D'ailleurs pourquoi l'empire romain transportait-il son centre à

Byzance? Dorénavant maître de l'Occident borné par l'Océan, tranquille

du côté du Nord (le croyait-il du moins) depuis les guerres de Trajan,

et depuis qu'il avait organisé comme une sorte de ligue germanique

dévouée à Rome; du côté de l'Orient, il trouvait un continent profond,

inconnu en grande partie, dans lequel ses armées pénétraient en

rencontrant chaque jour, et des obstacles naturels et des populations

guerrières innombrables. Byzance était (la situation de l'Empire admise

au commencement du IVe siècle) la base d'opérations la mieux choisie,

tant pour conserver les anciennes conquêtes que pour en préparer de

nouvelles. C'était aussi, et c'est là ce qui nous intéresse ici, le

noeud de tout le commerce du monde connu alors. Or, il est inutile de

dire que l'Empire prétendait accaparer tous les produits du globe et

l'industrie des nations, depuis l'ivoire jusqu'au bois de charpente,

depuis les perles jusqu'aux métaux vulgaires, depuis les épices

jusqu'aux étoffes précieuses. Bien avant l'établissement de Constantin à

Byzance, cette ville, ou plutôt les villes du Bosphore, étaient le

rendez-vous des caravanes venant du nord-est par le Pont, de l'est par

l'Arménie, de l'Inde et de la Perse par le Tigre et l'Euphrate. Avec ces

caravanes arrivaient non-seulement des objets d'art fabriqués dans ces

contrées éloignées, mais aussi des artisans, cherchant fortune et

attirés par la consommation prodigieuse que l'Empire faisait de tous les

produits de l'Orient. Il était donc naturel que l'élément grec qui

existait et avait pu dominer sur les bords du Bosphore fût influencé et

modifié profondément par ces appoints perses, assyriens, indiens même,

que ces caravanes faisaient affluer sans cesse vers Byzance.

Constantinople devint plus encore, après l'établissement de l'Empire

dans ses murs, une ville orientale cosmopolite. Le luxe de la cour des

empereurs, le commerce étendu qui se faisait dans cette capitale si

admirablement située, donna aux arts que nous appelons byzantins un

caractère qui, bien qu'empreint encore du génie grec, offre un mélange

des plus curieux à étudier de l'art grec proprement dit avec les arts

des Perses et même de l'Inde. Comme preuve, nous présenterions les

ouvrages de M. le comte Melchior de Vogüé, que nous avons cité déjà

souvent, sur les villes du Haouran, et celui de M. W. Salzenberg sur les

plus anciennes églises de Constantinople, Sainte-Sophie comprise.

Les monuments du Haouran, c'est-à-dire renfermés dans ces petites villes

qui, entre Alep et Antioche, n'étaient guère que des étapes pour les

caravanes qui venaient du golfe Persique par l'Euphrate, monuments

auxquels nous avons donné la qualification de gréco-romains, datent du

IVe au VIe siècle. Leur sculpture est fortement empreinte de style grec,

sans représentations humaines, sans influences persiques, les dernières

en date seulement présentent quelques réminiscences des sculptures

arsacides et sassanides. Mais il n'en est pas ainsi pour la sculpture de

Constantinople qui date des Ve et VIe siècles[95], celle-ci est bien

plus persique, quant au style, que grecque ou gréco-romaine. Les arts

des Perses avaient profondément pénétré la sculpture d'ornement de

Byzance, à ce point que certains chapiteaux ou certaines frises de

Sainte-Sophie, par exemple, semblent arrachés à des monuments de la

Perse et même de l'Assyrie. On comprend parfaitement, en effet, comment

des villes comme celle du Haouran, qui ne servaient que de lieux de

repos, que d'étapes pour les caravanes se dirigeant sur Antioche, ne

pouvaient pas recevoir de ces caravanes quantité de produits ou d'objets

devant être livrés aux négociants à destination. En un mot, et pour

employer une expression vulgaire, ces caravanes ne _déballaient_ qu'à

Antioche et ce qu'elles laissaient en chemin ne pouvait être que des

objets de peu d'importance propres à être échangés contre la nourriture

et le logement qu'elles trouvaient dans ces villes. Mais Constantinople

était un entrepôt où venaient s'amasser tous les objets les plus

précieux qu'apportaient du golfe Persique les caravanes qui remontaient

le Tigre, passaient par la petite Arménie, par la Cappadoce, la Galatie

et la Bithynie. À Constantinople, ces objets étaient vus de tous; des

artisans ou artistes perses s'y établissaient, l'art grec proprement

dit, si vivace encore dans le Haouran, c'est-à-dire dans le voisinage de

ces anciens centres grecs de Lycie, de Carie, de Cilicie, l'art grec, à

Byzance, loin d'ailleurs de ses foyers primitifs, était étouffé sous

l'apport constant de tous ces éléments persiques.

Ainsi donc, si nous entendons par art byzantin l'art de Constantinople

au VIe siècle, nous devons,--en ce qui regarde la sculpture,--considérer

cet art comme un mélange dans lequel l'élément persique domine

essentiellement, non-seulement l'élément persique des Sassanides, mais

celui même des Arsacides, et dans lequel l'élément grec est presque

entièrement étouffé. Si, au contraire, nous entendons par art byzantin

l'art de la Syrie du IVe au VIe siècle, nous admettrons que l'élément

grec domine, surtout si nous prenons la Syrie centrale.

Les croisés, à la fin du XIe siècle et au commencement du XIIe, s'étant

répandus en Orient depuis Constantinople jusqu'en Arménie, en Syrie et

en Mésopotamie, il ne faut point être surpris si dans les éléments d'art

qu'ils ont pu rapporter de ces contrées, on trouve et des influences

grecques prononcées, et des influences persiques, et des influences

produites par des mélanges de ces arts déjà effectués antérieurement. Si

bien, par exemple, que certaines sculptures romanes de France rappellent

le faire, le style même de quelques bas-reliefs de Persépolis, d'autres

des villes du Haouran, d'autres encore de Palestine et même d'Égypte;

non que les croisés aient été jusqu'en Perse, mais parce qu'ils avaient

eu sous les yeux des objets, des monuments même, peut-être, qui étaient

inspirés de l'antiquité persique.

Reprenons l'examen de nos écoles françaises. L'école de sculpture

d'ornement du Poitou et de la Saintonge étend ses rameaux jusqu'à

Bordeaux, mais en remontant la Garonne elle ne va pas au delà du Mas

d'Agen. Encore, dans cette dernière ville, cette école subit l'influence

du centre toulousain. L'église du Mas d'Agen nous montre de beaux

chapiteaux, les uns appartiennent à l'école de Saintonge, d'autres

donnent un mélange des deux écoles, et se rapprochent de celle de

Toulouse. Tel est par exemple celui-ci (fig. 36). L'ornementation du

tailloir appartient au roman empreint des arts gréco-romains. Les

figures d'un meilleur style que celles du Poitou et de la Saintonge[96]

rappellent la statuaire de Toulouse.

Cahors présente également, au XIIe siècle, en ornementation comme en

statuaire, un mélange d'influences dues aux provinces occidentales et

méridionales. Mais où ce mélange est bien marqué, c'est à l'abbaye de

Souillac, sur l'ancienne route de Brives à Cahors. Les bas-reliefs et

sculptures qui décorent l'intérieur de la porte de cette église ont un

caractère qui tient à la fois du génie nord-hindou dont nous avons

trouvé des traces à Poitiers et des arts byzantins. Dans la composition

bizarre du pilier de gauche tenant à la porte de l'église abbatiale de

Souillac (fig. 37), on peut signaler certains rapports avec le système

de composition de la figure 33, copiée sur un manuscrit saxon du British

Museum et, dans la statue A qui décore l'un des piédroits de la même

porte, on reconnaît l'influence byzantine qui agit si puissamment à

Moissac dont la sculpture dérive de l'école de Toulouse. Ces animaux du

pilier de Souillac, qui se mordent et se nattent, ne se rencontrent ni

dans la sculpture gallo-romaine, ni dans la sculpture ou la peinture

gréco-romaine de Syrie. Pour trouver des analogues à cet art, il faut

recourir aux monuments scandinaves, nord-européens, islandais, ou à ces

manuscrits dits saxons de Londres, ou encore à certaines sculptures

hindoues; toutefois, il faut reconnaître que dans l'exemple que nous

fournit l'église de Souillac, il y a une tendance marquée à imiter la

nature. Quelques-uns de ces animaux ont une apparence de réalité et ne

sont plus agencés régulièrement pour former ornement. Les artistes

avaient donc vu très-probablement un certain nombre de ces produits

nord-européens, mais ils ne faisaient que s'en inspirer, s'en

rapportant, pour l'exécution, à l'observation de la nature. Il serait

difficile de donner la signification de cette sculpture étrange. Le

bas-relief du tympan, dont ces piliers supportent l'archivolte,

représente un sujet légendaire dans lequel un abbé et le démon se

trouvent traiter de certaines affaires qui finissent au détriment du

tentateur. Deux statues assises de saint Pierre et d'un saint abbé

flanquent le bas-relief. Nous ne saurions indiquer une corrélation entre

ces bas-reliefs et les piliers, si toutefois les artistes y ont songé.

À Moissac, on retrouve, sur le trumeau de la grande porte de l'église,

des réminiscences de cet art nord-européen ou nord-hindou, dans ces

lions entrelacés, superposés, compris entre deux dentelures curvilignes.

Ainsi donc l'école de sculpture de Toulouse venait se mélanger à

Moissac, à Souillac, avec l'école des côtes occidentales de la France;

or, celle-ci semble avoir reçu des éléments orientaux d'une assez haute

antiquité par des expéditions scandinaves ou normandes, tandis que

l'école de Toulouse n'obéissait qu'à des traditions gallo-romaines

profondément modifiées par un apport byzantin.

Il est loin de notre pensée de vouloir établir des systèmes ou des

classifications absolues, et nous nous garderons, dans une question

aussi complexe, de laisser de côté des exemples qui tendraient à

modifier ces aperçus généraux sur les origines des arts français du

moyen âge. Il reste peu de fragments d'architecture romane à Limoges.

Cependant, par suite de l'établissement des comptoirs vénitiens dans

cette ville, un mouvement d'art avait dû se produire dès le Xe siècle.

Au point de vue de l'architecture, Saint-Front de Périgueux en est la

preuve. Mais en ne considérant que la sculpture d'ornement, dans les

villes du Limousin, on retrouve quelques traces d'un art qui n'est ni le

roman de l'ouest, ni celui de Toulouse. Cet art décoratif paraît plus

qu'aucun autre inspiré par la vue et l'étude de cette quantité d'objets,

d'étoffes, de bijoux que les Vénitiens rapportaient, non-seulement de

Constantinople, mais de Damas, de Tyr, d'Antioche et des côtes de l'Asie

Mineure. Nous en trouvons une trace évidente dans un édifice de la fin

du XIIe siècle, Saint-Martin de Brives; les chapiteaux de la porte

occidentale présentent cette composition d'ornements (fig. 38), qui

rappelle fort les chapiteaux, non plus byzantins, mais arabes, d'une

époque reculée[97].

L'église Saint-Martin de Brives est d'ailleurs un édifice remarquable.

Ses parties les plus anciennes datent des premières années du XIIe

siècle, mais la nef et la porte, dont proviennent les chapiteaux (fig.

38), ont été construites vers 1180. Le vaisseau principal et ses deux

collatéraux sont voûtés à la même hauteur. Des colonnes cylindriques

très-élancées portent ces voûtes. Un passage relevé règne intérieurement

au niveau des appuis des fenêtres des bas-côtés. La sculpture, sobre

d'ailleurs, affecte, dans ces constructions de la fin du XIIe siècle, un

caractère oriental très-prononcé.

Les monuments du XIIe siècle dans le Limousin, ou plutôt dans cette

contrée qu'occupent aujourd'hui les départements de la Creuse, de la

Haute-Vienne et de la Corrèze, sont rares. Ceux qui restent debout sont

d'une telle sobriété d'ornementation,--les plus riches ayant été

détruits lors des guerres de religion,--qu'il serait difficile de bien

définir si là il existait un centre d'art, une école de sculpture au

XIIe siècle, comme en Languedoc et en Poitou. Si, au contraire, nous

nous rapprochons du centre, si nous entrons en Auvergne et dans le

Vélay, nous trouvons les nombreuses traces d'un art qui n'est ni celui

de Toulouse, ni celui du Poitou, ni celui du Limousin. Là, jusque vers

le commencement du XIIe siècle, le gallo-romain règne en maître[98]. Les

chapiteaux de la partie la plus ancienne du cloître de la cathédrale du

Puy, qui datent de la première moitié du XIe siècle, sont des sculptures

romaines mal copiées; mais vers 1130, un nouvel art, fin, recherché,

souple, se développe. On en pourra juger par ce chapiteau (fig. 39)[99],

qui n'est plus gallo-romain, mais qui n'est byzantin, ni par la

composition, ni surtout par le faire. À côté de ce morceau, des portions

de corniches de la même époque (fig. 40), accusent, au contraire,

l'influence orientale, soit par la présence de ces objets du Levant

apportés par les Vénitiens, soit par la vue des monuments de l'époque

des Sassanides, car cette ornementation de palmettes arrondies et

perlées, entremêlées d'animaux, est plutôt persane que byzantine. Plus

tard, au contraire, vers 1180, alors que dans les provinces du Nord les

écoles laïques ont complétement laissé de côté les influences

gréco-romaines, les artistes d'Auvergne s'y soumettent, mais évidemment

de seconde main. C'est le roman plus ou moins byzantinisé du Languedoc,

du Lyonnais, qui vient se mêler aux débris des traditions gallo-romaines

et à ces éléments orientaux reçus du Limousin. Ce fragment du porche

méridional de la cathédrale du Puy, dont la construction n'est pas

antérieure à la fin du XIIe siècle (fig. 41), accuse ces influences

diverses et leur mélange qui, malgré l'habileté d'exécution des

sculpteurs, choque par le défaut d'unité, soit dans l'ensemble, soit

dans les détails.

Par sa situation géographique même, l'école de sculpture de l'Auvergne

reste indécise entre ses voisines puissamment établies. Elle reflète

tantôt l'une, tantôt l'autre, et plus elle s'avance vers la fin du XIIe

siècle, moins elle sait prendre un parti entre ces influences

différentes. Elle rachète, il est vrai, cette incertitude par la finesse

d'exécution, par une recherche des détails, mais elle ne parvient pas à

constituer un style propre. Aussi, quand s'éteignent les belles écoles

du Midi, à la fin du XIIe siècle, les sculpteurs de l'Auvergne,

dépourvus de guides, ne laissent rien, ne reproduisent rien par

eux-mêmes, et ce n'est qu'à la fin du XIIIe siècle que l'art de la

sculpture se relève dans cette province, avec l'importation des arts du

Nord.

Il n'en fut pas ainsi dans le Berri. Cette province centrale est une de

celles qui, à côté de traditions gallo-romaines assez puissantes, admit

certains éléments byzantins très-purs. Nous en avons un exemple des plus

caractérisés à Bourges même. Il existe dans cette ville une porte du

monastère de Saint-Ursin qui date de la fin de la première moitié du

XIIe siècle et que l'on voit encore entière rue du _Vieux-Poirier_.

Cette porte est d'abord fort intéressante comme construction en ce

qu'elle présente un linteau appareillé supportant un tympan et déchargé

par un arc plein cintre. Le tympan, en reliefs très-plats, représente,

au sommet, des fabliaux; au-dessous, dans la seconde zone, une châsse

qui paraît copiée d'après ces bas-reliefs si fréquemment sculptés sur

les sarcophages des Bas-temps. Dans la zone inférieure, les travaux des

mois de l'année. Sur le linteau appareillé se développe un enroulement

quasi romain. À côté de ces sculptures, qui sont évidemment imitées des

fragments antiques si nombreux à Bourges au XIIe siècle, se trouvent des

pieds-droits, des chapiteaux et colonnettes engagés que l'on croirait

copiés sur de la sculpture de Constantinople, si bien que plusieurs ont

cru longtemps que cette porte, élevée au XIIe siècle, avait été

complétée à l'aide de fragment d'une époque antérieure. Cela n'est pas

admissible cependant, car en y regardant de près, les figures sont

vêtues d'habits du XIIe siècle; le faire, la taille, les inscriptions,

appartiennent à cette époque. D'ailleurs, sous le tympan, un cartouche

contient cette légende:

Voici (fig. 42) une partie de cette porte qui indique clairement ces

juxtapositions des styles gallo-romain et byzantin. On voit même que

l'ouvrier chargé de l'exécution du piédroit A avait déjà modelé la

partie supérieure de l'ornement dans le goût de celui du linteau et que

brusquement il abandonne cette exécution lourde et molle pour adopter le

style serré, plat, en façon de gravure, de l'ornement byzantin. La

colonnette est entièrement sculptée dans ce style oriental. Nous en

donnons un fragment en B.

On voit apparaître dans le Berry, à Châteauroux (église de Déols), à

Saint-Benoît-sur-Loire, à Saint-Aignan, à Neuvy-Saint-Sépulcre, etc.,

dans la sculpture d'ornement de la fin du XIe siècle au milieu du XIIe,

les traces non douteuses de ce rapprochement entre l'art gallo-romain

corrompu et l'art gréco-romain de Syrie importé dès les premières

croisades, sans que de ce mélange il résulte tout d'abord un art formé,

complet comme dans le roman du Midi, celui de Cluny ou celui de l'Ouest.

Ces artistes tâtonnent pendant presque toute la première moitié du XIIe

siècle, sans parvenir à fondre entièrement ces deux éléments. À côté

d'une imitation très-fine de la sculpture byzantine est un morceau

lourdement inspiré des restes gallo-romains, comme dans l'exemple

précédent qui se rapproche de 1150. Cependant les fragments anciens de

la cathédrale de Bourges[100] qui garnissent les deux portes nord et sud

et notamment le linteau à grands enroulements d'une de ces deux portes,

1140 à 1150, présentent un caractère de sculpture assez franc, se

rapprochant beaucoup de l'art roman de Chartres et de l'Île-de-France.

Par le fait, vers cette époque, l'école romane du Nord se développe sur

une surface de territoire étendue qui comprend l'Île-de-France

proprement dite, une partie de la Normandie Séquanaise, le Beauvoisis,

le Berry, le pays Chartrain et la Basse-Champagne. Cette école, de 1130

à 1145, avait, de ces éléments, su mieux qu'aucune autre (l'école

toulousaine exceptée) composer un style particulier qui n'est ni le

byzantin, ni une corruption du gallo-romain, ni une réminiscence de

l'art nord-européen, mais qui tient un peu de tout cela et qui, au

total, produit de beaux résultats. Arrivée plus tard que les écoles du

Centre et du Midi, et surtout que la grande école de Cluny, peut-être

a-t-elle profité des efforts de ses devancières, a-t-elle pu mieux

qu'elles opérer un mélange plus complet de ces styles divers.

Cependant, quand on remonte aux premiers essais de l'école dont le foyer

est l'Île-de-France, après l'abandon des traditions gallo-romaines

restées sur le sol, on ne peut méconnaître que cette école réagit plus

qu'aucune autre contre ces traditions. On pourrait voir là dedans le

réveil d'un esprit gaulois, d'autant qu'il est bien difficile autrement

de comprendre l'espèce de répulsion que l'art de la sculpture, au

commencement du XIIe siècle, manifeste pour tout ce qui rappelle le

style romain. Dans les autres provinces, au fond de toute sculpture, on

retrouve quelque chose de l'art antique admis dans les Gaules, et plus

spécialement dans les pays de langue d'Oc, mais autour de Paris des

éléments neufs ou renouvelés apparaissent.

Cette école de l'Île-de-France était certes, au commencement du XIIe

siècle, relativement barbare. L'échantillon de sculpture d'ornement

datant de cette époque que nous donnons ici (fig. 43), tiré de l'église

abbatiale de Morienval (Oise)[101], est bien éloigné de la belle et

large sculpture de Vézelay, de celle de Toulouse, de celle du Quercy.

Mais on ne peut voir là seulement de grossières réminiscences des arts

antiques. Le cheval sculpté sur l'un de ces chapiteaux se retrouve sur

un grand nombre de monnaies gauloises antérieures à la domination

romaine. Cette ornementation inspirée d'ouvrages de vannerie est

elle-même plus gauloise que romaine. Il n'est pas jusqu'au _faire_ qui

ne rappelle le travail linéaire qui décore certains ustensiles de nos

aïeux. Pourquoi les souvenirs des arts romains auraient-ils laissé moins

de traces dans ces provinces que dans d'autres de la Gaule? c'est ce que

nous ne nous chargerions pas d'expliquer, puisque le territoire de

l'Île-de-France et notamment les environs de Soissons et de Compiègne,

étaient couverts d'édifices gallo-romains très-importants et dont on

trouve des débris à chaque pas. Comment, après onze cents ans, lea

habitants de ce territoire en seraient-ils revenus aux formes d'art

pratiquées avant la domination romaine? Comment auraient-ils conservé

ces formes à l'état latent, ainsi qu'une tradition nationale? Ce sont là

des problèmes que, dans l'état des études historiques, nous ne pouvons

résoudre. Les poser, c'est déjà quelque chose, c'est ouvrir des horizons

nouveaux.

Sans se lancer dans le champ des hypothèses, on en sait assez

aujourd'hui déjà, pour reconnaître: que les traditions d'un peuple

laissent des traces presque indélébiles à travers les conquêtes, les

invasions, les délimitations territoriales, comme pour donner un démenti

perpétuel à l'histoire, telle qu'on l'a écrite jusqu'à ce jour; que ce

_principe des nationalités_ reparaît à certaines époques pour

déconcerter les combinaisons de la politique qui semblent les plus

solidement conçues. Dans l'histoire de ce monde, les peuples, leurs

goûts, leurs affections, leurs aptitudes, jouent certainement un rôle

bien autrement important qu'on ne se l'imaginait il y a encore un

demi-siècle. Nous pensons donc qu'on adonné une place trop large à

l'influence de la civilisation romaine sur la Gaule et que cette

influence, toute gouvernementale et administrative, malgré trois siècles

de domination sans troubles, n'a jamais fait pénétrer dans le sol

national que des racines peu profondes, que le régime féodal et

l'introduction d'éléments identiques à ceux de la vieille Gaule

celtique, au Ve siècle, n'a pu que raviver le génie national comprimé

pendant la période romaine et qu'enfin, à cette époque du moyen âge ou

un ordre relatif se rétablit, ce génie national considère comme un temps

d'arrêt, une lacune, la période de domination et de désordre comprise

entre le Ier siècle et le XIe.

Si dans les monuments qui nous restent de l'époque carlovingienne, nous

voyons la sculpture, dans les Gaules, s'efforcer de se rapprocher des

arts antiques, copier grossièrement des ornements romains, pourquoi à la

fin du XIe siècle abandonne-t-on ces traditions sur la partie du

territoire qui est destinée à former le noyau de l'unité nationale rêvée

par Vercingétorix, cinquante ans avant notre ère? Pourquoi les arts de

ces provinces françaises, entourant Paris, après avoir produit les

grossiers essais dont nous venons de donner un fragment (figure 43),

n'adoptent-ils qu'avec réserve, soit les importations de l'Orient

acceptées avec empressement au delà de la Loire, soit les restes des

édifices gallo-romains dont ils étaient entourés? Et comment se trouvant

dans une situation d'infériorité relative au commencement du XIIe

siècle, si on les met en parallèle avec les écoles des Clunisiens et

celles du Midi, atteignent-ils au contraire, dès 1150, une supériorité

marquée sur ces écoles de l'Est et d'outre-Loire? Ce serait donc que le

génie national, mieux conservé dans ces provinces voisines de Paris,

plus ombrageux à l'endroit des importations étrangères, se trouvait, par

cela même, plus propre à concevoir un art original?

L'art roman de l'Île-de-France et des provinces limitrophes, au

commencement du XIIe siècle, est relativement barbare, ce n'est pas

contestable, mais en peu d'années, dans ces provinces, les choses

changent d'aspect. Tandis que la sculpture des provinces méridionales et

du centre ne progresse plus et tend au contraire à s'affaisser vers la

seconde moitié du XIIe siècle, indécise entre le respect pour des

traditions diverses et l'observation de la nature; dans le domaine

royal, il se forme une grande école qui ne rappelle plus la sculpture

gallo-romaine, qui refond, pour ainsi dire, l'art byzantin et se

l'approprie, qui ne néglige pas absolument ces traces éparses de l'art

que nous appelons Nord-Européen, mais qui sait tirer de tous ces

éléments étrangers des traditions locales, l'unité dans la composition,

dans le style et l'exécution, fait que nous chercherions vainement

ailleurs sur le sol gaulois. Cette école préludait ainsi à l'enfantement

de cet art laïque de la fin du XIIe siècle si complet, si original aussi

bien dans la structure des édifices que dans la manière toute nouvelle

de les décorer.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 8 - (Q suite - R - S) · 第 18 / 47 段