D'autres fois le mannequin était de bois, et était revêtu de lames

très-minces de bronze façonnées au marteau ou simplement embouties,

c'est-à-dire modelées avec l'ébauchoir sur son moule de bois. Aussi ces

artistes du moyen âge pouvaient-ils satisfaire à toutes les exigences de

l'art et à celles de l'économie.

Le siècle de Louis XIV, qui avait la prétention d'avoir tout inventé ou

tout retrouvé, admit qu'avant les frères Keller on ne savait point

couler en bronze de grandes pièces en France[125]. Sans vouloir en rien

diminuer le mérite de ces industriels, nous ne pouvons admettre qu'ils

aient _retrouvé_ les procédés de fonte; ils n'ont fait qu'adopter, pour

toute fonte, un mode rarement employé: et cela s'explique par la nature

même des objets d'art qu'on leur demandait. Il s'agissait de fondre des

statues d'après l'antique. Il est évident que le procédé de cire perdue

ne pouvait être alors employé. Il fallait _battre des pièces_ sur un

moulage ou sur l'original, faire un noyau, rassembler avec grand soin

les pièces autour du noyau, et couler du bronze dans l'intervalle resté

libre. Ce procédé, si intéressant et précieux qu'il soit, eut un

inconvénient, il déshabitua les statuaires de faire des cires perdues;

ceux-ci se contentèrent dès lors de façonner un modèle en terre que l'on

moule en plâtre; sur ce plâtre les pièces sont battues, et l'on coule,

en ménageant un noyau au centre de toutes ces pièces rassemblées. Mais

comme il est très-difficile, sinon impossible, de battre des pièces sur

une statue entière et de les rassembler exactement, on coupe les statues

en plusieurs morceaux et l'on fond séparément chaque pièce; puis on

rassemble ces pièces par des tenons, des goupilles et des rivets. Or,

jamais, par ce procédé, le bronze ne conserve cet ensemble, cette unité

d'aspect des pièces fondues d'un seul jet. Puis, comme les cou-tures,

les bourrelets réservés pour l'assemblage se multiplient, il faut passer

sur tout cela la lime, le burin, contenter les parties faibles; si bien

que la statue fondue ne reproduit qu'assez imparfaitement le modèle du

maître. Nous ne voyons pas trop ce que l'art a gagné à cela, si ce n'est

de permettre au premier modeleur venu de faire faire un bronze par un

fondeur.

Mais quand il faut que l'artiste qui veut couler une statue en bronze,

fasse lui-même le noyau de terre de sa figure,--car ce noyau est la

partie essentielle,--veille à ce que ce noyau façonné en argile et

paille hachée soit bien séché; quand, après cela, il faut revêtir cette

grande maquette d'une couche de cire dont l'épaisseur doit être

exactement calculée; modeler cette cire pour obtenir les finesses de la

forme; puis, enfin, après avoir ménagé des évents et des jets, faire

recouvrir tout cela d'une épaisse couche de terre préparée exprès, la

bien envelopper et cercler, chauffer l'ensemble pour que la cire

s'échappe en fondant, et enfin, après avoir combiné le mélange de ses

métaux et avoir fait faire un fourneau, couler la matière en fusion dans

le vide qu'occupait la cire: certes, alors, il y a là tout un labeur

pénible, chanceux, une suite de calculs et de combinaisons, une idée

arrêtée dès le commencement du travail et suivie jusqu'au bout sans

hésitation. Que le génie de nos statuaires ne se prête pas à cette dure

besogne, nous le voulons bien; mais au total l'art y a perdu, car les

fontes du moyen âge, aussi bien que celles de l'antiquité et de la

renaissance, sont supérieures comme pureté et légèreté à celles qui

sortent aujourd'hui de nos ateliers. En Italie, en Allemagne, en France,

pendant le moyen âge, on fit d'admirables fontes, et ces

sculpteurs-fondeurs (car il fallait être l'un et l'autre) français,

allemands, italiens, ne croyaient pas faire une chose extraordinaire

lorsqu'ils avaient réussi à couler une grande pièce. Ils ne croyaient

pas utile, pour faire valoir leurs oeuvres, d'occuper toute une ville,

et d'écrire cent pages de mémoire, comme le fit plus tard Benvenuto

Cellini à propos de son _Persée_. Ils avaient tort, et l'exemple de ce

maître _poseur_, pour nous servir d'une expression récente qui

s'applique si bien à l'homme, prouve que le bruit, en pareil cas, s'il

ne profite pas à l'art, contribue à la renommée de l'artiste.

On ne cessa jamais de fondre des objets en bronze dans les Gaules, et du

temps de César déjà nos ancêtres étaient habiles à ouvrer les métaux.

Les rapports fréquents avec l'Orient, à dater du XIe siècle, apportèrent

des perfectionnements dans cette industrie si ancienne en France, et il

ne faut point être surpris de trouver des fontes du XIIe siècle, qui

surpassent en beauté tout ce qu'on a su faire depuis. Tel est

l'admirable candélabre de cette époque, qui faisait partie de la

collection Soltykoff, et qui fut acheté pour l'Angleterre. Cet objet,

fondu d'un seul jet, sans une pièce rapportée, présente une suite

d'enroulements et de figurines enchevêtrés, le tout ajouré et d'une

admirable pureté de style et d'exécution. Il provenait de la cathédrale

du Mans.

Jusque vers le milieu du XIIIe siècle, si la statuaire échappe en France

au naturalisme absolu, les diverses écoles ne s'avancent pas toutes d'un

pas égal; quelques-unes maintiennent assez tard une sorte d'archaïsme,

tandis que celle de l'Île-de-France se jette hardiment dans l'étude de

plus en plus exacte de la nature. Il est même certains édifices dans

lesquels, probablement, on employait de vieux sculpteurs, qui possèdent

une statuaire relativement arriérée ou empreinte d'un style qui n'était

plus admis au moment de leur construction. Ainsi, la cathédrale de Laon,

dont la façade ne peut être antérieure à 1200, même dans la construction

de ses oeuvres basses, montre sur ses portes des bas-reliefs ou statues

qui ont conservé un caractère archaïque bien prononcée. Les artistes,

auteurs de ces ouvrages, sont pénétrés des exemples de peintures

grecques. Il y a dans l'agencement des figures, dans les compositions,

une recherche de la symétrie qui rappelle les vignettes des manuscrits

grecs. Cette influence se montre même dans le choix des sujets, dans les

draperies, dans quelques accessoires tels que siéges, dais, etc. À

Notre-Dame de Reims, la porte nord du transsept, aujourd'hui masquée,

est toute empreinte de ce style des peintures grecques, bien que cette

porte soit postérieure de quelques années à l'an 1200. Rien de pareil à

Paris; le statuaire recherche l'étude de la nature dès 1200, ne veut

plus avoir affaire aux traditions romanes ou byzantines. Un fait indique

combien l'école nouvelle réagissait contre ces traditions. En faisant

des fouilles devant la porte centrale de Notre-Dame de Paris, on a

trouvé une certaine quantité de fragments d'un bas-relief central

représentant le Christ glorieux au jour du jugement, comme celui que

l'on voit aujourd'hui: mais cette sculpture est empreinte du style

archaïque du XIIe siècle; d'ailleurs la pierre en est toute fraîche,

sans aucune altération produite par le temps. Ce bas-relief avait été

supprimé peu après avoir été achevé, pour être remplacé par le sujet

actuel, dû à des artistes de la nouvelle école. Et en effet, lorsque

l'on considère cette sculpture, composé de cinq figures, le Christ, deux

anges, la Vierge et saint Jean, on remarque dans le faire de ces statues

colossales des différences notables. Le Christ et un des anges, celui

qui porte les clous, appartiennent déjà à l'école penchant vers le

naturalisme, tandis que la Vierge, le saint Jean et l'ange qui porte la

croix sont encore des sculptures archaïques; cependant il était

impossible matériellement d'introduire les deux premières statues au

milieu des trois autres. Elles ont dû être posée ensemble.

De toutes les provinces, la Champagne marche bien vite dans la voie

nouvelle, et la statuaire du portail de Notre-Dame de Reims en est la

preuve. Le naturalisme a déjà fortement pénétré cette statuaire qui date

de 1240 environ. Cependant, à propos de ce portail, il faut signaler des

indécisions que l'on ne trouve point dans l'école de l'Île-de-France.

Quelques figures colossales, notamment celles qui, à la porte de droite,

représentent la Visitation, sont inspirées comme composition et

exécution des draperies, de la statuaire romaine, dont il existait

d'ailleurs à Reims de nombreux débris. On ne trouve pas dans ce portail

cette unité de style qui, sauf l'exception que nous venons de signaler à

Notre-Dame de Paris, frappe dans la statuaire de l'Île-de-France. Une

autre école, celle de Bourgogne, si belle déjà au commencement du XIIe

siècle, conserve sa liberté d'allure pendant le XIIIe siècle, qu'il

s'agisse de la statuaire ou de la sculpture d'ornement. La puissance,

l'énergie, un faire hardi, vivant, sont les caractères de cette école.

Il ne faut pas lui demander, au moment de l'émancipation des écoles

laïques, la finesse, le contenu, la distinction, qui forment les

qualités de l'école de l'Île-de-France. Elle cherche les grands effets,

et elle les obtient. La sculpture bourguignonne participe peut-être plus

qu'aucune autre de l'architecture; on peut se rendre compte de cette

qualité en voyant les compositions des pignons des églises de Vézelay et

de Saint-Père[126]. Cette sculpture est, dans tous les monuments de

cette province, grande d'échelle, relativement à l'architecture,

commande parfois les dispositions de celle-ci au lieu de s'y soumettre.

Elle est d'ailleurs taillée avec une verve et un entrain qui placent

cette école au premier rang dans l'art monumental.

Nous donnons (fig. 69) une tête d'un des anges thuriféraires de

dimension colossale qui garnissent le sommet du pignon occidental de

l'église de Vézelay[127]. Le caractère de cette physionomie ne rappelle

en rien la statuaire de l'Île-de-France. Il y a quelque chose

d'audacieux dans ces traits qui contraste avec le calme des têtes de

l'école parisienne. Cette autre tête de Vierge, provenant du même

portail (fig. 70)[128], présente un type particulier que nous ne

retrouvons, ni dans la statuaire de Paris, ni dans celle de Reims,

d'Amiens ou de Chartres. L'arrangement des cheveux, le désordre de la

coiffure, le réel cherché dans les traits, et jusqu'au modelé, large,

par plans vivement accusés, signalent le style de cette statuaire

bourguignonne vers le milieu du XIIIe siècle. En même temps nous donnons

(fig. 71) un des chapiteaux de la même façade et de la même époque. Les

qualités de la statuaire se retrouvent dans cette ornementation

plantureuse, largement modelée, et qui semble prendre vie sous le ciseau

de l'artiste. Pour bien faire saisir les différences de ces écoles, même

en plein XIIIe siècle, voyons la sculpture de la salle synodale de Sens,

bâtie vers 1240, presque en même temps que le pignon occidental de

Vézelay. Sens est Champagne, mais la salle synodale fut bâtie par un

architecte de Paris, avec des matériaux de Paris, et, ce qui paraît

vraisemblable, à l'aide d'une subvention du roi saint Louis[129]. Or,

voici un des groupes des chapiteaux extérieurs des grandes fenêtres

(fig. 72). Certes, le naturalisme en sculpture ne peut guère être poussé

plus loin: quelle différence de style entre cette sculpture et celle du

chapiteau de Vézelay, et comme, en partant d'un principe commun, on peut

obtenir des caractères d'art variés! La vie, le mouvement, existent

aussi dans cette sculpture de Sens, avec plus d'élégance, de

délicatesse, avec une recherche plus exacte de la nature, une exécution

plus souple. Si nous entrons dans la sainte Chapelle du Palais, à Paris,

trouverons-nous encore plus de finesse dans l'exécution, plus de grâce

dans la façon d'interpréter la nature.

Nous ne saurions trop le redire, ces époques brillantes de l'art, par

cela même qu'elles ont atteint la splendeur en cherchant le mieux, ne

sauraient s'arrêter. Du style, de la conception large, simple, de

l'inspiration obtenue par la première observation raisonnée de la

nature, elles arrivent à l'imitation matérielle, de l'imitation à la

recherche, puis à la manière et à ses exagérations. Quand l'artiste

observe la nature, il en prend d'abord les caractères principaux. Il

n'est point savant encore; il voit des formes séduisantes, il s'en

inspire plutôt qu'il ne les copie servilement. C'est là le beau moment

de l'art, tout plein de promesses, laissant à deviner encore plus qu'il

n'explique. Mais la nature a des attraits puissants pour qui l'observe.

Bientôt l'artiste reconnaît que ses inspirations, ses déductions, ses

à-peu-près, sont bien loin de la réalité; il se passionne pour son

modèle, il lui trouve chaque jour des aspects nouveaux, des qualités

charmantes qui lui échappaient. Alors la traduction devient de plus en

plus littérale. De créateur (créateur de seconde main) il devient

copiste; il est subjugué par la divinité qui l'inspirait à mesure qu'il

la connaît mieux, et ne pense plus qu'à la montrer telle qu'il la voit.

C'est l'heure du naturalisme, heure qui a sonné pour la Grèce et pour

nos écoles du XIIe siècle.

Mais dans ce naturalisme de la sculpture, l'art n'entre-t-il pour rien?

Si fait: la composition, l'agencement de ces charmants modèles

recueillis dans les champs, comptent pour quelque chose, et en cela nos

artistes, le naturalisme admis, sont encore des maîtres.

Pour la statuaire, il se manifeste un besoin de formules; on n'admet

plus alors, il est vrai, le mode hiératique, traditionnel, mais on sent

la nécessité, quand l'art pénètre partout, exige un grand nombre de

mains, d'établir des méthodes pratiques qui permettent d'éviter de

grossières erreurs. Bien entendu, les chefs-d'oeuvre, ou plutôt ceux qui

ont assez de génie pour en produire, se préoccupent médiocrement de ces

règles. Mais c'est précisément en s'appuyant sur ces oeuvres des maîtres

que l'on formule des règles pour le commun des artistes. Dans l'album de

Villard de Honnecourt, qui date du milieu du XIIIe siècle, on voit

apparaître l'emploi de ces procédés mécaniques propres à faciliter la

composition et le dessin des figures, et même des ornements. Il y a

toute raison de croire que ces méthodes, fort anciennes d'ailleurs,

puisqu'on en trouve l'application dans les arts du dessin de l'Égypte,

ne furent jamais perdues, et avaient été transmises en Occident par

l'école d'Alexandrie, par les peintres grecs de Byzance. Leur apparition

dans le recueil de croquis de Villard de Honnecourt n'en est pas moins

un fait d'un grand intérêt, parce qu'elle semble indiquer une

application libre de formules qui, jusqu'au commencement du XIIIe

siècle, avaient un caractère hiératique.

Nous avons dit comme les imagiers du moyen âge avaient su observer et

rendre le geste dans les compositions des figures. Si grossière parfois

que soit l'oeuvre, le geste n'est jamais faux. Or, les croquis de

Villard nous donnent la clef des formules adoptées pour arriver à ce

résultat. La géométrie, d'après ces croquis, est le générateur des

mouvements du corps humain, des animaux; elle sert à établir certaines

proportions relatives des figures; lui-même le dit et fournit quelques

exemples pris en courant[130]. Du temps de Villard, donc, les imagiers

possédaient ces méthodes pratiques qui, si elles ne peuvent inspirer

l'artiste de génie, empêchent le praticien de tomber dans des fautes

grossières. Un de ces dessins à la plume, que nous reproduisons ici

(fig. 73), indique ces procédés pratiques. En comparant ce mode de tracé

avec des figures de vignettes de manuscrits, avec des dessins sur

vitraux, et même avec des statues et des bas-reliefs, nous sommes amenés

à reconnaître l'emploi général, pendant les XIIIe et XIVe siècles, de

ces moyens géométriques propres à donner aux figures, non-seulement

leurs proportions, mais la justesse de leur mouvement et de leur geste,

sans sortir de la donnée monumentale qui fait que ces figures

s'accordent si bien avec la fermeté des lignes architectoniques; et,

fait intéressant, les résultats obtenus par ces procédés rappellent les

dessins des vases grecs les plus anciens. Une sorte de canon, reproduit

grossièrement par Villard, semble admis[131]. Le rectifiant, comme

proportions, à l'aide des meilleures statues, et notamment celles

placées à l'intérieur de la façade occidentale de la cathédrale de

Reims, nous obtenons la figure 74. La ligne AB, hauteur totale de la

figure humaine, est divisée en sept parties. La partie supérieure est

occupée par la tête et le cou dégagé des épaules. Soit CD l'axe de la

figure, la ligne _ab_ est égale aux 2/9 de la hauteur AB. Le point E

étant le milieu de la ligne CD, on fait passer deux lignes _af_, _be_,

par ce point E; du point _g_ deux autres lignes _ge_, _gf_, sont tirées.

La ligne _b_ donne la longueur de l'humérus; le haut de la rotule est

sur la ligne _ik_. La longueur du pied est égale aux 5/9 d'une partie.

Les masses du canon ainsi établies, voici comment procèdent les imagiers

pour donner des mouvements à leurs figures, lorsque ces mouvements ne se

présentent pas absolument de profil.

Premier exemple (75): il s'agit de faire porter la figure sur une jambe.

La ligne _be_ (du canon, fig. 74) est verticale, dès lors l'axe de la

figure géométrique est incliné de _o_ en _p_ (fig. 75). Le mouvement des

épaules, du torse, suit cette inflexion. L'axe de la tête et le talon de

la jambe droite se trouvent sur la verticale. Une figure doit-elle

monter (second exemple), l'axe de la figure est vertical, et le talon de

la jambe droite relevée se trouve sur la ligne inclinée _st_, tandis que

la ligne du cou est sur la ligne _lm_; dans ce mouvement, le torse

conserve la verticale. L'exemple troisième fait voir, toujours en

conservant le même tracé géométrique, comment une figure peut être

soumise à un mouvement violent. Le personnage est tombé: il se soutient

sur un genou et sur un bras, de l'autre bras il pare un coup qui lui est

porté; la tête est ramenée sur la verticale. D'ailleurs la figure

géométrique engendre ce mouvement, comme les deux premiers.

Voulons-nous précipiter davantage ce dernier mouvement, nous obtenons la

figure 76. Maintenant la cuisse gauche sur la ligne _af_, force nous

est, pour trouver la longueur de la jambe gauche (le sol étant

horizontal), de ramener le talon en _c_, ce qui est parfaitement dans le

mouvement. Dans ce dernier exemple, la ligne _ef_ est horizontale. Il

est clair qu'en adoptant ces méthodes pratiques, tous les membres des

figures devaient se développer en géométral, sans raccourcis. Mais c'est

que dans la sculpture monumentale, dans les reliefs destinés à être

placés loin de l'oeil, la vivacité du geste, sa netteté, ne peuvent être

obtenues qu'à la condition d'adopter le géométral. Il en est ainsi dans

la grande peinture, dans les vitraux. Les Grecs, au commencement de leur

plus belle époque, procèdent de la même manière, et les personnages des

métopes du Parthénon, des frises du temple de Thésée, sont tracés

d'après ce principe.

Examinons les dessins qui décorent les vases grecs, et nous verrons que

les artistes de l'antiquité employaient certainement des méthodes

analogues à celles que nous présentons ici. Villard de Honnecourt trace

des figures avec des mouvements entièrement de profil qui sont obtenus

par des procédés géométriques: entre autres, un batteur en grange, dont

l'attitude est d'une exactitude parfaite; un chevalier chargeant, d'un

mouvement très-juste; des lutteurs, une femme ayant un genou en terre,

etc. Nous le répétons, ces méthodes ne pouvaient qu'empêcher des écarts;

elles n'étaient point une entrave pour le génie, qui savait bien, ou

s'en affranchir, ou en trouver de nouvelles. C'était un moyen de

conserver le style monumental dans la composition des sculptures,

d'obtenir la clarté dans l'exécution, deux qualités passablement

négligées depuis le XVIe siècle.

Les statuaires du moyen âge exécutaient-ils les figures innombrables qui

garnissent leurs monuments, sur modèles? Nous ne le pensons pas. D'abord

ils n'en avaient certainement pas le temps, puis l'entrain de

l'exécution et certaines irrégularités que l'on observe dans cette

statuaire excluent la présence du modèle en terre. Peut-être

faisaient-ils des maquettes à une petite échelle? Mais nous serions

portés à croire qu'ils traçaient les lignes générales de leurs statues

sur des panneaux, l'un pour l'aspect de face, l'autre pour l'aspect de

profil, et qu'à l'aide de ces deux sections, ils dégrossissaient la

pierre en cherchant les détails sur la nature même. On voit dans

beaucoup de statues du XIIIe siècle, à côté d'une partie de figure

traitée avec amour, un morceau très-négligé; cela n'arrive point quand

des artistes exécutent sur des modèles: alors le travail est égal,

uniforme et souvent amolli par la traduction en pierre d'un modèle fait

avec de la terre ou de la cire.

Les monuments nous prouvent que les sculpteurs égyptiens, lorsqu'ils

faisaient des bas-reliefs modelés en creux, commençaient par dessiner

simplement leurs figures sur le parement, qu'ils en creusaient la

silhouette et qu'ils cherchaient le modelé en pleine pierre; et

cependant ce modelé arrive à des délicatesses merveilleuses. Bien que

nous sachions que les artistes grecs, surtout après Phidias, faisaient

des modèles en cire ou en matières molles, il n'est pas prouvé que les

sculpteurs antérieurs à Phidias procédassent ainsi lorsqu'ils avaient à

faire des statues de bois, de pierre ou de marbre; le géométral,

toujours observé dans la statuaire éginétique, ferait supposer au

contraire que ces artistes primitifs se contentaient du dessin pour

procéder à l'exécution définitive.

Déjà, vers la fin du XIIIe siècle, on commence à sentir en France

l'influence souveraine de cette divinité qu'on appelle la _Mode_,

divinité aussi cruelle pour la veille qu'elle est indulgente pour le

moment présent. C'est alors qu'on voit tous les artistes, au même

moment, adopter dans la statuaire, non-seulement les vêtements du jour,

mais certains caractères physiques qui sont regardés comme se

rapprochant de la perfection. On ne saurait se dissimuler que l'empire

de la mode est tel, qu'il influe jusqu'à un certain point sur le

physique. Les traits, le port, jusqu'aux formes du corps, s'arrangent

pour sortir d'un moule commun, admis comme étant la suprême élégance.

Cela n'est pas né d'hier; les Grecs eux-mêmes sacrifièrent à cette

déesse changeante.

Les statuaires du moyen âge s'interdisaient habituellement la

reproduction du nu. Leurs figures étaient drapées, sauf de rares

exceptions; or, l'allure d'une figure nue et d'une figure vêtue n'est

pas la même, et nous ne voyons que trop, depuis le commencement du

siècle, à quels résultats fâcheux nos sculpteurs sont arrivés en

concevant une figure vêtue comme une figure nue, ou plutôt en cherchant

à habiller un Apollon ou un Antinoüs antique: rien n'est plus gauche. Il

y a, dans le port d'un personnage nu et habitué à se mouvoir sans

vêtements, une grâce étrangère à celle qui convient au personnage vêtu.

Les anciens savaient cela, aussi ont-ils donné à leurs figures habillées

d'autres mouvements, d'autres gestes que ceux dont ils savaient si bien

doter leurs figures nues. Faute d'observer ces lois, on nous donne

souvent des statues qui ont l'air de portefaix habillés en généraux, ou

tout au moins qui paraissent fort gênées dans leurs vêtements d'emprunt;

et ce n'est pas l'éternel manteau dont on drape le maréchal de France

comme le savant ou le poëte qui peut dissimuler ce défaut de

convenances.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 8 - (Q suite - R - S) · 第 23 / 47 段