La sculpture, dans l'antiquité, procède de deux principes différents,

qui forment deux divisions principales. Il y a la sculpture hiératique

et la sculpture qui, prenant pour point de départ l'imitation de la

nature, tend à se perfectionner dans cette voie, et sans s'arrêter un

jour, après être montée à l'apogée, descend peu à peu vers le réalisme

pour arriver à la décadence. Les peuples orientaux, l'Inde, l'Asie

Mineure, l'Égypte même, n'ont pratiqué la sculpture qu'au point de vue

de la conservation de certains types consacrés. La Grèce seule s'est

soustraite à ce principe énervant, est partie des types admis chez des

civilisations antérieures, pour les amener, par l'observation plus sûre

et plus exacte de la nature, par une suite de progrès, soit dans le

choix, soit dans l'exécution, au beau absolu. Mais, par cela même qu'ils

marchaient toujours en avant, les Grecs n'ont pu établir ni l'hiératisme

du beau selon la nature, ni l'hiératisme du convenu, d'où ils étaient

partis. Après être montés, ils sont descendus. Toutefois, en descendant,

ils ont semé sur la route des germes qui devaient devenir féconds. C'est

là, en effet, ce qui établit la supériorité du progrès sur le respect

absolu à la tradition, sur l'hiératisme. S'il n'en était pas ainsi, on

pourrait soutenir que l'hiératisme, en le supposant arrivé dès l'abord à

un point très-élevé, comme en Égypte, est supérieur au progrès,

puisqu'il maintient l'art le plus longtemps possible sur ce sommet,

tandis que la voie progressive atteint la perfection un jour, pour

descendre aussitôt une pente opposée à celle de l'ascension. L'art

hiératique est stérile. Ses produits pâlissent chaque jour, à partir du

point de départ, pour se perdre peu à peu dans le métier vulgaire, d'où

les civilisations postérieures ne peuvent rien tirer. Il est impossible

de ne pas être frappé d'étonnement et d'admiration devant les sculptures

des premières dynasties égyptiennes. Il semble que cet art si complet,

si élevé, dont l'exécution est si merveilleuse, doive fournir aux

artistes de tous les temps un point d'appui solide. Il n'en est rien

cependant; cette admiration peut conduire à des pastiches, non à de

nouvelles créations. Cet art, si beau qu'il soit, est immédiatement

formulé comme un dogme; on ne peut rien en retrancher, rien y ajouter:

c'est un bloc de porphyre. L'art grec, _progressiste_ (qu'on nous passe

le mot), est au contraire un métal ductile, dont on peut sans cesse

tirer des produits nouveaux. Pourquoi certaines civilisations ont-elles

produit des arts fixés, pour ainsi dire, dans un hiératisme étroit?

Pourquoi d'autres ont-elles fait intervenir dans les productions d'art

la raison humaine, les passions mobiles, les sentiments, la philosophie,

le besoin de la recherche du mieux?

Cela serait difficile à expliquer en quelques lignes, et nous

reconnaissons que le sujet est délicat à traiter. Cependant il est une

observation que nous croyons devoir faire ici, d'une manière sommaire,

parce qu'elle nous aidera plus tard à expliquer les singulières

évolutions de l'art de la sculpture pendant le moyen âge. D'ailleurs,

comme nous ne saurions, admettre en ces matières, non plus que dans

toute autre, l'intervention du hasard, puisque nous voyons l'effet, la

cause doit exister. Quelle est-elle? Nous croyons l'entrevoir dans les

aptitudes propres à certaines races. Remarquons d'abord que toute

explosion d'art--et la sculpture est ici en première ligne--ne se

produit dans l'histoire qu'au contact de deux races différentes. Il

semble que l'art ne soit jamais que le résultat d'une sorte de

fermentation intellectuelle de natures pourvues d'aptitudes diverses.

Examinons donc d'abord sous quelles influences se développent les arts.

Tous les hommes, ou plutôt toutes les races humaines ne sont pas

également portées vers le besoin d'examiner et de comprendre. Aux unes,

il suffit de croire et d'ériger les croyances en système; pour les

autres, les croyances ne dépassent jamais une sorte de règle de conduite

et ne sont pas aux prises avec les aspirations vers l'inconnu. La

philosophie appartient à ces races privilégiées qui examinent, analysent

et veulent comprendre pour croire; à celles-là aussi appartient l'art,

tel que les Grecs l'ont développé, tel que nous l'entendons en Occident.

Mais, phénomène singulier! chacune des trois grandes races humaines qui

se partagent le globe terrestre n'est pas apte, isolément, à produire ce

qu'on appelle des arts. Celle-ci, la race aryane, la race blanche par

excellence, est pourvue d'instincts guerriers; elle enfante les héros;

elle domine, elle gouverne; elle établit les premières religions, elle

règle leur culte; elle méprise le travail manuel et forme des sociétés

de pasteurs et de guerriers, avec le patriarcat comme principe de tout

gouvernement. Cette autre, la race jaune, la plus nombreuse peut-être

sur notre planète, est industrieuse, se livre au commerce, au calcul, à

l'agriculture, aux travaux manuels; elle est habile à façonner les

métaux; elle se prête facilement à tout labeur, pourvu qu'elle entrevoie

au bout un bien-être purement matériel; dépourvue d'aspirations élevées,

de base philosophique, ne se souciant guère de l'inconnu, elle demeure

stationnaire du jour où elle a, grâce à son travail et à son industrie,

élevé un ordre social passable. La troisième, la race noire, est

ardente, violente, ne reconnaissant d'autre puissance que la force

matérielle, superstitieuse, guidée par ses besoins physiques ou son

imagination mobile et déréglée. Aucune de ces trois races principales,

bien distinctes, n'a pu faire éclore un art. Les races blanches pures ne

savent se prêter à ce qu'ils exigent de soins matériels, d'études et de

travaux; les races jaunes ne peuvent les élever qu'à la hauteur d'un

métier. Quant au noir, dépourvu de ce régulateur qui n'abandonne jamais

l'esprit du blanc, incapable de fixité dans ses idées, il laisse son

imagination s'égarer jusqu'à concevoir et enfanter des monstres en toute

chose. Il est adroit, subtil, ingénieux, mais trop fantasque pour être

artiste, comme nous l'entendons depuis l'antiquité; car il n'est pas

d'art sans lois, sans principes. Le noir n'admet l'intervention de la

loi que dans l'ordre physique; pour lui, la loi, c'est la force

matérielle, mais son intelligence n'en admet pas dans le domaine des

choses de l'esprit. Or, si le blanc et le noir (ce dernier en proportion

minime) se trouvent réunis, l'art se développe rapidement et dans le

sens du progrès incessant. Dans le mélange de l'élément blanc et jaune,

l'art éclôt aussi, mais penche vers l'hiératisme.

Nous ne prétendons montrer ici que certaines grandes divisions faciles à

apprécier; car, dans l'organisme de ce monde, les choses ne sont pas

aussi simples et tranchées: ainsi, par exemple, la philologie a démontré

de la manière la plus évidente que les races dites sémitiques ne sont

pas des Aryans, qu'elles appartiennent à un autre groupe; elles se

rapprochent encore moins des jaunes ou des races mélaniennes, mais

cependant elles tiennent par un point à ces dernières par la vivacité et

la mobilité de leur imagination. Pas plus que le blanc ou le noir, le

Sémite seul n'est artiste, ou, s'il le devient par le contact d'un

apport relativement faible du blanc, c'est dans le sens hiératique

absolu.

Au contraire, si un noyau aryan considérable se trouve en contact avec

un peuple sémitique, le ferment intellectuel qui en résulte produit un

développement d'art splendide, et dans le sens de la recherche, du

progrès. La civilisation grecque en est la démonstration la plus

évidente.

On ne manquera pas ici de nous accuser de matérialisme. Mais qu'y

pourrions-nous faire? Il y a si longtemps que l'on nous repaît de

phrases vides lorsqu'il est question de discuter sur les arts ou de

définir leurs qualités, que l'envie nous a pris de traiter cette faculté

de l'âme humaine à l'aide de l'analyse et du raisonnement.

On l'a bien fait pour la philosophie, nous ne voyons pas pourquoi on ne

le ferait pas à propos des arts. Quand vous m'aurez dit que des

statuaires sont _dociles au souffle de l'inspiration_, ne pouvant croire

sérieusement que Minerve les protége, si vous ne nous dites pas de quoi

l'inspiration procède, nous ne serons guère avancés. En ajoutant que

telle statue est _remplie d'un sentiment religieux_, si vous ne nous

expliquez pas comment un sentiment religieux se traduit sur la pierre ou

le marbre, votre observation ne nous importe guère, d'autant que

beaucoup de gens très-religieux font des statues qui prêtent à rire, et

que des artistes passablement sceptiques en sculptent qui vous font

tomber à genoux. Pérugin, ce peintre par excellence de sujets religieux,

et qui parfois est si touchant, «avait peu de religion et ne voulait pas

croire à l'immortalité de l'âme». C'est du moins ce qu'en dit Vasari. On

voudra donc ne pas chercher dans cet article sur la sculpture l'attirail

de phrases stéréotypées à l'usage de la plupart des critiques en matière

d'art, dont nous nous garderons de médire, mais qui, en ne nous faisant

part que de leurs impressions, peuvent nous intéresser, mais ne

sauraient nous faire avancer d'un pas dans la connaissance des

phénomènes psychologiques plus ou moins favorables au développement de

l'art.

Il s'agit de chercher comment l'art le plus élevé peut-être, celui de la

statuaire, naît ou renaît au sein d'un milieu social, où il va puiser

ses éléments, s'il n'est qu'un ressouvenir, comme dit Socrate, ou s'il

est un développement spontané; comment il se développe et progresse, et

comment il décline.

Nous avons parlé de l'hiératisme et du progrès, de la recherche de

l'idéal. Plus nous remontons le courant des arts de l'antique Égypte,

plus nous trouvons les arts, et la statuaire notamment, voisins de la

perfection. Les dernières découvertes faites par l'infatigable M.

Mariette ont mis en lumière des statues de l'époque des pasteurs qui,

non-seulement dépassent comme exécution les figures anciennes de Thèbes,

mais possèdent un caractère individuel très-prononcé. L'art, dès ces

temps reculés, était arrivé à une grande élévation. Ce ne pouvait être

par l'hiératisme, mais au contraire par un effort humain, une suite

d'études et de progrès. L'hiératisme ne s'était donc établi qu'au moment

où l'art avait atteint déjà une grande perfection. Nous voyons le même

phénomène se produire chez les populations de l'Asie. L'art s'élève

(nous ne savons par quelle suite d'efforts) jusqu'à un point supérieur,

et, arrivé là, on prétend désormais le fixer. Ce sont ces arts fixés que

rencontrent les Grecs lorsqu'ils occupent l'Hellade; ils les prennent à

cette époque de fixité, mais les font, pour ainsi dire, sortir de leur

chrysalide pour les pousser avec une ardeur et une rapidité inouïes vers

un idéal qui prend pour point d'appui l'étude attentive et passionnée de

la nature. Supposons un instant que ces quelques tribus d'Aryans ne

fussent point venues s'établir sur le sol de la Macédoine, de l'Attique

et du Péloponèse; les arts des peuplades de l'Asie Mineure et de

l'Égypte, enfermés dans leur hiératisme, s'affaissant chaque jour sous

le poids de cet hiératisme même, s'abimaient dans une négation. Le

sphinx et le chérubin restaient pour les générations futures le

véritable symbole de ces arts, c'est-à-dire une énigme. Les Grecs, en

secouant cette immobilité, nous en font deviner les secrets, nous

permettent de supposer les efforts qui l'avaient précédée. En effet, les

premières infusions aryanes en Asie, en Égypte, au contact des races

aborigènes, s'étaient trouvées dans ces conditions favorables au

développement des arts, et ceux-ci avaient atteint rapidement une

supériorité extraordinaire; mais l'élément sémitique dominant de plus en

plus, ces arts s'étaient arrêtés dans leur marche, comme se fixent

certains liquides par l'apport d'un agent chimique à une certaine dose.

Ceci peut passer pour une hypothèse; mais ce qui n'en est pas une, c'est

le mouvement que les Grecs savent imprimer aux arts chez eux. Ils

prennent les formes hiératiques de l'Asie Mineure; peu à peu nous voyons

qu'ils les _naturalisent_: ils procèdent pour les arts comme pour la

mythologie. Des grands mythes asiatiques, ils font des héros, des

personnalités; l'homme, l'individu se substitue à la caste; l'_esprit

moderne_, en un mot, se fait jour. La divinité ou ses émanations se

personnifient, non plus par une sorte de superposition d'attributs,

comme chez les Asiatiques, mais par des qualités ou des passions

humaines. En même temps, la philosophie se dégage du cerveau humain,

jusqu'alors enserré dans le dogmatisme. Car, observons bien ceci, l'art,

mais l'art affranchi de l'hiératisme, l'art à la recherche de l'idéal,

du principe vrai, marche toujours côte à côte de la philosophie. Lorsque

celle-ci s'élance hardiment à la recherche des problèmes humains, l'art

se développe avec énergie et ses produits sont merveilleux; lorsque la

philosophie, haletante, ballottée au milieu de systèmes opposés, se

jette, comme pour se fixer sur quelques points, dans la scolastique,

l'art, à son tour, se formule, et arrive par une autre pente à cet

hiératisme dont il avait si bien su s'affranchir. L'art grec, libre,

progressif, le regard fixé sur un idéal sublime qu'il recherche sans

repos, sous Périclès vit à côté de Platon.

L'art grec, parallèle à l'école d'Alexandrie, retombe dans une sorte de

formulaire hébétant, sans issues. Avec le christianisme, nous le voyons

abandonner entièrement la statuaire, comme s'il s'avouait qu'il en avait

abusé et que ses recherches ne l'avaient conduit qu'au réalisme le plus

vulgaire.

On peut donc constater l'influence de ces lois générales. Avec la

théocratie, l'hiératisme dans l'art, et dans l'art de la statuaire

surtout. Avec les développements des idées métaphysiques, l'étude de la

philosophie, la recherche d'un idéal dans l'art en prenant pour base

l'examen attentif de la nature, le progrès par conséquent, mais aussi

les erreurs et les chutes.

Devra-t-on conclure des observations précédentes relatives au contact

des races diverses que, pour obtenir un Phidias, il convient de mettre

en rapports intellectuels quelques Aryans et un Sémite, sous une

certaine latitude? que les arts se forment comme les compositions

chimiques, d'après une formule et un peu de chaleur ou un courant

électrique? Non; mais dans l'étude historique des arts, comme dans celle

de la philosophie, des mouvements de l'esprit humain,--et les arts ne

sont autre chose qu'une éclosion intellectuelle,--il est nécessaire de

bien connaître et de constater les conditions favorables ou défavorables

à cette éclosion, par conséquent de signaler les courants, leurs

mélanges et les produits successifs de ces mélanges.

On s'est un peu trop habitué, peut-être, à traiter les questions d'art

d'après ce qu'on appelle le _sentiment_; influence mobile comme la mode,

fugitive, et qui a le grand inconvénient d'éloigner l'artiste de la

recherche des causes, des origines, de l'idée philosophique sans

laquelle l'art n'est qu'un métier ou l'emploi d'une recette.

Le sentiment, admettant qu'il faille compter avec lui, a besoin d'un

point d'appui; où le trouvera-t-il, si ce n'est dans l'analyse, le

raisonnement, l'observation et le savoir? Jugeons les choses d'art avec

notre sentiment, si l'on veut, mais élevons notre sentiment, ou plutôt

notre faculté de sentir, à la hauteur d'une science, si nous prétendons

faire accepter nos jugements par le public impartial. D'ailleurs, n'en

est-il pas un peu du sentiment comme de la foi, qui accepte, mais ne

crée pas. À la raison humaine seule est réservée la faculté de créer;

c'est la raison qui conduit à l'art par la recherche et le triage d'où

ressort la définition et la conscience du beau et du bon; c'est la

raison qui conduit à la philosophie par les mêmes procédés. On n'a

jamais fait de philosophie passable avec ce que nous appelons le

sentiment. Les Grecs, qui s'y connaissaient un peu, n'ont jamais cru que

le sentiment seul pût guider, soit dans la pratique des arts, soit dans

les jugements que l'on peut porter sur leurs productions. «Toutes choses

étaient ensemble; l'intelligence les divisa et les arrangea», dit

Anaxagore[61]. Si la foi et le sentiment font des miracles, ce n'est pas

de cette façon. La foi fait mouvoir les montagnes peut-être, mais elle

ne sait ni ne s'enquiert de quoi les montagnes sont faites, ni pourquoi

elles sont montagnes. Si elle le savait, elle se garderait de les

déranger de leur place.

Qu'est-ce, dans les arts, que le sentiment des choses, sans la

connaissance des choses?

Ce serait trop sortir de notre sujet que de nous étendre plus longtemps

sur ces influences qui ont dirigé les arts de l'antiquité, soit dans la

voie hiératique, soit dans la recherche du mieux. Il nous suffit

d'indiquer quelques-uns de ces courants, avant de présenter le tableau

de l'art de la statuaire pendant le moyen âge, tableau à peine entrevu,

bien qu'il se développe chaque jour devant nos yeux.

Ce qu'était devenue la sculpture sous l'empire, dans les Gaules, chacun

le sait. Des types antiques perfectionnés par les Grecs, répandus sur

tout le continent occidental de l'Europe par les Romains, reproduits par

une population d'artistes qui ne s'élevaient pas au-dessus de l'ouvrier

vulgaire, il nous reste des fragments nombreux. Laissant de côté

l'intérêt archéologique qui s'attache à ces débris, considérés comme

oeuvres d'art, ils ne causent qu'un ennui et un dégoût profonds. Nulle

apparence d'individualité, d'originalité; les auteurs de ces oeuvres

monotones travaillent à la tâche pour gagner leur salaire. Reproduisant

des modèles déjà copiés, ne recourant jamais à la source vivifiante de

la nature, traînant partout, de Marseille à Coutances, de Lyon à

Bordeaux, leurs _poncifs_, ils couvrent la Gaule romanisée de monuments

tous revêtus de la même ornementation banale, des mêmes bas-reliefs mous

et grossiers d'exécution, comme ces joueurs d'orgues de nos jours qui

vont porter les airs d'opéras jusque dans nos plus petits villages.

La sculpture dans les Gaules, au moment des grandes invasions,

c'est-à-dire au IVe siècle, n'était plus un art, c'était un métier,

s'abâtardissant chaque jour. Au point de vue de l'exécution seule, rien

n'est plus plat, plus vulgaire, plus négligé. Mais comme composition,

comme invention, on trouve encore dans ces fragments une sorte de

liberté, d'originalité qui n'existe plus dans les tristes monuments

élevés en Italie depuis Constantin jusqu'à la chute de l'empire

d'Occident. L'esprit gaulois laisse percer quelque chose qui lui est

particulier dans cette sculpture chargée, banale, sans caractère, et

s'affranchit parfois du classicisme romain en pleine décadence. Ainsi,

par exemple, il ne s'astreint pas à des reproductions identiques d'un

même modèle pour les chapiteaux d'un ordre dépendant d'un édifice. Les

fûts des colonnes se couvrent d'ornements variés. Les types admis pour

les ordres se modifient; il y a comme une tentative d'affranchissement.

Ce n'est pas ici l'occasion de nous étendre sur la valeur de ces

symptômes qui, au total, n'est pas considérable mais cependant nous

devons les signaler, parce qu'ils font connaître que la Gaule ne restait

pas absolument sous l'influence étroite de la tradition des arts

romains. Des fragments existant à Autun, au Mont-Dore, à Auxerre, à

Lyon, à Reims, à Dijon, dans le Soissonnais, et qui datent des IIIe, IV,

et Ve siècles, indiquent ces tendances originales. Voici un de ces

fragments, entre autres, un chapiteau (fig. 1.) provenant du portique de

clôture du temple de Champlieu, près de Compiègne, qui présente une

disposition particulière et qu'on ne retrouverait pas dans les édifices

italiens de la même époque (IIIe siècle). Or, les autres chapiteaux

appartenant au même portique ne sont pas taillés sur le même modèle.

Cette variété, dans un temps où la sculpture n'était qu'un travail

d'ouvriers assez grossiers, est remarquable. Elle permettrait de

supposer que ces Gaulois romanisés des derniers temps étaient fatigués

de ces reproductions abâtardies des mêmes types, et qu'ils cherchaient à

les abandonner.

Cette tendance,--en admettant qu'elle fût générale sur le sol des

Gaules,--se perdit dans le flot des invasions. L'art de la sculpture

s'éteint sous les conquérants du Nord, et si, dans les rares édifices

qui nous restent de l'époque mérovingienne, on rencontre çà et là

quelques fragments de sculpture, ils sont arrachés à des monuments

gallo-romains. Sous les Carlovingiens, des tentatives sont faites pour

renouer la chaîne brisée des arts, mais ces tentatives n'aboutissent

guère qu'à de pâles copies des types de l'antiquité romaine, sous une

influence byzantine plus ou moins prononcée. Charlemagne ne pouvait

songer à autre chose, en fait d'art, qu'à remuer les cendres de l'empire

romain pour y retrouver quelques étincelles; il essayait une renaissance

des formes et des moyens pratiques oubliés. De semblables tentatives

n'aboutissent qu'à des pastiches grossiers. On ne refait pas des arts

avec des lois, des institutions ou des règlements; il faut d'autres

éléments pour les rendre viables et les faire pénétrer dans une nation.

Or, sous les Carlovingiens, l'heure d'une véritable renaissance des arts

n'était pas sonnée. Les ferments apportés par les peuplades conquérantes

étaient depuis trop peu de temps mêlés à la vieille civilisation

gallo-romaine pour qu'un art, comme la sculpture, pût éclore.

Ce n'est en effet qu'à la fin du XIe siècle que l'on voit apparaître les

premiers embryons de cet art de la sculpture française, qui, cent ans

plus tard, devait s'élever à une si grande hauteur. Alors, à la fin du

XIe siècle, les seules provinces de la Gaule qui eussent conservé des

traditions d'art de l'antiquité étaient celles dont l'organisation

municipale romaine s'était maintenue. Quelques villes du Midi, à cette

époque, se gouvernaient encore _intra muros_, comme sous l'empire; par

suite, elles possédaient leurs corps d'artisans et les traditions des

arts antiques, très-affaiblies, il est vrai, mais encore vivantes.

Toulouse, entre toutes ces anciennes villes gallo-romaines, était

peut-être celle qui avait le mieux conservé son organisation municipale.

Les arts, chez elle, n'avaient pas subi une lacune complète, ils

s'étaient perpétués. Aussi cette cité devint-elle, dès le commencement

du XIIe siècle, le centre d'une école puissante et dont l'influence

s'étendit sur un vaste territoire.

Dans une autre région de la France, l'ordre de Cluny, institué au

commencement du Xe siècle, avait pris, au milieu du XIe, un

développement prodigieux[62].

À cette époque, les clunisiens étaient en rapport avec l'Espagne,

l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre, la Hongrie; non-seulement ils

possédaient des maisons dans ces contrées, mais encore ils entretenaient

des relations avec l'Orient. C'est au sein de ces établissements

clunisiens que nous pouvons constater un véritable mouvement d'art vers

la seconde moitié du XIe siècle. Jusqu'alors, sur le sol des Gaules, et

depuis la chute de l'empire, la sculpture n'est plus; mais tout à coup

elle se montre comme un art déjà complet, possédant ses principes, ses

moyens d'exécution, son style. Un art ne pousse pas cependant comme des

champignons; il est toujours le résultat d'un travail plus ou moins

long, et possède une généalogie. C'est cette généalogie qu'il convient

d'abord de rechercher.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 8 - (Q suite - R - S) · 第 9 / 47 段