Cet état social des artistes laïques à la fin du XIIe siècle, connu,

nous démontre comment ces corporations devaient nécessairement agir dans

une sphère absolument libre; car, à moins de supprimer la corporation,

comment lui imposer un goût, des méthodes? Force était d'accepter ce

qu'elle voulait faire, de suivre le style, les procédés qu'il lui

plaisait d'adopter, et dont elle discutait la valeur au sein de son

organisation toute républicaine, où les voix n'avaient qu'une autorité

purement morale, due à une longue expérience, au génie ou au simple

mérite personnel. Une organisation pareille pouvait seule changer en

quelques années la face des arts, sans qu'aucun pouvoir, ou civil, ou

ecclésiastique (en eût-il eu la volonté), fût en état d'arrêter le

mouvement donné. Mais ce qui imprime un caractère d'une grande valeur

nationale à cet établissement des écoles laïques du XIIe siècle, c'est

que leur premier soin est de rompre avec le passé: que ce passé soit le

romain, dont les monuments ne manquaient pas en France, qu'il soit le

roman plus ou moins imprégné des arts gréco-romains ou syriaques, les

écoles laïques le repoussent comme structure, comme aspect des masses,

comme proportions, comme décoration. Nous ne croyons pas utile, arrivé

au huitième volume de ce _Dictionnaire_, de répondre à l'objection faite

parfois: que les artistes gothiques n'ont pas copié l'architecture

romaine parce qu'ils étaient hors d'état de l'imiter, trop ignorants

pour en comprendre la valeur. Ce qu'ils tentaient et ce qu'ils

obtinrent, était bien plus savant que ne l'eût été une imitation des

arts romains. D'ailleurs, après l'art roman, il était plus facile de

retourner franchement au romain, qui en diffère si peu, que de s'en

écarter. Si l'école s'en éloignait plus que jamais, si elle rompait même

avec les traditions des arts antiques fusionnés dans le roman, c'est

qu'elle en avait la volonté, et que cette volonté s'appuyait sur une

raison supérieure à toute autre.

Voilà ce qu'il faut bien constater, si l'on veut comprendre quelque

chose à ce mouvement d'art de la fin du XIIe siècle. C'était une

réaction active, violente, aussi bien contre l'antique domination

romaine que contre le système théocratique et le système féodal. Cette

école, une fois maîtresse dans le domaine de l'art, entendait que rien,

dans les arts, ne devrait rappeler un passé dont on ne voulait plus.

Aussi, avec quel empressement les grandes villes du Nord s'empressent de

jeter bas leurs vieilles cathédrales pour en bâtir de nouvelles! Rien ne

leur coûte pour effacer la dernière trace de cet art roman développé au

sein des établissements monastiques!

Qu'alors les évêques, les seigneurs, ne l'aient pas entendu ainsi, que

les populations des villes n'aient pas précisé leur pensée avec cette

rigueur, cela est certain: mais les monuments sont là; leur caractère,

les détails dont ils se couvrent, leur structure, parlent pour ces

premières corporations d'artistes et d'artisans laïques, qui certes

n'ont pas, par l'effet du hasard, et sans une raison bien mûrie, rompu

brusquement avec tout un passé. La franc-maçonnerie, le compagnonnage

des charpentiers, sont un dernier débris de ces associations laïques,

sortes d'initiations dont les résultats, longtemps présentés comme

l'expression de la barbarie et de l'ignorance, ne sont, à tout prendre,

que le symptôme manifeste des premiers efforts d'une nation qui se

reconnaît après tant d'asservissements successifs, veut se constituer,

et date son affranchissement, le retour de son esprit national, sur des

monuments dus à son propre génie et n'empruntant plus rien aux siècles

antérieurs. Aussi ne signaient-ils que bien rarement leurs oeuvres, ces

premiers maîtres de l'école laïque. À quoi bon? ils laissaient sur ces

monuments l'empreinte du génie national débarrassé de tant de traditions

décrépites, et cette signature a sa valeur.

Si ces artistes, après avoir établi un principe de structure neuf, après

avoir soumis logiquement à ce principe tout un système de proportions,

de profils, de tracés, avaient conservé quelque chose de la décoration

romane, aux yeux de la foule ils étaient liés encore à l'art roman.

Aussi ne font-ils nulle concession: l'ornementation romane n'existe

plus, et pour en constituer une nouvelle, ils étudient curieusement les

végétaux qui croissent dans les champs et dans les bois. La statuaire

romane est reléguée dans le passé; ils observent la nature et la

considèrent sous un aspect nouveau: ce n'est pas seulement la forme

plastique qu'ils cherchent à reproduire en l'idéalisant, c'est le

sentiment moral de l'individu.

Une fois sur cette voie, si rigoureuse que fût la constitution de la

corporation, son organisation toute républicaine devait la pousser sans

arrêts vers le progrès. Malheureusement, dans les choses d'art, le

progrès, en nous élevant promptement à l'apogée, nous en fait descendre;

la sculpture, comme chez les Grecs, après avoir idéalisé la nature, veut

sans cesse s'en rapprocher et tombe dans la recherche de la réalité.

Cependant il arrive à cette école ce qui arrive à toutes les

constitutions basées sur la liberté de la pensée, même lorsque celle-ci

recherche la quintessence en toute chose, et abandonne l'idéal, toujours

un peu vague, pour le réel: longtemps l'art se maintient à une grande

hauteur, et jamais l'exécution ne tombe dans la barbarie; car la

barbarie dans la conception ou même dans l'exécution des oeuvres d'art,

arrivant après une période de splendeur, est toujours la conséquence de

l'asservissement de la pensée. Nous en avons la triste preuve dans les

monuments romains. À la fin de l'empire, sans qu'il y ait eu

interruption dans les travaux, sans que l'enseignement d'art fût

supprimé, sans qu'on eût cessé un seul jour de sculpter ou de bâtir,

l'exécution est tombée si bas, qu'elle n'inspire plus que le dégoût, et

fait presque désirer l'irruption de véritables barbares, mais jeunes,

vigoureux et ayant l'avenir devant eux, pour effacer les traces de ces

arts séniles qui ne sauraient plus rien produire.

Pendant que l'école de l'Île-de-France opérait cette révolution radicale

dans l'art de la sculpture, celle de la haute Champagne, celle du

Poitou, flottaient entre les traditions romanes et ces innovations, dont

elles ne comprenaient pas l'importance; ces provinces avaient d'ailleurs

élevé l'art roman à un degré de perfection supérieur, soit comme

structure, soit comme décoration, et n'abandonnaient qu'avec peine les

méthodes ou le style d'ornementation qui avaient laissé de nombreux

exemples dans le pays. Ainsi, à Poitiers, les parties de la cathédrale

bâties pendant les dernières années du XIIe siècle font apercevoir des

réminiscences non douteuses de la sculpture décorative gréco-romaine de

Syrie, à côté d'ornements empruntés à la flore locale. Les chapiteaux

des grandes arcatures des collatéraux de la nef, bâtis de 1190 à 1205,

présentent cette juxtaposition des deux styles.

Quant à l'école de la haute Champagne, qui comprenait les départements

de la Haute-Marne, de la Haute-Saône et d'une partie de la Côte-d'Or,

son centre était à Langres. Cette école avait adopté de bonne heure un

style de sculpture qui se rapprochait sensiblement du style bourguignon,

mais avec une dose de traditions gallo-romaines plus prononcée.

Possédant de beaux matériaux, cette contrée élève des édifices dont

l'exécution est généralement fort bonne. Son architecture suit la chaîne

de plateaux élevés qui s'étend de Langres même jusqu'à Lyon, en passant

par Saulieu, Beaune, Autun, Paray-le-Monial et Charlieu. Mais, sur cette

ligne, on peut distinguer deux écoles de sculpture: celle de la haute

Champagne, dont le foyer est à Langres, qui continue assez tard les

traditions romaines, et celle de la Bourgogne, qui s'en affranchit

promptement. Toutefois, en suivant le style roman, l'école de sculpture

de la haute Champagne est évidemment, à la fin du XIIe siècle, stimulée

par les progrès des écoles de l'Île-de-France et de Troyes, et cherche

une exécution plus large, un modelé plus savant et plus ferme, sans

recourir franchement à la flore. Ces ornements (fig. 57 et 58), qui

proviennent de la cathédrale de Langres (fin du XIIe siècle), indiquent

l'indécision de cette école, balançant entre les traditions romanes et

les nouveaux principes admis par les sculpteurs de l'Île-de-France.

Le fragment (fig. 57.) d'un chapiteau, est encore tout gréco-romain,

mais avec un modelé plus délicat, plus voisin de la nature; l'ornement

(fig. 58) d'une archivolte, est roman quant à la composition et se

rapproche davantage de la flore quant à l'exécution. Il est vrai que

cette archivolte est un peu postérieure au chapiteau (fig. 57), et date

des premières années du XIIIe siècle; mais alors la flore, dans la

sculpture de l'Île-de-France, était demeurée maîtresse et inspirait

toutes les compositions. Ce n'est donc que timidement que l'école de la

haute Champagne suit le mouvement; ce qui pourrait s'expliquer par le

voisinage des vastes établissements monastiques qui, si longtemps,

avaient été la lumière de ces contrées. Car il faut observer que près

des grandes abbayes, le style nouveau dû aux artistes laïques se répand

difficilement. L'abbaye de Vézelay fait exception à cette règle, et

semble au contraire rivaliser avec l'abbaye de Saint-Denis, jusque vers

la fin du XIIe siècle, pour sortir de la tradition romane.

L'ornementation sculptée du choeur de Vézelay, dont la construction date

de 1190 environ, est, relativement à la structure, très-avancée, et

s'inspire de la flore avec une véritable passion. On ne remarque même

pas, dans cette sculpture, le respect constant pour l'art monumental si

profondément empreint dans celle de Notre-Dame de Paris. Ces artistes de

Vézelay n'ont pas ce choix judicieux des plantes qui leur servent

d'exemples, et ne tiennent point compte de l'échelle comme le savent

faire les sculpteurs parisiens. Certains ornements sont d'une largeur et

d'une simplicité exagérées, tandis que d'autres reproduisent déjà, avec

une sorte de recherche, la souplesse et les détails de la plante. Mais

la sculpture bourguignonne (et l'abbaye de Vézelay est l'initiatrice des

arts de l'architecture dans cette province) pêche, malgré sa valeur

très-considérable, par incontinence. Ses oeuvres ont, jusqu'au XIIe

siècle, quelque chose de spontané qui ressemble à une éclosion au sein

d'une terre vierge; elles poussent avec une vigueur insoumise, qui, bien

souvent, produit des exemples d'une beauté incomparable. Ainsi, à

Vézelay, les chapiteaux des colonnes monolithes du sanctuaire (fig. 59)

ont une largeur de style, une fermeté dans l'exécution, qui leur donnent

une valeur exceptionnelle au milieu des autres sculptures. Ce serait

pour le mieux si toute la décoration était ainsi traitée; mais, à côté

de ces masses si simples, si grassement galbées, se trouvent des

chapiteaux dont la sculpture est traitée à une autre échelle (fig.

60)[113].

En tant qu'exécution, le caractère monumental est observé dans l'un et

l'autre de ces exemples; comme composition dans un même vaisseau, le

caractère monumental, qui tient essentiellement à l'observation de

l'échelle, n'est pas respecté. Dans aucun édifice de l'Île-de-France et

de la même époque, à Notre-Dame de Paris, à Laon, à Saint-Quiriace de

Provins; etc., on ne pourrait signaler ce mépris pour l'échelle. Mais si

nous nous en tenons à l'habileté de l'artiste, aucune école ne surpasse

l'école bourguignonne. C'est une grandeur dans le tracé, une ampleur

dans le modelé, une délicatesse dans le coup de ciseau, dont rien

n'approche à cette époque. D'ailleurs, cette école ne taille jamais ses

ornements que dans la pierre dure; elle abandonne les matériaux tendres

vers 1180 pour ne les reprendre que vers 1230. La pierre tendre, même

fine, pouvait difficilement se prêter, en effet, à la taille précise de

cette sculpture qui peut être comparée, comme netteté, à la belle

ornementation grecque sur marbre, et qui a sur celle-ci l'avantage

d'être plus large et mieux entendue comme effet décoratif. Nous ne

savons si les Grecs ont fait de la sculpture d'ornement à une grande

échelle, ample, comme composition, puisque les seuls exemples qui nous

restent, provenant de monuments petits généralement, paraîtraient

maigres et plats, appliqués à nos édifices. Mais quant au _faire_, le

ciseau des praticiens de nos meilleures écoles françaises de la fin du

XIIe siècle égale la pureté du ciseau grec.

Produire un effet voulu à l'aide des moyens les plus simples et les

moins dispendieux, est certainement le problème qu'ont à résoudre les

architectes de tous les temps. Trouver un système d'ornementation qui

prête son concours à l'architecture, qu'il s'agisse d'un humble édifice,

aussi bien que d'un palais ou d'une cathédrale pour une grande ville,

c'était mettre l'art à la portée de tous et n'en pas faire la jouissance

de quelques privilégiés. Or, si l'on prend la peine de parcourir deux ou

trois de nos provinces, on reconnaîtra bientôt que la plus pauvre église

de village, le moindre hospice appartenant à cette période de

rénovation, possèdent une décoration sculpturale en parfaite harmonie

avec la structure, et que cette ornementation (parfois d'une grande

simplicité) a toujours l'avantage de parler aux yeux un langage connu.

Dans cette sculpture, le paysan et le seigneur retrouvent des formes qui

leur sont familières, des détails inspirés des plantes qui couvrent

leurs champs, composés toujours avec grâce et adresse.

Disposés avec sobriété sur les parties de la construction qui se prêtent

seules à les recevoir, les ornements variés, mais soumis à la loi

d'unité par leur origine commune, produisent le plus grand effet

possible, ne serait-ce que par le contraste entre leur richesse et la

simplicité vraie de la structure au milieu de laquelle ils viennent se

poser. La place donnée à un ornement est pour les neuf dixièmes dans

l'effet qu'il produit, et les artistes qui, dans nos églises de la fin

du XIIe siècle, sculptaient ces larges chapiteaux sur des colonnes

monostyles, à une hauteur très-médiocre, savaient bien ce qu'ils

faisaient. Ainsi, cette ceinture riche qui pourtournait l'édifice, en

attirant l'attention, dispensait-elle de toute autre décoration? Il

suffisait de quelques rappels, de quelques points dans les parties

élevées, tels que les chapiteaux à la naissance des voûtes, les clefs,

pour donner à l'intérieur d'un vaisseau l'aspect de la richesse.

Quand on veut se rendre compte du rôle donné à la sculpture d'ornement

dans les édifices du moyen âge de cette époque, on est fort surpris de

son peu d'importance relativement à l'effet qu'elle produit, surtout si

l'on compare ces édifices à ceux élevés aujourd'hui, sur lesquels la

sculpture est répandue sans qu'il soit possible de donner la raison de

cette profusion, ni de deviner pourquoi tel ornement est placé ici ou

là, au faîte ou à la base, à l'intérieur ou à l'extérieur.

D'ailleurs, dans les monuments dus à nos belles écoles du moyen âge,

l'ornementation sculptée n'est pas traitée de la même manière à l'air

libre ou sous les voûtes et planchers d'une salle. Heurtée à

l'extérieur, profitant de la lumière directe du soleil, elle procède par

plans nettement accusés; tandis qu'à l'intérieur, en tenant compte de la

lumière diffuse, elle adopte un modelé plus doux, elle évite les trop

fortes, saillies.

Du jour où l'école laïque s'emparait de la flore pour composer ses

ornements sculptés, elle devait peu à peu se rapprocher de la réalité.

Interprétés d'abord, les végétaux sont bientôt imités. À quelques années

de distance, le progrès vers l'imitation réelle est sensible. Cette

marche d'un art qui suit un développement logique est fournie

d'enseignements précieux. L'ornementation primitive de l'école laïque,

pendant les dernières années du XIIe siècle, d'une exécution si

parfaite, d'un style si délicat, se maintenant entre les exigences

monumentales et l'observation de la nature, se prête difficilement, à

cause de la délicatesse même des principes admis, à la grande sculpture

décorative. Charmante sur des chapiteaux, sur des jambages ou des

tympans de portes, placée près de l'oeil, elle perd une grande partie de

sa valeur au sommet des édifices. Augmentant les dimensions des

monuments au commencement du XIIIe siècle, les artistes prennent, pour

leurs profils, pour leurs ornements, une échelle plus grande. C'est

alors que l'on voit s'épanouir la flore sculpturale, et c'est encore par

l'observation de la nature que les sculpteurs arrivent à satisfaire à

ces exigences d'échelle. Car il est à remarquer que pour faire

grand--nous disons _grand_, et non point _gros_--en ornementation

sculptée, c'est à la nature seulement que l'on peut recourir. Toute

ornementation de convention, comme est la plus grande partie de la

sculpture romaine et de la sculpture romane, ne peut être grandie

impunément. En augmentant l'échelle, on tombe alors dans la lourdeur,

dans le difforme. Nos artistes modernes ont le sentiment de cette

difficulté; aussi l'ornementation pseudo-romaine qu'ils adoptent

habituellement n'est jamais grande d'échelle, et les sculptures placées

à 40 mètres du sol reproduisent le parti, le modelé et l'échelle des

ornements qui décorent des soubassements.

En recourant à la flore, les maîtres d'autrefois se laissaient la

ressource, non-seulement de varier à l'infini leurs compositions sans

sortir de l'unité, mais d'adopter l'échelle convenable en raison de la

place.

Il faut voir comme ils savent, avec une même feuille, par exemple,

composer une frise de 20 ou de 60 centimètres de hauteur, et comme ils

trouvent dans la nature elle-même les éléments convenables en raison des

dimensions ou des situations différentes. À ce point de vue, la

sculpture d'ornement de la façade de Notre-Dame de Paris est une oeuvre

de génie, bien que cette façade n'ait pas été bâtie d'un seul jet. En

s'élevant sur l'édifice, l'ornementation grandit d'échelle et se

simplifie singulièrement quant à la façon d'interpréter la flore; car

nous observerons que par une loi qui ne souffre pas d'exceptions pendant

la première moitié du XIIIe siècle, plus l'échelle de la sculpture

d'ornement est grande, plus les détails sont sacrifiés aux masses. Nous

avons fait cette observation déjà à propos de la statuaire. L'ornement

petit, placé près de l'oeil, est très-détaillé, très-finement modelé;

l'ornement colossal est simple, large, les masses sont accentuées, les

saillies vivement senties.

La façade occidentale de la cathédrale d'Amiens, dans ses parties

anciennes, fournit de beaux exemples de cette entente des effets. Le

bandeau placé sous la galerie des Rois à une hauteur de 28 mètres

au-dessus du parvis, et terminé par un rinceau feuillu dont la figure 61

donne un fragment, ce bandeau a 30 centimètres de hauteur. La frise

supérieure de la même façade, sous le larmier, posée à 43 mètres

au-dessus du sol, est décorée par une alternance de crochets et de

larges feuilles de figuier (fig. 62), et cette frise a 60 centimètres de

hauteur. On observera la différence de composition et de modelé entre

ces deux ornements. Le premier, délicatement modelé, fourni de détails,

est encore assez près de l'oeil pour permettre d'en saisir toutes les

parties; le second, placé au sommet d'une large façade, d'une dimension

plus grande, est remarquable par sa simplicité, la largeur, la clarté et

la hardiesse du modelé.

Cette sculpture date de 1230 environ. C'est alors que l'inspiration

d'après la flore incline déjà vers le réel, mais cependant avec une

profonde connaissance des effets. C'est alors aussi que les formes

géométriques de l'architecture se mêlent avec la sculpture. Nous

trouvons des exemples de ce mélange sur cette même façade de la

cathédrale d'Amiens, dans l'arcature de la galerie inférieure (voy.

GALERIE, fig. 12). Les sommiers de cette arcature, qui eussent paru

très-maigres, réduits à leur tracé géométrique, sont renforcés par des

ornements et des animaux qui leur donnent un aspect puissant, qui

arrêtent les yeux sur ces points principaux, et qui forment une

composition des plus larges et des plus hardies (fig. 63).

Cet exemple est remarquable à plus d'un titre. Il n'est point aisé déjà

pour le dessinateur de combiner ce mélange de formes architectoniques,

d'ornements et d'animaux; mais le dessin donné, il est encore moins

facile de le faire interpréter par des exécutants, puisque cette

composition mise en place a demandé le concours de l'appareilleur, du

tailleur de pierre, du sculpteur d'ornements et de figures, du bardeur,

et enfin du poseur. Les morceaux sculptés ou non sculptés étant tous

terminés avant la pose,--ne l'oublions pas,--il n'est point nécessaire

d'être versé dans la pratique du bâtiment pour comprendre les

difficultés de montage et de mise en place d'un sommier de cette

taille,--car il ne cube pas moins de 1m,50,--ne présentant pas de prise,

puisque toutes ses faces sont parementées et que celle de devant est

couverte de sculptures très-saillantes. Avec nos engins perfectionnés,

nous ne parvenons pas toujours à placer des pierres simplement

épannelées, sans épaufrures. Comment donc s'y prenaient ces bâtisseurs

du moyen âge pour élever et placer de pareils blocs complétement

achevés, sans endommager les moulures et les reliefs? Comment les

préservaient-ils pendant l'exécution des parties supérieures? Il y a là

matière à méditations, surtout si l'on considère la rapidité

extraordinaire avec laquelle certains édifices étaient élevés[114].

C'est à cette époque, au moment du développement de l'école laïque, de

1210 à 1230, que l'ornementation s'identifie pleinement avec

l'architecture. Les façades des cathédrales de Paris, d'Amiens (oeuvre

ancienne), certaines parties de Notre-Dame de Chartres, de la cathédrale

de Laon, les tours de la façade occidentale notamment, montrent avec

quelle entente de la composition les maîtres savaient rattacher la

sculpture à l'architecture, et avec quelle adresse les ouvriers

interprétaient les conceptions de leurs patrons.

Il existait alors plusieurs séries d'ouvriers façonnés à ce travail

qu'aujourd'hui nous obtenons avec les plus grandes difficultés. Il y

avait les tailleurs de pierre ordinaires, tâcherons, qui, sur le tracé

de l'appareilleur, taillaient les pierres à parement simple; des

ouvriers plus habiles faisaient les profils avec moulures; puis venaient

les tailleurs d'images, qui taillaient et sculptaient les pièces comme

celles que nous présente la figure 63. Mais tous ces ouvriers de mérite

différent entendaient le trait, chose que nos sculpteurs d'aujourd'hui

ne savent pas généralement. On a la preuve de cette façon de procéder:

1º par les marques de tâcherons, 2º par la nature de la taille ou du

brettelage, qui diffère dans les trois cas. Les marques de tâcherons des

profils, dans le même édifice, ne sont point celles des tâcherons de

parement. Quant aux morceaux portant sculpture, la bretture est beaucoup

plus fine, et surtout moins large; puis ils sont dépourvus de signes.

L'épannelage de ces morceaux était préparé par les tailleurs de pierre

ordinaires, ce que démontrent certains fragments non sculptés et posés

tels quels par urgence.

Il ne paraît pas que les tailleurs d'images se servissent de modèles;

car, dans les représentations de ces sortes de travaux, qu'on retrouve

sur des vitraux, dans des vignettes de manuscrits et des bas-reliefs, on

ne voit jamais de modèles figurés, mais des panneaux. D'ailleurs, ces

sculpteurs ne répétant jamais exactement le même motif, il est évident

qu'ils ne suivaient point un modèle. Dans des ornements courants mêmes,

comme des feuilles ou crochets de bandeaux et corniches, chaque ornement

est traité suivant la largeur de la pierre, et sur vingt feuilles,

semblables comme type, il n'en est pas deux qui soient identiques.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 8 - (Q suite - R - S) · 第 21 / 47 段