En 1098, une armée de chrétiens commandée par Godefroi, le comte,

Baudouin, Bohémond, Tancrède, Raymond de Saint-Gilles et beaucoup

d'autres chefs, s'empara d'Antioche, et depuis cette époque jusqu'en

1268, cette ville resta au pouvoir des Occidentaux. Antioche fut comme

le coeur des croisades; prélude de cette période de conquêtes et de

revers, elle en fut aussi le dernier boulevard. C'était dans ces villes

de Syrie, bien plus que dans la cité impériale de Constantinople, que

les arts grecs s'étaient réfugiés. Au moment de l'arrivée des croisés,

Antioche était encore une ville opulente, industrieuse, et possédant des

restes nombreux de l'époque de sa splendeur. Toute entourée de ces

villes grecques abandonnées depuis les invasions de l'islam, mais

restées debout, villes dans lesquelles on trouve encore aujourd'hui tous

les éléments de notre architecture romane. Antioche devint une base

d'opérations pour les Occidentaux, mais aussi un centre commercial, le

point principal de réunion des religieux envoyés par les établissements

monastiques de la France, lorsque les chrétiens se furent emparés de la

Syrie. D'ailleurs, avec les premiers croisés, étaient partis de

l'Occident, à la voix de Pierre l'Ermite, non-seulement des hommes de

guerre, mais des gens de toutes sortes, ouvriers, marchands,

aventuriers, qui bientôt, avec cette facilité qu'ont les Français

principalement d'imiter les choses nouvelles qui attirent leur

attention, se façonnèrent aux arts et métiers pratiqués dans ces riches

cités de l'Orient. C'est en effet à dater des premières années du XIIe

siècle que nous voyons l'art de la sculpture se transformer sur le sol

de la France, mais avec des variétés qu'il faut signaler. Les monuments

grecs des VIe et VIIe siècles qui remplissent les villes de Syrie, et

notamment l'ancienne Cilicie, possèdent une ornementation sculptée d'un

beau style, et qui rappelle celui des meilleurs temps de la Grèce

antique[63], mais sont absolument dépourvus de statuaire. Cependant il y

avait eu à Constantinople, avant et après les fureurs des iconoclastes,

des écoles de sculpteurs statuaires, qui fabriquaient quantité de

meubles en bois, en ivoire, en orfévrerie, que les Vénitiens et les

Génois répandaient en Occident. Nous possédons, dans nos musées et nos

bibliothèques, bon nombre de ces objets antérieurs au XIIe siècle. Il ne

paraît pas toutefois que les artistes byzantins se livrassent à la

grande statuaire, et les exemples dont nous parlons ici sont, à tout

prendre, de petite dimension et d'une exécution souvent barbare. Il n'en

était pas de même pour la peinture: les Byzantins avaient produit dans

cet art des oeuvres tout à fait remarquables, et dont nous pouvons nous

faire une idée par les peintures des églises de la Grèce[64] et par les

vignettes des manuscrits de la Bibliothèque impériale.

Or, parmi ces croisés partis des différents points de l'extrême

Occident, les uns rapportent, dès le commencement du XIIe siècle, de

nombreux motifs de sculpture d'ornement d'un beau caractère, d'autres de

l'ornementation et de la statuaire.

Nous voyons, par exemple, à cette époque, le Poitou, la Saintonge, la

Normandie, l'Île-de-France, la Picardie, l'Auvergne, répandre sur leurs

édifices, des rinceaux, des chapiteaux, des frises d'ornements d'un

très-beau style, d'une bonne exécution, qui semblent copiés, ou du moins

immédiatement inspirés par l'ornementation byzantine de la Syrie, tandis

qu'à côté qe ces ornements, la statuaire demeure à l'état barbare et ne

semble pas faire un progrès sensible. Mais si nous nous transportons en

Bourgogne, sur les bords de la Saône, dans le voisinage des principaux

monastères clunisiens, c'est tout autre chose. La statuaire a fait, au

commencement du XIIe siècle, un progrès aussi rapide que l'ornementation

sculptée, et rappelle moins encore par son style les diptyques

byzantins, que les peintures qui ornent les monuments et les manuscrits

grecs. Ceci s'explique. Si des moines grossiers, si des ouvriers

ignorants pouvaient reproduire les ornements grecs qui abondent sur les

édifices de la Syrie septentrionale, ils ne pouvaient copier des statues

ou bas-reliefs à sujets, qui n'existaient pas. Ils s'orientalisaient

quant à la décoration sculptée, et restaient gaulois quant à la

statuaire. Pour transposer dans les arts, il faut un certain degré

d'instruction, de savoir, que les clunisiens seuls alors possédaient.

Les clunisiens firent donc chez eux une renaissance de la statuaire, à

l'aide de la peinture grecque. Cela est sensible pour quiconque est

familier avec cet art. Si nous nous transportons, par exemple, devant le

tympan de la grande porte de l'église abbatiale de Vézelay, ou même

devant celui de la grande porte de la cathédrale d'Autun, qui lui est

quelque peu postérieur, nous reconnaîtrons dans ces deux pages et

particulièrement dans la première, une influence byzantine prononcée,

incontestable, et cependant cette statuaire ne rappelle pas les

diptyques byzantins, ni par la composition, ni par le faire, mais bien

les peintures.

Autant la statuaire byzantine du vieux temps prend un caractère

hiératique, autant elle est bornée dans les moyens, conventionnelle,

autant la peinture se fait remarquer par une tendance dramatique, par la

composition, par l'exactitude et la vivacité du geste[65]. Ces mêmes

qualités se retrouvent à un haut degré dans les bas-reliefs que nous

venons de signaler. De plus, dans ces bas-reliefs, les draperies sont

traitées comme dans les peintures grecques, et non comme elles le sont

sur les monuments byzantins sculptés. La composition des bas-reliefs de

Vézelay, par la manière dont les personnages sont groupés, rappelle

également les compositions des peintures grecques; on y remarque

plusieurs plans, des agencements de lignes, un mouvement dramatique

très-prononcé. Mais par cela même que les clunisiens transposaient d'un

art dans l'autre, tout en laissant voir la source d'où sortait la

statuaire, ils étaient obligés de recourir, pour une foule de détails, à

l'imitation des objets qui les entouraient. Aussi l'architecture, les

meubles, les instruments, sont français, les habits mêmes, sauf ceux de

certains personnages sacrés, qui sont évidemment copiés sur les

peintures grecques, sont les habits portés en Occident, mais ils sont

byzantinisés (qu'on nous pardonne le barbarisme) par la manière dont ils

sont rendus dans les détails. Quant aux têtes, et cela est digne de

fixer l'attention des archéologues et des artistes, elles ne rappellent

nullement les types admis par les peintres grecs. Les sculpteurs

occidentaux ont copié, aussi bien qu'ils ont pu le faire, les types

qu'ils voyaient, et cela souvent avec une délicatesse d'observation et

une ampleur très-remarquables.

Nous avons souvent entendu discuter ce point, de savoir si ces

bas-reliefs de Vézelay, d'Autun, de Moissac, de Charlien, etc., étaient

sculptés par des artistes envoyés d'Orient, ou s'ils étaient dus à des

sculpteurs occidentaux travaillant sous une influence byzantine.

Longtemps nous avons hésité devant ce problème; mais, après avoir

examiné beaucoup de ces sculptures françaises, des sculptures et des

peintures grecques, surtout des vignettes de manuscrits; après avoir

réuni des dessins et des photographies en grand nombre pour établir des

comparaisons immédiates, notre hésitation a dû cesser. D'ailleurs, si

des artistes grecs avaient été appelés en France pour exécuter ces

sculptures, ils auraient trahi leur origine sur quelques points, une

inscription, un meuble, un ustensile. Rien de pareil ne se rencontre sur

aucun de ces bas-reliefs. Tout est occidental, et encore une fois la

sculpture des Byzantins à cette époque n'est pas traitée comme celle de

ces bas-reliefs français.

Dans cette statuaire française que nous regardons comme dérivée de la

peinture byzantine très-ancienne,--car certainement les vignettes de

manuscrits servaient de types aux clunisiens, et ces manuscrits

pouvaient être très-antérieurs au XIIe siècle,--une des qualités qui

frappent le plus les personnes qui savent voir, c'est l'exactitude et la

vérité saisissantes du geste. Or, quand on se rappelle à quel degré de

barbarie était tombée la statuaire au Xe siècle, et combien cette

qualité était oubliée alors, les artistes sortis des écoles de Cluny

avaient dû recourir à des modèles d'une grande valeur, comme art, pour

se former.

Mais il en est de ce fait historique comme de bien d'autres, il faut se

garder d'établir un système sur un seul groupe d'observations. Ce qui

est vrai ici peut être erroné là. Si les clunisiens sont parvenus, au

commencement du XIIe siècle, à former une école de sculpteurs avec les

éléments que nous venons d'indiquer, il est évident que sur les bords du

Rhin, qu'en Provence et à Toulouse, l'influence byzantine s'était fait

sentir dès avant les premières croisades, et avait permis de constituer

des écoles de sculpture relativement florissantes. Sur les bords du

Rhin, les efforts que Charlemagne avait fait pour faire renaître les

arts avaient porté quelques fruits. Ce prince s'était entouré d'artistes

byzantins, avait reçu de Byzance et de Syrie des présents considérables

en objets d'art. Depuis son règne, les traditions introduites par les

artistes orientaux, les objets réunis dans les monastères, dans les

palais, avaient permis de former une école pseudo-byzantine, qui ne

laissait pas d'avoir une certaine valeur relative. En Provence, dans une

partie du Languedoc, et à Toulouse notamment, une autre école s'était

constituée dès le XIe siècle, en s'appuyant sur les exemples si nombreux

d'objets d'art rapportés d'Orient par le commerce de la Méditerranée.

Au Xe siècle, les Vénitiens avaient des comptoirs dans un certain nombre

de villes du Midi et jusqu'à Limoges. Ces négociants fournissaient les

provinces du Midi et du Centre d'étoffes de soie orientales, de bijoux,

de coffrets et ustensiles d'ivoire et de métal fabriqués à

Constantinople, à Damas, à Antioche, à Tyr. Il suffit de voir les

sculptures, du XIe siècle qui existent encore autour du choeur de

Saint-Sernin de Toulouse, et dans le cloître de Moissac, pour

reconnaître dans cette statuaire des copies grossières de ivoires

byzantins. Voici (fig. 2) un de ces exemples provenant du cloître de

Moissac. Cette image de saint Pierre, de marbre, est très bas-relief. On

retrouve là, non-seulement le caractère des sculptures de Byzance, mais

le faire, le style hiératique maniéré, et jusqu'aux procédés pour

indiquer les draperies. Il est certain que les artistes qui taillaient

ces images ne regardaient ni la nature, ni même les nombreux fragments

de l'antiquité romaine qui abondaient dans cette contrée, mais qu'ils

n'avaient d'yeux que pour ces ouvrages byzantins d'ivoire, de cuivre ou

d'argent repoussé qu'on exportait sans cesse de Constantinople. Tout

dans cette sculpture est de convention; on n'y retrouve que les traces

effacées d'un art qui ne procède plus que par recettes. Mais de cette

sculpture qui sent si fort la décadence, à celle qu'on fit un siècle

plus tard à peine, dans les mêmes provinces, il y a toute une

révolution; car cette dernière a repris l'air de jeunesse qui appartient

à un art naissant. Ce n'est plus la barbarie sénile, c'est le

commencement d'un art qui va se développer. Des causes politiques

empêchèrent cette école languedocienne de s'élever, ainsi que nous

l'exposerons tout à l'heure; mais ce que nous venons de dire explique

les diverses natures des influences byzantines en France pendant le XIe

siècle et les premières années du XIIe. Ces artistes de Provence, du

Languedoc, du Rhin, par cela même qu'ils avaient entre les mains un

grand nombre d'objets sculptés provenant de Byzance, n'avaient pas eu,

comme les clunisiens, à transporter l'art de la peinture dans la

statuaire; aussi leurs produits n'ont pas cette originalité des oeuvres

de l'école clunisienne, qui, procédant de la peinture à la sculpture,

devait mettre beaucoup du sien dans les imitations byzantines.

Voici donc, à la fin du XIe siècle, quel était l'état des écoles de

sculpture dans les différentes provinces de la France actuelle. Les

traditions romaines s'étaient éteintes à peu près partout, et ne

laissaient plus voir que de faibles lueurs dans les villes du Midi. En

Provence, les restes des monuments romains étaient assez nombreux pour

que l'école de sculpture renaissante à cette époque s'inspirât

principalement de la statuaire antique, tandis qu'elle allait chercher

les ornements et les formes de l'architecture en Orient[66]. L'école de

Toulouse avait abandonné toute tradition romaine, et s'inspirait, quant

à la statuaire, des nombreux exemples sculptés rapportés de Byzance:

l'ornementation était alors un compromis entre les traditions

gallo-romaines et les exemples venus de Byzance. Dans les provinces

rhénanes l'élément byzantin, mais altéré, dominait dans la statuaire et

l'ornementation. Dans les provinces occidentales, le Périgord, la

Saintonge, la statuaire était à peu près nulle, et l'ornementation,

gallo-romaine, bien que Saint-Front eût été bâti sur un plan byzantin. À

Limoges et les villes voisines, vers l'ouest et le sud, la proximité des

comptoirs vénitiens avait donné naissance à une école assez florissante,

appuyée sur les types byzantins. En Auvergne, le Nivernais et une partie

du Berry, les traditions byzantines inspiraient la statuaire, tandis que

l'ornementation conservait un caractère gallo-romain. Mais ces provinces

étaient en rapport par Limoges avec les Vénitiens, et recevaient dès

lors un grand nombre d'objets venus d'Orient. En Bourgogne, dans le

Lyonnais, l'école clunisienne produisait seule des oeuvres d'une valeur

originale, et comme statuaire, et comme ornementation, par les motifs

déduits plus hauts. Dans l'Île-de-France la statuaire n'avait nulle

valeur, et l'ornementation, comme celle de la Normandie, s'inspirait des

compositions byzantines, à cause de la grande quantité d'étoffes

d'Orient qui pénétraient dans ces provinces par le commerce des

Vénitiens et des Génois. En Poitou, la statuaire était également tombée

dans la plus grossière barbarie, et l'ornementation, lourde, était un

mélange de traditions gallo-romaines et d'influences byzantines fournies

par les étoffes et les ustensiles d'Orient.

Si l'on consulte la carte que nous avons dressée pour accompagner

l'article CLOCHER (fig. 6), on se rendra compte d'une partie de ces

divisions d'écoles, bien que les arts de la sculpture n'aient pas

exactement les mêmes foyers que ceux de l'architecture. Ainsi, il y a

une école d'architecture normande au commencement du XIe siècle, et il

n'y a pas, à proprement parler, d'école de sculpture normande. L'école

de sculpture de l'Île-de-France ne commence à rayonner que vers la fin

de la première moitié du XIIe siècle. Si l'influence de l'architecture

rhénane se fait sentir au commencement du XIIe siècle jusqu'à

Châlons-sur-Marne, la sculpture des bords du Rhin ne pénètre pas si loin

vers l'ouest. Toulouse, qui n'a pas, à la fin du XIe siècle, une école

d'architecture locale, possède déjà une puissante école de sculpture.

L'architecture, développée au XIe siècle dans les provinces

occidentales, ne possède des écoles de sculpture dignes de ce nom qu'au

XIIe siècle. On peut donc compter vers 1100, en France, cinq écoles de

statuaire: la plus ancienne, l'école rhénane; l'école de Toulouse,

l'école de Limoges, l'école provençale, et la dernière née, l'école

clunisienne. Or, cette dernière allait promptement en former de

nouvelles sur la surface du territoire, et renouveler entièrement la

plupart de celles qui lui étaient antérieures, en les poussant en dehors

de la voie hiératique, à la recherche du vrai, vers l'étude de la

nature. Constatons d'abord que partout où résident les clunisiens au

commencement du XIIe siècle, la sculpture acquiert une supériorité

marquée, soit comme ornementation, soit comme statuaire. Le témoignage

d'un contemporain, celui de saint Bernard, qui s'éleva si vivement

contre ces écoles de sculptures clunisiennes et qui essaya de combattre

leur influence, serait une preuve de l'importance qu'elles avaient

acquise au XIIe siècle, si les monuments n'étaient pas là.

L'école clunisienne était la seule en effet qui pouvait se développer,

parce qu'en prenant pour point de départ, pour enseignement,

dirons-nous, l'art byzantin, elle observait la nature, et tendait à

s'éloigner ainsi des types consacrés, à se soustraire peu à peu à

l'hiératisme des arts grecs des bas temps, et qu'elle avait su prendre,

dans ces arts, comme modèle, celui qui avait conservé les allures les

plus libres, la peinture.

La peinture byzantine, en effet, n'excluait pas encore à cette époque

l'individualisme, tandis que la sculpture semblait ne reproduire que des

types uniformes consacrés. Les vignettes de manuscrits grecs du VIe au

Xe siècle présentent, non-seulement des compositions empreintes d'une

liberté que ne conservent pas les sculptures des ivoires et objets

d'orfévrerie, mais qui reproduisent évidemment des portraits. Ces

vignettes tiennent compte de la perspective, de l'effet produit par des

plans différents, par la lumière; quelques-unes même sont profondément

empreintes d'une intention dramatique[67].

Nous allons montrer comment les clunisiens avaient introduit dans la

sculpture, imitée comme _faire_ et comme style de l'école byzantine, ces

éléments de liberté et l'observation de la nature soit par la

reproduction vraie du geste, soit par l'étude des types qu'ils avaient

sous les yeux. C'est la porte principale de l'église abbatiale de

Vézelay, ouvrage d'une grande valeur pour l'époque, qui va nous fournir

les exemples les plus remarquables de cette statuaire pseudo-byzantine

des clunisiens, à la fin du XIe siècle ou pendant les premières années

du XIIe.

L'ensemble de cette oeuvre est présentée dans l'article PORTE (fig. 11).

On remarquera, tout d'abord, qu'il y a dans cette composition un

mouvement, une _mise en scène_, qui n'existent pas dans les compositions

byzantines de la même époque ou antérieures. L'idée dramatique subsiste

au milieu de ces groupes de personnages auxquels l'artiste a voulu

donner la vie et le mouvement. Voyons les détails: voici fig. 3, deux

des figures 3/4 nature, sculptées sur le pied-droit de droite; c'est un

saint Pierre qui discute avec un autre apôtre attentif et paraissant se

disposer à donner la réplique. Le geste du saint Pierre est net, bien

accusé, et sa tête prend une expression d'insistance grave qui est tout

à fait remarquable. À côté de ce _réalisme_, le _faire_ des draperies,

la manière dont elles sont disposées, ces plis relevés par le vent,

sentent l'école byzantine. Examinant attentivement les types des têtes

de ces statues, on reconnaît qu'ils n'ont rien de commun avec la

statuaire byzantine. Les sculpteurs clunisiens se sont inspirés de ce

qu'ils voyaient autour d'eux. Ces têtes présentent des caractères

individuels, ce ne sont plus des types de convention. Sur des chapiteaux

de la même porte, des personnages fournissent des types variés; l'un,

celui A, figure 4, a le nez long, fin, le front découvert, les yeux

grands, à fleur de tête, l'angle externe légèrement relevé; la bouche

petite, la lèvre inférieure saillante, le menton rond et la barbe

soyeuse. L'autre, celui B, a le nez court, les yeux couverts, la bouche

large et la mâchoire développée. La tête du premier est longue, celle du

second ronde. La tête de femme C présente un autre type. Cette femme,

vêtue seulement d'un court jupon de poils, tient une fronde de la main

droite; à son bras gauche est attaché une sorte de bouclier orné d'une

croix, et derrière lequel elle semble se cacher. C'est une sainte

Madeleine chassant au désert, pour pourvoir à sa nourriture. Un gros

oiseau est devant elle. Le sculpteur a-t-il voulu donner à cette tête un

caractère qu'il supposait oriental? Ce qui est certain, c'est que les

traits de cette femme diffèrent des types admis dans les sculptures du

monument. Les yeux sont longs, les pommettes saillantes, le menton et la

bouche vivement accentués, le nez très-fin et recourbé. Il y a donc dans

cette école déjà une recherche des physionomies, des traits, sur la

nature. Si nous regardons les pieds, les mains des personnages de ces

bas-reliefs, nous pouvons constater également une étude déjà fine de la

nature, on a recours à elle, et l'influence byzantine se fait sentir

seulement dans la façon d'exprimer les plis des draperies, dans certains

procédés adoptés pour faire les cheveux, les accessoires; la même

observation pourra être faite sur le bas-relief de la cathédrale

d'Autun, bas-relief postérieur à celui de Vézelay de vingt ou trente

ans au plus, et d'un moins bon style. Mais dans cette oeuvre de

sculpture, les types des têtes ont un caractère bien prononcé et qui

n'est nullement byzantin.

L'une de ces têtes que nous donnons figure 5, et que nous avons pu avoir

entre les mains parce qu'elle avait été brisée et jetée dans des

plâtras, lorsque ce bas-relief fut muré à la fin du dernier siècle,

reproduit un des types généralement admis dans cette sculpture. Ce type

tout à fait particulier, n'a rien de romain ou de byzantin, mais possède

un caractère asiatique prononcé; il semble appartenir aux belles races

caucasiques. Les lignes du front et du nez, la délicatesse de la bouche,

l'enchâssement de l'oeil couvert et légèrement relevé à l'angle externe,

la longueur des joues, le peu d'accentuation des pommettes, la petitesse

extrême de l'oreille, la barbe soyeuse et frisée, accusent une belle

race qui n'est ni romaine, ni germaine. L'oeil est rempli par une boule

de verre bleu et le sourcil est accusé par un trait peint en noir. Ce

type de tête ne se rencontre nulle part dans les figures de Vézelay, où

généralement les fronts sont hauts et développés, la distance entre la

bouche et le nez grande, l'oeil très-ouvert, les pommettes prononcées.

Mais ce qui est à remarquer, c'est que si l'on se promène dans les

campagnes du Morvan, sur les points les plus éloignés de la circulation,

on rencontre assez fréquemment ce beau type chez les jeunes paysans.

Voici donc dans deux monuments très-voisins,--puisque Autun n'est qu'à

90 kilomètres de Vézelay,--la même école de sculpteurs ayant pris pour

point de départ l'étude des arts byzantins, qui s'inspire des types

variés que fournissent ces localités. Mais si nous pénétrons dans

d'autres régions, soumises à d'autres écoles, nous trouverons également

à cette époque, c'est-à-dire de 1100 à 1150, ces mêmes tendances vers

l'étude de la nature et l'observation des types locaux.

On comprendra qu'il ne nous serait pas possible de fournir la quantité

d'exemples que comporterait un pareil sujet qui demanderait, à lui seul,

un ouvrage étendu. Nous devons nous borner à signaler quelques points

saillants afin d'attirer l'attention des artistes, des archéologues, des

anthropologistes, sur ces questions dont la valeur est trop dédaignée.

Nous avons parlé de l'école de Toulouse, toute byzantine au XIe siècle.

Comme ses soeurs, au XIIe siècle cette école abandonne en partie

l'hiératisme grec des bas temps pour chercher l'étude de la nature.

Le petit hôtel de ville de Saint-Antonin (Tarn-et-Garonne)[68] est un

des plus jolis édifices du milieu du XIIe siècle, c'est-à-dire de 1140

environ. Il appartient à l'école de Toulouse. Sa sculpture est traitée

avec un soin et une perfection rares.

Entre autres figures, sur l'un des chapiteaux de la galerie du premier

étage de ce monument est sculpté un roi dont nous donnons ici le masque

(fig. 6). S'il est un caractère de tête bien caractérisé, évidemment

pris sur la nature, c'est celui-là. Ce front large, ces yeux bien

fendus, grands, ces arcades sourcilières éloignées du globe de l'oeil,

ce nez fin, cambré, serré à la racine et près des narines, celles-ci

étant minces, relevées; ces lèvres fermes et nettement bordées; cette

barbe en longues mèches, ces oreilles écartées du crâne, ces cheveux

longs et soyeux ne présentent-ils pas un de ces types slaves comme on en

trouve en Hongrie et sur les bords du bas Danube[69]. À côté de cette

tête il en est d'autres qui présentent un caractère absolument différent

et qui se rapproche des types les plus fréquemment adoptés dans la

statuaire de Toulouse.

Poursuivons cette revue avant de reprendre l'ordre que nous devons

suivre dans cet article.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 8 - (Q suite - R - S) · 第 10 / 47 段