C'est peut-être dans les ouvrages de serrurerie que l'on trouve

l'expression la plus nette de l'esprit logique des artistes et artisans

du moyen âge. Le fer n'est point une matière qui se prête facilement aux

à-peu-près. Dans l'art du serrurier, chaque partie doit avoir sa

fonction, posséder le degré de force nécessaire, sans excès, car le

travail de ce métal est cher et pénible, surtout si l'ouvrier ne possède

aucun des engins puissants qui sont aujourd'hui à notre disposition, et

qui trop souvent viennent suppléer aux défauts de conception du maître

ou à la maladresse du forgeron. Quand le serrurier n'avait ni la lime,

ni les machines à raboter, ni les cylindres, ni même la vis, et qu'il

lui fallait assembler des pièces offrant une très-faible prise, son

esprit était naturellement porté à s'ingénier, à chercher des procédés

compatibles avec la matière et la façon de l'employer. Nous ne

prétendons pas dire qu'il faille repousser les moyens mécaniques que

fournit l'industrie moderne, mais il est fâcheux souvent que l'étendue

et la puissance de ces ressources rendent l'esprit du constructeur

paresseux, s'il s'agit de combiner des ouvrages de serrurerie en raison

de la matière et des principes de structure que sa nature impose

forcément.

Les habitudes introduites dans l'architecture, depuis le XVIIe siècle,

par le faux goût classique, nous ont appris, avant toute chose, à

mentir. Simuler la pierre ou le bois avec le plâtre, le fer forgé avec

la fonte, la charpente de bois en employant la ferronnerie; dissimuler

les nécessités de la structure; torturer toute matière pour lui donner

une apparence qui ne lui convient point, c'est à peu près ce en quoi

consiste l'art de l'architecte pour un certain nombre d'artistes et pour

une grande partie du public; et il faut avouer que les développements de

l'industrie appliquée aux travaux de bâtiment favorisent ces

supercheries. Ayant moins de ressources matérielles à leur disposition,

nos artisans du moyen âge étaient bien forcés de demander à leur

intelligence ce que ne pouvait leur fournir une industrie dans

l'enfance. Au total, l'art n'y perdait pas. L'oeuvre de pacotille,

vulgaire quant à la forme, vulgaire quant à la conception, n'existait

pas et ne pouvait exister. Elle était simple ou riche, pauvre ou

luxueuse, mais elle était toujours le produit d'un effort de

l'intelligence développée en raison de l'objet propre, et cet effort se

reproduisait chaque jour, et chaque jour avec un perfectionnement ou une

plus complète expérience. Il ne s'agissait pas de livrer à une machine

un morceau de matière qu'elle rend brutalement sous la même forme, il

fallait que l'intelligence et la main de l'artisan se missent à

l'oeuvre; et ne fût-ce que pour obéir à ce sentiment naturel à l'homme

qui le pousse à chercher sans cesse le mieux, cet artisan, même en se

copiant, introduisait sans cesse dans son oeuvre, soit une idée plus

complète, soit un calcul plus judicieux, soit une exécution plus

logique, plus simple et plus près de la perfection. Nous ne demandons

pas qu'on brise les machines, mais nous voudrions qu'elles ne prissent

pas la place de l'intelligence.

Plus la matière est revêche, plus, lorsque l'homme la travaille,

doit-elle s'empreindre de la marque de sa volonté. Elle n'exprime la

puissance de cette volonté que si l'artisan tient compte des propriétés

mêmes de cette matière, que s'il la rend docile en manifestant

clairement ces propriétés. Si l'homme, à force d'industrie, parvient à

nous faire prendre un morceau de fer pour un morceau de bois, et, du

détail à l'ensemble, une oeuvre de ferronnerie ou de charpente pour une

oeuvre de maçonnerie, nous disons qu'il emploie mal son intelligence, et

qu'il abuse de la matière au lieu de l'utiliser.

Dans tous les exemples de serrurerie présentés plus haut, on a pu

observer que jamais les pentures, les attaches ou entrées des serrures,

etc., ne sont entaillées dans la menuiserie. Le bois reste intact, la

serrurerie se pose à la surface sans l'entamer. Il y avait dans cette

méthode un avantage au point de vue de la fabrication, c'est qu'il

fallait que ces ouvrages de serrurerie, destinés à rester apparents,

fussent façonnés avec soin et fussent solides: au point de vue de l'art,

l'avantage était au moins aussi important, car l'artisan s'ingéniait à

trouver les combinaisons décoratives convenables en raison de la

matière, de l'objet et de la place. La forme adoptée, étant _vue_

toujours, devait être agréable et indiquer la fonction. Si, au

contraire, on noie dans le bois la plus grande partie des objets de

serrurerie fine, ce que nous appelons aujourd'hui la quincaillerie, il

importe peu que ces objets revêtent une forme convenable ou agréable; il

devient même assez difficile de reconnaître si ces objets sont bien

fabriqués, ou grossiers ou vicieux, car l'architecte ne peut voir une à

une toutes les paumelles, équerres, ou serrures d'un grand bâtiment,

avant leur pose. Les attaches de ces objets étant noyées dans la

menuiserie, puis recouvertes de peinture, les défauts sont masqués et ne

se dévoilent que par les accidents qu'ils occasionnent. Ainsi, en

arrivant à dissimuler une bonne partie des objets de serrurerie aux

yeux, on a provoqué les malfaçons, les négligences, la fraude. À

menteur, menteur et demi: c'est trop naturel. Pour satisfaire aux règles

imposées par le classicisme majestueux qui nous dominait si fort,

l'architecte dissimulait et dissimule encore des escaliers, des tuyaux

de cheminée, des conduites d'eau et (descendant aux détails) des

ferrures nécessaires. Jugeant, non sans raison, que ce qui doit être

dissimulé ferait tout aussi bien de ne pas être, ou tout au moins de

n'exister qu'à l'état incomplet, les metteurs en oeuvre ne se font pas

faute de falsifier ou d'omettre cette marchandise qu'une majestueuse

pudeur voudrait soustraire aux regards. Aussi est-il souvent nécessaire,

aujourd'hui, de rappeler les serruriers dans une bâtisse nouvellement

terminée, pour réparer toute la quincaillerie si bien dissimulée sous la

peinture et même la dorure[159]: car, après tout, il faut qu'une porte

ou une croisée roule sur ses gonds, ses charnières ou ses paumelles;

qu'un verrou et une serrure fonctionnent; que les vis aient de la prise,

et les fers de la quincaillerie une épaisseur convenable pour résister à

l'usage.

Lorsque toutes les parties de la serrurerie fine étaient apparentes;

lorsque même, étant apparentes, elles contribuaient à la décoration,

force était de leur donner une forme en harmonie avec leur destination,

et de veiller à la bonne exécution d'ouvrages que l'oeil le moins exercé

pouvait vérifier sans cesse. Moins préoccupés du majestueux que nous ne

le sommes, les maîtres du moyen âge cherchaient, pour les ouvrages de

quincaillerie, les combinaisons les plus simples, sans jamais les

dissimuler, et parfois ces ouvrages sont de véritables chefs-d'oeuvre,

en ne considérant que la forme d'art adaptée à l'usage.

En fait d'objet de serrurerie, rien n'est plus simple que l'ancien

loquet à battant ou fléau; et cependant, pour qu'un de ces loquets

fonctionne bien et longtemps, il faut qu'une platine garnisse le

vantail, afin d'empêcher le frottement du fléau sur le bois; que la

bascule ou pouçoir agisse sans effort sous la pression du doigt; que le

fléau ait un poids convenable pour retomber dans son mentonnet, etc.

Dans l'exemple que nous donnons ici (fig. 29)[160], le fléau pivotant

sur le boulon A, muni d'une double rondelle, l'une sur le bois, l'autre

sous la tête du boulon, tombe dans son mentonnet B, si l'on pousse le

vantail, en glissant sur le plan incliné de ce mentonnet. Un support C,

rivé à la platine, muni d'un double oeil, reçoit le pouçoir D. À

l'extérieur, un autre pouçoir E, figuré en E', passe à travers le

vantail, et vient poser son _pied-de-biche_ sous le fléau, à côté de

celui de l'intérieur. Du dehors il suffit d'appuyer sur le pouçoir E et

de pousser la porte, pour l'ouvrir; mais à l'intérieur, comme il faut

tirer le vantail à soi, le support C permet de passer l'index entre lui

et la platine, d'appuyer le pouce sur le pouçoir D, et de tirer la porte

en même temps que l'on fait lever le fléau. La platine est découpée de

façon à composer une ornementation qui s'accorde avec la place des

clous. En G, nous donnons deux autres formes de pouçoirs, et en H, deux

pouçoirs qui, au lieu d'être posés l'un à côté de l'autre, agissent,

celui du dehors sous le pied-de-biche de celui du dedans.

Quoique presque toute la quincaillerie ancienne ait été détruite, il

nous en reste encore des exemples assez nombreux pour faire connaître

avec quel soin relatif elle était, traitée même dans les bâtisses les

plus ordinaires. Des serrures, des poignées, des loquets que l'on

découvre encore attachés à de vieilles portes de maisons, d'hôtels et

d'églises du moyen âge, dévoilent une industrie pleine de ressources. La

variété des formes de ces objets est assez grande pour qu'il nous soit

impossible de présenter à nos lecteurs un spécimen de chacun d'eux; nous

devons nous borner aux plus essentiels. Peut-être même pensera-t-on que

nous nous étendons trop sur ces ouvrages de serrurerie fine; mais on est

si disposé à croire à l'imperfection grossière des industries du moyen

âge, qu'il nous a paru nécessaire d'en montrer les produits, non point

destinés à des monuments luxueux, mais à des habitations ordinaires.

L'industrie de la quincaillerie était très-développée déjà en France au

XIVe siècle, mais aussi en Suisse, en Bavière, en Bohême, sur les bords

du Rhin, tandis qu'à cette époque elle était encore restée barbare en

Italie. Ce ne fut que vers le milieu du XVe siècle que les villes

italiennes se mirent à leur tour à fabriquer des objets de fer d'une

grande finesse d'exécution et d'une assez bonne composition. Il faut

dire cependant que jamais, dans la Péninsule, cette belle industrie ne

sut allier l'art à la nécessité, au besoin, comme surent le faire les

artisans de France. Les formes de la serrurerie fine d'Italie,

très-heureuses souvent, ont le défaut de ne s'accorder nullement avec

l'objet. Pour notre part, dans tout ce qui touche à l'art de

l'architecture, nous pensons qu'une exécution séduisante seule, si le

raisonnement n'est pas intervenu, si la concordance entre la forme et le

besoin tracé fait défaut, ne saurait constituer une oeuvre complète.

Nous avons pour nous les Grecs de l'antiquité; tous les objets qu'ils

nous ont laissés sont profondément pénétrés de ce double caractère: une

expression très-vive et très-juste; une exécution en rapport avec

l'objet et sa destination.

Cette serrure à bosse et à pêle dormant (fig. 30), dont le pallâtre est

découpé de manière à bien s'attacher au vantail, dont la face externe

est décorée de feuilles de fer battu, avec tigettes guidant la clef dans

l'entrée, avec embase renforcée pour résister à une pesée, ainsi que le

fait voir la section A, a certainement une forme parfaitement appropriée

à l'objet et à la nature de la matière employée. Ces feuilles donnent de

la prise aux rivures du mécanisme, et décorent la plaque de tôle en la

mariant, pour ainsi dire, au bois qu'elle recouvre. L'entrée B,

légèrement entaillée dans le vantail, ainsi que le montre la section C,

n'est-elle point une jolie composition indiquant bien la matière

employée, se prêtant exactement à la fonction qu'elle remplit? Les

artisans du XVe siècle qui ont fabriqué ces objets usuels ne nous

font-ils pas voir qu'ils ont raisonné, qu'ils ont laissé sur ces

morceaux de fer assemblés la trace de leur intelligence et de leur

goût[161]?

Cet anneau de tirage (fig. 31), dont le fond, sous les feuillages de fer

battu, est garni de drap rouge, n'est-il pas une composition charmante,

décorative[162]?

Un morceau de drap rouge garnit également le fond sous le feuillage de

l'embase de la serrure précédente (fig. 30).

Outre les divers genres de serrures dont nous venons de présenter des

exemples, on employait encore, pour fermer les vantaux de grandes

portes, de longs verrous, avec moraillon. Ces verrous, poussés en

dedans, ne pouvaient, bien entendu, s'ouvrir du dehors, comme les

serrures à double entrée. Ils servaient à barrer les portes

charretières, les grandes portes d'églises, les vantaux de portes

d'enceintes, et ne laissaient rien apparaître au dehors. La barre

horizontale, formant verrou, glisse dans deux pitons ou deux embrasses

fortement attachées au vantail, et s'engage dans une gâche, si le

vantail bat en feuillure, ou dans un troisième piton, si les vantaux

sont doubles. Le verrou poussé, l'auberon du moraillon tombe dans une

auberonnière percée dans la boîte de la serrure, au-dessus de l'entrée.

Un pêle passe dans l'auberon au moyen d'un tour de clef, si l'on veut

que le verrou reste fixe. Ces sortes de verrous avec serrure à bosse

avaient nom _vertevelles_. La figure 32 présente une vertevelle. Le

verrou A est forgé à pans et non cylindrique, ce qui facilite le

glissement dans les embrasses ou pitons. L'auberon est supposé entrer

dans l'auberonnière, et la serrure fermée. Si la porte est à un seul

vantail, à la place du piton B est une gâche scellée dans la feuillure

de pierre, ou fixée au dormant de bois. Après que l'embrassé B'' a été

coulée dans la barre, la tête C de celle-ci a été forgée et burinée.

Cette tête sert à tirer le verrou, lorsque le moraillon est soulevé. Un

arrêt E, forgé avec la barre, arrête le verrou, de façon que son

extrémité D ne puisse échapper l'oeil de l'embrasse F.

Ces vertevelles ne sont pas rares, et beaucoup de vieilles portes en

possèdent encore. Celle-ci était placée à l'intérieur de la porte de

l'église de Savigny-en-terre-pleine (Yonne)[163]; mais le verrou tombait

dans une gâche scellée au trumeau.

Outre ces verrous horizontaux formant barres, il fallait munir les

vantaux, qu'ils fussent simples ou doubles, de verrous bas, verticaux,

tombant dans une gâche scellée dans le seuil, tant pour empêcher les

vantaux de gauchir que pour rendre une effraction beaucoup plus

difficiles. Ces verrous se composent d'une barre de fer verticale

glissant dans deux embrasses rivées sur des platines. À sa partie

supérieure, la barre est munie d'un anneau mobile qui permet de la

soulever et de faire sortir son extrémité inférieure de la gâche.

La figure 33 présente un de ces verrous, dont la forme est bien connue.

Lorsqu'il est soulevé et qu'on ouvre le vantail, pour que la partie

inférieure de la barre ne traîne pas sur le sol, on passe l'anneau dans

le crochet A[164]. On façonnait aussi des verrous hauts, pour maintenir

la partie supérieure du vantail, dont l'anneau était remplacé par un

moraillon, ou par un piton dans lequel entrait la barre du verrou

horizontal. Mais ces verrous hauts se manoeuvraient difficilement, on

leur préférait les fléaux horizontaux ou verticaux.

On apportait, pendant le moyen âge, une attention particulière à la

ferrure des vantaux de portes fortifiées. Il n'est resté en place qu'un

bien petit nombre de ces ferrures antérieures au XVIe siècle; mais, par

les scellements, on peut juger de l'importance des moyens de fermeture

employés pendant les XIIIe, XIVe et XVe siècles pour les portes de

villes et de châteaux. Certains vantaux[165] étaient maintenus au moyen

de deux barres de bois rentrant dans le mur, d'une barre fixe tenant à

un vantail (voyez BARRE), d'un verrou haut, d'un verrou bas et d'une

vertevelle. L'emploi fréquent des engins de guerre pour lancer des

projectiles, la manoeuvre des ponts à bascule, des ponts-levis, des

herses, avaient familiarisé les serruriers avec certains moyens

mécaniques assez simples comme principe, ingénieux cependant, puissants

et pratiques. Alors on ne songeait pas, comme aujourd'hui dans la

serrurerie fine, à cacher les mécanismes; ils étaient au contraire

apparents, et à cause de cela même d'un entretien facile. L'habitude que

l'on avait prise, dans toute place forte, de faire manoeuvrer de grandes

pièces de charpente avec rapidité, exigeait une certaine précision dans

les ouvrages de serrurerie et une grande solidité. Les grands verrous à

crémaillère, pour fermer des vantaux de portes très-lourds et d'une

hauteur de 4 à 5 mètres, étaient usités. Nous avons vu de ces verrous

attachés, il y a quelque vingt ans, à des vantaux de portes de villes,

notamment à Verdun. Il en existe encore en Allemagne, à Nuremberg. La

figure 34 explique le système adopté. Un lourd verrou de fer carré est

maintenu au sommet du montant du vantail par quatre embrasses _a_. Sur

les flancs de ce verrou sont fortement cloués deux paliers _b_, recevant

entre eux un levier à engrenage _c_, lequel roule sur un axe _d_. Deux

dents d'engrenage tiennent au verrou et s'engagent entre les trois dents

du levier. À l'extrémité de celui-ci est un boulon traversant la

fourchette d'une tige _t_ de fer tordu, descendant à portée de la main

et terminée à sa partie inférieure par une poignée _p_, munie d'un

moraillon _e_. En tirant la tige de haut en bas, on fait naturellement

glisser le verrou, qui entre alors dans sa gâche _g_; en poussant au

contraire la tige de bas en haut, on fait sortir le verrou de sa gâche.

Quand le verrou est poussé dans sa gâche, on enfonce l'auberon _e_ du

moraillon dans l'auberonnière d'une serrure qui reçoit également

l'auberon d'un verrou horizontal. Un tour de clef empêche qu'on ne

puisse faire manoeuvrer et ce verrou et la tige. Ce n'est là, de fait,

qu'une sorte de crémone puissante dont le mécanisme agit

perpendiculairement à la face du vantail, au lieu d'agir parallèlement à

cette face. En A, est figuré le mécanisme en perspective, la tige ayant

été tirée de haut en bas pour faire glisser le verrou dans sa gâche.

Deux petits cylindres _h_, ou rouleaux libres sur un axe, noyés dans le

vantail, sous le verrou, empêchent le frottement de celui-ci sur le

bois, occasionné par la pression de l'engrenage, et facilitent

singulièrement la manoeuvre, soit pour ouvrir, soit pour fermer. La

torsion du fer carré de la lige _t_ donne à celle-ci le roide nécessaire

pour qu'elle ne ploie pas, si elle est longue, lorsqu'il s'agit de la

pousser de bas en haut pour ouvrir le verrou. À coup sûr, tout cela

n'est pas de la mécanique bien avancée, mais c'est ingénieux, solide,

apparent, facile à réparer, et pouvant être exécuté par le premier

forgeron venu.

On ne saurait trop regretter la disparition journalière de tous ces

objets de serrurerie du moyen âge dans nos anciens édifices civils,

religieux ou militaires. On en trouvait encore beaucoup il y a vingt et

trente ans; ils sont aujourd'hui devenus très-rares. Usés, hors de

service, attachés à des bois vermoulus, on les jette à la ferraille

habituellement, lorsqu'on fait des réparations. Il eût été cependant

intéressant et utile de recueillir ces objets dans un musée, qui serait

très-riche maintenant et fort instructif pour nos artisans de

ferronnerie. Mais nous n'en sommes pas arrivés à considérer les musées

comme des collections d'une utilité réelle pour notre industrie, ce ne

sont encore en France que des amas d'objets destinés à satisfaire la

curiosité des amateurs ou des archéologues, ou encore des lieux d'étude

pour les artistes, peintres et statuaires. L'art ne vit cependant chez

un peuple que quand il a pénétré partout, quand on le trouve aussi bien

sur la cheminée d'un grand seigneur que sur la table de cuisine de

l'ouvrier, sur le marteau de la porte d'un palais que sur la targette de

l'humble croisée du petit bourgeois, sur la poignée de l'épée du général

que sur la plaque de ceinturon du soldat. Si vulgaires que soient les

objets de serrurerie du moyen âge, l'art approprié à la matière, y

trouve sa place; l'art était un besoin pour tous, non une affaire de

luxe réservée pour quelques privilégiés. Ce qu'on ne trouvait point

alors, c'est l'art de pacotille, l'apparence du luxe donnée à un objet

de peu de valeur.

Nous avons montré un certain nombre d'exemples de fermetures de vantaux

de portes. Les exemples de fermetures de croisées sont beaucoup plus

rares; cette menuiserie, plus légère que celle des vantaux, plus exposée

aux intempéries, a été détruite plus rapidement. Il nous faudra fouiller

dans les vieilles ferrailles pour trouver quelques restes de fermetures

de croisées. L'intérêt qui nous a toujours paru s'attacher à l'ancienne

fabrication du fer, alors même qu'on vendait partout les plus belles

ferronneries forgées, pour leur substituer des fontes d'un si triste

goût, nous a poussé, il y a déjà longtemps, à recueillir bon nombre de

dessins de ces vieilles ferrures si fort méprisées, ferrures qui ont

disparu sous la main de la plupart des restaurateurs de châteaux depuis

trente ans. C'est ainsi qu'au château de Chastellux, près de

Carré-les-Tombes (Yonne), on voyait encore en 1839 des châssis de

croisées du XIVe siècle armés de leurs grands verrous. Il est vrai que

ces ferrures étaient hors de service, les châssis étant complétement

pourris et doublés par des volets fixes, mais les pièces de leur

mécanisme très-simple étaient toutes conservées. Ces verrous..., plutôt

ces crémones (fig. 35), consistaient en une tige de fer méplat de 0m,02

(9 lignes) sur 0m,011 (5 lignes). À cette tige était adaptée une poignée

_a_ (voyez l'ensemble A). En _bb_, la tige formait des boucles dans

lesquelles passaient les queues en volutes de deux loqueteaux. En

haussant la tige, on faisait échapper les loqueteaux de leurs

mentonnets; en la baissant au moyen de la poignée _a_, on faisait

rentrer ces loqueteaux dans leurs mentonnets: alors le pied de la tige,

formant verrou, entrait dans une gâche inférieure _d_. Des embrasses _e_

retenues par deux pattes, et des embrasses _f_ retenues par une seule,

maintenaient la tige et dirigeaient son mouvement. Des détails vont

faire saisir le système adopté dans la façon de cette crémone. En B, est

la section du montant du châssis, avec la boucle de la tige en E, la

queue du loqueteau passant dedans en F, le boulon à clavette servant de

pivot à ce loqueteau en C, et le mentonnet en D. En G, est tracée la

face d'un des loqueteaux avec sa queue passant dans la boucle de la

tige. Le tracé ponctué indique la position que prend le loqueteau,

lorsqu'on fait glisser la tige de bas en haut par le moyen de la poignée

P. En G', est tracée la coupe du loqueteau avec la boucle de la tige, et

en _g_ le mentonnet. En H, est figurée une embrasse à deux pattes; en I,

à une seule patte, la section de celle-ci étant en _i_. On observera que

ces embrasses à une seule patte sont ainsi façonnées pour ne prendre que

le plein bois du châssis. En K, est représentée l'extrémité inférieure

de la crémone avec son embase L servant de gâche et clouée sur la

traverse basse du dormant. Un tracé perspectif M explique la position du

loqueteau et de sa queue engagée librement dans la boucle de la tige.

Cette crémone maintenait donc le châssis dans son dormant au moyen de

trois fermetures, deux loqueteaux latéraux et un verrou bas. À l'aide

des mentonnets et de la gâche inférieure, ce châssis pouvait même être

_rappelé_, s'il venait à gauchir. Le forgeron avait donné à la poignée P

une forme qui permettait de faire glisser la tige aussi bien de bas en

haut, pour ouvrir, que de haut en bas, pour fermer. Les tiges étaient

forgées assez grossièrement entre les parties destinées à couler dans

les embrasses, mais la poignée, les loqueteaux, les embrasses, étaient

façonnés au marteau et au burin avec le plus grand soin.

La figure 36 présente divers fragments de serrurerie appartenant au

milieu du XVe siècle environ. En A, est un débris de crémone dépendant

très-probablement d'une croisée[166]; une poignée B, dépendant de la

même crémone, faisait mouvoir les deux bielles _a_ attachées à un axe O,

et, par suite, les deux tiges C C' en sens inverse. En appuyant sur la

poignée de haut en bas, la tige C s'élevait et s'enfonçait dans une

gâche supérieure; la tige C' s'abaissait et tombait dans une gâche

inférieure, comme le font les tiges de nos crémones modernes. En D, est

tracé le profil du mécanisme, avec le boulon et sa clavette; en B', la

face de la poignée; en E, une des embrasses très-finement composées et

forgées.

Une autre embrasse avec platine, appartenant également au XVe siècle et

ayant dû servir à diriger une tige de verrou ou de crémone, est figurée

en G[167].

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 8 - (Q suite - R - S) · 第 29 / 47 段