En H, nous présentons encore un excellent système de loqueteau à bascule

employé fréquemment au XIVe et au XVe siècle pour fermer de petits

châssis de croisée. Le mentonnet est entaillé et fortement cloué sur le

côté du dormant, dans sa feuillure. La main a une grande force pour

ouvrir ou fermer ce loqueteau à bascule, par le moyen de ce levier

détourné, et saillant assez pour éviter le froissement des doigts contre

le bois du châssis. De plus, ces loqueteaux rappellent

très-énergiquement les châssis dans leur feuillure.

Le tracé perspectif K donne une très-jolie poignée de porte de la même

époque et attachée sur un vantail intérieur de l'église Saint-Pierre, à

Strasbourg. Ces sortes de poignées, assez communes en Alsace, se

composent de deux tiges horizontales _hh_, qui passent à travers le

vantail et sont rivées de l'autre côté sur une platine. Un cylindre de

fer battu _l_, orné de moulures et de divers ornements, est, d'autre

part, rivé à ces deux tiges horizontales. Un rinceau à travers lequel

passent les tiges tient lieu intérieurement de platine et est cloué sur

le vantail. En L, nous donnons le profil du cylindre, et en N le plan du

bouquet supérieur _n_, lequel est composé de deux petites plaques de fer

battu rivées en croix et formant bouton, et de quatre feuilles découpées

dans un cornet également de fer battu. Sur chacune des folioles est

rivée une fine tigette avec un bouton, à peu près comme la graine du

tilleul est attachée à son support. Tous ces derniers ouvrages de

serrurerie sont exécutés avec une grande perfection.

Il nous reste à parler, en fait de suspension et de fermeture d'huis,

des targettes, des paumelles, charnières, équerres, etc. On donne le nom

de targettes à de petits verrous adaptés à des châssis de croisée,

lorsqu'ils n'ont qu'une faible dimension; à des vantaux de volets ou

d'armoires. Très-rarement, pendant le moyen âge, jusqu'au XVe siècle,

les châssis de croisée avaient-ils des dimensions dépassant en hauteur

trois ou quatre pieds sur deux ou trois pieds de largeur, puisque les

fenêtres étaient divisées par des meneaux verticaux et des traverses de

pierre (voyez FENÊTRE, MENUISERIE). Dès lors, pour fermer des châssis

d'une dimension si médiocre, il n'était besoin que de targettes, et

l'emploi des crémones ou grands verrous hauts et bas n'était guère

commandé. Aussi les targettes sont-elles beaucoup plus communes, dans

les édifices publics ou privés anciens, que les crémones ou fléaux.

Quant aux fermetures auxquelles on donne le nom d'_espagnolettes_, leur

emploi ne date, en France, que du XVIIIe siècle. Les espagnolettes

remplacèrent, pour fermer les châssis de croisée d'une grande dimension

et à deux vantaux, les verrous hauts et bas, les fléaux, les barres, les

crémones combinées comme celles présentées ci-dessus. Il ne faut point

oublier que pendant le moyen âge, on ne faisait pas de châssis de

croisée à deux vantaux, puisque les fenêtres étaient garnies de meneaux

de pierre, si elles dépassaient une dimension médiocre. Les crémones que

nous avons données figures 35 et 36 étaient posées sur des châssis à un

seul vantail, et les retenaient dans leur dormant, ou simplement dans la

feuillure de pierre du meneau. De nos jours on a abandonné

l'espagnolette pour revenir aux crémones, qui ne sont point cependant

d'invention moderne, et qu'on n'a jamais cessé d'employer en Italie et

dans certaines parties de l'Allemagne.

Les targettes donc étaient la fermeture ordinaire des châssis d'une

petite dimension; on en plaçait une ou deux dans la hauteur du

battement, et quelquefois ces targettes fermaient en même temps et la

croisée et le volet intérieur, ainsi que nous le verrons tout à l'heure.

On trouve une grande variété de targettes, et il semble que les

serruriers se soient plu à donner à cet ustensile vulgaire les formes

les plus originales et les plus gracieuses.

Voici (fig. 37) quelques exemples de ces targettes fixées à des châssis

de croisée. La targette A[168] se compose d'une coque à section

trapézoïde, dans laquelle glisse un pêle à section pareille, ont les

angles aigus sont abattus. La coque est fendue sur sa face, de manière à

laisser passer un piton tenant au pêle auquel est rivée librement une

poignée mobile. Deux filets-embrasses, avec talons _a_, renforcent la

coque le long de ses rives, et permettent de la fixer au battement de la

croisée au moyen des pointes _b_ qui sont rabattues en dehors. Le pêle

entre simplement dans une platine à gâche fixée au meneau, car ici la

croisée ne possède pas de dormant. Cette autre targette B est dans le

même cas: son pêle tombe dans une platine à gâche; sa coque est

maintenue, comme la précédente, à la traverse du châssis par deux

embrasses à pointes. La poignée, au lieu d'être mobile, consiste en un

animal finement forgé et buriné, qui, étant bien en main, facilite le

tirage ou la poussée[169]. En _d_, la targette est présentée de profil;

en _e_, de face (l'animal étant supposé enlevé). Le tracé _g_ donne sa

section. Le piton de la poignée mobile de la targette A et la poignée

fixe de la targette B sont rivés aux pêles avant que les platines

formant fond aient été elles-mêmes rivées aux coques: cela est tout

simple.

La targette C appartenait à un châssis de croisée muni d'un dormant,

puisque la gâche _h_ existe[170], et était encore fixée à ce dormant. La

poignée, en façon de jambe, est mobile (voyez la section _l_). La coque

n'a pas la forme d'un trapèze, mais d'un parallélogramme; elle n'est

plus fixée par des embrasses à pointes, mais par des clous passant à

travers les débords de la platine de fond, à laquelle sont rivées les

embrasses. Comme précédemment, cette platine de fond n'a été fixée que

quand le pêle a été ajusté dans le devant de la coque et que le piton

portant la goupille de la poignée a été rivé. Ces objets sont

délicatement travaillés, en bon fer et solidement faits.

Mais les châssis de croisée, pendant le moyen âge, étaient le plus

habituellement munis de volets intérieurs qui se fermaient par parties,

de manière à donner plus ou moins de jour dans les appartements (voyez

MENUISERIE, fig. 20). Ces volets étaient ferrés sur les dormants, mais

plus habituellement sur les châssis ouvrants, de manière qu'il ne fût

pas nécessaire de développer le vantail préalablement, pour ouvrir la

fenêtre. Dans le premier cas, les targettes étaient disposées de telle

manière qu'il fallait absolument ouvrir les volets pour ouvrir la

fenêtre, afin de ne pas risquer, par inadvertance, de forcer les

paumelles ou les pivots du châssis de croisée; mais aussi ces targettes

fermaient-elles, au besoin, le châssis de croisée et les volets, soit

un, soit deux, suivant le besoin.

La figure 38 nous montre une de ces targettes[171]. Cette fois, le pêle

ne glisse pas dans une coque, mais, fendu dans sa longueur, des deux

côtés de la poignée, il laisse passer dans chacune de ses coulisses deux

clous-guides _a_, terminés par une pointe double rivée sur le bois de la

traverse du châssis, en dehors. La gâche _b_ est fixée au dormant, mais

de façon que le pêle de la targette dépasse la largeur de cette gâche de

la course _ef_. Ce pêle est muni de deux oreilles _h h'_ (voyez la

section en h'') évidées par-dessous. Quand on veut fermer un volet _v_,

on a poussé la targette au bout de sa course, comme le montre le tracé;

on fait battre le vantail du volet, dont les angles sont munis de

pannetons _p_; puis on ramène la targette en arrière de la portion de

course _fe_: alors l'oreille _h'_ appuie sur le panneton _p_. Voulant

fermer les deux portions de volets à la fois, l'oreille _h_ appuiera de

même sur le panneton de l'angle inférieur du volet supérieur. Il est

clair que dans ce cas, pour ouvrir la fenêtre, il faut ouvrir les

volets, puisque l'épaisseur de ceux-ci empêche le pêle de la targette de

sortir de sa gâche. En A, est tracée la section de cette targette avec

l'un des volets fermés, et en B, la façon dont le panneton est fixé par

des clous à l'angle du volet.

Il n'est guère besoin de dire que, dans ces sortes de châssis de

croisée, il y a une traverse entre chaque volet, et qu'il y a autant de

targettes qu'il y a de traverses. Le pêle à coulisses glisse sur une

platine dont les débords _d_ sont munis de clous.

Quand les volets sont ferrés sur le châssis de croisée, et non sur le

dormant, ils sont maintenus souvent par des targettes spéciales qui

permettent d'ouvrir la croisée sans développer les volets.

Voici encore (fig. 39) un système de fermeture de croisées avec volets,

qui était adopté au XVe siècle, dans les provinces du Nord, où, à cette

époque, l'industrie de la quincaillerie était fort développée. Ce

système consiste en une tige verticale (voyez l'ensemble du battement de

croisée en A), munie à ses extrémités de pignons qui font mouvoir deux

targettes, l'une haute, l'autre basse, à crémaillère. Des mentonnets, au

nombre de quatre, rivés à la tige, entrent dans des boucles attachées

aux angles des deux volets fermant séparément les deux panneaux vitrés

de la croisée. Une poignée permet de faire tourner la tige verticale sur

son axe suivant un quart de cercle. En tournant, cette tige pousse les

targettes dans leurs gâchettes scellées dans la feuillure de pierre, et

engage les mentonnets dans les boucles des volets, si l'on veut les

fermer, comme le faisaient les espagnolettes dont on se servait encore

il y a peu d'années.

En B, est tracée de face l'extrémité supérieure de la tige verticale,

avec son pignon, sa targette à crémaillère et l'un des mentonnets. En C,

la tige est présentée de profil avec le battement de la croisée. En D,

une section horizontale fait comprendre le mécanisme. En E, est présenté

un des pitons maintenant la tige et dans lesquels elle pivote. On voit,

en F, une des boucles des volets, et en G, la poignée de face et de

profil. Sur la section D est indiqué en _aa'_ le mouvement imprimé à la

poignée pour faire pivoter la tige, pousser les targettes, et faire

tomber les mentonnets dans les boucles.

La tige verticale est renforcée aux points où elle reçoit, en mortaises,

les pignons, les mentonnets et la poignée, cette dernière rivée. Entre

les pitons dans lesquels elle tourne, cette tige, forgée carrée, est

tordue en spirale, ce qui lui donne du roide. En H, est figurée une

autre poignée dont l'attache vient saisir la tige et est fixée par deux

goupilles. Le fer, aplati en palette, est gondolé (voyez la section

horizontale h), puis enroulé autour d'un bâtonnet également de fer.

Les pitons à deux pointes rabattues en dehors du battement (voyez en

_d_) passent à travers une platine _p_ clouée sur le bois, afin que le

mouvement de la tige ne puisse agrandir peu à peu le trou pratiqué dans

le montant. Aux extrémités, ces platines reçoivent encore, en rivure,

les embrasses des targettes (voyez en _g_).

Ces ferrures, provenant de débris recueillis dans nos villes du Nord et

en Belgique, devaient présenter bien d'autres variétés; nous ne pouvons

avoir la prétention de les donner toutes, il faudrait pour cela un

traité spécial. Peut-être pensera-t-on que nous n'insistons que trop sur

cette branche de l'industrie du bâtiment? mais le peu d'attention que

l'on a prêté généralement à notre ancienne ferronnerie, dont la forme

est toujours si bien adaptée à la matière; l'ignorance qui a fait jeter

à la vieille ferraille tant d'objets propres à exciter l'intelligence de

nos artisans; les idées erronées que l'on entretient parmi les

architectes sur ces industries où nous aurions tant à prendre; les abus

que la facilité des moyens d'exécution introduit dans la ferronnerie

moderne, tout cela nous entraîne à multiplier les exemples.

Nous dirons donc encore quelques mots sur les paumelles, charnières,

équerres simples ou à pivots, tous objets de quincaillerie de bâtiment

qui sont traités avec soin par ces artisans du moyen âge, et qui ont une

certaine importance.

Pendant le XIIIe siècle, les châssis des croisées étaient le plus

souvent dépourvus de dormants et battaient dans les feuillures de

pierre. On faisait ces châssis à pivots hauts et bas, entrant dans des

crapaudines ou douilles scellées dans la pierre même[172]. Chaque pivot

était soudé à une équerre qui prenait le champ du châssis et se

développait sur sa face intérieure.

La figure 40 représente, en A, une de ces équerres munie d'un mamelon ou

pivot _a_. L'équerre est renforcée au coude, entaillée sur les champs

vertical et horizontal du châssis, et déborde en saillie sur la face, au

moyen des petits talons _b_. En B, on voit une autre sorte de pivot dont

les bandes embrassent les deux faces intérieure et extérieure du

châssis, avec appendice formant équerre. La figure 41 présente une

véritable paumelle dont la partie A est clouée sur le dormant, et la

partie B sur le châssis ouvrant[173]. Les platines de la paumelle sont

vues, ajourées, découpées et gravées. On reconnaissait alors les

inconvénients des clous ordinaires, et le serrurier avait le soin de

poser deux clous à tête quadrangulaire et à pointe plate, ainsi que le

fait voir le détail _a_. Ces clous, rivés en dehors, ne faisaient pas

fendre le bois (leur pointe étant plate, de champ, suivant le fil), et,

au moyen de leur tête quadrangulaire, maintenaient fortement les

platines auprès du gond _b_ et de l'oeil _c_.

Lorsque les châssis ouvrants avaient une assez grande hauteur (six à

sept pieds), les paumelles étaient longues et munies de deux oeils

espacés, pour empêcher le gauchissement des bois. La figure 42 retrace

une de ces paumelles ou charnières, qui paraît appartenir à la fin du

XIVe siècle ou au commencement du XVe[174]. La fiche est libre entre les

oeils, vue, et est ornée d'une queue de fer rond enroulée en spirale

autour d'elle. Cette queue est libre aussi. Pour dégonder le châssis, il

suffit d'enlever cette fiche par le haut.

La figure 43 donne une paumelle A, une charnière B et une charnière

équerre C attachées à la porte d'une chapelle de l'église de Semur en

Auxois (voy. Menuiserie, fig. 15). La porte bat dans une feuillure de

pierre et la paumelle A tourne sur un gond _a_ scellé. Les charnières

réunis sont des vantaux brisés. À la place des clous sont posées des

brides munies chacune de trois pointes bifurquées et rivées en dehors,

ainsi que l'indique le tracé perspectif D. Ces brides avaient l'avantage

de maintenir parfaitement les platines, aussi bien et mieux que ne le

font les vis, et d'empêcher les paumelles ou charnières de fatiguer

leurs attaches par l'usage. Ces ferrures datent du milieu du XVe siècle.

En G, est tracée une belle charnière équerre de la fin du XVe

siècle[175], qui est maintenue au moyen de deux barrettes verticales,

dont on voit en _g_ le détail, clouées sur les platines afin de leur

donner plus de résistance et de rendre tous les clous solidaires. De

petites pointes fixaient en outre les découpures des platines sur le

bois. Très-probablement les pointes des clous passant à travers les

barrettes étaient rabattues ou rivées sur d'autres platines

postérieures.

La renaissance produisit des ouvrages de quincaillerie d'une perfection

d'exécution rare. Nous n'en conservons qu'un assez petit nombre en

France, si ce n'est sur des meubles de cette époque. Au contraire,

l'Allemagne, la Belgique, la Suisse, possèdent un nombre prodigieux de

ferrures de la fin du XVe siècle et du commencement du XVIe, exécutées

avec un art infini. Les grilles du tombeau de Maximilien, à Innsbruck,

les clôtures des chapelles des cathédrales de Constance, de Munich, sont

de véritables chefs-d'oeuvre de ferronnerie comme fabrication et comme

forme. On voit, par exemple, sur les montants de fer forgé de la grille

de clôture du tombeau de Maximilien, des ornements de fer battu qui sont

soudés au corps même du montant et non goupillés ou rivés. Nous avons eu

quelquefois l'occasion de signaler, même en France, ce procédé de

fabrication, entièrement perdu aujourd'hui, et fréquemment employé à la

fin du XVe siècle et au commencement du XVIe. Ces soudures ne consistent

pas en une simple brasure au cuivre ou au laiton. Aucun métal étranger

au fer n'apparaît entre l'âme et le fer battu apposé. Bien que celui-ci

n'ait qu'une épaisseur de 1 ou 2 millimètres au plus, il adhère

parfaitement à cette âme sur toute sa surface.

Le fragment que nous donnons ici (fig. 44), provenant de la grille du

tombeau de Maximilien, explique ce procédé. Les feuilles de tôle ou de

fer battu soudées ont été repoussées évidemment avant l'opération qui

les a fait adhérer parfaitement à l'âme, puisque, après cette opération,

il n'eût été possible que de les buriner, mais non de leur donner le

modelé souple et doux du repoussage au marteau.

* * * * *

SERRURERIE D'ASSEMBLAGES.--Nous n'avons présenté dans cet article que

des ouvrages de serrurerie soudés, découpés ou étampés, rivés par

petites parties, tels qu'il convient de le pratiquer pour les ferrures

des huis.

On façonnait cependant de grandes pièces de forges assemblées, telles

que grilles, clôtures, ferrures de puits, etc. Ces ouvrages exigeaient

l'emploi de moyens particuliers pour assurer leur solidité. Il ne

s'agissait plus seulement de soudures ou de quelques rivures, mais de

combinaisons d'assemblages qui appartiennent exclusivement à la

serrurerie. On comprendra facilement que des hommes qui, dans toutes les

branches de l'architecture, savaient si bien adapter les formes à la

matière employée et à la mise en oeuvre, aient cherché, dans les grandes

pièces de serrurerie, à n'admettre que des compositions d'art se prêtant

aux exigences du travail du fer. Alors les assemblages, les nécessités

de la structure, loin d'être dissimulés, apparaissent franchement,

deviennent les motifs de la décoration. L'artisan cherche d'ailleurs à

donner à son oeuvre une raison d'être pour les yeux; il entend gue l'on

en comprenne l'organisme, pour ainsi dire, qu'on apprécie les efforts

qu'il a faits pour allier intimement l'art à la nécessité de structure,

aux qualités propres à la matière employée. Que ces façons de procéder

ne soient pas du goût de tout le monde, qu'elles ne frappent que les

esprits aimant à trouver l'empreinte de la raison dans les oeuvres

humaines, qu'elles gênent les natures paresseuses, nous l'admettons;

mais nous sommes forcés de reconnaître aussi que l'art ne s'introduit

réellement dans l'industrie que sous l'empire de principes vrais,

clairs, se résumant en ceci: soumission de la forme à la nécessité, à

l'emploi de la matière et aux qualités qui lui sont propres.

Nous avons si bien perdu l'habitude du respect de ces principes, que

nous demeurons surpris devant des oeuvres où la raison a commandé à la

forme, et que nous prenons pour une subtilité ou une complication

superflue une expression sincère. Cependant cacher un assemblage, par

exemple, cela est plus subtil et plus compliqué que si nous le laissons

apparent; c'est à coup sûr moins sincère; peut-être beaucoup moins

solide et d'une exécution plus difficile. Assembler en équerre deux

morceaux de fer carré au moyen d'un tenon, d'une mortaise et d'une

goupille, comme on le ferait pour de la charpente ou de la menuiserie,

cela ne présente rien de compliqué extérieurement, puisqu'on ne voit

rien du travail de l'ouvrier; mais cette façon, convenable pour du bois

qui se coupe facilement, qui a un fil, n'est pas justifiée si on

l'applique à des barres de fer d'une épaisseur minime, fort difficiles à

creuser ou à disposer avec tenons; de plus, un pareil assemblage est

toujours défectueux en ce que le tenon, très-menu, ne peut offrir assez

de prise pour donner à l'assemblage une grande solidité. Si au contraire

deux barres sont assemblées d'équerre, comme l'indique la figure 45, en

A, la barre horizontale munie d'un talon B entrant dans une fourchette

façonnée à l'extrémité de la barre verticale, l'assemblage est simple,

large, solide, bien approprié à la matière. Que cet assemblage soit

maintenu serré par un boulon à clavette détaillé en C, qu'une rondelle

plus ou moins riche s'interpose entre la tête du boulon et la

fourchette, la décoration de l'assemblage est toute trouvée et n'est en

réalité que l'emploi raisonné des moyens les plus naturels nécessaires à

la solidité de l'oeuvre. Qu'il y ait lieu de poser des barres verticales

intermédiaires, la traverse horizontale aura des oeils renflés D, à

travers lesquels passeront ces barres.

Si nous nous engageons dans la voie vraie, celle indiquée par la

structure, la décoration de l'oeuvre est pour ainsi dire tracée. En

supposant que la grille doive être richement couronnée, le talon de la

barre horizontale, la fourchette de la barre verticale, les extrémités

des barres intermédiaires, fournissent des motifs d'ornementation qui,

loin d'altérer le principe de la structure, ne font que l'appuyer (fig.

46). Cet exemple suffit pour faire saisir la méthode suivie par ces

artisans serruriers du moyen âge. Ceux-ci ne font d'ailleurs, dans leur

métier, qu'appliquer les méthodes admises dans les autres branches de

l'architecture de cette époque; développer la forme dans le sens indiqué

par le besoin, la raison, la qualité de la matière. Et, de fait, nous ne

saurions trop le répéter, on ne possède un art de l'architecture qu'à

ces conditions.

Quand on examine des oeuvres de serrurerie du moyen âge, on observe que

les fers sont, relativement à ceux que nous employons aujourd'hui,

légers; que ces ouvrages ont un aspect élégant, délié. Et en effet, une

des qualités que doit posséder la serrurerie, c'est la légèreté, puisque

la matière est très-résistante, sous un petit volume. Le fer forgé

cependant, s'il a une force considérable en agissant comme tirant, comme

lien, est flexible, _n'a pas de roide_, et ne peut, debout, porter un

poids assez lourd, à moins de lui donner une épaisseur que ne comporte

guère ce genre d'ouvrages et qui augmente la dépense. C'est donc par des

combinaisons d'assemblages que le serrurier peut suppléer au défaut de

roideur de ce métal. Le fer résiste à une charge en raison du

développement de ses surfaces, et (fig. 47) une barre de fer de 0m,03,

carrée, A, ayant une longueur de 2 mètres, qui ne pourra, posée

verticalement, porter un poids de 1000 kilogrammes sans ployer,

conservera son roide si elle est forgée à poids égal, suivant les

sections B. Posée horizontalement, il en sera de même; la barre de fer

résistera d'autant mieux à une charge, que ses surfaces seront plus

développées: c'est ce principe qui a fait admettre dans nos

constructions modernes les fers dits à T ou à double T pour les

planchers, les arbalétriers et pannes de combles. Nos serruriers du

moyen âge ne possédant pas les puissants cylindres d'usines qui laminent

le fer en barres côtelées, avec des ailes, suppléaient à cela par des

combinaisons, souvent très-ingénieuses, afin de conserver à leurs

ouvrages de ferronnerie la légèreté convenable.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 8 - (Q suite - R - S) · 第 30 / 47 段