Pour ces ornements courants, on voit comment on procédait. Un maître

faisait une feuille, un crochet, un motif enfin, destiné à être répété

sur chaque morceau; puis, des ouvriers copiaient librement ce type.

Cette méthode est dévoilée par la présence de morceaux exécutés entre

tous avec une rare perfection et par des mains habiles. Lorsqu'il

s'agissait de ces pièces exceptionnelles, comme de grands chapiteaux, ou

des gargouilles, ou des compositions un peu compliquées, prenant une

certaine importance, elles étaient confiées à ces maîtres tailleurs

d'images. Beaucoup de sculptures de l'époque romane étaient faites sur

le tas, c'est-à-dire après un ravalement; ce qui est indiqué par des

joints passant tout à travers les ornements et parfois même les figures.

Mais l'école laïque repoussa cette méthode jusqu'au XVIe siècle,

c'est-à-dire tant que les corporations conservèrent leur organisation

intacte. Chaque ouvrier finissait l'objet qui lui était confié. Jamais

un tailleur de pierre ou un tailleur d'images ne montait sur le tas. Il

travaillait sur son chantier, terminait la pièce, qui était enlevée par

le bardeur et posée par le maçon, qui seul se tenait sur les échafauds.

On ne peut disconvenir qu'une pareille méthode dût donner aux

contre-maîtres plus de facilités pour mettre de l'ordre dans le travail,

dût éviter les encombrements, par conséquent les chances d'accident, et

permît une grande rapidité d'exécution, du moment que l'organisation

première était bonne, et que l'architecte avait tout prévu d'avance: or,

il fallait bien qu'il en fût ainsi, pour que ces rouages pussent

fonctionner. Sous ce rapport, il n'y a pas à tirer vanité des progrès

que nous avons faits.

C'est au moment de l'épanouissement de l'école laïque, que les animaux,

si fréquents dans l'ornementation romane, délaissés dans la sculpture de

la fin du XIIe siècle, reparaissent dans la décoration extérieure des

édifices. À côté de la flore, ils forment une faune ayant sa physionomie

bien caractérisée. Les animaux figurés dans la sculpture de 1210 à 1250

sont de deux sortes: les uns sont copiés sur la faune locale, et sur

quelques espèces dont, par luxe, les grands seigneurs gardaient des

individus dans leurs palais, tels que lions, panthères, ours, etc.; les

autres appartiennent au règne fabuleux si bien décrit dans les

bestiaires. C'est le _griffon_, la _wivre_, la _caladre_, la _harpie_,

la _sirène_, le _basilic_, le _phénix_, le _tiris_, le _dragon_, la

_salamandre_, le _pérédexion_, animaux auxquels ces bestiaires

accordaient les qualités ou les instincts les plus étranges. Pourquoi

ces animaux réels ou fabuleux venaient-ils ainsi se poser sur les

parements extérieurs des édifices, et particulièrement de nos grandes

cathédrales? Il ne faut pas perdre de vue ce que nous avons dit

précédemment à propos des tendances de l'école laïque qui élevait ces

monuments. Ceux-ci étaient comme le résumé de l'univers, un véritable

_Cosmos_, une encyclopédie, comprenant toute la création, non-seulement

dans sa forme sensible, mais dans son principe intellectuel. Là encore

nous retrouvons la trace effacée, mais appréciable encore, du panthéisme

splendide des Aryas. Le vieil esprit gaulois perçait ainsi à travers le

christianisme, et revenait à ses traditions de race, en sautant d'un

bond par-dessus l'antiquité gallo-romaine. Le dogme chrétien domine, il

est vrai, toutes ces traditions conservées à l'état latent à travers les

siècles; il les règle, il s'en empare, mais ne peut les détruire. Les

bestiaires, qui furent si fort en vogue à la fin du XIIe siècle et

jusque vers le milieu du XIIIe, au moment même où l'école laïque se

développait, ces bestiaires qui se répandent sur nos cathédrales et

participent au concert universel, semblent être une dernière lueur des

âges les plus antiques de notre race. Tout cela est bien corrompu, bien

mélangé des fables de Pline et des opinions de la dernière antiquité

païenne, mais ne laisse pas moins percer des traditions locales et

beaucoup plus anciennes. Ce n'est point ici le lieu de discuter cette

question, nous ne devons nous occuper que du fait: or, le fait, c'est le

développement de ces bestiaires à l'extérieur de nos grandes

cathédrales, sur ces monuments où tout l'ordre naturel et surnaturel,

physique et immatériel, se développe comme dans un livre.

D'après les bestiaires des XIIe et XIIIe siècles, chacun des animaux qui

s'y trouvent figurés est un symbole. Ainsi, par exemple le _phénix_, qui

se consume en recueillant les rayons du soleil et renaît de ses cendres,

représente Jésus-Christ se sacrifiant sur la croix et ressuscitant le

troisième jour. Le phénix est décrit par les anciens, mais il est

difficile de ne pas reconnaître dans ce mythe l'Agui des Védas. Que

parmi tant d'éléments d'art laissés par l'antiquité romaine, l'école

laïque du XIIIe siècle ait été recueillir particulièrement ces animaux

fabuleux, leur ait donné une forme symbolique, en ait fait des mythes

même, en appropriant ces mythes à l'idée chrétienne, n'est-ce point un

signe que ces représentations rappelaient des traditions locales encore

persistantes? N'est-il pas naturel que les clercs, reconnaissant la

puissance encore vivace de ces traditions, aient cherché au moins à leur

donner un sens symbolique chrétien? n'est-il pas vraisemblable aussi que

les évêques qui présidaient à la construction des grandes cathédrales,

aient permis la représentation de ces mythes transformés, à l'extérieur

des édifices religieux, mais leur aient interdit l'intérieur des

sanctuaires, à cause de leur origine douteuse? Et, en effet, si ces

animaux abondent sur les façades des cathédrales du commencement du

XIIIe siècle, ils font absolument défaut à l'intérieur, sauf de rares

exceptions. Il n'y a pas un seul animal figuré dans les sculptures

intérieures de Notre-Dame de Paris, de Notre-Dame d'Amiens. On en

rencontre quelques-uns sur les chapiteaux de la nef de la cathédrale de

Reims. Or, ces trois églises, et particulièrement celle de Paris,

présentent à l'extérieur un monde d'animaux réels ou fantastiques.

Cette faune innaturelle possède son anatomie bien caractérisée, qui lui

donne une apparence de réalité. On croirait voir, dans ces bestiaires de

pierre, une création perdue, mais procédant avec la logique imposée à

toutes les productions naturelles (voy. ANIMAUX). Les sculpteurs du

XIIIe siècle ont produit en ce genre des oeuvres d'art d'une

incontestable valeur, et sans nous étendre trop sur ces ouvrages, nous

donnerons ici, comme échantillon, la tête d'une des gargouilles de la

sainte Chapelle de Paris (fig. 64), que certes un artiste grec ne

désavouerait pas. Il est difficile de pousser plus loin l'étude de la

nature appliquée à un être qui n'existe pas.

Vers 1240, il se produit dans la sculpture d'ornement, comme dans la

statuaire, un véritable épanouissement. Ainsi les frises, les

chapiteaux, les bandeaux, les rosaces, au lieu d'être composés suivant

un principe monumental, ne sont bientôt plus que des formes

architectoniques sur lesquelles le sculpteur semble appliquer des

feuillages ou des fleurs.

L'exemple que nous donne la figure 65, tiré du portail nord de la

cathédrale de Troyes, est la dernière limite de l'alliance des

compositions régulières avec application de la flore réelle aux détails.

Ici ces feuilles se trouvent dans la flore des champs, mais l'agencement

de l'ornement appartient à l'artiste. Un peu plus tard, le feuillage

sera simplement pris dans la campagne, avec sa tige, et sera appliqué

sur le nu du bandeau ou du chapiteau. Dans cette même cathédrale, les

chapiteaux des piles du tour du choeur présentent encore la régularité

de composition architectonique, avec appoint de feuillage pris sur la

nature. Les crochets eux-mêmes, simples bourgeons avant cette époque

(1230), semblent s'épanouir; leurs tiges, grasses et côtelées, sont

accompagnées de feuilles (fig. 66). Un peu plus tard, comme à la sainte

Chapelle de Paris (1240 à 1245), la plupart des chapiteaux ne présentent

que des bouquets de feuillages, qui paraissent attachés aux corbeilles,

et remplacer ainsi les membres décoratifs que nous désignons par le mot

crochets.

En présence de cette marche rapide de l'art de la sculpture, et surtout

de la perfection de l'exécution qui se développe de plus en plus, on ne

sait ce que l'on doit préférer, ou de la décoration encore soumise à la

composition monumentale, ou de cette imitation adroite, souple et

ingénieuse de la nature, cherchée par les artistes du milieu du XIIIe

siècle. Cependant rien, à notre avis, n'est au-dessus de la sculpture

large, claire, habilement composée, et déjà tout empreinte de

l'observation de la flore, qui se voit dans la nef de la cathédrale de

Paris. L'échelle de cette sculpture est en parfaite concordance avec

celle des profils et de l'architecture tout entière. Il semble que l'art

ne puisse aller au delà. Mais il était de l'essence même de la sculpture

du moyen âge de ne pouvoir se fixer. Partant de l'observation de la

nature, dans la flore aussi bien que dans la statuaire, il fallait aller

en avant, poursuivre le mieux, et, en le poursuivant, atteindre le réel.

Prenant la nature pour point de départ, de l'interprétation on arrive

toujours par une pente irrésistible à l'imitation; puis, quand

l'imitation fatigue, on veut faire mieux que le modèle, on l'exagère, on

tombe dans l'affectation, dans la manière et souvent dans le laid.

Disons cependant que cette robuste école de l'Île-de-France sait se

maintenir dans les limites du goût, et qu'elle ne cesse d'être contenue,

sobre et distinguée jusqu'aux dernières limites de l'art du moyen âge,

même alors que d'autres provinces, comme la Picardie, la Bourgogne, la

Champagne, tombaient dans le maniéré et le laid.

On confond avec trop peu d'attention généralement ces écoles à leur

déclin. Les figures bouffonnes et maniérées à l'excès de l'art du XVe

siècle dans les Flandres, en basse Bourgogne, en Picardie, empêchent de

voir nos oeuvres réellement françaises de la même époque, oeuvres que le

goût ne cesse de diriger. Aussi est-ce de cette école française que

sortent, au XVIe siècle, les Jean Goujon, les Germain Pilon, et cette

pléiade de sculpteurs dont les oeuvres rivalisent avec celles des

meilleurs temps.

À dater de 1250, l'art est formé; dans la voie qu'il a parcourue il ne

peut plus monter. Il réunit alors au style élevé, à la sobriété des

moyens, à l'entente de la composition, une exécution excellente et une

dose de naturalisme qui laisse encore un champ large à l'idéal.

Cependant, si séduisantes que soient les belles oeuvres de sculpture à

dater de la seconde moitié du XIIIe siècle jusqu'au XVe, il est

impossible de ne pas jeter un regard de regret en arrière, de ne pas

revenir vers cet art tout plein d'une séve qui déborde, qui parle tant à

l'imagination, en faisant pressentir des perfections inconnues. Toute

production d'art qui transporte l'esprit au delà de la limite imposée

par l'exécution matérielle, qui laisse un souvenir plus voisin de la

perfection que n'est cette oeuvre même, est l'oeuvre par excellence. Le

souvenir que l'on garde de certaines statues grecques est pour l'esprit

une jouissance plus pure que n'est la vue de l'objet; et qui n'a pas

parfois éprouvé une sorte de désenchantement en retrouvant la réalité!

Est-ce à dire pour cela que ces oeuvres sont au-dessous de l'estime

qu'on en fait? Non point; mais elles avaient développé dans l'esprit

toute une série de perfections dont elles étaient réellement la première

cause. Pour que ce phénomène psychologique se produise, il est deux

conditions essentielles: la première, c'est que l'oeuvre d'art ait été

enfantée sous la domination d'une idée chez l'artiste; la seconde, est

que celui qui voit ait l'esprit ouvert aux choses d'art. Pour former

l'artiste, il est besoin d'un public appréciateur, pénétrable au langage

de l'art; pour former le public, il faut un art compréhensible, en

harmonie avec les idées du moment. Depuis le XVIIe siècle, nous voulons

bien qu'on ait pensé à maintenir l'art à un niveau élevé, mais on n'a

guère songé à lui trouver ce public sans la sympathie compréhensive

duquel l'art tombe dans la facture, et n'exprime plus un sentiment, une

idée, un besoin intellectuel.

Il est évident que pendant le moyen âge il existait entre l'artiste et

le public un lien étroit. Le moyen âge n'aurait pas fait un si grand

nombre de sculptures pour plaire à une coterie, l'art s'était

démocratisé autant qu'il peut l'être. De la capitale d'une province, il

pénétrait jusque dans le dernier hameau.

Il avait sa place dans le château et sur la plus humble maison du petit

bourgeois; et ce n'est pas à dire que l'oeuvre fût splendide dans la

cathédrale et le château, barbare dans l'église de village ou sur la

maison du citadin. Non: l'exécution était plus ou moins parfaite, mais

l'oeuvre était toujours une oeuvre d'art, c'est-à-dire empreinte d'un

sentiment vrai, d'une idée. Le langage était plus ou moins pur, mais la

pensée ne faisait jamais défaut et elle était comprise de tous. On ne

trouvait nulle part alors, sur le sol de la France, de ces ouvrages

monstrueux, ridicules, qui abondent sur nos édifices publics ou

particuliers, bâtis depuis deux cents ans, loin des grands centres. Le

langage des arts est devenu une langue morte sur les quatre cinquièmes

du territoire, non parce que la population l'a repoussé, mais parce que

ce langage a prétendu ne plus s'adresser qu'à quelques élus. Alors il

est arrivé ce qui arrive à toute expression de la pensée humaine qui

rétrécit le champ de son développement au lieu de l'étendre, elle n'est

même plus comprise du petit nombre de gens pour lesquels on prétend la

réserver.

Une des gloires de nos écoles laïques du XIIIe siècle, ç'a été de

vulgariser l'art. Ainsi que chez les Grecs, l'art était dans tout, dans

le palais comme dans l'ustensile de ménage, dans la forteresse comme

dans l'arme la plus ordinaire; l'art était un besoin de la vie, et l'art

n'existe qu'à cette condition[115]. Du jour que l'on a appris à un

peuple à s'en passer, qu'il n'existe plus que pour une caste, ce n'est

pas par des décrets qu'on le vulgarise de nouveau. On ne décrète pas

plus le goût qu'on ne le développe par de prétendus encouragements: car

encourager le goût, c'est encourager _un_ goût; encourager _un_ goût,

c'est tuer l'art. L'art est un arbre qu'on n'élague pas et qui n'a pas

besoin de tuteurs. Il ne pousse qu'en terre libre, en prenant sa séve

comme il peut et où il veut, en développant ses rameaux en raison de sa

nature propre. Le régime féodal n'avait ni académies, ni conseils des

bâtiments civils, ni comités protecteurs des arts; il ne donnait ni

récompenses, ni médailles; il ne s'inquiétait point de savoir si, dans

ses domaines, on apprenait le dessin, si l'on modelait la terre et si

l'on sculptait le bois; il n'avait ni musées ni écoles spéciales, et

l'art vivait partout, florissait partout. Dès que le despotisme unique

de Louis XIV se substitue à l'arbitraire féodal, dès que le gouvernement

du grand roi prétend régenter l'art comme toutes choses, former un

critérium du goût, l'art se range, se met au régime et n'est bientôt

plus qu'un moribond dont on entretient la vie à grand'peine avec force

médicaments et réconfortants, sans pouvoir un seul jour lui rendre

jeunesse et santé.

La puissance productive de l'art au XIIIe siècle, et particulièrement de

la sculpture, tient du prodige. Après les guerres du XVe siècle, après

les luttes religieuses, après les démolitions dues aux XVIIe et XVIIIe

siècles, après les dévastations de la fin du dernier siècle, après

l'abandon et l'incurie, après les bandes noires, il nous reste encore en

France plus d'exemples de statuaire du moyen âge qu'il ne s'en trouve

dans l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne réunies[116].

Au commencement du XIIe siècle, la bonne statuaire est d'une valeur

incomparable, mais faut-il encore la chercher. Les grandes écoles se

forment, et leurs rameaux ne s'étendent pas bien loin. À dater du milieu

du XIIIe siècle, les oeuvres remarquables abondent; un monde d'artistes

s'est constitué, les écoles tendent à se fondre dans une unité de

méthode, et de pauvres églises, des maisons, des châteaux de petite

apparence, contiennent parfois des ouvrages de sculpture d'une

excellente exécution, d'un style irréprochable. Ces artistes étaient

donc répandus partout, et la sculpture semblait être un art de _première

nécessité_. À ce moment du développement de l'art sculptural,

l'exécution atteint un haut degré de perfection. Que l'on examine la

statuaire et la sculpture d'ornement de la sainte Chapelle du palais, de

la porte sud du transsept de l'église abbatiale de Saint-Denis, les

parties inférieures du portail de droite de la cathédrale d'Auxerre, les

portes nord et sud de Notre-Dame de Paris, la sculpture des portails de

Reims et d'Amiens, on pourra se faire une idée du développement que

prenait l'art sous le règne de Louis IX. Jamais l'observation de la

nature ne fut poussée plus loin. Au milieu de tant d'oeuvres, il est

difficile de choisir un exemple.

Cependant nous présentons ici une des statues du portail occidental de

Saint-Étienne d'Auxerre[117] (fig. 67). C'est une Bethsabée assise aux

côtés de David. La tête et les mains ont été brisées. On n'a jamais

mieux rendu le nu sous les draperies. Jamais on n'a mieux exprimé une

attitude simple, aisée. Il n'y a là ni roideur, ni _tuyaux d'orgues_, ni

pauvreté physique. Cette femme se porte à merveille. Or, toutes les

statues de ce portail, et les sibylles notamment, ont la même valeur. Il

est clair que ces statuaires n'allaient point chercher leurs draperies

sur les statues antiques, qu'ils ne drapaient point des mannequins avec

des linges mouillés. C'est de l'étoffe sur le nu vivant; non l'étoffe

dont les plis se roidissent ou s'affaissent par un long séjour dans

l'atelier, mais le vêtement porté, laissant voir toutes les délicatesses

des mouvements d'un corps souple. Ce n'est point là le costume que

portaient les dames de 1250, c'est un vêtement idéal, mais qui a toute

la grâce et l'aisance de l'habit usuel.

Nous ne soutiendrons pas que les habits du XIIIe siècle ne fussent pas

plus favorables à la statuaire que les nôtres, mais les artistes ne

reproduisaient guère les vêtements de leur temps qu'accidentellement.

Ils drapaient leurs figures suivant leur goût, leur fantaisie, et jamais

on ne sut mieux, sinon dans la belle antiquité grecque, donner aux

draperies le mouvement, la vie, l'aisance.

Et quand même ces artistes reproduisaient les vêtements portés de leur

temps, avec quel art savaient-ils les arranger, leur donner la noblesse,

le style, sans s'écarter de la vérité! et cela jusqu'à la fin du XVe

siècle[118]. Cette statue (fig. 68), placée sur le tombeau de l'évêque

Pierre de Roquefort, dans l'ancienne cathédrale de Carcassonne, et qui

représente un chanoine, est petite nature[119]. Aucune école de

statuaire n'a su tirer si bon parti d'un vêtement qui, après tout,

lorsqu'on l'analyse, n'a rien de très-pittoresque, ni de très-noble. La

façon dont l'aumusse est arrangée sur la tête, autour du cou et devant

la poitrine, dont le manteau est relevé par le bras droit, révèle un

artiste consommé. Disons que cette statue est taillée dans un grès dur,

difficile à travailler. Mais aucune matière n'était un obstacle pour ces

imagiers, poussant la recherche du modelé aux dernières limites.

Certaines statues de marbre des tombeaux de l'église abbatiale de

Saint-Denis, datant du XIVe siècle, sont achevées avec une délicatesse

de ciseau, une souplesse dans la manière dont sont traités les

accessoires, supérieures à ce qu'obtiennent nos meilleurs praticiens.

Le moyen âge ne s'est pas contenté de sculpter les pierres dures, le

marbre, le bois, il éleva un grand nombre de monuments de bronze coulé

et de cuivre repoussé. Presque toutes ces oeuvres d'art ont été jetées

au creuset pendant le XVIIIe siècle et en 1793. Il ne nous en reste

aujourd'hui qu'un très-petit nombre[120]. Ce peu suffit toutefois pour

faire connaître que les artistes des XIIe, XIIIe, XIVe et XVe siècles

avaient poussé très-loin l'art du fondeur. Les deux tombes de la

cathédrale d'Amiens sont des chefs-d'oeuvre de fonte; l'une d'elles est,

comme art, un monument du premier ordre[121]. Toutes deux représentent

des évêques grandeur naturelle, ronde bosse, couchés sur une plaque de

cuivre décorée d'accessoires. Le tout est fondu d'un seul jet et

admirablement fondu. Seules, les crosses étaient des pièces rapportées.

Il existait à Saint-Denis une tombe de Charles le Chauve, datant de la

fin du XIIe siècle, en bronze coulé et émaillé. L'église Saint-Yved de

Braisne contenait un grand nombre de ces monuments de bronze émaillés et

dorés[122]. Nous ne savons comment ces artistes du moyen âge s'y

prenaient pour émailler des statues de bronze grandes comme nature; cela

nous paraît impossible aujourd'hui. Cet art se conserva jusqu'à l'époque

de la renaissance, car la statue de Charles VIII agenouillée sur son

tombeau, à Saint-Denis, était vêtue d'un manteau royal entièrement

émaillé en bleu sur le bronze, avec semis de fleur de lis d'or[123]. Le

XIIe siècle avait fabriqué un grand nombre d'objets de bronze servant à

la décoration des édifices. Suger parle des grilles de bronze qu'il

avait fait fondre pour l'autel des martyrs. On conserve encore au musée

de Reims un magnifique fragment d'un grand candélabre de bronze qui

était placé dans le sanctuaire de l'église de Saint-Rémi, et qui date du

milieu du XIIe siècle; on ne saurait voir de fonte plus pure et une

ornementation mieux appropriée à la matière[124]. Enfin, il existe un

assez grand nombre de bustes de cuivre ou d'argent repoussé des XIIe,

XIIIe et XIVe siècles, servant de reliquaires, qui sont d'un excellent

travail; nos sanctuaires possédaient des autels, des baldaquins en

bronze fondu et repoussé, émaillé et doré d'une grande richesse de

travail.

Ces objets de bronze étaient habituellement fondus en grandes pièces et

à cire perdue. Il fallait bien que ce travail ne sortît pas des procédés

ordinaires, car il existait en France une grande quantité de statues

tombales ou autres, en bronze, jusqu'à la révolution du dernier siècle.

La collection Gaignères d'Oxford en reproduit beaucoup, et les

inventaires des églises en signalent de tous côtés. Il est évident que

la plupart de ces oeuvres de métal, grandes ou petites, étaient fondues

à cire perdue, car, outre que le moine Théophile mentionne l'emploi de

ce procédé, les monuments existants indiquent que la fonte venait sans

bavures, puisqu'on n'en retrouve point de traces, et que le grain de la

fonte est égal partout. Si la ciselure intervient, ce n'est que pour

donner du vif à des broderies, obtenir des gravures délicates, mais

nulle part on ne voit la trace de la lime, de la râpe ou du grattoir.

D'ailleurs on sait fort bien que les imagiers du moyen âge avaient pris

l'habitude de façonner des figures de cire de grandeur naturelle,

puisqu'il en est fait souvent mention. Or, ces figures étaient faites

sur des noyaux de terre séchée, suivant le procédé indiqué par

Théophile. Le procédé pour fondre est le même. Ces bronzes du moyen âge

sont fondus très-minces, comme la plupart des bronzes antiques, et comme

le sont aussi les belles statues françaises de la renaissance, parmi

lesquelles on citera celles de Henri II et de Catherine de Médicis de

l'église de Saint-Denis. Dans ces deux figures, la fonte n'a point été

retouchée et est restée telle qu'elle est sortie du moule. Or, ces

figures sont fondues d'un seul jet et ne présentent aucune bavure.

L'emploi de la cire perdue permettait seul d'obtenir un pareil résultat.

Mais le moyen âge n'est point routinier dans l'emploi des procédés. Il

cherche sans cesse, il simplifie, modifie et améliore avec une telle

activité, qu'un monument, ou même un objet, est commencé d'après un

système et fini suivant un autre. Non content de fondre ou de repousser

au marteau des statues de bronze ou de grands objets mobiliers, tels que

chaires, fonts baptismaux, croix de carrefour, lutrins, margelles de

puits, tombes, candélabres, etc., il avait adopté un procédé mixte qui

permettait d'obtenir des résultats singuliers. On fondait une figure,

comme un mannequin vêtu d'un habit de dessous; puis, sur ce mannequin de

bronze, on posait successivement des habits de dessus, faits au marteau,

des armes, des bijoux de bronze ciselé, des couronnes et tous les

ornements constituant une riche parure. C'est ainsi que sont fabriquées

quelques-unes des statues qui ornent le tombeau de Maximilien à

Innsbrück; et bien que ce monument ne date que du XVIe siècle, nous

retrouvons là un procédé de fabrication très-anciennement adopté,

non-seulement en Allemagne, mais en France.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 8 - (Q suite - R - S) · 第 22 / 47 段