ fut mis, je
n'ôterai point mon haubert ni mon heaume de Pavie jusqu'à ce que j'aie
choisi des otages parmi la fleur de la ville...»
Les gens de Toulouse jurent qu'ils n'ont jamais agi en
ennemis.--«Barons, fait le comte, c'est trop à la fois pour moi de votre
offense et de vos raisons...»
En dépit des avis, des observations les plus prudentes, le comte prétend
que la ville de Toulouse doit dédommager ses troupes des pertes
éprouvées devant Beaucaire. «Nous retournerons en Provence quand nous
serons riches assez, mais nous détruirons Toulouse de telle sorte que
nous n'y laisserons pas la moindre chose qui soit belle ou
bonne...--Puisque ceux de Toulouse ne nous ont pas trahis, réplique don
Gui, vous ne devriez point les condamner; sinon par jugement...»
L'évêque intervient, engage les gens de Toulouse à sortir pacifiquement
au-devant du comte; l'abbé de Saint-Sernin tient aux bourgeois et
chevaliers de la ville le même langage. En effet, on se dispose à
recevoir le _lion_ du comte en dehors des murs. «Mais voilà que par
toute la ville se répand un bruit, un propos, des menaces: «Pourquoi,
barons, ne vous en retournez-vous pas tout doucement, à la dérobée (dans
vos maisons)? Le comte veut qu'on lui livre des otages, il en a demandé,
et s'il vous trouve là dehors, il vous traitera comme canaille.» Ils
s'en retournent, en effet; mais tandis qu'ils vont par la ville se
concertant, les hommes du comte, écuyers et damoiseaux, enfoncent les
coffres et prennent ce qui s'y trouve...» À cette vue, l'indignation
s'empare des habitants. Tout à coup, pendant que les gens du comte
s'introduisent dans les logis et brisent les serrures, une clameur
s'élève du sein de la ville. «Aux armes, barons! voici le moment!» Tous
alors sortent dans les rues, se rassemblent en groupes; chevaliers,
bourgeois, serviteurs, femmes et vieillards, tous s'emparent de l'arme
qui se présente sous leur main; devant chaque maison s'élève une
barricade: meubles, pieux, tonneaux, bancs, tables, sortent des caves,
des portes; sur les balcons s'accumulent des poutres, des cailloux.
«Montfort!» s'écrient les Français et Bourguignons. «Toulouse!
Beaucaire! Avignon!» répondent ceux de la ville. La mêlée est sanglante;
les troupes du comte Gui battent en retraite, et cherchent à se rallier
sous une grêle de briques, de pavés, de pieux... À grand'peine
parviennent-elles à se frayer passage à travers les barricades qui
s'élèvent à chaque instant. «Que le feu soit mis partout!» cri le comte
de Montfort, quand il désespère de se maintenir dans la ville insurgée.
Saint-Remezy, Joux-Aigues, la place Saint-Estève, sont en flammes. Les
Français se sont retranchés dans l'église, dans la tour Mascaron, dans
le palais de l'évêque et dans le palais du comte de Comminges. Mais les
Toulousains élèvent des barrières, creusent des fossés et attaquent ces
postes. Entre la flamme et le peuple soulevé, les troupes du comte se
forment en colonne afin de se faire jour; repoussées, elles se rejettent
vers la porte Sardane: de ce côté encore impossible de percer la foule
des assaillants. Le comte se retire au château Narbonnais, à la nuit,
ayant perdu beaucoup de monde, plein de rage et de soucis.
Toutefois, le lendemain, les habitants se laissent prendre au piége que
leur tendent l'évêque et l'abbé de Saint-Sernin. Ils viennent à
composition, livrent des otages, et le comte met la ville au pillage, la
détruit presque entièrement.