Transportons-nous à Chartres. Le portail occidental de la cathédrale

présente une suite de statues d'une exécution très-soignée. Ce sont de

grandes figures longues qui semblent emmaillotées dans leurs vêtements

comme des momies dans leurs bandelettes et qui sont profondément

pénétrées de la tradition byzantine comme _faire_, bien que les

vêtements soient occidentaux. Les têtes de ces personnages ont l'aspect

de portraits et de portraits exécutés par des maîtres. Nous prenons

l'une d'elles, que connaissent toutes les personnes qui ont visité cette

cathédrale[70] (fig. 7). Ces statues de Chartres datent aussi de 1140

environ. À coup sûr l'artiste qui a sculpté cette tête, tout soumis

qu'il fût à la donnée byzantine sous certains rapports, s'en écartait

encore plus que ceux dont nous venons de présenter les oeuvres, au point

de vue de l'étude de la nature. Des types que nous venons de présenter,

celui-là seul a un caractère vraiment français ou gaulois, ou celte si

l'on veut. Ce front plat, ces arcades sourcilières relevées, ces yeux à

fleur de tête, ces longues joues, ce nez largement accusé à la base et

un peu tombant, droit sur son profil, cette bouche large, ferme,

éloignée du nez, ce bas du visage carré, ces oreilles plates et

développées, ces longs cheveux ondés n'ont rien du Germain, rien du

Romain, rien du Franc. C'est là, ce nous semble, un vrai type du vieux

Gaulois. La face est grande relativement au crâne, l'oeil peut

facilement devenir moqueur, cette bouche dédaigne et raille. Il y a dans

cet ensemble un mélange de fermeté, de grandeur et de finesse, voire

d'un peu de légèreté et de vanité dans ces sourcils relevés, mais aussi

l'intelligence et le sang-froid au moment du péril. Les masques des

autres statues de ce portail ont tous un caractère individuel; l'artiste

ou les artistes qui les ont sculptés ont copié autour d'eux et ne se

sont pas astreints à reproduire un type uniforme. Ce fait mérite

d'autant mieux d'être observé, que vers la fin du XIIe siècle, ainsi que

nous le démontrerons tout à l'heure, la statuaire admet un type absolu

qu'elle considère comme la perfection, et ne se préoccupe plus de

l'individualisme des personnages.

Il existe encore dans l'église abbatiale de Saint-Denis deux statues

transportées par Alexandre Lenoir au Musée des monuments français et

provenant de l'église Notre-Dame de Corbeil; ces deux figures baptisées

des noms de Clovis et de Clotilde, sans autorité, sont de la même époque

que celles du portail occidental de Chartres. Longues comme celles-ci,

exécutées avec un soin extrême, remarquables d'ailleurs comme style,

très-intéressantes au point de vue des vêtements, rendues avec une

grande finesse, elles nous fournissent des types de têtes qui ne

rappellent en rien ceux de Chartres. Voici (fig. 8) celle du roi. Ce

masque n'est pas la reproduction d'un type admis, d'un canon; c'est,

pour qui sait voir, un portrait ou plutôt un type de race, un individu

par excellence. Les grands yeux, fendus comme ceux des plus belles races

venues du nord-est, les joues plates, le nez bien fait, droit, la bouche

petite et bien coupée, la lèvre supérieure étant saillante; le front

très-large et plat, les arcades sourcilières charnues et suivant le

contour du globe de l'oeil, la barbe souple et les moustaches

prononcées, les cheveux abondants et longs; tous ces traits

appartiennent au caractère de physionomie donné à la race mérovingienne.

Que l'on compare ce masque à celui que donne la figure 7 et l'on

trouvera entre ces deux types la différence qui sépare le mérovingien ou

les dernières peuplades venues du nord-est, du vieux sang gaulois. Le

dernier type, celui figure 8, est évidemment plus beau, plus noble que

l'autre. Il y a dans ces grands yeux si bien ouverts une hardiesse

tenace, dans cette bouche fine quelque chose d'ingénieux qui n'existent

pas dans le masque de Chartres. Ces deux têtes mises en parallèle, on

comprend que le type nº 8 domine par la hardiesse et la conscience de sa

dignité le type nº 7; mais on comprend aussi que ce dernier, dans la

physionomie duquel perce un certain scepticisme, finira par redevenir le

maître. Il y a dans les traits du roi, et dans la bouche notamment, une

naïveté qui est bien éloignée de l'expression du masque de Chartres. La

tête de la reine provenant du portail de Notre-Dame de Corbeil et qui

faisait pendant à la statue du roi n'est pas moins remarquable. Mais

pour mieux faire saisir avec quelle finesse ces écoles du XIIe siècle en

France reproduisaient les caractères des types humains qu'ils avaient

sous les yeux, nous mettons en parallèle le masque d'une statue de femme

du portail de la cathédrale de Chartres et celui de la statue provenant

de Corbeil (fig. 9).

Si l'on demandait laquelle de ces deux femmes est la maîtresse, laquelle

la servante, personne ne s'y tromperait; il y a dans la tête de la reine

A, de Corbeil, une distinction, un sentiment de dignité, une gravité

intelligente qui ne se trouvent pas dans la tête B, de Chartres. Mais si

nous mettons en parallèle la tête de femme de Chartres avec celle de

l'homme (fig. 7), ces deux types appartiennent bien à la même race; si

nous voyons ensemble les têtes du roi et de la reine de Notre-Dame de

Corbeil, il est évident que ces personnages appartiennent tous deux

aussi à une même race. Ce qu'il y a de railleur et d'amer dans la bouche

de l'homme de Chartres se traduit dans le masque de la femme par une

expression de bonhomie malicieuse. Les yeux de ces deux masques sont

fendus de même, les paupières couvrent en partie le globe; le nez est

large à la base et la mâchoire développée. Les personnages de Corbeil

ont tous deux les yeux bien ouverts, les arcades sourcilières

semblables, la bouche identique, la mâchoire fine, le nez délicat[71].

Entrons dans une autre province; en Poitou vers la même époque,

c'est-à-dire de 1120 à 1140, la statuaire abonde sur les monuments.

Cette statuaire est fortement empreinte du style byzantin, mais

cependant l'individualisme, l'étude de la nature se fait sentir.

Voici (fig. 10) la tête d'une femme faisant partie d'un relief

représentant la naissance du Sauveur, sur la façade de

Notre-Dame-la-Grande, Poitiers. Qui ne reconnaîtrait là un de ces types

si fréquents dans le Poitou? L'angle externe de l'oeil est abaissé, le

nez est fort, droit, formant avec le front une ligne continue, le front

est bien fait mais bas, la partie supérieure du crâne plate, la bouche

près du nez et les lèvres charnues, la mâchoire ronde et développée, les

joues grandes, les cheveux lisses. Mais nous devons limiter cet examen

de l'observation des types humains à quelques exemples et reprendre

l'historique des diverses écoles de sculpture du sol français.

Les influences byzantines n'ont pas été les seules qui aient permis à

l'art de la sculpture de se relever de l'état de barbarie absolue où il

était tombé.

Il est certain que des éléments d'art, très-peu développés il est vrai,

avaient été introduits par les envahisseurs des Ve et VIe siècles. Les

Burgondes, entre tous ces barbares venus du nord-est, semblent avoir

apporté avec eux quelques-uns de ces éléments tout à fait étrangers aux

arts de la Rome antique et même de Byzance.

Il existe dans les cryptes de l'ancienne rotonde de Saint-Bénigne, à

Dijon, rebâtie en 1001 par l'abbé Guillaume, des fragments de l'édifice

du VIe siècle. Ces fragments consistent en débris de moulures et de

sculptures, lesquels ont à nos yeux un intérêt particulier. L'un des

chapiteaux retrouvés dans les massifs du commencement du XIe siècle et

qui par conséquent ne peuvent avoir appartenu qu'à un monument plus

ancien, n'a rien qui rappelle le style gallo-romain. Cette étrange

sculpture dont nous donnons (fig. 11) un dessin, se rapprocherait plutôt

de certains types d'ornementation de l'Inde.

C'est un entrelacement d'êtres monstrueux parmi lesquels on distingue

des serpents. Certaines sculptures anciennes de Scandinavie et d'Islande

ont avec ce chapiteau des rapports de parenté non contestables. On y

retrouve cette abondance de monstres, ce travail par intailles, ces

ornements en forme de palmettes, ces entrelacs.

«La conquête des provinces méridionales et orientales de la Gaule par

les Visigoths et les Burgondes fut loin d'être aussi violente que celle

du Nord par les Francs. Étrangers à la religion que les Scandinaves

propageaient autour d'eux, ces peuples avaient émigré par nécessité avec

femmes et enfants sur le territoire romain.

«C'était par des négociations réitérées plutôt que par la force des

armes qu'ils avaient obtenu leurs nouvelles demeures. À leur entrée en

Gaule ils étaient chrétiens comme les Gaulois, quoique de la secte

arienne, et se montraient en général tolérants, surtout les Burgondes.

Il paraît que cette bonhomie, qui est un des caractères actuels de la

race germanique, se montra de bonne heure chez ce peuple. Avant leur

établissement à l'ouest du Jura presque tous les Bourgondes étaient gens

de métiers, ouvriers en charpente ou en menuiserie. Ils gagnaient leur

vie à ce travail dans les intervalles de la paix et étaient ainsi

étrangers à ce double orgueil du guerrier et du propriétaire civil, qui

nourrissait l'insolence des autres conquérants barbares»[72].

C'est en effet dans les provinces de la Gaule romaine où s'établirent

les Burgondes et les Visigoths que nous pouvons signaler un sentiment

d'art étranger aux traditions gallo-romaines. C'est dans ces provinces

de l'est conquises par les Burgondes et dans l'Aquitaine, occupée par

les Visigoths, que les écoles de sculpture se développent plus

particulièrement avant le XIIe siècle, tandis que les provinces occupées

par les Francs demeurent attachées aux traditions gallo-romaines

jusqu'au moment des premières croisades. Les Normands ne laissèrent pas

d'apporter avec eux quelques ferments d'art, mais cela se bornait à ces

ornements qu'on retrouve chez les peuples scandinaves et ne concernait

point la statuaire qui semble leur avoir été tout à fait étrangère. Si

les monuments normands les plus anciens, c'est-à-dire du XIe siècle,

conservent quelques traces de sculptures, celles-ci se bornent à des

entrelacs grossiers, à des imbrications et des intailles; mais la figure

n'y apparaît qu'à l'état monstrueux; encore est-elle rare.

Les invasions scandinaves qui eurent lieu dès le VIe siècle sur les

côtes de l'ouest avaient-elles aussi déposé quelques germes de cette

ornementation d'entrelacs et de monstres tordus que l'on rencontre

encore au XIe siècle sur les monuments du bas Poitou et de la Saintonge?

C'est ce que nous ne saurions décider. Quoi qu'il en soit, cette

ornementation ne conserve plus le caractère gallo-romain abâtardi que

l'on trouve encore entier dans le Périgord, le Limousin et une bonne

partie de l'Auvergne pendant le XIe siècle et qui ne cessa de se

reproduire en Provence jusques au XIIIe.

Nous avons montré par un exemple (fig. 2) ce qu'était devenue la

statuaire au XIe siècle dans les villes d'Aquitaine ayant conservé des

écoles d'art. Elle n'était plus qu'un pastiche grossier des ivoires

byzantins répandus par les négociants en Occident. Cependant cette

province, comme celles du Nord et de l'Est, fait au, commencement du

XIIe siècle un effort pour abandonner les types hiératiques; elle aussi

cherche le dramatique, l'expression vraie du geste, et elle ne dédaigne

plus l'étude de la nature. Le musée de Toulouse et l'église de

Saint-Sernin nous offrent de très-beaux spécimens de ce passage de

l'imitation plate des types rapportés de Byzance à un art très-développé

bien qu'empreint encore des données grecques byzantines.

Le fragment (fig. 12) qui représente un signe du zodiaque et qui fait

partie du musée de Toulouse date de la première moitié du XIIe siècle.

La figure est trois quarts de nature. Il y a dans cette sculpture un

mouvement, une recherche de l'effet, une _manière_ que l'on rencontre

dans les peintures grecques mais point dans les sculptures. Il

semblerait donc que la méthode adoptée par les clunisiens, consistant à

s'inspirer des peintures plutôt que des sculptures byzantines, était

désormais admise par les principales écoles de la France. Mais on peut

distinguer dans le centre d'art qui se développait à Toulouse, au XIIe

siècle, d'une façon si remarquable, deux écoles, l'une qui tendait vers

l'exagération des types admis chez les peintres grecs, l'autre qui

inclinait vers l'imitation de la nature. Un certain nombre de chapiteaux

déposés au musée de Toulouse et provenant des cloîtres de Saint-Sernin

bâtis vers 1140, sont d'une finesse d'exécution, d'une recherche de

style exceptionnelles. Les scènes représentées sur ces chapiteaux sont,

au point de vue de l'étude de la nature et notamment du geste, en avance

sur les écoles des provinces voisines et même sur celles du nord.

Voici (fig. 13) un fragment d'un de ces chapiteaux représentant Salomé,

la fille d'Hérodiade, au moment où elle obtient d'Hérode, pendant un

festin et en dansant devant lui, la tête de saint Jean-Baptiste. Les

gestes de ces deux personnages sont exprimés avec délicatesse, indiquent

le sujet non sans une certaine grâce maniérée. Les draperies, les

détails des vêtements, d'une extrême richesse, sont rendus avec une

précision, une vivacité et un style que l'on ne rencontre plus à cette

époque dans la sculpture engourdie des Byzantins.

Ces belles écoles toulousaines du XIIe siècle dont il nous reste de si

remarquables fragments, s'éteignent pendant les cruelles guerres contre

les Albigeois. Cependant si l'on considère leurs oeuvres à Toulouse, à

Moissac, à Saint-Antonin, à Saint-Hylaire[73], à Saint-Bertrand de

Comminge[74], on peut admettre qu'elles eussent pu rivaliser avec les

meilleures écoles du Nord pendant le XIIe siècle. Faire sortir un art

libre, poursuivant le progrès par l'étude de la nature, en prenant un

art hiératique comme point de départ, c'est ce que firent avec un

incomparable succès les Athéniens de l'antiquité. Des sculptures dites

éginétiques, c'est-à-dire empreintes encore profondément d'un caractère

hiératique, aux sculptures de Phidias, il y a vingt-cinq ou trente ans.

Or nous voyons en France le même phénomène se produire. Des statues de

Chartres, de Corbeil, de Châlons-sur-Marne, de Notre-Dame de Paris[75],

de Saint-Loup (Seine-et-Marne), à la statuaire du portail occidental de

la cathédrale de Paris il y a un intervalle de cinquante ans environ et

le pas franchi est immense. Dans cette statuaire des premières années du

XIIIe siècle il n'y a plus rien qui rappelle les données byzantines pas

plus qu'on ne retrouve de traces de la statuaire éginétique, toute

empreinte de l'hiératisme de l'Asie, dans les sculptures du temple de

Thésée ou du Parthénon.

Cela, si nous envisageons l'art à un point de vue philosophique, mérite

une sérieuse attention et tendrait à détruire une opinion généralement

répandue, savoir: que l'art ne saurait se développer dans le sens du

progrès s'il prend pour point de départ un art à son déclin enfermé dans

des formules hiératiques. Les Hellènes cependant se saisirent des arts

déjà engourdis de l'Asie et de l'Égypte comme on se saisit d'un langage.

En peu de temps avec ces éléments, desquels jusqu'à eux on ne savait

tirer qu'un certain nombre d'idées formulées de la même manière, ils

surent tout exprimer.

Comment ce phénomène put-il se produire? C'est qu'ils n'avaient

considéré l'art hiératique que comme un moyen quasi-élémentaire

d'enseignement, un moyen d'obtenir d'abord une certaine perfection

d'exécution, un degré déjà franchi au-dessous duquel il était inutile de

redescendre. Quand leurs artistes eurent appris le _métier_ à l'aide de

ces arts, très-développés au point de vue de l'exécution matérielle,

quand ils furent assurés de l'habilité de leur main, quand (pour nous

servir encore de la comparaison de tout à l'heure) ils eurent une

parfaite connaissance de la grammaire, alors seulement ils cherchèrent à

manifester leurs propres idées à l'aide de ce langage qu'ils savaient

bien. Une fois certains de ne pas tomber dans une exécution matérielle

inférieure à celle des arts asiatiques, ils n'essayèrent plus d'en

reproduire les types, mais se tournant du côté de la nature, étudiant

ses ressorts physiologiques et psychologiques avec une finesse

incomparable, ils s'élancèrent à la recherche de l'idéal ou plutôt de la

nature idéalisée. Comment cela? D'abord, de la reproduction plus ou

moins fidèle des types hiératiques qui leur servent de modèles, ils en

viennent à chercher l'imitation des types vivants qui les entourent. Cet

effort est visible dans les sculptures doriennes de la Sicile, de la

grande Grèce et dans celles de l'Hellade les plus anciennes. Comme chez

les Égyptiens et les Assyriens, le portrait sinon de l'individu, de la

race au moins, apparaît dans la statuaire dorienne immédiatement après

des essais informes.

Mais au lieu de faire comme l'artiste assyrien et égyptien qui,

perpétuant ces reproductions de types, arrivait à les exprimer d'une

manière absolument conventionnelle; qui possédait des formules, des

poncifs pour faire un Lybien, un Nubien, un Ionien, un Mède ou un

Carien, le Grec réunit peu à peu ces types divers d'individus et même de

races; il leur fait subir une sorte de gestation dans son cerveau, pour

produire un être idéal, l'humain par excellence. Ce n'est pas le Mède ou

le Macédonien, le Sémite pur ou l'Égyptien, le Syrien ou le Scythe,

c'est l'homme. Cherchant une abstraction parfaite il ne saurait

s'arrêter; il retouche sans cesse ce modèle abstrait qui est une

création éternellement remise dans le moule, et par cela même qu'il

cherche toujours, qu'il va devant lui, étant monté aussi haut que

l'artiste peut atteindre, il doit redescendre. C'est ainsi que le Grec

tourne le dos à l'hiératisme oriental.

Ce phénomène dans l'histoire de l'art se reproduit identiquement à la

fin du XIIe siècle sur une grande partie du territoire français. Si les

éléments sont moins purs, les résultats moins considérables, la marche

est la même.

Les statuaires du XIIe siècle en France commencent par _aller à l'école_

des Byzantins; il faut avant tout apprendre le _métier_, c'est à l'aide

des modèles byzantins que se fait ce premier enseignement. Cependant

l'artiste occidental ne pouvant s'astreindre à la reproduction

hiératique dès qu'il sait son métier, regarde autour de lui. Les

physionomies le frappent; il commence par copier des types de têtes,

tout en conservant le faire byzantin dans les draperies, dans les nus,

dans les accessoires. Bientôt de tous ces types divers, il prétend faire

sortir un idéal, le beau, il y parvient. Que ce beau, que cet idéal ne

soit pas le beau et l'idéal trouvé par le Grec, cela doit être, puisque

jamais dans ce monde des causes semblables ne produisent deux fois des

effets identiques; que cet idéal soit inférieur à celui rêvé et trouvé

par le Grec, en considérant le beau absolu, nous le reconnaissons; mais

ce mouvement d'art n'en est pas moins un des faits les plus remarquables

des temps modernes.

Les conditions faites à l'art du statuaire par le christianisme

étaient-elles d'ailleurs aussi favorables au développement de cet art

que l'avait été l'état social de la Grèce? Non. Chez les Grecs, la

religion, les habitudes, les moeurs, tout semblait concourir au

développement de l'art du statuaire. Si les Athéniens ne se promenaient

pas tout nus dans les rues, le gymnase, les jeux, mettaient sans cesse

en relief, aux yeux du peuple, les avantages corporels de l'homme et les

habitants des villes grecques pouvaient distinguer la beauté physique du

corps humain, comme de nos jours le peuple de nos villes distingue à

première vue un homme bien mis et portant son vêtement avec aisance,

d'un malotru. L'art ne pouvant plus se développer en observant et

reproduisant avec distinction le côté plastique du corps humain devait

se faire jour d'une autre manière. Il s'attacha donc à étudier les

reflets de l'âme sur les traits du visage, dans les gestes, dans la

façon de porter les vêtements, de les draper. Et ainsi limité, il

atteignit encore une grande élévation.

Si donc nous voulons considérer l'art de la statuaire dans les temps

antiques et dans le moyen âge du côté historique et en oubliant les

redites de l'école moderne, nous serons amenés à cette conclusion,

savoir: que les habitudes introduites par le christianisme étant

admises, les statuaires du moyen âge en ont tiré le meilleur parti et

ont su développer leur art dans le sens possible et vrai. Au lieu de

chercher, comme nous le voyons faire aujourd'hui, à reproduire des

modèles de l'antiquité grecque, ils ont pris leur temps tel qu'il était

et ont trouvé pour lui un art intelligible, vivant, propre à instruire

et à élever l'esprit du peuple. Un pareil résultat mérite bien qu'on s'y

arrête, surtout si dans des données aussi étroites, ces artistes ont

atteint le beau, l'idéal. S'en prendre à eux s'ils ne sculptaient point

le Christ et la sainte Vierge nus comme Apollon et Vénus c'est leur

faire une singulière querelle, d'autant que les Grecs eux-mêmes ne se

sont pris d'amour qu'assez tard pour la beauté plastique dépouillée de

tout voile. Mais la nécessité de vêtir la statuaire étant une affaire de

moeurs, savoir donner au visage de beaux traits, une expression

très-élevée, aux gestes un sentiment vrai et toujours simple, aux

draperies un style plein de grandeur, c'était là un véritable mouvement

d'art, neuf, original et certes plus sérieux que ne saurait l'être

l'imitation éternelle des types de l'antiquité. Ces imitations de

_chic_, le plus souvent, et dont on a tant abusé n'ont pu faire, il est

vrai, descendre d'un degré les chefs-d'oeuvre des beaux temps de la

Grèce dans l'esprit des amants de l'art et c'est ce qui fait ressortir

l'inappréciable valeur de ces ouvrages; mais cela ne saurait les faire

estimer davantage de la foule, aussi la statuaire de nos jours est-elle

devenue affaire de luxe entretenue par les gouvernements, ne répondant à

aucun besoin, à aucun penchant de l'intelligence du public; or nous ne

pensons pas qu'un art soit, s'il n'est compris et aimé de tous.

À Athènes toute la ville se passionnait pour une statue. À Rome, au

contraire, les objets d'art étaient la jouissance de quelques-uns; aussi

la Rome impériale n'a pas un art qui lui soit propre, au moins quant à

la statuaire. Pendant les beaux temps du moyen âge l'art de la statuaire

était compris, c'était un livre ouvert où chacun lisait. La prodigieuse

quantité d'oeuvres de statuaire que l'on fit à cette époque prouve

combien cet art était entré dans les moeurs. Il faut considérer

d'ailleurs que si toutes ces sculptures ne sont pas des chefs-d'oeuvre,

il n'en est pas une qui soit vulgaire; l'exécution est plus ou moins

parfaite, mais le style, la pensée, ne font jamais défaut. La statuaire

remplit un objet, signifie quelque chose, sait ce qu'elle veut dire et

le dit toujours. Et l'on pourrait mettre au défi de trouver dans un

monument du moyen âge une figure, une seule, occupant une place sans

autre raison, comme cela se fait tous les jours au XIXe siècle, que de

loger quelque part une statue achetée par l'État à M. X...

Un statuaire dans son atelier fait une statue pour une exposition

publique; cette statue était il y a trente ans un Cincinnatus, ou un

Solon, ou une nymphe; aujourd'hui c'est un jeune pâtre, ou une idée

métaphysique, l'Espérance, l'Attente, le Désespoir. Deux ou trois

particuliers en France, ou l'État, peuvent seuls acheter cette oeuvre...

Acquise, où la place-t-on? Dans un jardin?... Dans un musée de province?

Dans la niche vide de tel ou tel édifice? Dans une chapelle ou dans le

vestibule d'un palais?

Or, comment une statue conçue dans un atelier, sans savoir quelle sera

sa destination, si elle sera éclairée par les rayons du soleil ou par un

jour intérieur, comment cette statue, achetée par des personnes qui ne

l'ont point demandée pour un objet et qui ne savent où la placer,

comment cette statue, disons-nous, produirait-elle une impression sur le

public? Excepté quelques amateurs qui pourront apprécier certaines

qualités d'exécution, qui s'en occupera? Qui la regardera?

Si des Athéniens voyaient ces niches vides dans nos édifices, attendant

des statues inconnues, et ces statues dans des ateliers demandant des

places qui n'existent pas, nous croyons qu'ils nous trouveraient de

singulières idées sur les arts, et qu'en allant regarder les portails de

Chartres, de Paris, d'Amiens ou de Reims, ils nous demanderaient quel

était le peuple, dispersé aujourd'hui, auteur de ces oeuvres. Mais si

nous leur répondions, ainsi que de raison, que ces maîtres passés

étaient nos ancêtres, nos ancêtres barbares... et que nous, gens

civilisés, nous pratiquons l'art de la statuaire pour cinq ou six cents

amateurs en France ou prétendus tels; que d'ailleurs la multitude n'est

pas faite pour comprendre ces produits académiques développés à

grand'peine, en serre chaude, les Athéniens nous riraient au nez.

Le grand malentendu, c'est de supposer que le beau, parce qu'il est un

est attaché à une seule forme; or, la forme que revêt le beau et

l'essence du beau ce sont deux choses aussi distinctes que peuvent

l'être une pensée et la façon de l'exprimer, le principe créateur et la

créature. L'erreur moderne des statuaires est de croire qu'en

reproduisant l'enveloppe ils reproduisent l'être; qu'en copiant

l'instrument ils donnent l'idée de la mélodie.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 8 - (Q suite - R - S) · 第 11 / 47 段