Mais il est nécessaire, avant d'arriver à la grande transformation due

aux artistes de la fin du XIIe siècle, de suivre notre revue des

diverses écoles au moment où l'influence byzantine se fait sentir à la

suite des premières expéditions en Orient. Cette influence est

très-puissante en Languedoc, partielle en Provence; elle prend un

caractère particulier au centre des établissements de Cluny. La

sculpture d'ornement de l'église de Vézelay n'a plus rien de romain

comme celle de la Provence; elle n'est pas _byzantinisée_, soit par

l'influence des monuments de Syrie, soit par l'imitation d'objets et

d'étoffes apportés d'Orient, comme celle du Languedoc; elle s'inspire

évidemment de l'art romano-grec, mais elle éclot sur un sol si bien

préparé que, dès ses premiers essais, elle atteint l'originalité. Nous

avons cru voir, à la naissance de la statuaire clunisienne, une

transposition de l'art de la peinture grecque; il nous serait plus

difficile d'expliquer comment la sculpture d'ornement byzantine atteint,

du premier jet, presque à la hauteur d'un art original dans les grandes

abbayes de Cluny. La peinture grecque n'a plus là d'influence, car la

sculpture clunisienne du commencement du XIIe siècle ne la rappelle pas.

L'ornementation romane du XIe siècle des provinces du centre et de l'est

n'a rien préparé pour cette école clunisienne. L'influence byzantine,

reconnaissable, semble être comme une graine semée dans une terre

vierge, et produisant, par cela même, un végétal d'un aspect nouveau,

plus grandiose, mieux développé et surtout d'une beauté de formes

inconnue. Malheureusement les premiers essais de cette transformation

nous manquent, puisque les parties les plus anciennes de l'église mère

de Cluny ont été démolies. Nous ne pouvons la saisir que dans son entier

développement, c'est-à-dire de 1095 à 1110, époque de la construction de

la nef de l'église de Vézelay. Est-il une composition d'ornements mieux

entendue, par exemple, que celle de ce triple chapiteau du trumeau de la

porte centrale de cette église[93]; chapiteau destiné à soutenir deux

piédroits et un pilastre décorés de statues, figure 31 (voyez TRUMEAU).

Si l'on retrouve dans le faire de cette sculpture, dans ces feuilles

découpées, aiguës, vivement retournées, l'emprunt de l'art romano-grec

de la Syrie; si les profils et le parti d'encorbellement bien franc

rappellent plus encore l'architecture de ces contrées que la sculpture;

la souplesse des folioles, leur modelé délicat, s'éloignent de la

sécheresse de l'ornementation byzantine. Le passage du pilastre

rectangulaire au tailloir curviligne du chapiteau central est tracé avec

adresse. On reconnaît déjà un art contenu, qui se possède, et qui a su

trouver sa voie en dehors de l'imitation. Cet autre chapiteau de la nef

de Vézelay, avec ses larges feuilles terminées par des sortes de grappes

et des grosses gouttes pendantes (fig. 32), bien qu'il ait des analogues

dans les édifices dessinés par M. le comte de Vogüé et par M. Duthoit,

n'a-t-il pas une largeur et une fermeté de modelé, un galbe d'ensemble,

très-supérieurs à ces sculptures gréco-romaines? Mais, dans la plupart

de ces chapiteaux, la statuaire se mêle à l'ornementation avec un rare

bonheur, fait que l'on ne trouve pas dans l'architecture byzantine, et

qui semble, à cette époque, appartenir aux écoles occidentales, né de

leur initiative.

Il y avait donc au centre des établissements de Cluny une forte école de

statuaire et d'ornementation dès le commencement du XIIe siècle, école

qui ne fit que croître jusqu'au XIIIe siècle, ainsi que nous le verrons,

école qui se recommandait par l'ampleur de ses oeuvres, la variété

incroyable de ses compositions, la beauté relative de l'exécution. Le

peu d'exemples qu'il nous est possible de donner fait assez voir

cependant que cette école clunisienne du XIIe siècle sur les confins de

la Bourgogne, n'avait aucun rapport avec celle de Provence et celle du

Languedoc à la même époque, bien que toutes trois se fussent inspirées

des arts romano-grecs de l'Orient.

Si nous pénétrons dans les provinces de l'ouest, nous reconnaîtrons

encore la présence d'une quatrième école d'ornementation dont le

caractère est tout local. Là évidemment aussi, l'influence byzantine due

aux premières croisades se fait jour sur quelques points, mais cette

influence est sans grande importance, au moins jusqu'au milieu du XIIe

siècle. Quelques localités de cette partie du territoire français

possédaient des monuments gallo-romains en grand nombre, comme

Périgueux, entre autres. Là l'ornementation se traîne dans une imitation

grossière de l'art antique, et le renouvellement par l'apport byzantin

n'est guère sensible. Mais en Saintonge, en Poitou, des influences qui

ne sont dues ni aux traditions romaines, ni aux voyages d'outre-mer,

apparaissent. Ces influences, nous les croyons, en partie, dues aux

rapports forcés que ces contrées auraient eu, dès le Xe siècle, avec ces

hordes que l'on désigne sous le nom de Normands, et qui ne cessèrent,

pendant près de deux siècles, d'infester les côtes occidentales de la

France. Ces Normands étaient certes de terribles gens, grands pillards,

brûleurs de villes et de villas, mais il est difficile d'admettre qu'une

peuplade qui procède dans son système d'invasion avec cette suite, cette

méthode, qui s'établit temporairement dans les îles des fleuves, sur des

promontoires, qui sait s'y maintenir, qui possède une marine

relativement supérieure, qui déploie une sagacité remarquable dans ses

rapports politiques, n'ait pas atteint un certain degré de civilisation,

n'ait pas des arts, ou tout au moins des industries. Ces peuplades ont

laissé en Islande quelques débris d'art fort curieux; elles venaient du

Danemark, des bords de la mer du Nord, de la Scandinavie, où l'on

retrouve encore aujourd'hui des ustensiles d'un grand intérêt, en ce

qu'ils ont avec l'ornementation hindoue des rapports frappants

d'origine. Or, les manuscrits dits saxons qui existent à Londres et qui

datent des Xe, XIe et XIIe siècles, manuscrits fort beaux pour la

plupart, présentent un grand nombre de vignettes dont l'ornementation

ressemble fort, comme style et composition, à ces fragments de sculpture

dont nous parlons. Ces hommes du Nord, ces Saxons, hommes aux longs

couteaux, paraissent appartenir à la dernière émigration partie des

plateaux situés au nord de l'Inde. Qu'on les nomme Saxons, Normands,

Indo-Germains, à tout prendre, ils sortent d'une même souche, de la

grande souche âryenne. Les objets qu'ils ont laissés dans le nord de

l'Europe, dans les Gaules, en Danemark, et qu'on retrouve en si grand

nombre dans leurs sépultures, attestent tous la même forme, la même

ornementation, et cette ornementation est, on n'en peut guère douter,

d'origine nord-orientale. Or, les manuscrits dits saxons, exécutés avec

une rare perfection, nous présentent encore cette ornementation étrange,

entrelacement d'animaux qui se mordent, de filets, le tout peint des

plus vives et des plus harmonieuses couleurs. Comme exemple, nous

donnons ici (fig. 33), une copie de deux fragments de ces vignettes[94].

Pour qui a visité les monuments du Poitou et de la Saintonge, il est

impossible de méconnaître les rapports qui existent entre la sculpture

d'ornement des monuments de ces provinces et certaines peintures de

manuscrits saxons, ou encore les objets ciselés que les peuplades

émigrantes du nord ont laissés dans leurs sépultures. Ce fragment de

corniche A de la façade de Notre-Dame-la-Grande, à Poitiers, et ce petit

tympan B des arcatures ornées de statues sur la même façade (fig. 34),

ne rappellent pas la sculpture pseudo-byzantine de la Provence, du

Languedoc ou de Cluny. Ces artistes du Poitou ont subi d'autres

influences orientales, évidemment, mais venues par le Nord et par la

voie de mer.

Dans cette province, comme dans les autres qui composent la France

actuelle, l'art de la sculpture ne se réveille qu'à la fin du XIe

siècle. Le Poitou, la Saintonge, les provinces de l'ouest sont

entraînées dans le mouvement général provoqué par les premières

croisades, seulement leurs artistes ont chez eux un art à l'état

d'embryon, et ils le développent. Comme la Provence mêle à ses

imitations de l'art gréco-romain de Syrie, les traditions gallo-romaines

locales, les Poitevins, en apprenant leur métier de sculpteurs à l'école

gréco-romaine, utilisent les éléments indo-européens qu'ils ont reçus du

Nord, et même, les éléments gallo-romains. De tout cela ils composent

des mélanges dans lesquels parfois l'un de ces éléments domine.

D'ailleurs, entre les traditions qu'ils avaient pu recevoir du nord de

l'Europe et les arts qu'ils recueillaient en Orient, il existe des

points de contact, certaines relations d'origines, évidentes. L'alliage

entre l'art romano-grec ou le byzantin et ces rudiments d'art introduits

au nord et à l'ouest de la France pendant les premiers siècles du moyen

âge, par les derniers venus entre les grandes émigrations âryennes,

était plus facile à opérer qu'entre cet art byzantin et l'art

gallo-romain. Aussi, dans les monuments du Poitou et même de la

Normandie, le byzantin s'empreint souvent de cet art que nos voisins

appellent saxon, tandis qu'il ne conserve que de bien faibles traces de

l'art romain local. La fusion entre ces deux premiers éléments se fait

de manière à composer presque un art original.

Ce chapiteau (fig. 35), provenant de la nef de l'église Saint-Hylaire de

Melle (Deux-Sèvres), est un de ces exemples où les trois éléments se

retrouvent. La composition des rinceaux rappelle ces entrelacs, ces

nattes, des ornements nord-européens. Il y a une influence byzantine

dans la forme générale du chapiteau, dans l'agencement des sculptures du

tailloir; il y a du gallo-romain dans le modelé et les dentelures des

feuillages, d'un travail un peu lourd et mou.

En commençant cet article, nous avons dit combien il est périlleux, en

archéologie, de prétendre classer d'une manière absolue les divers

styles d'une même époque. Les enfantements du travail humain procèdent

par transitions, et, s'il est possible de saisir quelques types bien

caractérisés qui indiquent nettement des centres, des écoles, il existe

une quantité de points intermédiaires où se rencontrent et se mêlent, à

diverses doses, plusieurs influences. Dans l'article CLOCHER, nous avons

eu l'occasion de signaler ces points de contact où plusieurs écoles se

réunissent et forment des composés qu'il est difficile de classer d'une

manière absolue. Il n'en est pas moins très-important de constater les

noyaux, les types, quitte à reconnaître quelques-uns des points de

jonction ou des mélanges se produisant et qui déroutent souvent

l'analyse. Ainsi, à Toulouse, nous avons une école; à Poitiers, nous en

voyons une autre; or, sur le parcours entre ces deux centres, quantité

de monuments possèdent des sculptures qui inclinent tantôt vers l'une de

ces écoles, tantôt vers l'autre, ou qui mélangent leurs produits de

telle façon qu'il est difficile de faire la part de chacune des deux

influences. Cela s'explique. Telle abbaye d'une province établissait une

fille dans une province voisine. Elle y envoyait ses architectes,

peut-être quelques artistes, mais elle prenait aussi les ouvriers ou

artisans de la localité, élevés à une autre école que celle de l'abbaye

mère. De là des mélanges de style. Ici un chapiteau toulousain, là un

chapiteau poitevin ou saintongeois. Un bas-relief à figures d'une école

et l'ornementation d'une autre. On comprend donc quels scrupules, quelle

circonspection il faut apporter dans l'examen de ces oeuvres du XIIe

siècle, si l'on prétend les classer et découvrir sous quelles influences

elles se sont produites. Depuis vingt-cinq ans, il a été beaucoup écrit

sur l'archéologie monumentale de la France, on n'est pas encore parvenu

à s'entendre sur ce qui constitue la dernière période de l'art roman,

jusqu'à quel point agit l'influence byzantine, comment et pourquoi elle

agit. Plusieurs archéologues en prenant quelques exemples pour le tout,

ont prétendu que cet art roman est tout inspiré du byzantin,

c'est-à-dire de l'art romano-grec à son déclin. Ceux ci, s'appuyant sur

d'autres monuments, ont déclaré que le roman était aborigène,

c'est-à-dire né sur le sol français, comme poussent des champignons

après la pluie, quelques-uns, considérant, par exemple, certains

édifices de la Provence, ont soutenu que le roman n'était que l'art

gallo-romain repris et brassé par des mains nouvelles. Ces opinions

différentes, en leur enlevant ce qu'elles ont d'absolu, sont justes si

l'on n'examine qu'un point de la question, fausses si l'on envisage

l'ensemble. Notre roman nous appartient sans nul doute, mais partout il

a un père étranger. Ici romain, là byzantin, plus loin nord-hindou. Nous

l'avons élevé, nous l'avons fait ce qu'il est, mais à l'aide d'éléments

qui viennent tous, sauf le romain, de l'Orient. Et le romain lui-même,

d'où est-il venu? Nous avons vu parfois quelques personnes s'émerveiller

de ce que certains chapiteaux du XIIe siècle avaient des rapports de

ressemblance frappants avec l'ornementation des chapitaux égyptiens des

dernières dynasties. Cependant il n'y a rien là qui soit contraire à la

logique des faits. Ces arts partent tous d'une même source commune aux

grandes races qui ont peuplé une partie de l'Asie et de l'Europe, et il

n'y a rien d'extraordinaire qu'un ornement sorti de l'Inde pour aller

s'implanter en Égypte ressemble à un ornement sorti de l'Inde pour aller

s'implanter dans l'ouest de l'Europe. Lorsque l'histoire des grandes

émigrations âryennes sera bien connue depuis les plus anciennes

jusqu'aux plus récentes, si l'on peut s'émerveiller, c'est qu'il n'y ait

pas encore plus de similitudes entre toutes les productions d'art de ces

peuplades sorties d'un même noyau et pourvues du même génie, c'est qu'on

ait fait intervenir à travers ce grand courant une _race latine_ et

qu'on ait englobé, Celtes, Kimris, Belges, Normands, Burgondes,

Visigoths, Francs, tous Indo-Européens, dans cette race dite latine,

c'est-à-dire confinée sur quelques hectares de l'Italie centrale. On

aurait beaucoup simplifié les questions historiques d'art, si l'on

n'avait pas prétendu les faire marcher avec l'histoire politique des

peuples. Une conquête, un traité, une délimitation de frontières, n'ont

une action sur les habitudes et les moeurs d'un peuple, et par

conséquent sur ses arts, qu'autant qu'il existe en dehors de ces faits

purement politiques, des affinités de races ou tout au moins des

relations d'intérêt. Les Romains ont possédé la Gaule pendant trois

siècles, ils ont couvert ses provinces de monuments; or, dès que le

trouble des grandes invasions est passé, est-ce aux arts romains que le

Gaulois recoure? non, il va chercher ailleurs ses inspirations, ou

plutôt il les retrouve dans son propre génie ravivé par un apport

puissant de peuplades sorties du même berceau que lui.

On nous dit: «La langue française est dérivée du latin, donc nous sommes

Latins.» D'abord, il faut reconnaître que nous avons passablement

modifié ce latin; que le génie de la langue française diffère

essentiellement du génie de la langue latine; puis, après une possession

non contestée pendant trois siècles, le Romain avait eu le temps

d'imposer sa langue, puisqu'il avait en main le gouvernement et

l'administration. Le latin étant admis comme langue usuelle sur la

surface des Gaules, on ne cessait pas de parler, ne fut-ce que pour se

plaindre, dans ces contrées ravagées par des invasions, mais on cessait

de bâtir, et surtout de sculpter et de peindre; du Ve au VIIIe siècle on

eut le temps d'oublier la pratique des arts. Cependant lorsqu'un état

social passablement stable succède à ce chaos, lorsqu'on peut songer à

bâtir des palais, des églises, des monastères et des maisons, lorsqu'on

prétend les décorer, pourquoi donc ces populations gauloises ne

prennent-elles pas tout simplement l'art romain où on l'avait laissé?

Pourquoi (surtout dans les choses purement d'art comme la sculpture)

vont-elles s'inspirer d'autres éléments? C'est donc qu'il y avait un

génie local, à l'état latent, renouvelé encore, comme nous le disions

tout à l'heure, par des courants de même origine, et que ce génie, à la

première occasion, cherchait à se développer suivant sa nature. Ce n'est

pas là une question d'ignorance ou de barbarie, comme on l'a si souvent

répété, mais une question de tempérament.

Par instinct, sinon par calcul, ces artistes romans n'ont pas voulu se

ressouder à l'art romain, ou du moins à l'art gallo-romain. Il serait

étrange, en effet, que ces architectes et sculpteurs romans du

commencement du XIIe siècle qui avaient autour d'eux, sur le sol

gaulois, quantité de monuments gallo-romains, les aient négligés pour

s'emparer avec avidité de l'art gréco-romain ou byzantin de l'Orient,

dès qu'ils l'entrevoient, s'ils ne s'étaient pas sentis comme une sorte

de répulsion instinctive pour le romain bâtard de la Gaule et une

affinité pour le romain grécisé de l'Orient. C'était donc cet appoint

grec qui les séduisait, qui leur était sympathique? Avaient-ils tort? Et

le XVIIe siècle a-t-il eu raison en nous romanisant de nouveau par des

motifs fort étrangers à l'art? Qu'un souverain absolu comme Louis XIV

ait trouvé commode d'étouffer le génie particulier à notre pays pour

assurer, croyait-il, le pouvoir monarchique en France, on le conçoit

sans peine, mais que le pays lui-même se rendit complice de cette

prétention, voilà ce qui ne pouvait être. Louis XIV était cependant un

grand roi, sinon un grand homme, et il sut si bien combiner tous les

rouages de son mécanisme de _romanisation_ que nous en trouvons encore à

chaque pas des pièces entières fonctionnant tant bien que mal, comme la

vieille machine de Marly. Parmi ces rouages, les arts furent un des

mieux constitués, monopole académique, _protection_ immédiate du

gouvernement sur les artistes, art officiel, centralisation des ouvrages

d'art de toute la France entre les mains d'un surintendant, rien ne

faillit à ce mécanisme que l'élément vital qui développe les arts, la

liberté, l'affinité avec les goûts et les sentiments d'un peuple.

Au commencement du XIIe siècle, il n'y avait ni roi, ni seigneur, ni

prélats qui pussent prendre ce pouvoir exhorbitant de confisquer le

génie d'une nation au profit d'un organisme politique. Chaque province

se développait suivant ses traditions, ses penchants, son esprit,

acceptait les influences extérieures dans la mesure qui convenait à ses

goût ou à ses sentiments; et si dur qu'on veuille montrer le régime

féodal, jamais il n'eût la prétention de contraindre les artistes à se

soumettre à telle ou telle école d'art. La marque de cette indépendance

de l'artiste se trouve sur les monuments mêmes; n'est-ce pas à cela

qu'ils empruntent leur charme le plus puissant? Si, comme à l'époque

gallo-romaine, nous voyons sur toute la surface du territoire français,

sur mille monuments divers, le même chapiteau, la même composition

décorative, le même principe de statuaire ou de sculpture d'ornement, la

fatigue et l'ennui ne sont-ils pas la conséquence de cet état de choses?

On luttera de richesse, nous le voulons bien; si l'on a mis sur tel

édifice de Lyon pour 100 000 francs de sculpture, on en mettra pour 200

000 à Marseille. Nous aurons pour 200 000 fr. d'ennui au lieu d'en avoir

pour 100 000 francs. Le moindre grain d'originalité ferait mieux notre

affaire. Or, n'y a-t-il pas un grand charme à retrouver la trace des

goûts de ces provinces diversement pourvues de traditions et

d'aptitudes? N'est-ce pas un plaisir très-vif, en parcourant les

contrées habitées ou colonisées par les races grecques, de découvrir en

Attique, dans le Péloponnèse, en Sicile, en Carie, en Ionie, en

Macédoine et en Thrace, des expressions très-diverses de l'art grec?

N'est-ce pas une vraie satisfaction pour l'esprit en quittant les

édifices romans du Berri, de trouver en Poitou, en Normandie ou en

Languedoc des styles différents, des écoles variées, reflétant, pour

ainsi dire, les génies divers de ces peuples. Dans chaque monument même,

les masses contentées, ces chapiteaux de compositions diverses

n'offrent-ils pas plus d'intérêt pour l'esprit et les yeux que ces

longues files de chapiteaux romains, tous copiés sur le même moule. La

symétrie, la majesté, l'unité, objectera-t-on, commandent cette

répétition d'une même note. Pour l'unité, elle n'exclut nullement la

variété, il n'y a pas, à proprement parler, d'unité sans variété; quant

à la symétrie et à la majesté, que nous importent ces qualités, purement

de convention, si elles nous fatiguent et nous ennuient. L'ennui

majestueux ou l'ennui tout court, c'est tout un.

Les Grecs des bas temps pensaient ainsi, car dans ces monuments de Syrie

qu'ils nous ont laissés, à Sainte-Sophie de Constantinople, ils

admettent la variété dans la composition des chapiteaux d'un même ordre,

dans les ornements des linteaux, des tympans et frises d'un même

monument. Bien entendu, nos artistes occidentaux suivirent en cela leur

exemple, et se gardèrent de recourir à la majestueuse monotonie de

l'ornementation des monuments gallo-romains, lorsqu'ils reprirent en

main la pratique des arts.

Avant de passer outre, il nous paraît utile de définir, s'il est

possible, cet art byzantin auquel nous faisons appel à chaque instant;

comment, en effet, observer la nature de son influence si nous n'en

connaissons ni les éléments divers, ni le caractère propre? Nous serions

heureux de recourir à l'ouvrage d'art ou d'archéologie qui aurait

nettement défini ce qu'on entend par le style byzantin, et de partir de

ce point acquis à la science. Mais c'est en vain que nous avons cherché

ce résumé clair, précis. Tous les documents épars que nous pouvons

consulter ne montrent qu'une face de la question, ne considèrent qu'un

détail; quant au faisceau groupant ces travaux, nous ne pensons pas

qu'il existe. Essayons donc de le constituer, car les arts byzantins

connus, les conséquences que nous pouvons tirer de leurs influences sur

l'art occidental, sur le nôtre en particulier, sembleront naturelles.

N'oublions pas qu'il s'agit ici de la sculpture.

Voir dans l'art de Byzance un compromis entre le style adopté par les

Romains du bas-empire et quelques traditions de l'art grec, ce n'est

certes pas se tromper, mais c'est considérer d'une manière un peu trop

sommaire un phénomène complexe. Il faudrait,--l'art admis par les

Romains bien connu,--savoir ce qu'étaient ces traditions de l'art grec

sur le Bosphore au IVe siècle. Cet art grec était romanisé déjà avant

l'établissement de la capitale de l'Empire à Constantinople; mais il

s'était romanisé en passant par des filières diverses. Or, comme les

Romains, en fait de sculpture, n'avaient point un art qui leur fût

propre, ils trouvaient à Constantinople l'art grec modifié par l'élément

latin et tel, à tout prendre, qu'ils l'avaient admis partout où ils

pouvaient employer des artistes grecs. Les Romains apportaient donc à

Byzance leur génie organisateur en fait de grands travaux publics, leur

structure, leur goût pour le faste et la grandeur, mais ils n'ajoutaient

rien à l'élément artiste du Grec. Mais ces Grecs de l'Asie

qu'étaient-ils au IVe siècle? Avaient-ils suivi rigoureusement les

belles traditions de l'Attique ou même celles des colonies ioniennes,

cariennes? rappelaient-ils par quelques côtés ces petites républiques de

l'Attique et du Péloponnèse qui considéraient comme des barbares tous

les étrangers? non certes; ces populations, au milieu desquelles

s'implantait la capitale de l'Empire, étaient un mélange connus

d'éléments qui, pendant des siècles, avaient été divisés et même

ennemis, mais qui avaient fini par se fondre. Le génie grec dominait

encore, au sein de ce mélange assez pour l'utiliser, pas assez pour

l'épurer.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 8 - (Q suite - R - S) · 第 17 / 47 段