Voici (fig. 44) des chapiteaux jumelés du tour du choeur de Saint-Martin

des Champs, à Paris, dont la sculpture atteint à la hauteur d'un art

complet. Certes, on retrouve bien là des éléments byzantins, mais non de

cet art byzantin des monuments de Syrie. Cette sculpture rappellerait

plutôt celle des dyptiques et des reliures d'ivoire, l'orfévrerie

byzantine. Le sentiment de la composition est grand, clair, contenu.

Dans des fragments déposés à l'église impériale de Saint-Denis, à

Chartres, à l'église de Saint-Loup (Marne), dans quelques édifices du

Beauvoisis, on retrouve ces mêmes qualités. Il n'est pas besoin de faire

ressortir les différences qui distinguent cet art des arts romans du

Midi et du Centre; ces derniers, quelle que soit la beauté de certains

exemples, restent à l'état de tentatives, ne parviennent pas à se

développer complétement. L'unité manque dans l'École toulousaine, dans

celle de l'Auvergne et du Quercy. Elle se retrouve davantage dans

l'École poitevine, mais quelle lourdeur, quelle monotonie et quelle

confusion, en comparaison de ces compositions déjà claires et bien

écrites du roman de l'Île-de-France vers 1135!

Veut-on un exemple, examinons ces fûts de colonnettes qui, au portail

occidental de Notre-Dame de Chartres, séparent les statues. Ces fûts

sont couverts de sculptures dans toute leur longueur, et datent de 1135

environ (fig. 45). Si la composition de ces entrelacs est charmante,

bien entendue, sans confusion, à l'échelle de tout ce qui se trouve à

l'entour, l'exécution en est parfaite. Les petits personnages qui

grimpent dans les rinceaux sont dans le mouvement, largement traités,

s'arrangent avec l'ornementation de manière à ne pas détruite l'unité de

l'effet général.

Où les sculpteurs français avaient-ils pris ces exemples? Partout et

nulle part... Partout, puisque depuis l'époque romaine on avait souvent

sculpté des fûts de colonnes, notamment dans les Gaules, puisque dans

les provinces de l'Est, avant cette époque, des fûts de colonnes étaient

décorés. Nulle part, parce que dans cette sculpture de fûts antiques ou

du moyen âge on ne retrouve ce principe neuf, d'un réseau ronde-bosse,

enveloppant la colonne comme le ferait une branche tordue à l'entour.

Des ustensiles rapportés d'Orient, des manches d'ivoire, de bois,

pouvaient avoir donné au sculpteur chartrain l'idée de cette gracieuse

décoration; mais le style de l'ornementation et l'exécution lui

appartiennent. Remarquons que ces colonnettes placées entre des statues

d'un travail simple comme masses, sinon comme détails, font

admirablement ressortir la statuaire en formant, dans les intervalles

qui les séparent, comme une riche tapisserie modelée.

Mais ce qui, à cette époque déjà, distingue l'école du domaine royal de

toutes les autres écoles romanes de la France, c'est l'entente parfaite

de l'échelle dans l'ornementation. De Toulouse à la Provence, du

Lyonnais au Poitou, sur la Loire et en Normandie, à Vézelay même,

l'ornementation, souvent très-remarquable, est bien rarement à l'échelle

du monument. Rarement encore y a-t-il concordance d'échelle entre les

ornements d'un même édifice. Ainsi verrons-nous à Saint-Sernin de

Toulouse des chapiteaux couverts de détails d'une délicatesse extrême à

côté de chapiteaux dont les masses sont larges. À Vézelay, où la

sculpture est si belle, nous signalerons aux portes latérales de la nef,

des archivoltes dont les ornements écrasent tout ce qui les entoure, des

chapiteaux délicats couronnés par des tailloirs dont la sculpture est

trop grande. En Provence, ce sont des détails infinis sur des moulures

dont l'effet est détruit par le voisinage d'une lourde frise. L'exemple

de la porte de Saint-Ursin à Bourges (fig. 42) donne exactement l'idée

de ce manque d'observation dans les rapports d'échelle de

l'ornementation. Ces défauts considérables sont évités dans le roman

développé du domaine royal, et c'est ce qui en fait déjà un art

supérieur, car il ne suffit pas qu'un ornement soit, beau, il faut qu'il

participe de l'ensemble, et ne paraisse pas être un fragment posé au

hasard sur un édifice.

Cependant il se faisait, vers 1160, dans l'art de la sculpture

d'ornement comme dans la statuaire, une révolution. Les artistes se

préparaient à abandonner entièrement ces influences, ces traditions qui

jusqu'alors les avaient guidés; influences, traditions conservées dans

les cloîtres, véritables écoles d'art. De l'archaïsme, la statuaire

passe, par une rapide transition, à l'étude attentive de la nature; il

en est de même pour la sculpture d'ornement. En prenant la tête des

arts, les laïques semblent fatigués de cette longue suite d'essais plus

ou moins heureux, tentés pour établir un art sur des éléments

antérieurs. Dorénavant, instruits dans la pratique, ils vont puiser à la

source toujours nouvelle de la nature. C'est précisément à l'époque des

croisades de Louis le Jeune et de Philippe-Auguste, que l'on signale

comme une renaissance des arts en Occident provoquée par l'influence

orientale que les artistes français rejettent, soit dans le système

d'architecture, soit dans la sculpture, toutes les influences orientales

qui avaient eu, au commencement du XIIe siècle, une si grande action sur

le développement de nos diverses écoles. Mais ce mouvement n'est pas

général sur la surface du territoire des Gaules; il ne se fait sentir

que dans les provinces du domaine royal, en Bourgogne, en Champagne et

en Picardie. La prédominance de l'art du Nord en France sur l'art du

Midi est assurée à dater de ce moment. De même que la langue d'oil tend

chaque jour à réduire les autres dialectes français à l'état de patois,

de même les écoles d'architecture et de sculpture du domaine royal

tendent à se substituer à ces écoles provinciales si brillantes encore

au milieu du XIIe siècle. Nous expliquons ailleurs[102] comment les

sculpteurs laïques de la fin du XIIe siècle vont chercher leurs

inspirations dans la flore des champs et des forêts; comment certaines

tentatives timides avaient été faites partiellement en ce sens, dès le

commencement du XIIe siècle, par les meilleures écoles françaises, et

notamment par les artistes de Cluny, sans toutefois que ces tentatives

aient apporté un appoint important à travers les influences orientales

ou les traditions gallo-romaines; mais comment, enfin, cette observation

de la nature se formule en des principes invariables au sein de l'école

du domaine royal, de 1190 à 1200.

Il ne semble pas toutefois que cette école ait, la première, repris la

voie à peine entrevue et bientôt abandonnée par quelques artistes, près

d'un siècle auparavant. C'est encore l'école de Cluny qui marche en

tête, vers 1170; et si elle est bien vite dépassée par l'esprit logique

des artistes laïques de l'Île-de-France, il ne faut pas moins lui rendre

cet hommage.

Entre autres qualités et défauts, l'esprit de la population dont Paris

est devenu le centre passe brusquement de l'idée à la pratique par une

déduction logique; nos révolutions, nos modes en sont la preuve. Une

idée, un principe ne sont pas plus tôt émis chez nous, que l'on prétend

immédiatement les mettre en pratique.

En Allemagne, on discutera pendant des siècles sur la caducité d'un

système ou la vitalité d'un principe avant de penser sérieusement à

détruire le premier et à adopter le second; en France, à Paris surtout,

on passera bien vite de la discussion théorique aux effets. Si dans le

domaine de l'art, les Académies ont pu, depuis deux siècles, ralentir ce

courant logique qui conduit de la théorie à la pratique, comme elles

n'existaient point en 1180, et qu'il ne paraît pas que les écoles

monastiques aient prétendu prendre ce rôle, il n'est pas surprenant que

l'école laïque, nouvellement formée alors, se soit jetée avec passion

dans cette application de principes nouveaux à l'ornementation sculptée,

d'autant qu'elle avait hâte d'en finir avec cet art roman qui

représentait à ses yeux la féodalité monastique, dont elle ne voulait

plus, dont saint Bernard avait diffamé les arts, et que les évêques

tendaient à détruire.

L'école de Cluny, malgré les reproches du fondateur de l'ordre de

Cîteaux, ne tenait pas moins à conserver le rang élevé qu'elle avait su

prendre dans la pratique des arts. À ce point de vue, elle prétendait

marcher avec le siècle et le devancer au besoin. Vers 1130, ses

relations avec l'Orient s'étaient étendues. Elle élevait alors le

narthex de l'église de Vézelay, dont l'ornementation est mieux pénétrée

de cet art gréco-romain de Syrie que ne l'est celle de la nef. Quelques

années après, vers 1150, elle construisait la salle capitulaire de la

même église, dont la sculpture est si fortement empreinte de l'art

byzantin de Syrie, qu'on croirait voir dans la plupart des chapiteaux et

culs-de-lampe, des fragments arrachés à ces villes gréco-romaines du

Haouran. Dans cette voie d'imitation, ou d'interprétation plutôt, on ne

pouvait aller plus loin sans tomber dans les pastiches ou la monotonie,

car cette ornementation gréco-romaine, de même que l'ornementation

grecque, son aïeule, ne brille pas par la variété. L'école clunisienne

fit donc un temps d'arrêt, et chercha les éléments nouveaux qui lui

manquaient dans l'amas de traditions usées par elle. Ces éléments, elle

les trouva dans les végétaux de ses champs; elle pensa qu'au lieu

d'imiter ces feuillages de convention attachés sur les frises et les

chapiteaux de la Syrie, au lieu d'essayer de les modifier suivant le

goût de l'artiste, il serait mieux de prendre les plantes qui

croissaient dans la campagne, et d'essayer de les mettre à la place de

la flore traditionnelle qu'elle reproduisait sans cesse avec plus ou

moins d'adresse et de charme. Désormais cette école, rompue aux

difficultés du métier, habile de la main, grâce à ce long apprentissage,

était capable de rendre avec délicatesse ces plantes qui allaient

remplacer l'ornementation romane à bout d'invention ou d'imitation.

Aussi ses essais sont des coups de maître. Vers 1160, on ouvrit dans la

salle capitulaire de Vézelay, bâtie depuis dix ans, trois arcades

donnant sur le cloître. Ces trois arcades sont décorées de chapiteaux et

d'archivoltes sculptés dont rien n'égale la souplesse et l'élégance. La

forme générale de ces chapiteaux rappelle encore la forme romane, mais

les détails imités de la flore des champs sont composés avec une grâce,

une délicatesse de modelé que la main la plus exercée atteindrait

difficilement.

Voici (fig. 46) un fragment de ces groupes de chapiteaux taillés dans de

la pierre qui a la dureté et la finesse de grain du marbre. Ces

sculpteurs n'avaient pas été loin pour chercher leur modèle d'ornement.

Ils avaient cueilli quelques tiges d'ancolie.

Ce morceau d'archivolte (fig. 47) appartenant à la même construction,

d'un si beau caractère, et ces chapiteaux, indiquent assez les progrès

que l'école clunisienne avait faits en recourant à la nature dans la

composition des ornements. La tradition romane n'apparaît là que dans

l'ensemble de la composition et dans l'aspect monumental donné à ces

feuillages inspirés par la flore plutôt que copiés.

On observera cependant que les critiques de saint Bernard ont porté

coup. Dans la sculpture de Vézelay _innaturelle_, comme disent les

Anglais, jusqu'en 1132, année de la dédicace du narthex, sur les

chapiteaux, la figure humaine, les animaux, les bestiaires, abondent.

Déjà, dans la sculpture de la salle capitulaire, un peu plus moderne,

ces figures disparaissent presque entièrement. L'ornementation si riche

des trois arcs ouverts de 1160 à 1165 dans cette salle n'en porte plus

trace. Déjà la flore naturelle s'est substituée à ces éléments aimés des

sculpteurs romans et, entre tous, des clunisiens. Mais l'architecture

qui portait, à Vézelay, cette sculpture déjà naturelle, était encore

toute romane; elle ne devenait _gothique_, c'est-à-dire conçue d'après

le système de structure gothique, que dans la construction du choeur de

la même église, c'est-à-dire vers 1190.

Le mouvement d'art ne se produit pas de la même manière à Saint-Denis,

en France. C'est en 1137 que l'abbé Suger commence la construction de

l'église abbatiale, dont nous voyons encore la basse oeuvre du tour du

choeur et le narthex. L'édifice fut élevé en trois ans et trois mois, il

était donc achevé en 1141. Or, si la structure de l'église abbatiale de

Suger est complétement gothique[103], l'ornementation incline à peine,

et comme passagèrement, à imiter la flore.

C'est en 1128, avant le règne de Zenghi, que les _Francs_, comme les

appelaient les auteurs arabes, sont arrivés à l'apogée de leur puissance

en Orient: «L'empire des Francs, dit l'auteur de l'histoire des

Atabeks[104], s'étendait, à cette époque, depuis Maridin et Schaiketan

en Mésopotamie, jusqu'à El-Arisch, sur les frontières de l'Égypte; et de

toutes les provinces de Syrie, Alep, Emesse, Hamah et Damas, avaient pu

seules se soustraire à leur joug. Leurs troupes s'avançaient dans le

Diarbékir jusqu'à Amida, sans laisser en vie ni adorateurs de Dieu, ni

ennemis de l'erreur; et dans l'Al-Djézirèh jusqu'à Rassain et Nisibe,

sans laisser aux habitants ni effets ni argent.» C'est en effet à cette

époque, c'est-à-dire de 1125 à 1135, que la structure de nos monuments

d'Occident rappelle le mieux les divers styles orientaux dont nous avons

indiqué plus haut la provenance. Dès 1137, Zenghi avait pris un bon

nombre de places aux chrétiens, s'était fortifié en Syrie; en 1144, il

s'emparait d'Édesse. À dater de cette époque, les affaires des

Occidentaux ne firent que s'empirer en Orient. Noureddin continua avec

succès l'oeuvre commencée par Zenghi. Cependant, en 1164 et en 1167, les

armées chrétiennes de Syrie envahirent deux fois la basse Égypte, et s'y

maintinrent jusqu'en 1169, dans la crainte de voir les armées musulmanes

attaquer à la fois le royaume de Jérusalem par le nord, l'est et le sud.

Pour les chrétiens, à dater de 1170, l'Orient n'est plus qu'un champ de

bataille où chaque jour il faut se défendre. Plus de commerce, plus

d'établissements sûrs, plus de relations avec les caravanes venant de la

Perse. Acculés à la mer, ils ne devaient plus songer qu'à se maintenir

dans le peu de villes voisines du littoral qui leur restaient, et

n'offraient plus aux Occidentaux, qui affluaient en Syrie et en

Palestine trente ans auparavant, que des armes pour défendre les débris

de leur domination. Cette source d'arts et d'industries qui avait eu sur

l'Occident une influence si considérable était tarie; d'ailleurs elle

nous avait donné ce qu'elle pouvait nous donner.

Indépendamment des invasions à main armée que les Francs avaient tentées

en 1164, il existait entre l'Égypte et le royaume de Jérusalem des

relations fréquentes; ces invasions mêmes n'étaient qu'une conséquence

des rapports, quelquefois amicaux, plus souvent hostiles, qui s'étaient

établis entre les successeurs de Godefroy de Bouillon et les khalifes

d'Égypte. En 1153, les chrétiens s'emparaient de la ville d'Ascalon, qui

était le boulevard des Égyptiens en face des armées de Syrie. Vers le

même temps, une flotte partie des côtes de la Sicile s'empara de la

ville de Tanis, non loin de la ville de Damielle. Ainsi les Occidentaux,

qui, de la fin du XIe siècle jusque vers 1125, occupaient principalement

les villes du nord de la Syrie et de la Syrie centrale, avaient peu à

peu étendu leurs possessions, malgré bien des revers, jusqu'en Égypte.

Leurs établissements, répartis sur une ligne peu profonde, mais

très-allongée, s'étaient trouvés tout d'abord en contact avec les débris

des arts gréco-romains et byzantins, puis, plus tard, avec ceux de la

Palestine, et enfin de la basse Égypte, c'est-à-dire avec les arts des

Sassanides, des khalifes, et même peut-être des Ptolémées. Il ne faut

pas oublier d'ailleurs que les Occidentaux furent en Orient des

destructeurs de villes et de monuments bien autrement actifs que ne

l'avaient été les Arabes. Ces derniers ne s'attaquaient guère aux

édifices, bâtissaient peu, jusqu'au Xe siècle; enlevaient les richesses

et les populations, mais laissaient subsister les monuments. Nous en

avons la preuve dans le Haouran. Mais les chrétiens d'Occident,

bâtisseurs de forteresses, de remparts, ne laissaient rien debout. Il y

a tout lieu de croire qu'il existait bien des édifices en Syrie, en

Palestine et dans la partie nord-orientale de l'Égypte, qui furent ainsi

renversés pour élever ces châteaux et ces murs dont aujourd'hui encore

on trouve des débris si nombreux et si imposants. De précieux monuments

pour l'étude de l'archéologie ont dû disparaître ainsi; mais ces

démolisseurs acharnés ne laissaient pas, en Orient, comme partout, de

profiter des arts dont ils anéantissaient ainsi les modèles. Il y a,

entre l'art de Syrie et celui de l'Égypte antique, une lacune

regrettable. Notre sculpture, de 1140 à 1160, est peut-être un reflet

affaibli de l'art qui s'éleva entre celui des Ptolémées et celui des

Sassanides, puisqu'on retrouve dans nos monuments occidentaux des traces

non douteuses de ces arts orientaux. Le mélange a pu se faire chez nous,

il est vrai, mais quelques rares fragments en Syrie et dans la partie

orientale de la basse Égypte feraient également supposer que cet art de

transition existait des bords de la mer Morte aux bouches du Nil.

Il est certain que la sculpture romane d'ornement, vers 1140, dans

l'Île-de-France notamment, et en basse Champagne, dans le pays

chartrain, n'a plus les caractères gréco-romains ou byzantins si

apparents au commencement du XIIe siècle, en Languedoc, en Provence,

dans le Lyonnais, une partie de la Bourgogne et de la haute Champagne.

Ce chapiteau (fig. 48), provenant de l'église abbatiale de

Saint-Denis[105] n'a de rapports ni avec ceux de Sainte-Sophie de

Constantinople, ni avec ceux des villes du Haouran, tandis qu'il

rappelle certains chapiteaux du grand portique de l'île de Philæ, qui,

comme on sait, n'est pas antérieur à l'époque des Ptolémées. Les

chrétiens d'Occident avaient-ils vu dans la basse Égypte, ou sur les

confins de la Syrie, des chapiteaux analogues? C'est ce que nous ne

pourrions dire. Il faut encore remarquer que les chapiteaux du grand

portique de l'île de Philæ sont tous variés de formes, usage assez

répandu dans quelques édifices de la même époque, mais contraire aux

principes de la bonne antiquité égyptienne. Cette variété se retrouve

plus marquée dans les chapiteaux de nos monuments datant du milieu du

XIIe siècle que dans ceux d'une époque antérieure. Les chapiteaux de

l'église de Suger diffèrent entre eux non-seulement par les détails,

mais aussi par les formes générales, fait qui ne se retrouve ni au

commencement ni à la fin du XIIe siècle. Nous ajouterons que tous les

chapiteaux du collatéral de l'abside bâtie par Suger ne rappellent pas

d'une façon aussi nette certains chapiteaux égyptiens des Ptolémées. La

plupart ressemblent plutôt à la sculpture dentelée des gréco-romains; un

seul est déjà muni de _crochets_ à larges et grasses tiges. Quelques-uns

entremêlent des animaux dans leurs feuillages. Il y a donc alors, dans

les provinces royales, vers le milieu du XIIe siècle, tâtonnements; les

sculpteurs prennent un peu partout, en Syrie, en Égypte peut-être, dans

les édifices gallo-romains; ils ont aussi recours à leur inspiration et

à l'étude de la flore.

Il est un autre monument qui, par sa sculpture, mérite toute notre

attention, pour préciser le moment où les artistes abandonnent les

traditions romanes. C'est la cathédrale de Sens. M. Challe, au congrès

scientifique d'Auxerre, en 1859, sur la question posée par M. Parker,

d'Oxford, a revendiqué pour la cathédrale de Sens le titre de «premier

des monuments gothiques». D'accord avec M. F. de Verneilh, nous ne

saurions partager cette opinion. Par le système d'architecture adopté,

mais plus encore par le style de la sculpture, la cathédrale de Sens

doit être postérieure de quelques années à l'église abbatiale de

Saint-Denis.

«Il me paraît très-douteux, dit M. Félix de Verneilh[106], que l'édifice

(la cathédrale de Sens) ait été commencé avant le choeur de Saint-Denis,

et, dans tous les cas, il a été bâti beaucoup plus lentement. En 1163,

on en parle comme d'une église «neuve». Elle était même déjà livrée au

culte, car, au lieu de consacrer le choeur entier, comme à Saint-Germain

des Prés, le pape Alexandre n'est invité, à son passage, qu'à bénir un

autel, celui de Saint-Pierre et de Saint-Paul. On sait, d'ailleurs, que

l'évêque Hugues de Toucy, qui occupait le siége de Sens de 1143 à 1168,

a «beaucoup travaillé» à la cathédrale et l'a «presque achevée»; qu'il y

a notamment fait poser les stalles de chêne, après l'achèvement du

choeur de l'église que «le bon Henri avait commencé.»--Mais le

chroniqueur qui s'exprime ainsi vivait en 1294. À cette distance, il

pouvait ignorer si l'archevêque Henri de France avait commencé la

cathédrale au début ou à la fin de son administration, ou même s'il

restait quelque chose de ses constructions. Pour Henri comme pour

Hugues, on mentionne la part qu'ils ont prise à l'édification de

la cathédrale, immédiatement après leur élection. C'est leur principale

oeuvre, celle que l'on cite la première. Un autre chroniqueur, cette

fois à peu près contemporain, car il s'arrête à 1173, se borne à dire:

1122. _Obiit Daimbertus, successit Henricus. Hic incipit renovare

ecclesiam sancti Stephani. Eidem successit Hugo_ 1143.

On est donc libre de croire que, loin d'avoir été commencée vers 1122 ou

1124, la cathédrale de Sens n'a été réellement fondée que dans les

dernières années de Henri de France, ou, ce qui revient au même, qu'elle

n'est sortie de terre qu'à cette époque.»

Nous ajouterons que le système de structure, les profils (détail si

essentiel pour constater une date précise), ne sauraient appartenir à

1124, ni même à 1130, date de la construction du narthex de Vézelay; que

la sculpture, enfin, est plus avancée que celle de l'église de Suger

dans la voie tracée, c'est-à-dire qu'elle tend davantage à imiter les

objets naturels et à s'affranchir des influences auxquelles les romans

s'étaient soumis de 1090 à 1140. On ne saurait douter de la lenteur

apportée dans la construction de la cathédrale de Sens, quand on examine

les oeuvres hautes. Les chapiteaux des arcs-doubleaux des grandes

voûtes, ceux du triforium, sont déjà empreints, en grande partie, de

l'imitation de la flore, et rappellent, par leur composition, les

chapiteaux de l'Île-de-France de 1170, tandis que ceux de l'arcature des

collatéraux du choeur ne laissent apparaître l'imitation des objets

naturels, feuilles ou animaux, que par exception.

Ainsi, le chapiteau de l'arcature du choeur que nous donnons ici (fig.

49) s'éloigne plus des formes romanes que ceux de l'église de Suger; il

est plus adroitement évasé, plus délicat; ses feuillages, bien

qu'_innaturels_, et rappelant encore le faire de la sculpture

gréco-romaine, sont plus libres, plus souples. Puis les oiseaux qui

surmontent les feuillages ne sont plus des volatiles fantastiques, si

fréquents dans les sculptures de 1130: ce sont des perdrix copiées avec

une attention minutieuse; l'allure, le port de ces oiseaux, sont

observés même avec une extrême délicatesse.

Sans monter jusqu'au triforium, la plupart des chapiteaux portant les

arcs collatéraux du choeur de Saint-Étienne de Sens affectent des formes

de feuillages qui appartiennent presque à l'époque de la basse oeuvre du

choeur de Notre-Dame de Paris, c'est-à-dire à 1160. La figure 50 donne

l'un de ces chapiteaux, qui n'a plus rien du roman. Or, aucun des

chapiteaux de l'église de Suger ne se rapproche autant que celui-ci du

style décoratif de la fin du XIIe siècle. Tous les chapiteaux du

sanctuaire de Saint-Étienne de Sens n'ont pas ce caractère, plusieurs

reproduisent encore des détails romans; des animaux fantastiques mêlés à

des feuillages dentelés. Mais, à toutes les époques de transition d'un

style à un autre, il y a des retardataires et des artistes avancés parmi

les exécutants; le même fait peut être constaté à Notre-Dame de Paris.

Il faut choisir les exemples parmi ceux qui appartiennent aux écoles

nouvelles, ce sont ceux qui donnent la note juste. Suger était plus à

même que personne de s'entourer des artistes les plus capables et les

plus avancés; il le fit pour ce qui concerne la structure de son église.

Comment alors sa sculpture, si près de la capitale du domaine royal,

serait-elle plus romane que celle de Saint-Étienne de Sens, si ce

dernier monument était antérieur au sien? Il nous est donc difficile de

placer la sculpture de la cathédrale de Sens avant 1150. C'est la

transition entre celles de l'église de Saint-Denis et de Notre-Dame de

Paris.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 8 - (Q suite - R - S) · 第 19 / 47 段