Les statuaires du XIIIe siècle ne pouvaient avoir les idées, les

sentiments des statuaires du temps de Périclès; ayant d'autres idées,

d'autres sentiments, il était naturel qu'ils cherchassent, pour les

rendre, des moyens différents de ceux employés par les artistes grecs et

en cela ils étaient d'accord avec les principes émis par les Grecs, si

nous en croyons Platon. Mais, objectera-t-on: «nous ne contestons pas

cela; nous n'accusons pas les artistes du moyen âge de n'avoir pas

produit des oeuvres aussi bonnes que le permettait le milieu social où

ils vivaient. Nous tenons à constater seulement que leurs oeuvres ne

sont pas et ne pouvaient être aussi belles que celles de l'époque

grecque, et que par conséquent il est bon d'étudier celles-ci, funeste

d'étudier celles-là.» Nous sommes d'accord, sauf sur la conclusion en ce

qu'elle a au moins d'absolu. Nous répondrons: «Il est utile d'étudier la

statuaire grecque et de s'enquérir en même temps de l'état social au

milieu duquel elle s'est développée, parce que cet art est en harmonie

avec cet état social et que sa forme sensible est parfaitement belle;

mais notre état social moderne étant différent de celui des Grecs, il

est utile de savoir comment à d'autres époques, dans des conditions

nouvelles étrangères à celles de la société grecque, des artistes ont su

aussi développer un art sans imiter les Grecs et en conservant leur

caractère propre; parce qu'il est utile toujours de connaître les moyens

sincères qu'emploie l'intelligence humaine pour se manifester.» Nier que

l'état social et religieux de la Grèce n'ait pas été le milieu le plus

favorable au développement des arts plastiques qui ait jamais existé, ce

serait nier la lumière en plein midi; mais prétendre que ce milieu

puisse être le seul, ou plutôt que ce qu'il a produit doive sans cesse

être reproduit, même dans d'autres milieux, c'est nier le développement

de l'esprit humain, si bien préconisé par les Grecs eux-mêmes, et

considérer les aspirations vers des horizons nouveaux comme les bouffées

d'une sotte vanité. Nous accordons qu'on ne saurait dépasser la beauté

plastique de la statuaire grecque, alors la conclusion devrait être de

chercher une autre face non développée de la beauté. C'est dans ce sens

que les efforts des statuaires du XIIIe siècle se sont dirigés. Dans

leurs ouvrages la beauté purement plastique est certainement fort

au-dessous de ce que nous a laissé la Grèce; mais un nouvel élément

intervient, c'est l'élément intellectuel que les Grecs les premiers ont

fait surgir. La statuaire n'est plus seulement une admirable forme

extérieure, une sublime apparence matérielle, elle devient un être

révélant toute une suite d'idées, de sentiments. Toutes les statues

grecques regardent dans _leur_ présent--et c'est pour cela qu'il est si

ridicule de les copier aujourd'hui que ce passé est bien loin--tandis

que les statues du moyen âge des bons temps manifestent une pensée qui

est de l'humanité tout entière et semblent vouloir deviner l'inconnu.

C'est ce qui nous faisait dire tout à l'heure que beaucoup d'entre elles

expriment le doute, non le doute mélancolique et découragé, mais le

doute audacieux, investigateur; ce doute qui, à tout prendre, conduit au

grand développement des sociétés modernes, ce doute qui a formé les

Bacon, les Galilée, les Pascal, les Newton, les Descartes. La statuaire

des Grecs est soeur de la poésie; celle du moyen âge pénètre dans le

domaine de la psychologie et de la philosophie. Est-ce un malheur? Qu'y

faire? si ce n'est en prendre résolûment son parti et profiter du fait

au lieu d'essayer de le cacher. La plupart de nos statuaires ne sont-ils

pas un peu comme des scribes s'amusant à recopier sans cesse des

manuscrits enluminés et refusant de reconnaître l'invention de

l'imprimerie?

Il ne faudrait pas croire cependant que ces statuaires du XIIIe siècle

n'ont pas pu, quand ils l'ont voulu, exprimer cette sérénité brillante

et glorieuse qui est le propre de la foi. À Paris, à Reims, bon nombre

de figures sont empreintes de ces sentiments de noble béatitude, que

l'imagination prête aux êtres supérieurs à l'humanité. Les anges ont été

pour eux un motif de compositions remarquables, soit comme ensemble,

soit dans l'expression des têtes.

On peut voir dans les voussures de la porte principale de Notre-Dame de

Paris deux zones d'anges à mi-corps dont les gestes et les expressions

sont d'une grâce ravissante. La cathédrale de Reims a conservé une

grande quantité de ces représentations d'êtres supérieurs, traitées avec

un rare mérite. Les anges posés sur les grands contre-forts et qui sont

de dimensions colossales sont presque tous des oeuvres magistrales.

D'autres, d'une époque un peu plus ancienne, c'est-à-dire qui ont dû

être sculptés vers l'année 1225 et qui sont adossés aux angles des

chapelles absidales, sous la corniche, ont des qualités qui les mettent

presqu'en parallèle, comme faire, avec la statuaire grecque du bon

temps. Nous donnons (fig. 17) la tête d'un de ces anges. L'antiquité

n'exprime pas mieux la jeunesse, l'ingénuité, le bonheur calme et sûr,

et cependant dans ces traits intelligents, rien de niais ou de mignard.

C'est jeune et gracieux, mais en même temps puissant et sain. Nous

inviterions les personnes qui, sans avoir jamais regardé la statuaire du

moyen âge que sur des bahuts flamands couverts de magots difformes ou

sur quelques dyptiques, ne voyent dans cet art qu'un développement du

_laid_, d'aller faire un voyage à Reims, à Chartres ou à Amiens et

d'examiner avec quelque attention les bonnes statues colossales de ces

églises et les deux ou trois mille figures des voussures et bas-reliefs;

peut-être leur jugement serait-il quelque peu modifié[79].

Si cette tête d'ange est belle, intelligente, cette beauté

ressemble-t-elle à celle des beautés grecques? Nullement. Le front est

haut et large, les yeux longs, à peine enfoncés sous les arcades

sourcilières, le nez est petit, le crâne large aux tempes, le menton

fin. C'est un type de jeune Champenois idéalisé, qui n'a rien de commun

avec le type grec. Ce n'est pas là un tort, à nos yeux, mais une

qualité. Idéaliser les éléments que l'on possède autour de soi, c'est là

le véritable rôle du statuaire plutôt que de reproduire cent fois la

tête de la Vénus de Milo, en lui enlevant, à chaque reproduction,

quelque chose de sa fleur de beauté originale[80]. Nous n'avons pas

suffisamment insisté sur les conditions dans lesquelles le beau se

développait chez les Athéniens entre tous les Grecs. Si élevée que soit

la doctrine de Platon, si merveilleux que soit le _Phédon_, comme

grandeur et sérénité de la pensée, il ressort évidemment de

l'argumentation de Socrate que la fin de l'homme c'est lui, c'est le

perfectionnement de _son_ esprit, le détachement de _son_ âme des choses

matérielles. Il y a dans le _Phédon_ et dans le _Criton_

particulièrement, une des plus belles définitions du devoir que l'on ait

jamais faite. Mais il n'est question que du devoir envers la patrie;

l'humanité n'entre pour rien dans les pensées exprimées par Socrate.

C'est à l'homme à s'élever par la recherche de la sagesse et par cette

recherche il se détache autant du prochain que de son propre corps. La

recherche de la beauté dans les arts, suivant les Athéniens, procédait

de la même manière; l'homme est sublime, l'humanité n'existe pas. C'est

pourquoi tant de personnes, jugeant des choses d'art avec leur instinct

seulement, tout en admirant une statue grecque, lui reprochent le défaut

d'expression, ce qui n'est pas exact, mais plutôt le défaut de

sensibilité humaine, ce qui serait plus près de la vérité. Tout

_individu-statue_, plus il est parfait chez l'Athénien et plus il se

rapproche d'un _mythe-homme_, complet, mais indépendant du reste de

l'humanité, détaché, absolu dans sa perfection. Aussi, voyez la pente:

de l'homme supérieur, le Grec fait un héros; du héros, un dieu. Certes

il y a là un véhicule puissant pour arriver à la beauté, mais est-ce à

dire que ce véhicule soit le seul et surtout qu'il soit applicable aux

sociétés modernes? Et cela est particulièrement propre aux Athéniens,

non point à toute la civilisation grecque. Les découvertes faites en

dehors de l'Attique nous démontrent qu'on s'est fait chez nous, surl'art

grec, des idées trop absolues. Les Grecs pris en bloc ont été des

artistes bien plus _romantiques_ qu'on ne le veut croire. Il suffit,

pour s'en convaincre, d'aller visiter le Musée britannique, mieux fourni

de productions de la statuaire grecque que le Musée du Louvre. Ce qui

ressort de cet examen, c'est l'extrême liberté des artistes. Les

fragments du tombeau de Mausole, par exemple, qui certes datent d'un bon

temps et qui sont très-beaux, ressemblent plus à de la statuaire de

Reims qu'à celle du Parthénon. Nous en sommes désolés pour les

classiques qui se sont fait un petit art grec commode pour leur usage

particulier et celui de leurs prosélytes; c'est d'un déplorable exemple,

mais c'est grec et bien grec; et ce monument était fort prisé par les

Grecs, puisqu'il fut considéré comme la septième merveille des arts.

Pouvons-nous admettre que les Grecs ne s'y connaissaient pas?

La statue du roi de Carie est presque entièrement conservée, compris la

tête; et tout le personnage rappelle singulièrement une des statues du

portail de Reims que nous donnons ici (fig. 18), en engageant les

sculpteurs à aller la voir. C'est la première sur l'ébrasement de gauche

de la porte centrale. Or, quand on songe que cette statue du roi Mausole

est postérieure de soixante ans à la statuaire de Phidias, on peut

assurer que les statuaires grecs ne se recopiaient pas et qu'ils

cherchaient le neuf sur toutes les voies, sans craindre d'aller sans

cesse recourir à la nature comme à la source vivifiante. Au Musée

britannique on peut voir d'assez nombreux exemples de cette statuaire

grecque des côtes de l'Asie Mineure qui, bien qu'empreinte d'un style

excellent, diffère autant que la statuaire du moyen âge elle-même de la

statuaire de l'Attique. Si les musées en France étaient des

établissements sérieusement affectés à l'étude et placés en dehors des

systèmes exclusifs, n'aurait-on pas déjà dû réunir, dans des salles

spéciales, des moulages de la statuaire antique et du moyen âge

comparées. Rien ne serait plus propre à ouvrir l'intelligence des

artistes et à leur montrer comment l'art, à toutes les époques, procède

toujours d'après certains principes identiques. Cela ne vaudrait-il pas

mieux et ne serait-il pas plus libéral que de repaître notre jeunesse de

banalités et d'entretenir au milieu d'elle une ignorance qui, si les

choses continuent ainsi, nous fera honte en Europe[81]? Si dans des

salles on plaçait parallèlement des figures grecques de l'époque

éginétique et des figures du XIIe siècle de la statuaire française, on

serait frappé des analogies de ces deux arts, non-seulement quant à la

forme, mais quant au _faire_. Si plus loin on mettait en regard des

figures de l'époque du développement grec et du XIIIe siècle français,

on verrait par quels points de contact nombreux se réunissent ces deux

arts, si différents dans leurs expressions. Mais cela tendrait à

émanciper l'esprit des artistes et à faire reconnaître qu'il y a un art

français avant le XVIe siècle, deux choses qu'il faut empêcher à tout

prix, parce que ce serait la mort du protectorat académique en matière

d'art, et que le protectorat est commode pour ceux qui l'exercent comme

pour ceux qui s'y soumettent et en profitent par conséquent.

Ce qu'il est important de maintenir, c'est qu'avant le XVIe siècle,

toute reproduction d'art en France n'était qu'un essai grossier,

barbare. Que l'Italie a eu l'heureuse destinée de nous éclairer, que

certains artistes assez adroits, au XVIe siècle, en France, sous

l'influence de la cour de François Ier, se sont dégrossis au contact des

Italiens et ont produit des oeuvres qui ne manquent pas de charme. Mais

qu'au XVIIe siècle seul, c'est-à-dire à l'académie qui en est une

incarnation, il était réservé de coordonner tous ces éléments et d'en

faire un corps de doctrine d'où la lumière, à tout jamais, doit jaillir.

Si on laisse entrevoir que la France a possédé un art avant cette

inoculation italienne du XVIe siècle, si bien réglée par l'académie,

tout cet échafaudage scellé, dressé avec tant de soins et à l'aide de

mensonges historiques s'écroule et nous nous retrouvons en face de

nous-mêmes, c'est-à-dire de nos oeuvres à nous. Nous reconnaissons qu'on

a pu faire des chefs-d'oeuvre sans école des Beaux-Arts et sans _villa

Medici_. Nous n'avons plus, en fait de _protecteurs_ des arts, que notre

talent, notre étude, notre génie propre et notre courage. Il n'y a plus

de gouvernement possible dans l'art avec ces éléments seuls, tout est

perdu pour les gouvernants comme pour une bonne partie des gouvernés et

surtout pour la classe des censeurs, n'ayant jamais tenu ni l'ébauchoir,

ni le compas, ni le pinceau, mais vivant de l'art comme le lierre vit du

chêne en l'étouffant sous son plantureux feuillage.

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable!

Si l'on eû dit à ces artistes, pardon, à ces imagiers du XIIIe siècle:

«Bonnes gens, qui faites de la sculpture comme nulle part on n'en fait

de votre temps, qui formez l'école mère où l'on vient étudier, qui

envoyez des artistes partout, qui pratiquez votre art avec la foi en vos

oeuvres et une parfaite connaissance des moyens matériels, qui couvrez

notre pays d'un monde de statues égal, au moins, au monde de statues des

villes grecques; il arrivera un moment en France, à Paris, là où vous

placez le centre de vos écoles, où des hommes, Français comme vous,

nieront votre mérite,--cela vous importe peu,--mais essayeront de faire

croire que vous n'avez pas existé, que vos oeuvres ne sont pas de vous,

qu'elles sont dues à un hasard protecteur, et donneront, comme preuve,

que vous n'avez pas _signé_ vos statues...» les bonnes gens n'auraient

pas ajouté foi à la prédiction. Cependant le prophète eût bien

prophétisé.

Nous ne demanderions pas mieux ici que de nous occuper seulement de nos

arts anciens; mais il est bien difficile d'éviter les parallèles, les

comparaisons, si l'on prétend être intelligible. La statuaire est un art

qui possède plus qu'aucun autre le privilége de l'unité. Elle n'est

point comme l'architecture forcée de se soumettre aux besoins du moment,

comme la peinture dont les ressources sont tellement variées, infinies,

qu'entre une fresque des catacombes et un tableau de l'école hollandaise

il y a mille routes, mille sentiers, mille expressions diverses et mille

manières différentes de les employer. Faire l'histoire de la statuaire

d'une époque, c'est entrer forcément dans toutes les écoles qui ont

marqué. Qu'on veuille donc bien nous pardonner ces excursions répétées

soit dans l'antiquité, soit chez nos statuaires modernes. Pourrions-nous

faire saisir la qualité que nous appelons _dramatique_, dans la

statuaire du moyen âge, sans chercher jusqu'à quel point les anciens

l'ont admise et ce que nous en avons fait aujourd'hui?

Il est nécessaire d'abord d'expliquer ce que nous considérons comme

l'élément dramatique dans la statuaire. C'est le moyen d'imprimer dans

l'esprit du spectateur, non pas seulement la représentation matérielle

d'un personnage, d'un mythe, à un acte, d'une scène, mais tout un ordre

d'idées qui se rattachent à cette représentation. Ainsi une statue

parfaitement calme dans son geste, dans l'expression même de ses traits,

peut posséder des qualités dramatiques et une scène violente n'en

posséder aucune. Telle statue antique, comme l'Agrippine du Musée de

Naples, par exemple (admettant même qu'on ne sût pas quel personnage

elle représente), est éminemment dramatique, en ce sens que dans sa pose

affaissée, dans l'ensemble profondément triste et pensif de la figure,

on devine tout une histoire funeste, tandis que le groupe de Laocoon est

bien loin d'émouvoir l'esprit et de développer un drame. Ce sont des

modèles, et les serpents ne sont-ils qu'un prétexte pour obtenir des

effets de pose et de muscles. Nous choisissons exprès ces deux exemples

dans une période de la statuaire où l'on cherchait précisément cette

qualité dramatique, et où on ne l'obtenait que quand on ne la cherchait

pas, c'est-à-dire dans quelques portraits. Bien que dans la statuaire la

beauté de l'exécution soit plus nécessaire que dans tout autre art,

cependant l'élément dramatique n'est pas essentiellement dépendant de

cette exécution. Tel bas-relief des métopes de Sélinonte, quoique d'une

exécution primitive, roide, telle sculpture du XIIe siècle qui présente

les mêmes imperfections, sont profondément empreints de l'idée

dramatique, en ce que ces sculptures transportent l'esprit du spectateur

bien au delà du champ restreint rempli par l'artiste. Il est à remarquer

d'ailleurs que la qualité dramatique dans la statuaire semble

s'affaiblir à mesure que la perfection d'exécution matérielle se

développe. Dans les monuments égyptiens de la haute antiquité,

l'impression dramatique est souvent d'autant plus profonde que

l'exécution est plus rude[82].

Dans les arts du dessin et dans la sculpture particulièrement,

l'impression dramatique ne se communique au spectateur que si elle émane

d'une idée simple et que si cette idée se traduit, non par l'apparence

matérielle du fait, mais par une sorte de traduction idéale ou poétique,

ou par l'expression d'un sentiment parallèle, dirons-nous. Ainsi, donner

à un héros des dimensions supérieures à celles des personnages qu'il

combat, c'est rentrer dans la première condition. Donner à ce héros une

physionomie impassible pendant une action violente, c'est rentrer dans

la seconde. Représenter un personnage colossal lançant du haut de son

char, entraîné par des chevaux au galop, des traits sur une foule de

petits ennemis renversés et suppliants, c'est une traduction idéale ou

poétique d'un fait; donner aux traits de ce personnage une expression

impassible, de telle sorte qu'il semble ne jeter sur ces vaincus qu'un

regard vague, exempt de passion ou de colère, c'est graver dans l'esprit

du spectateur une impression de grandeur morale qui produit

instinctivement l'effet voulu.

Nous ne possédons malheureusement qu'un très-petit nombre de grandes

compositions de la statuaire grecque et il serait difficile de suivre la

filiation du dramatique dans cet art. La composition des frontons du

temple d'Égine obtenue au moyen de statues représentant, dans diverses

poses, un fait matériel, n'a rien de dramatique. Mais cependant le

sentiment du dramatique est profondément gravé dans l'art grec dès une

assez haute antiquité, si l'on en juge par certains fragments du temple

de Sélinonte déjà indiqués, et par les peintures des vases. Le sentiment

dramatique (la vérité du geste mise à part) est très-développé dans la

statuaire du Parthénon et du temple de Thésée, mais développé dans le

sens purement matériel. C'est beaucoup d'émouvoir par la beauté

extérieure, et c'est peut-être ce qu'avant tout doit chercher le

statuaire, mais ce n'est pas tout, croyons-nous. Il est d'autres cordes

que l'art peut faire vibrer et la difficulté est de réunir dans un même

objet et la beauté plastique qui saisit l'esprit par les yeux et ce

reflet d'une pensée qui transporte l'esprit au delà de la représentation

matérielle. Rarement ces deux résultats sont atteints dans l'antiquité;

plus rarement encore dans l'art du moyen âge. Le sens dramatique, si

profond souvent dans la statuaire du moyen âge, semble gêner le

développement du beau plastique et le statuaire, tout pénétré de son

idée, l'exprime sans songer à la beauté de la forme. Il n'en faut pas

moins distinguer ces qualités et en tenir compte.

Quelques bas-reliefs de la fin du XIIe siècle de l'école de

l'Île-de-France sont très-fortement empreints du sentiment dramatique.

Nous citerons entre autres celui qui sur le tympan de la porte centrale

de la cathédrale de Senlis représente la mort de la Vierge, et là

l'exécution est belle. Dans cette scène, à laquelle assistent des anges,

il y a une pensée rendue avec une grandeur magistrale. L'événement émeut

les esprits célestes plus peut-être que les apôtres, et dans cette

émotion des anges, il y a comme un air de triomphe qui remue le coeur,

en enlevant à cette scène toute apparence d'une mort vulgaire. Ce n'est

plus la mère du Christ s'éteignant au milieu des apôtres qui expriment

leur douleur, c'est une âme dégagée des liens terrestres et dont la

venue prochaine réjouit le ciel. L'idée, dans des sujets semblables, de

placer le Christ parmi les apôtres, recevant dans ses bras, sous la

figure d'un enfant, l'âme de sa mère, est déjà l'expression

très-dramatique d'un sentiment élevé, touchant, et cette idée a souvent

été rendue avec bonheur par les artistes du commencement du XIIIe

siècle. L'école rhénane manifeste aussi des tendances dramatiques dès le

XIIe siècle, mais avec une certaine recherche qui fait pressentir les

défauts de cette école inclinant vers le maniéré.

La clôture du choeur oriental de la cathédrale de Bamberg représente,

sous une arcature, des apôtres groupés deux par deux qui accusent bien

les tendances de cette école rhénane si intéressante à étudier. La

figure 19 donne l'un de ces groupes. Il y a dans les gestes, dans les

expressions de ces personnages qui discutent, un sentiment dramatique

prononcé, penchant vers le réalisme, qu'on ne trouve à cette époque dans

aucune autre école. Mais ce sentiment dramatique manque de l'élévation

que possède la statuaire de l'Île-de-France. Cette province est

l'Attique du moyen âge. C'est à son école qu'il est bon de recourir

quand on veut se rendre compte du développement de la statuaire soit

comme pensée, soit comme exécution.

Nous avons parlé déjà des scènes qui garnissent les voussures de la

porte centrale de Notre-Dame de Paris (côté des damnés) et de

l'expression terrible de ces scènes mises en regard de la béatitude et

du calme des élus. L'une de ces scènes représente une femme nue, les

yeux bandés, tenant un large coutelas dans chaque main; elle est à

cheval et derrière elle tombe, à la renverse, un homme dont les

intestins s'échappent par une large blessure. Voyez figure 20. «Et en

même temps je vis paraître un cheval pâle; et _celui_ qui était monté

dessus s'appelait _la Mort_ et l'enfer le suivait; et le pouvoir lui fut

donné sur la quatrième partie de la terre, pour y faire mourir les

hommes par l'épée, par la famine, par la mortalité et par les bêtes

sauvages»[83]. L'apparition des quatre chevaux de l'Apocalypse est

rendue dans un grand nombre d'édifices religieux de cette époque, à la

cathédrale de Reims notamment; mais quelle différence dans la manière

dont est exprimée cette scène! Ici, à Notre-Dame, l'artiste a donné à

celui qui monte le quatrième cheval la figure d'une femme, _la Mort_.

Elle a les yeux bandés. Il semble qu'elle se soit élancée sur ce cheval

monté par l'homme orgueilleux, et que du même coup elle ait éventré cet

homme dont la tête traîne dans la poussière. Cette façon d'interpréter

ce verset de l'Apocalypse, de le traduire en sculpture, le geste de _la

Mort_ dont les jambes étreignent fortement le cheval, le mouvement

abandonné de l'homme, l'expression effarée de la tête de l'animal, la

composition des lignes de ce groupe, présentent un ensemble terrible. Il

est difficile d'aller plus loin dans l'expression dramatique.

L'exécution même a quelque chose de heurté, de rude, qui s'harmonise

avec le sujet. La tête de l'animal, celle de l'homme renversé, sont des

oeuvres de sculpture remarquables et dont notre figure ne peut donner

qu'une idée fort incomplète; on retrouve ce sentiment dramatique dans un

grand nombre de bas-reliefs de la même époque, c'est-à-dire de la

première moitié du XIIIe siècle. Les Prophéties, les Vices du portail de

la cathédrale d'Amiens, les bas-reliefs des porches de Notre-Dame de

Chartres, possèdent ces qualités indépendantes de l'exécution matérielle

qui parfois est défectueuse. Ces artistes avaient des idées et prenaient

le plus court chemin pour les exprimer. Aussi, comme les Grecs,

atteignaient-ils souvent la véritable grandeur; car il faut bien

reconnaître que la sculpture ne possède pas les ressources étendues de

la peinture, surtout de la peinture telle qu'elle a été comprise depuis

le XVIe siècle; elle n'a ni le prestige des effets obtenus par la

perspective, la coloration, la différence des plans. Elle n'a, pour

exprimer un sentiment dramatique, que le geste et la composition des

lignes. La pénurie de ces moyens exige une grande netteté dans la

conception. Or, on doit reconnaître que les artistes du XIIIe siècle ont

possédé ces qualités à un degré très-élevé.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 8 - (Q suite - R - S) · 第 14 / 47 段