On peut d'ailleurs prendre une idée exacte de la différence entre les

deux époques et du progrès déjà accompli à Sens, en examinant dans les

deux édifices deux ornements composés de même et placés d'une manière

identique. Le portail nord de l'église de Suger est conservé, sauf

quelques mutilations; or les deux pieds-droits de la baie sont décorés

de rinceaux d'un beau style, dont nous donnons (fig. 51) un

fragment[107].

Voici, en parallèle, un morceau des rinceaux qui ornent le trumeau de la

porte principale de Saint-Étienne de Sens (fig. 52). Le caractère de la

sculpture du premier fragment est encore tout pénétré de la manière

romane; les tiges côtelées, les feuilles retournées, enroulées,

dentelées et modelées comme la sculpture gréco-romaine, par deux plans

secs, le style _innaturel_ de ces feuilles; tout cela rappelle encore la

sculpture des chapiteaux du choeur de Saint-Martin des Champs, dont les

piliers datent de 1130[108].

Mais si nous portons toute notre attention sur le deuxième fragment

(fig. 52), on y trouve déjà ce style que nous avons vu adopter dans les

reprises de la salle capitulaire de Vézelay en 1160. Même imitation,

quoique plus archaïque, de la feuille d'ancolie, mêmes découpures

arrondies, même modelé, tantôt en saillie, pour exprimer les revers,

tantôt en spatule, pour exprimer le dedans des feuilles[109]. Les tiges

ne sont plus, comme celles de l'exemple précédent, côtelées

régulièrement, mais sont nervées en longues spirales, ce qui indique une

étude attentive de la nature; car si l'on contourne une tige nervée, ou

cette tige se brise, ou ses nervures décrivent forcément des spirales

pour se prêter à la courbe qu'on impose à leur faisceau. Les attaches

des tigettes sont bien senties, cherchant le naturel. Ce bel ornement ne

saurait être antérieur à celui de Saint-Denis; il en est le

développement, l'observation de la nature aidant. La date de l'ornement

de Saint-Denis n'est pas douteuse, 1137 à 1140. La date de la reprise

faite à la salle capitulaire de Vézelay ne peut varier qu'entre les

années 1155 et 1165; puisque cette salle capitulaire était bâtie après

le narthex, qui date de 1130 à 1132, et qu'entre les années 1135 et 1155

les moines de l'abbaye eurent bien autre chose à faire qu'à bâtir.

D'ailleurs, le caractère de l'architecture de cette salle capitulaire ne

permet pas de placer sa construction, ni avant 1155, ni après 1165.

Donc, admettant même que la reprise dont nous parlons ait été faite

immédiatement après l'achèvement de la salle capitulaire, ce qui n'est

guère vraisemblable, vu la différence marquée du style, elle ne pourrait

dater que de 1160 à 1165 au plus-tôt. Le rinceau de Sens (fig. 52), se

rapprochant beaucoup du style des chapiteaux et archivoltes (fig. 46 et

47), quoique d'un caractère un peu plus archaïque, ne pourrait remonter

plus loin que l'année 1155; mais nous sommes porté à lui donner une date

plus récente (1165 à 1170), si nous le comparons à l'ornementation de la

Bourgogne, de la basse Champagne et de l'Île-de-France, dont la date est

bien constatée.

Il est certain qu'une école n'arrive pas à composer des ornements avec

cette adresse et cette entente de l'effet du premier coup. La beauté, un

peu travaillée, des compositions byzantines, avait été un enseignement

assez puissant pour donner à nos artistes une première impulsion; quand

ils mêlent à cet acquis l'étude de la nature, ils arrivent, par une

transition rapide, mais que l'on peut suivre année par année, à un

développement de l'art décoratif qui tient du merveilleux.

Dans le rinceau de Sens, à côté de l'observation de la nature, on sent

encore comme un dernier reflet de l'influence orientale. Les détails,

malgré l'entente parfaite de la composition, sont trop multipliés, et

cette ornementation conviendrait plutôt à du métal fondu et ciselé qu'à

de la pierre. Le sentiment de l'échelle, de la grandeur, n'est pas

encore développé; on sent la recherche de l'artiste tout entier à son

oeuvre, mais qui ne reçoit pas encore l'impulsion supérieure propre à

faire concourir tous les détails d'un édifice à un effet d'ensemble.

Du moment que la sculpture d'ornement n'était plus un art tout de

convention, reproduisant des types traditionnels ou enfantés par des

réminiscences d'arts antérieurs, qu'elle allait puiser ses inspirations

dans la flore, une harmonie plus parfaite pouvait s'établir entre les

détails et l'ensemble. L'identité de nature des éléments constitutifs

donnait aux artistes des facilités nouvelles pour obtenir cette harmonie

cherchée vainement par les diverses écoles pendant les deux premiers

tiers du XIIe siècle. L'esprit contenu et ennemi de toute exagération

des artistes de l'Île-de-France était d'ailleurs propre à profiter des

ressources que fournissait le recours aux productions végétales. C'est

bien dans ce centre futur de la nation française que se développe avec

rapidité ce nouvel art de la sculpture décorative, dont nous avons fait

ressortir l'influence à l'article FLORE, et dont on ne retrouve guère

d'exemple aussi complet que dans l'art de l'antique Égypte.

Il semble que l'école laïque française de la fin du XIIe siècle veuille

en finir avec les traditions accumulées pendant la période romane. En

peu d'années, tout ce qui n'est point inspiré par la flore dans la

sculpture d'ornement disparaît: plus de perles, plus de ces imitations

de passementeries et d'entrelacs, plus de billettes, plus de rangées de

ces _feuilles d'eau_ imitées des monuments antiques. La flore, et la

flore locale, domine désormais et est le point de départ de l'école.

S'il y a des résistances à cet entraînement, elles sont si rares, si

apparentes, qu'elles ne font que confirmer l'impulsion donnée. Ce sont

évidemment des oeuvres d'artistes attardés. Ainsi, bien que le choeur de

la cathédrale de Senlis n'ait été construit que de 1150 à 1165; qu'à

cette époque déjà, à Sens, à Noyon, les sculpteurs cherchassent à

s'inspirer de la flore, on peut reconnaître, dans la sculpture de ce

choeur de Senlis, le travail d'artistes ne s'étant pas encore pénétrés

des idées nouvelles alors. La sculpture des chapiteaux des chapelles et

du sanctuaire est presque byzantine (fig. 53)[110], sinon par la forme

générale, au moins par les détails. C'est dans le choeur de Notre-Dame

de Paris, commencé en 1163 et achevé avant 1190, que la nouvelle école

semble avoir admis pleinement ce nouveau principe de sculpture

décorative. La flore des champs est le point de départ, mais elle prend

un aspect monumental, et le sculpteur ne se borne pas à une imitation

réelle; il compose, il recherche de préférence les bourgeons des plus

petites plantes, et, à l'aide de cet élément, fort beau d'ailleurs, il

arrive à produire des oeuvres de sculpture d'un aspect à la fois robuste

et souple, d'un galbe large et gracieux, qui les placent au niveau des

meilleures conceptions antiques, sans toutefois leur ressembler.

En adoptant un principe nouveau, étranger aux traditions, quant à la

composition des détails de l'ornementation, l'école laïque de

l'Île-de-France donne à la sculpture sa place. Désormais elle ne se

répand plus au hasard et suivant la fantaisie de l'artiste sur les

monuments, ainsi que cela n'arrivait que trop souvent dans

l'architecture romane. Elle remplit un rôle défini aussi bien pour la

statuaire que pour l'ornement. Si riche que soit un monument, l'artiste

a le soin de laisser des repos, des surfaces tranquilles. La sculpture

se combine avec la structure, aide à la faire comprendre, semble

contribuer à la solidité de l'oeuvre. Nous avons dit, dans l'article

CHAPITEAU, comment les artistes de l'école laïque, à son origine, les

composent de façon à leur donner non-seulement l'apparence de supports

robustes, mais à rendre leur décoration utile, nécessaire. Pour les

bandeaux, pour les corniches, pour les encorbellements, ce principe est

suivi avec rigueur, et ce n'est pas un des moindres mérites de cette

architecture française, logique dans sa structure, mais logique aussi

dans la décoration dont elle est revêtue, sobre toujours, puisqu'elle ne

place jamais un ornement sans qu'il soit, pour ainsi dire, appelé par

une nécessité.

On peut recourir aux articles BANDEAU, CHAPITEAU, CLEF, CORBEAU,

CORNICHE, CROCHET, CUL-DE-LAMPE, FLEURON, GALERIE, GRIFFE, TAPISSERIE,

TYMPAN, si l'on veut constater le judicieux emploi de la sculpture dans

les monuments de l'école laïque de 1170 à 1230. Il n'est pas de symptôme

plus évident de la stérilité d'idées de l'architecte que l'abondance

irraisonnée de la sculpture. L'ornementation sculptée n'est, le plus

habituellement, qu'un moyen de dissimuler des défauts d'harmonie ou de

proportions, qu'un embarras de l'architecte. En occupant ou croyant

occuper ainsi le regard du passant, on dissimule des pauvretés ou des

défauts choquants dans la composition, voire des maladresses et des

oublis dans la structure.

Sincères, les maîtres de notre belle époque d'art raisonnaient l'emploi

de l'ornementation comme de toute autre partie essentielle de la

bâtisse; cette ornementation n'était point pour eux un masque jeté sur

des misères et des vices de la conception. Sachant bien ce qu'ils

voulaient dire, et ayant toujours quelque chose à dire, ils ne cachaient

pas le vide des idées sous des fleurs de rhétorique et des lieux

communs. Souvent la sculpture d'ornement est si bien liée aux formes de

l'architecture, qu'on ne sait où finit le travail du tailleur de pierre,

où commence celui du sculpteur. Le sculpteur, comme le tailleur de

pierre, concouraient à l'oeuvre ensemble, sans que l'on puisse établir

une ligne de démarcation entre les deux ouvrages. Ces sculptures

d'ornement étaient d'ailleurs toujours faites sur le chantier _avant la

pose_, et non sur le tas. Il fallait donc que le maître eût combiné tous

ses effets, avant que la bâtisse fût élevée, en raison de la place, de

la hauteur, de l'échelle adoptée. Cette méthode avait encore l'avantage

de donner à la sculpture une variété dans le faire, attrayante; de

permettre de l'achever avec plus de soin, puisque l'artisan tournait son

bloc de pierre à son gré; d'éviter l'aspect monotone et ennuyeux à

l'excès, de ces décorations découpées comme par une machine, sur nos

façades modernes. Chaque artisan était intéressé ainsi à ce que son

morceau se distinguât entre tous les autres par une exécution plus

parfaite; et, en effet, sur nos monuments du moyen âge de l'école

laïque, on remarque toujours,--comme cela arrive dans les beaux

monuments de l'antiquité,--certains morceaux d'une frise, d'une

corniche, certains chapiteaux, qui sont, entre tous les autres, d'une

exécution supérieure. Soumis à la structure, jamais un joint ou un lit

ne vient couper gauchement un ornement; cela était impossible, puisque

le travail du sculpteur se faisait _avant la pose_. Rien n'est plus

satisfaisant pour l'esprit et pour l'oeil que cette concordance

parfaite, absolue, entre l'appareil et la sculpture; rien ne donne mieux

l'idée d'une oeuvre bien mûrie et raisonnée, d'un art sûr de ses

méthodes et de ses moyens d'exécution. En voyant comme sont composés,

par exemple, les angles des contre-forts de la façade occidentale de

Notre-Dame de Paris au niveau de la grande galerie, comme ces larges

crochets, ces animaux, cette corniche et sa balustrade surmontée de

figures, se combinent intimement avec les lignes de l'architecture,

forment une silhouette hardie sur le ciel, on peut se demander si jamais

l'art de la grande décoration monumentale a été poussé plus loin; si

jamais union plus complète exista entre les deux arts de l'architecture

et de la sculpture pour produire un effet voulu, et bien voulu à

l'avance, puisque tous ces énormes blocs de pierre étaient taillés sur

le chantier avant d'être posés à près de 40 mètres de hauteur. En

présence de pareils résultats, ne paraissons-nous point de pauvres

apprentis montant nos bâtisses un peu à l'aventure, et cherchant à les

décorer après coup à l'aide d'un essaim de sculpteurs attachés à leurs

parois; défaisant ce que nous avons fait, rajoutant des contre-forts par

ici, des groupes par là, ou les supprimant pour les remplacer par des

pots ou des ornements qui remplissent tous les livres _à gravures_

imprimés depuis deux siècles!

Nous disions tout à l'heure que l'école de sculpture de la fin du XIIe

siècle, en cherchant dans la flore les éléments d'une ornementation

nouvelle, originale, savait donner à ses imitations un aspect monumental

monumental éloigné encore du réalisme. Ces essais sont déjà

systématiquement suivis dans l'oeuvre basse du choeur de la cathédrale

de Paris pour tous les chapiteaux des colonnes isolées monostyles,

tandis que ceux des colonnes engagées du deuxième bas côté sont encore

pénétrés du style roman de 1140.

Le chapiteau dont nous donnons ici une moitié (fig. 54), et qui

appartient à l'une des grosses colonnes du sanctuaire, indique

clairement la méthode admise par ces précurseurs de la grande école

laïque du XIIIe siècle. La composition générale dérive du chapiteau

corinthien romain et de ses diverses modifications, soit pendant le

Bas-Empire, soit pendant la période romane. Mais les masses des

feuilles, au lieu de se découper suivant un procédé de convention,

imitant le faire des sculpteurs byzantins ou du commencement du XIIe

siècle, se divisent en folioles enroulées et en larges tiges qui

rappellent les premiers développements des bourgeons d'herbacées.

La manière grasse adoptée dans l'exécution, la courbure délicatement

rendue des tiges, l'abondance de séve qui semble engorger cette

végétation de pierre, tout cela est évidemment le résultat d'une

observation passionnée des végétaux. Et c'est bien à Notre-Dame de Paris

que s'épanouit tout d'abord cette plantureuse flore monumentale. Partout

ailleurs, à la même époque, c'est-à-dire de 1163 à 1170, ou nous

trouvons des imitations délicates et recherchées de la flore des champs,

comme sur les ornements de Sens et de la salle capitulaire de Vézelay,

ou ce sont des imitations de ces ornements gréco-romains plus ou moins

bien comprises. Les sculpteurs de Notre-Dame ont été puiser leurs

inspirations aux champs, et composent ainsi un style qui est

généralement adopté dans tout le nord de la France jusqu'aux premières

années du XIIIe siècle.

Bientôt l'école de l'Île-de-France ne se contente plus de ces ornements

empruntés à la flore printanière, elle développe les bourgeons de

pierre; mais en prenant la feuille, l'allure du végétal ayant atteint

son développement, elle conserve à ses traductions la physionomie

monumentale.

Ainsi, ce rinceau d'archivolte provenant de la porte de la Vierge, sur

la façade occidentale de Notre-Dame de Paris (fig. 55), rappelle encore

la composition du rinceau de Sens (fig. 52). Mais ici l'exécution est

plus large, la disposition des masses plus claire, les détails moins

recherchés; de plus, la tradition romane est absolument abandonnée, la

nature mieux observée et serrée de plus près. Ce n'est pas là une copie

d'une plante. Ces feuilles, ces tiges et leurs attaches n'existent pas

dans la flore, et cependant l'ornement a toute l'allure d'un végétal.

Savoir donner à un objet composé toute l'apparence d'un individu végétal

ou animal, réel, c'est de l'art, dans la véritable acception du mot. On

peut faire la même observation à propos des bestiaires. Quoique les

sculpteurs de la fin du XIIe siècle fussent déjà plus avares de

représentations d'animaux dans leur ornementation que leurs

devanciers[111], quand ils croient nécessaire d'en composer, ils savent

leur donner une physionomie individuelle, à ce point qu'on est tout

disposé à les croire copiés sur la nature, bien qu'ils appartiennent, le

plus habituellement, au règne fantastique.

Pour nous, l'apogée de la sculpture d'ornement comme de la statuaire du

moyen âge, se trouve placé à ce moment où la tradition romane a disparu,

et où la recherche de la réalité n'a pas encore imposé ses exigences.

Cette période brillante de l'école française dure vingt-cinq ans

environ, de 1190 à 1215. C'est l'époque de la construction de la nef et

de la partie inférieure de la façade de Notre-Dame de Paris, de la

cathédrale de Laon, de l'oeuvre basse du choeur de la cathédrale de

Rouen, d'une partie de celle de Lisieux, des choeurs des églises

abbatiales de Saint-Rémi de Reims, de Saint-Leu d'Esserent, d'Eu, de

Vézelay, etc.

Il y eut en effet, à ce moment, un développement d'art merveilleux. La

nouvelle école étendait son influence dans toute la partie de la France

au nord de la Loire, de la Bourgogne et du Nivernais aux confins du

Maine. Mais, cependant, chaque province conservait quelque chose de son

originalité. La sculpture décorative, tout en suivant une impulsion

générale, se développait suivant les aptitudes particulières à chaque

contrée. Large, plantureuse dans l'Île-de-France, énergique et serrée en

Bourgogne, la sculpture était délicate et recherchée dans le Maine et la

Normandie. Ces beaux ornements qui proviennent de la cathédrale de

Lisieux (fig. 56) révèlent le goût délicat qui régnait alors au sein de

ces dernières provinces[112]. La sculpture d'ornement inclinait vers

l'orfévrerie, et malgré la beauté de l'exécution, manquait, dans ces

contrées, de la largeur de style et de la belle entente de l'effet que

nous trouvons dans la sculpture de l'Île-de-France. L'inspiration sur la

nature est moins, franche, moins hardie, et surtout beaucoup moins

originale. Ces aptitudes diverses devaient persister bien plus tard, et

jamais la sculpture de la Normandie, du Maine et de l'Anjou n'atteignit

l'ampleur de celle des cathédrales de Paris, de Laon et d'Amiens; elle

conserva une recherche dans les détails, une maigreur qui, au XIVe

siècle, dégénèrent en sécheresse. En Bourgogne, au contraire, la

sculpture d'ornement, en avançant dans l'imitation plus réelle de la

flore, arrive jusqu'à l'exagération; l'ornement semble déborder, ne

pouvoir se maintenir dans les limites posées par l'architecture. Hors

d'échelle souvent, son importance nuit à l'ensemble. Il faut donc en

revenir toujours à ce centre d'écoles qui se développait dans

l'Île-de-France, pour trouver cette juste et sage mesure qui est la

marque d'un goût éclairé et d'un jugement sûr. Ce n'est pas seulement le

principe de la sculpture décorative qui se modifie au sein de ces

populations de deux ou trois provinces de la France, c'est aussi le

système d'architecture, depuis la structure jusqu'aux proportions et aux

profils. Il y a là un fait si exceptionnel, si anormal dans l'histoire

des arts, qu'il mérite d'être expliqué, d'autant qu'il peut servir

d'exemple... Supposons qu'aujourd'hui, dans le département de la Seine

et quelques départements voisins, des architectes se mettent en tête et

aient le talent de produire un art inusité, soit comme structure, soit

comme système de proportion et de décoration, conçu d'après des méthodes

entièrement neuves, leurs projets ne sortiraient même pas du bureau

d'enregistrement, et s'ils en sortaient, ils seraient accrochés par l'un

des nombreux rouages administratifs à travers lesquels il leur faudrait

passer.

Les conditions de liberté pour les artistes, en tant qu'artistes, ne

sont point celles du citoyen. Un état social peut être très-oppressif

pour le citoyen, mais très-favorable au développement de la liberté chez

l'artiste. La réciproque a lieu. Quand les artistes, dans la société,

forment une sorte de caste dont tous les membres sont égaux, ils se

trouvent dans les meilleures conditions du développement libre de l'art.

Comme caste, ils acquièrent au sein de l'ordre civil,--surtout s'il est

divisé comme l'était l'ordre féodal,--une prépondérance marquée. Comme

individu, le principe de toute caste étant l'égalité entre les membres

qui en font partie, le contraire de la hiérarchie, l'artiste conserve

une liberté d'action dont nous sommes aujourd'hui fort éloignés.

L'école laïque d'artistes s'était formée dès la seconde moitié du XIIe

siècle, c'était une conséquence naturelle du développement de l'esprit

municipal, si puissant à cette époque. Les règlements qui furent rédigés

au XIIIe siècle pour donner une existence légale aux corporations sont

la preuve que ces corporations fonctionnaient, car jamais la loi ne

précède le fait; elle le reconnaît et le règle lorsqu'il a produit déjà

des conséquences dont l'étendue peut être appréciée. Une fois sorti des

monastères, l'art se fixait dans des ateliers, dans certaines familles,

dont les membres, comme artistes, n'étaient et ne pouvaient être soumis

à aucune hiérarchie. Ces ateliers, ces familles se réunissaient,

discutaient les intérêts collectifs de la corporation, les établissaient

en face de l'ordre féodal, mais n'avaient et ne pouvaient avoir la

prétention d'imposer des méthodes d'art au milieu d'elles, car ces chefs

d'atelier étaient sur le pied d'égalité parfaite entre eux et n'étaient

point pourvus de fonctions ou de dignités de nature à leur donner une

autorité prépondérante dans la corporation. On comprend comment un

pareil état social devait être favorable au développement et au progrès

très-rapide de l'art. L'expérience ou le génie de chaque membre

éclairait la corporation, mais n'imposait ni des doctrines ni des

méthodes. Aussi l'art de cette époque est-il bien le fidèle miroir de

cet état social des artistes. Une expérience réussit-elle, aussitôt on

la voit répandre ses résultats, et être immédiatement suivie d'un

perfectionnement ou d'une tentative nouvelle. Il est bien certain,--et

nous en avons la preuve au XIIIe siècle,--que l'art était pratiqué dans

certaines familles, le père instruisait son fils ou son neveu. Les

connaissances se transmettaient ainsi dans des corporations composées

d'un nombre de membres ayant tous les caractères de la caste. Ces

connaissances considérées comme le privilége de la caste n'étaient point

divulguées dans le public; et leur transmission non interrompue dans

l'atelier ou la famille, du patron à l'apprenti, du père au fils,

explique comment nous ne possédons aucun traité écrit sur les matières

d'art en France de la fin du XIIe siècle au XVIe. Des moines pouvaient

écrire ces traités, et nous en possédons un, celui de Théophile, qui

date du milieu du XIIe siècle très-vraisemblablement, s'occupant de la

peinture, des vitraux, de l'orfévrerie, de la menuiserie, etc.; d'autres

avaient dû être écrits dans les monastères, parce qu'il s'agissait de

transmettre des méthodes, soit d'un couvent à l'autre, soit dans des

écoles séparées du monastère. Mais les membres laïques des corporations

d'artistes ou d'artisans, non-seulement n'avaient nul besoin de mettre

sur le papier le résultat de leur expérience et de leur savoir, mais

devaient éviter même de rien écrire, pour ne pas donner au vulgaire les

recettes, les méthodes admises dans l'atelier. L'album de Villard de

Honnecourt, qui date de 1250 environ, n'est qu'un cahier de notes prises

partout et sur tout, depuis des procédés de tracés jusqu'à des recettes

pour faire des onguents, mais n'a pas le caractère d'un traité destiné à

perpétuer des méthodes ou des moyens pratiques. Villard discute, il pose

des questions; son cahier est un _memento_, pas autre chose.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 8 - (Q suite - R - S) · 第 20 / 47 段