C'est maintenant que nous devons parler de l'expression des sentiments

moraux, si vivement sentie par ces artistes du XIIIe siècle et qui les

classent au premier rang. Nos lecteurs voudront bien croire que nous

n'allons pas répéter ici ce que des admirateurs plutôt passionnés

qu'observateurs de l'art gothique ont dit sur cette belle statuaire, en

prétendant la mettre en parallèle et même au-dessus de la statuaire de

la bonne époque grecque, en refusant à cette dernière l'expression des

sentiments de l'âme ou plutôt d'un état moral. Non; nous nous garderons

de tomber dans ces exagérations qui ne prouvent qu'une chose, c'est

qu'on n'a ni vu, ni étudié les oeuvres dont on parle. Les artistes qui,

au XVIIe siècle, prétendaient faire de la statuaire expressive, étaient

aussi éloignés de l'art du moyen âge que de l'art antique, et le Puget,

malgré tout son mérite, n'est qu'un artiste maniéré à l'excès, prenant

la fureur pour l'expression de la force, les grimaces pour l'expression

de la passion, le théâtral pour le dramatique. De toutes les figures de

Michel-Ange, à nos yeux la plus belle est celle du Laurent de Médicis

dans la chapelle de San-Lorenzo, à Florence. Mais cette statue est bien

loin encore des plus belles oeuvres grecques et ne dépasse pas certaines

productions du moyen âge. Expliquons-nous. La statuaire n'est pas un art

se bornant à reproduire en terre ou en marbre une _académie_,

c'est-à-dire un modèle plus ou moins heureusement choisi, car ce ne

serait alors qu'un métier, une sorte de mise au point. Tout le monde

est, pensons-nous, d'accord sur ce chapitre; tout le monde (sauf

peut-être quelques réalistes fanatiques) admet qu'il est nécessaire

d'idéaliser la nature. Comment les Grecs ont-ils idéalisé la nature?

C'est en formant un type d'une réunion d'individus. De même que, dans un

poëme, un auteur peut réunir toutes les vertus qui se trouvent éparses

chez un grand nombre d'hommes, mais dont chacun, en particulier, a la

conscience sans les pratiquer à la fois; de même sur un bloc de marbre

ou avec un peu de terre, le statuaire grec a su réunir toutes les

beautés empruntées à un certain nombre d'individus choisis. La

conséquence morale et physique de cette opération de l'artiste, c'est

d'obtenir une pondération parfaite, pondération dans l'expression

intellectuelle. Par conséquent, si violente que soit l'action à laquelle

se livre ce type, si vifs que soient ses sentiments, du moment que

l'idéal est admis (c'est-à-dire le beau par excellence, c'est-à-dire la

pondération), la grimace, soit par le geste, soit par l'expression des

traits, est exclue. Les Lapithes, qui combattent si bien les Centaures

sur les métopes du Parthénon, expriment parfaitement leur action, mais

ce n'est ni par des grimaces, ni par l'exagération du geste, ni par un

jeu outré des muscles. Le geste est largement vrai dans son ensemble,

finement observé dans les détails, mais ces hommes ne font point des

contorsions à la manière des personnages de Michel-Ange. Si les traits

de leurs visages paraissent conserver une sorte d'impassibilité, le

mouvement des têtes, un léger froncement de sourcil, expriment la lutte

bien mieux que ne l'aurait fait une décomposition des lignes de la face.

On ne saurait prétendre que les têtes, malheureusement trop rares, des

statues de la belle époque grecque, soient dépourvues d'expression;

elles ne sont jamais grimaçantes, d'accord; il ne faut pas plus les

regarder après avoir vu celles du Puget qu'il ne faut goûter un mets

délicat après s'être brûlé le palais avec une venaison pimentée. Mais

pour retrouver cette expression si fine des types de têtes grecques, il

ne s'agit pas de les copier niaisement et de nous encombrer d'un amas de

pastiches plats; mieux vaut alors tomber dans le réalisme brutal et

copier le premier modèle venu, voire le mouler, ce qui est plus simple.

Est-ce à dire que ces types du beau, trouvés par les Grecs, fussent

d'ailleurs identiques, qu'ils aient exclu l'individualité? Sur les

quatre ou cinq têtes de Vénus, réparties dans les musées de l'Europe et

qui datent de la belle époque, bien que l'on ne puisse se méprendre sur

leur qualité divine, y en a-t-il deux qui se ressemblent? Parmi ces

têtes qui semblent appartenir à une race d'une perfection physique et

intellectuelle supérieures, l'une possède une expression de bonté

insoucieuse, l'autre laisse deviner, à travers ses traits si purs, une

sorte d'inflexibilité jalouse, une troisième sera dédaigneuse, etc.;

mais toutes, comme pour conserver un cachet appartenant à l'antiquité,

font songer à la fatalité inexorable, qui jette sur leur front comme un

voile de sérénité pensive et grave. Retrouvons-nous ce milieu qui nous

permette de reproduire ces expressions si délicates? Voyons-nous autour

de nous des gens subissant ces influences de la société antique? Les

cerveaux d'aujourd'hui songent-ils aux mêmes choses? Non, certes. Mais

nos physionomies ne disent-elles rien? N'est-il pas possible aux

statuaires de procéder au milieu de notre société comme les Athéniens

ont procédé chez eux? Ne peut-on extraire et de ces formes physiques et

de ces sentiments moraux dominants, des types beaux qui, dans deux mille

cinq cents ans, produiraient sur les générations futures l'effet profond

qu'exercent sur nous les oeuvres grecques? Cela doit être possible,

puisque cela s'est fait déjà au milieu d'une société qui n'avait nuls

rapports avec la société grecque.

Cette école du XIIIe siècle qui n'avait certes pas étudié l'art grec en

Occident et qui en soupçonnait à peine la valeur, se développe comme

l'école grecque. Après avoir appris la pratique du métier, ainsi que

nous l'avons démontré plus haut, elle ne s'arrête pas à la perfection

purement matérielle de l'exécution et cherche un type de beauté.

Va-t-elle le saisir de seconde main, d'après un enseignement académique?

Non; elle le compose en regardant autour d'elle. Nous verrons que pour

la sculpture d'ornement cette école procède de la même manière,

c'est-à-dire qu'elle abandonne entièrement des errements admis, pour

recourir à la nature comme à une forme toujours vivifiante. Apprendre le

_métier_, le conduire jusqu'à une grande perfection en se faisant le

disciple soumis d'une tradition, quitter peu à peu ce guide pour étudier

matériellement la nature, puis un jour se lancer à la recherche de

l'idéal quand on se sent des ailes assez fortes, c'est ce qu'ont fait

les Grecs, c'est ce qu'ont fait les écoles du XIIIe siècle. Et de ces

écoles, la plus pure, la plus élevée est, sans contredit, l'école de

l'Île-de-France. Celle de Champagne la suit de près, puis l'école

picarde. Quant à l'école rhénane, nous en parlerons en dernier lieu,

parce qu'en effet elle se développa plus tardivement.

Dès les premières années du XIIIe siècle, la façade occidentale de

Notre-Dame de Paris s'élevait. À la mort de Philippe-Auguste,

c'est-à-dire en 1223, elle était construite jusqu'au-dessus de la rose.

Donc--toutes les sculptures et failles étant terminées avant la

pose--les trois portes de cette façade étaient montées en 1220. Celle de

droite, dite de Sainte-Anne, est en grande partie refaite avec des

sculptures du XIIe siècle, mais celle de gauche, dite porte de la

Vierge, est une composition complète et l'une des meilleures de cette

époque[76]. Il est évident pour tout observateur attentif et non

prévenu--car beaucoup d'artistes, bien convaincus que cette sculpture

est sans valeur n'ont jamais pris la peine de la regarder[77]--que les

statuaires auteurs de ces nombreuses figures ont abandonné entièrement

les traditions byzantines, dans la conception comme dans les détails et

le _faire_, qu'ils ont soigneusement étudié la nature et qu'ils

atteignent un idéal leur appartenant en propre. Voici (fig. 15) une tête

d'un des rois, petite nature, qui garnissent l'une des voussures de

cette porte. Certes, cela ne ressemble pas aux types grecs; ce n'est pas

la beauté grecque, mais ne pas reconnaître qu'il y a dans cette tête

toutes les conditions de la beauté et d'une beauté singulière, c'est,

nous semble-t-il, nier la lumière en plein jour. Le sens moral imprimé

sur ce visage n'est pas non plus celui que dénotent habituellement les

traits des statues grecques. Ce front large et haut, ces yeux

très-ouverts, à peine abrités par les arcades sourcilières, ce nez

mince, cette bouche fine et un peu dédaigneuse, ces longues joues

plates, indiquent l'audace réfléchie, une intelligence hardie, emportée

à l'occasion. Mais ce n'est plus là, comme dans les figures du XIIe

siècle de Chartres, le portrait d'un individu; c'est un type et un type

qui ne manque ni de noblesse ni de beauté. Nous donnerions trop

d'étendue à cet article, s'il nous fallait présenter un grand nombre de

ces figures, toutes soumises évidemment à un type de beauté admis, mais

qui ne se ressemblent pas plus que ne se ressemblent entre eux les

visages des personnages sculptés sur les métopes du Parthénon.

Si nous nous attachons à l'exécution de cette statuaire, nous trouvons

ce _faire_ large, simple, presque insaisissable des belles oeuvres

grecques; c'est la même sobriété de moyens, le même sacrifice des

détails, la même souplesse et la même fermeté à la fois dans la façon de

modeler les nus. D'ailleurs ces figures sont taillées dans une pierre

dont la dureté égale presque celle du marbre de Paros. C'est du liais

cliquart, le plus serré et le mieux choisi.

Nous avons décrit à l'article PORTE cette statuaire, la plus remarquable

du portail de Notre-Dame de Paris. Ce n'est pas seulement par

l'expression noble des têtes qu'elle se recommande; au point de vue de

la composition elle accuse un art très-profondément étudié et senti. Le

bas-relief de la mort de la Vierge est une scène admirablement entendue

comme effet dramatique, comme agencement de lignes. Celle du

couronnement de la Mère du Christ, dont nous présentons figure 16 un

tracé bien insuffisant, fait assez connaître que ces artistes savaient

composer, agencer les lignes d'un groupe et rendre une action par les

mouvements et par l'expression du geste; les têtes des deux personnages

sont admirablement belles par la simplicité des attitudes et la pureté

de l'expression. C'est ici le cas de faire une observation. On parle

beaucoup, lorsqu'il est question de cette statuaire du XIIIe siècle, de

ce qu'on appelle le sentiment religieux et l'on est assez disposé à

croire que ces artistes étaient des personnages vivant dans les cloîtres

et tout attachés aux plus étroites pratiques religieuses. Mais sans

prétendre que ces artistes fussent des croyants tièdes, il serait assez

étrange cependant que ce sentiment religieux se fût manifesté d'une

manière tout à fait remarquable dans l'art de la statuaire, précisément

au moment où les arts ne furent plus guère pratiqués que par des laïques

et sur ces cathédrales pour la construction desquelles les évêques se

gardaient bien de s'adresser aux établissements religieux. Il ne serait

pas moins étrange que l'art de la statuaire, pendant tout le temps qu'il

resta confiné dans les cloîtres, ne produisit que des oeuvres possédant

certaines qualités entre lesquelles ce qu'on peut appeler le sentiment

religieux n'apparaît guère que sous une forme purement traditionnelle,

ainsi que des exemples précédents ont pu le faire voir.

Voici le vrai. Tant que les arts ne furent pratiqués que par des moines,

la tradition dominait, et la tradition n'était qu'une inspiration plus

ou moins rapprochée de l'art byzantin. Si les moines apportaient

quelques progrès à cet état de choses, ce n'était que par une imitation

plus exacte de la nature. La pensée était pour ainsi dire dogmatisée

sous certaines formes; c'était un art hiératique tendant à s'émanciper

par le côté purement matériel. Mais lorsque l'art franchit les limites

du cloître pour entrer dans l'atelier du laïque, celui-ci s'en saisit

comme d'un moyen d'exprimer ses aspirations longtemps contenues, ses

désirs et ses espérances. L'art, dans la société des villes devint, au

milieu d'un état politique très-imparfait,--qu'on nous passe

l'expression,--une sorte de _liberté de la presse_, un exutoire pour les

intelligences toujours prêtes à réagir contre les abus de l'état féodal.

La société civile vit dans l'art un registre ouvert où elle pouvait

jeter hardiment ses pensées sous le manteau de la religion; que cela fut

réfléchi, nous ne le prétendons pas, mais c'était un instinct.

L'instinct qui pousse une foule manquant d'air vers une porte ouverte.

Les évêques, au sein des villes du Nord qui avaient dès longtemps

manifesté le besoin de s'affranchir des pouvoirs féodaux, dans ce qu'ils

crurent être l'intérêt de leur domination, poussèrent activement à ce

développement des arts, sans s'apercevoir que les arts, une fois entre

les mains laïques, allaient devenir un moyen d'affranchissement, de

critique intellectuelle dont ils ne seraient bientôt plus les maîtres.

Si l'on examine avec une attention profonde cette sculpture laïque du

XIIIe siècle, si on l'étudie dans ses moindres détails, on y découvre

bien autre chose que ce qu'on appelle le sentiment religieux; ce qu'on y

voit, c'est avant tout un sentiment démocratique prononcé dans la

manière de traiter les programmes donnés, une haine de l'oppression qui

se fait jour partout, et ce qui est plus noble et ce qui en fait un art

digne de ce nom, le dégagement de l'intelligence des langes

théocratiques et féodaux. Considérez ces têtes des personnages qui

garnissent les portails de Notre-Dame, qu'y trouvez-vous? L'empreinte de

l'intelligence, de la puissance morale, sous toutes les formes. Celle-ci

est pensive et sévère; cette autre laisse percer une pointe d'ironie

entre ses lèvres serrées. Là sont ces prophètes du linteau de la Vierge,

dont la physionomie méditative et intelligente finit, si on les

considère de près et pendant un certain temps, par vous embarrasser

comme un problème. Plusieurs, animés d'une foi sans mélange, ont les

traits d'illuminés; mais combien plus expriment un doute, posent une

question et la méditent? Aussi nous expliquons-nous aujourd'hui les

dédains et les colères même qu'excite, dans certains esprits,

l'admiration que nous professons pour ces oeuvres, surtout si nous les

déclarons françaises. Au fond, cette protestation est raisonnée.

Longtemps nous avons pensé--car tout artiste possède une dose de

naïveté--qu'il y avait, dans cette opposition à notre admiration,

ignorance des oeuvres, présomptions ou préjugés qu'un examen sincère

pourrait vaincre à la longue. Nous nous abusions complétement. La

question, c'est qu'il ne _faut pas_ que cet art puisse passer pour beau,

et il ne _faut pas_ que cet art soit admis comme beau, parce qu'il est

une marque profonde de ce que peut obtenir l'affranchissement des

intelligences et des développements que cet affranchissement peut

prendre. Une école qui, élevée sous des cloîtres, dans des traditions

respectées, s'en éloigne brusquement, pour aller demander la lumière à

sa propre intelligence, à sa raison et à son examen, pour réagir contre

un dogmatisme séculaire et courir dans la voie de l'émancipation en

toute chose! Quel dangereux exemple qu'on ne saurait trop repousser!

Toutes les débauches nous seront permises en fait d'art et de goût,

plutôt que l'admiration pour la seule époque de notre histoire où les

artistes affranchis ont su trouver, en architecture, des méthodes et des

formes toutes nouvelles, ont su élever une école de sculpteurs qui ne

sont ni grecs, ni byzantins, ni romans, ni italiens, ni quoique ce soit

qui ait paru dans le champ des arts depuis le siècle de Périclès, qui

puisent dans leur propre fond en détournant les yeux du dogmatisme en

fait d'art. Pour qui prétend maintenir en tutelle l'intelligence humaine

comme une mineure trop prompte à s'émanciper, il est clair qu'un tel

précédent intellectuel dans l'histoire d'un peuple doit être présenté

sous le jour le plus sombre; cela est logique. Mais il est plus

difficile d'expliquer pourquoi beaucoup de personnes en France, dévouées

aux idées d'émancipation et qui prétendent en protéger l'expression, ne

voient dans ces productions du XIIIe siècle qu'un état maladif, étouffé

sous un ordre social oppressif, qu'un signe d'asservissement moral.

Asservissement à quoi? On ne le dit pas. Foulez les cendres refroidies

de la féodalité et de la théocratie, si bon vous semble; il n'y a pas

grand péril, car vous savez qu'elles ne sauraient se réchauffer, mais

pourquoi écraser du même talon le système oppressif et ceux qui ont su

les premiers s'en affranchir en réagissant contre l'énervement

intellectuel au moyen âge? Cela est-il équitable, courageux et habile?

Le monument religieux était à peu près le seul où l'artiste pouvait

exprimer ses idées, ses sentiments, il le fait d'une façon indépendante,

hardie même. Il repousse l'hiératisme qui s'attache toujours à une

société gouvernée par un despotisme quelconque, théocratique ou

monarchique. Pourquoi lui refuseriez-vous ce rôle de précurseur dans la

voie de l'émancipation de l'intelligence?

On peut reconnaître les qualités d'un art en considérant quels sont ses

détracteurs. Les admirations n'apprennent pas grand'chose, mais la

critique de parti pris et le côté d'où elle vient, sont un enseignement

précieux. Si vous voyez un siècle tout entier s'élever contre un art

d'un temps antérieur, vous pouvez être assuré que les idées qui ont

dominé dans cet art vilipendé sont en contradiction manifeste avec les

idées de la société qui le repousse. Si vous voyez un corps, une

association, une coterie d'artistes rejeter un art, vous pouvez être

assuré que les qualités de cet art sont en opposition directe avec les

méthodes et les façons d'être de ce corps. Si une école se signale par

la médiocrité ou la platitude de ses productions, vous pouvez être

assuré que l'école rejetée amèrement par elle se distinguait par

l'originalité, la recherche du progrès et l'examen. Dans la république

des arts, ce qu'on redoute le plus, ce n'est pas la critique

contemporaine, pouvant toujours être soupçonnée de partialité, c'est la

protestation silencieuse, mais cruelle, persistante, d'un art qui se

recommande par les qualités qu'on ne possède plus. Dans un temps comme

le siècle de Louis XIV où l'artiste n'était plus guère qu'un commensal

de quelque grand seigneur, pensionné par le roi, subissant tous les

caprices d'une cour, disposé à toutes les concessions pour plaire, à

toutes les flatteries pour vivre (car on flatte avec le ciseau comme

avec la plume), il n'est pas surprenant que la statuaire du XIIIe siècle

avec son caractère individuel, indépendant, dût paraître barbare. Placez

un de ces beaux bronzes étrusques comme le Musée britannique en possède

tant, sur la cheminée d'une dame à la mode, au milieu de chinoiseries,

de biscuits, de vieux Sèvres, de ces mièvreries tant recherchées de la

fin du dernier siècle, et voyez quelle figure fera le bronze antique? Il

était naturel que les critiques du dernier siècle qui mettaient, par

exemple, le tombeau du maréchal de Saxe au niveau des plus belles

productions de l'antiquité, trouvassent importunes les sculptures

hardies des beaux temps du moyen âge. Le clergé lui-même mit un

acharnement particulier à détruire ces dénonciateurs permanents de

l'état d'avilissement où tombait l'art. Ceux dont le devoir serait de

lutter contre l'affaiblissement d'une société et qui, loin d'en avoir le

courage et la force, profitent de ce relâchement moral, s'attaquent

habituellement à tout ce qui fait un contraste avec l'état de décadence

où tombe cette société. Quand les chapitres, quand les abbés du dernier

siècle jetaient bas les oeuvres d'art des beaux moments du moyen âge,

ils rendaient à ces oeuvres le seul hommage qu'ils fussent désormais en

état de leur rendre; ils ne pouvaient souffrir qu'elles fussent les

témoins des platitudes dont on remplissait alors les édifices religieux.

C'était la pudeur instinctive de l'homme qui, livré à la débauche,

raille et cherche à disperser la société des honnêtes gens. Les statues

pensives et graves de nos portails n'étaient bonnes qu'à envoyer de

mauvais rêves aux petits abbés de salon ou à ces chanoines qui, afin

d'augmenter leurs revenus, vendaient les enceintes de leurs cathédrales

pour bâtir des échoppes. Aujourd'hui encore une partie du clergé

français ne voit qu'avec défiance se manifester l'admiration pour la

bonne sculpture du moyen âge. Il y a là dedans des hardiesses, des

tendances indépendantes fâcheuses; ces figures de pierre ont l'air trop

méditatives. On aime mieux les saints à l'air évaporé, aux gestes

théâtrals, ou les vierges ressemblant à des bonnes décentes, ces anges

affadis et toutes ces pauvretés auxquelles l'art est à peu près

étranger, mais qui, ne disant rien, ne compromettent rien. Beaucoup de

personnages respectables--et nous plaçant à leur point de vue, nous

comprenons parfaitement l'esprit qui les guide--n'ont pas vu sans une

certaine appréhension ce mouvement archéologique qui poussait les

intelligences vers l'étude des arts du moyen âge si soigneusement tenus

sous le boisseau; ils ont senti que la critique, entrant sur ce terrain

du passé, allait remettre en lumière toute une série d'idées qui

ébranleraient plusieurs temples; celui de la _religion facile_ élevé

avec tant de soin depuis le XVIIe siècle; celui de l'art officiel,

commode, qui, n'admettant qu'une forme, rejette bien loin toute pensée,

tout travail intellectuel comme une hérésie.

Tout s'enchaîne dans une société, et quand on y regarde de près aucun

fait n'est isolé. La société qui au milieu d'elle admettait qu'une

compagnie puissante condamnât l'esprit humain à un abandon absolu de

toute personnalité, à une soumission aveugle, à une direction morale

dont on ne devait même pas chercher le sens et la raison, cette société

devait bientôt voir s'élever comme corollaire, dans le domaine de l'art,

un principe semblable, ennemi acharné de tout ce qui pouvait signaler

l'individualisme, l'examen, l'indépendance de l'artiste, le respect de

l'art avant le respect pour le dogme qui prétend le diriger.

Ce qui frappe toujours dans les oeuvres grecques, c'est que l'artiste

d'abord respecte son art. On subit la même impression lorsqu'on examine

les bonnes productions du XIIIe siècle; que l'artiste soit religieux ou

non, cela nous importe peu; mais il est évidemment croyant à son art, et

il manifeste toute la liberté d'un croyant, dont le plus grand soin est

de ne pas mentir à sa conscience.

Nous avouons que, pour notre part, dans toute production d'art, ce qui

nous saisit et nous attache, c'est presque autant l'empreinte de l'homme

qui l'a créée que la valeur intrinsèque de l'objet. La sculpture grecque

nous charme tant que nous entrevoyons l'artiste à travers son oeuvre,

que nous pouvons, sur le marbre qu'il a laissé, suivre ses penchants,

ses désirs, l'expression de son vouloir, mais quand ces productions

n'ont plus d'autre mérite que celui d'une exécution d'atelier, quand le

praticien s'est substitué à l'artiste, l'ennui nous saisit. Ce que nous

aimons par-dessus tout dans la statuaire du moyen âge, même la plus

ordinaire, c'est l'empreinte individuelle de l'artiste toujours ou

presque toujours profondément gravée sur la pierre. Dans ces figures

innombrables du XIIIe siècle, on retrouve les joies, les espérances, les

amertumes et les déceptions de la vie. L'artiste a sculpté comme il

pensait, c'est son esprit qui a dirigé son ciseau; et comme pour l'homme

il n'est qu'un sujet toujours neuf, c'est celui qui traduit les

sentiments et les passions de l'homme, on ne sera pas surpris si, en

devinant l'artiste derrière son oeuvre, nous sommes plus touchés que si

l'oeuvre n'est qu'un _solide_ revêtissant une belle forme.

C'est là la question pour nous, au XIXe siècle. Devons-nous considérer

le beau, suivant un _canon_ admis, ou le beau est-il une essence se

développant de différentes manières suivant des lois aussi variables que

sont celles de l'esprit humain? Au point de vue philosophique, la

réponse ne saurait être douteuse; le beau ne peut être que l'émanation

d'un principe et non l'apparence d'une forme. Le beau naît et réside

dans l'âme de l'artiste et doit se traduire d'après les mouvements de

cette âme qui s'est habituée à concevoir le beau, la vérité. Ce n'est

pas nous qui disons cela, mais un Grec. Et à ce propos qu'il nous soit

permis de faire ressortir une de ces contradictions entre tant d'autres,

quand il est question de l'esthétique. Nos philosophes modernes, nos

écrivains, ne sont point artistes, nos artistes ne sont rien moins que

philosophes; de sorte que ces deux expressions de l'esprit humain chez

nous, l'art et la philosophie, s'en vont chacune de leur côté et se

trompent réciproquement ou trompent le public sur l'influence qu'elles

ont pu exercer l'une sur l'autre. Il est évident que Socrate était fort

sensible à la beauté plastique; il avait quelque peu pratiqué la

sculpture. Il vivait dans un milieu--que jamais il ne voulut quitter,

même pour échapper à la mort,--où la beauté de la forme semblait

subjuguer tous les esprits, et cependant c'est ainsi qu'il s'exprime

quelque part[78]: «La philosophie, recevant l'âme liée véritablement et,

pour ainsi dire, collée au corps, est forcée de considérer les choses

non par elle-même, mais par l'intermédiaire des organes comme à travers

les murs d'un cachot et dans une obscurité absolue, reconnaissant que

toute la force du cachot vient des passions qui font que le prisonnier

aide lui-même à serrer sa chaîne; la philosophie, dis-je recevant l'âme

en cet état, l'exhorte doucement et travaille à la délivrer; et pour

cela elle lui montre que le témoignage des yeux du corps est plein

d'illusions comme celui des oreilles, comme celui des autres sens; elle

l'engage à se séparer d'eux, autant qu'il est en elle; elle lui

conseille de se recueillir et de se concentrer en elle-même, de ne

croire qu'à elle-même, après avoir examiné au dedans d'elle et avec

l'essence même de sa pensée ce que chaque chose est en son essence, et

de tenir pour faux tout ce qu'elle apprend par un autre qu'elle-même,

tout ce qui varie selon la différence des intermédiaires: elle lui

enseigne que ce qu'elle voit ainsi c'est le sensible et le visible; ce

qu'elle voit par elle-même, c'est l'intelligible et l'immatériel...» Et

avant Socrate le poëte Épicharme n'avait-il pas dit:

«C'est l'esprit qui voit, c'est l'esprit qui entend:

L'oeil est aveugle, l'oreille est sourde.»

Donc ces Grecs qu'on nous représente (lorsqu'il est question des arts)

comme absolument dévoués au culte de la beauté extérieure, de la forme,

possédaient au milieu d'eux, dès avant Phidias, des poëtes, des

philosophes qui chantaient et professaient quoi? L'illusion des sens, le

détachement de l'âme du corps, de ses appétits et de ses passions,

l'asservissement de l'enveloppe matérielle à l'esprit. On avouera que

sous ce rapport le christianisme n'a rien inventé. Mais si les

Athéniens, tout en écoutant Socrate, taillaient les marbres du Parthénon

et du temple de Thésée, ils alliaient difficilement les théories du

philosophe avec cette importance merveilleuse donnée à la beauté

extérieure... Socrate fut condamné à mort. Phidias fut exilé; ce qui

tendrait à prouver qu'à ce moment de la civilisation athénienne une

lutte sourde commençait entre ces deux principes, de la prépondérance de

la matière sur l'âme, de l'âme sur la matière. Et en effet Phidias n'est

pas plutôt à Olympie qu'il façonne cette statue de Zeus, d'une si

étrange beauté, si l'on en croit ceux qui l'ont vue, en ce qu'elle

reflétait, sur une admirable forme, la pensée la plus profonde. Déjà

donc, à l'apogée de la splendeur plastique de l'art grec s'élève la

réaction, non contre la beauté plastique, mais contre la suprématie de

cette beauté sur l'intelligence, sur ce que Socrate lui-même appelle la

vérité née de la raison humaine. Qu'ont donc fait ces statuaires de

notre belle école laïque primitive, si ce n'est de suivre cette voie

ouverte par les Grecs eux-mêmes et de chercher, non point par une

imitation plastique, mais dans leur pensée, tous les éléments de l'art

dont ils nous ont laissé de si beaux exemples?

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 8 - (Q suite - R - S) · 第 13 / 47 段