tellement ruinées, que la restauration peut être hypothétique. À cette
objection nous répondrons: 1º Que le mur extérieur était complétement
conservé, par conséquent les hauteurs des étages; 2º que le portique
était écrit par l'épaisseur du mur intérieur et par les fragments de
cette structure trouvés dans les fouilles; 3º que l'escalier _l_ du
plan, conservé, ne montant qu'à une hauteur d'entresol, indiquait
clairement le niveau de cet entresol; 4º que la position de l'escalier à
double degré était donnée par le plan conservé; 5º que les cheminées
étaient encore en place, ainsi que les murs de refend; 6º que les
dispositions du corps de garde et de ses issues sont anciennes, ainsi
que celles de la salle des latrines; 7º que le tambour _h_ (voy. les
plans) était indiqué par des arrachements; 8º que les pieds-droits des
fenêtres hautes ont été retrouvés dans les déblais et _replacés_; 9º que
les pentes des combles sont données par les filets existant le long des
tours. Si donc quelque chose est hypothétique dans cette restauration,
ce ne pourrait être que des détails qui n'ont aucune importance et dont
nous faisons bon marché, car ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
Les grand'salles avaient des destinations distinctes, suivant le temps
où elles furent construites. Jusqu'au milieu du XIIIe siècle, il ne
semble pas que le bâtiment contenant la grand'salle fût nécessairement
divisé en salle haute et salle basse. Le seigneur féodal vivait alors
avec son monde. Quelques-unes de ces grand'salles étaient à
rez-de-chaussée. Ainsi, par exemple, dans le roman de la _Vengeance de
Raguidel_ par le trouvère Raoul, nous voyons qu'un chevalier entre à
cheval dans la salle où mangent le roi et ses hommes:
«Quant del mangier furent levé,
Atant es vos tuit abrievé
Parmi la sale, .I. chevalier,
Qui tu armés sor .I. destrier
L'écu au col, la lance au puing.
...
Le roi salue et salua
Tos les haus hommes qui là sont;
Et li roi Artus li respont:
Amis, Dius vos saut, bien vigniés,
Descendès, lavès, si mangiès[47].»
Dans le _Roman de la Violette_, Gérard monte à cheval devant la salle:
«Atant demande son cheval
Gérars, car il voloit monter;
S'espée si court à porter
Uns dansiaus cui il l'ot baillie,
Par devant la salle entaillie (sculptée)
Monte Gérars, congié a pris,
Comme sages et bien apris[48]».
Bien que déjà au commencement du XIVe siècle, les grand'salles soient
situées au premier étage, de vastes perrons permettent d'y monter
directement[49]. Elles sont en communication directe avec la cour comme
à Paris, à Troyes, à Poitiers. Mais vers la fin du XIVe siècle, la
grand'salle du château prend un caractère plus privé, et, tout en
conservant son caractère de tribunal, de lieu d'assemblée, de salle de
banquets, elle s'isole, ne communique plus guère avec le dehors que par
des escaliers détournés ou des galeries. Il y a enfin la salle basse et
la salle haute.
Cependant en France, dès l'époque carlovingienne, on trouve la trace de
la salle haute, appelée alors _solarium_, mais elle n'a pas le caractère
de la grand'salle des châteaux. C'est la salle du seigneur, comme nous
dirions aujourd'hui le _salon_ de son appartement.
Ces salles, pendant le moyen âge, étaient richement décorées:
«Li rois fu en la sale bien painturée à liste[50].»
Non-seulement des peintures, des boiseries, voire des tapisseries,
couvraient leurs parements, mais on y suspendait des armes, des trophées
recueillis dans des campagnes. Sauval[51] rapporte que le roi
d'Angleterre traita magnifiquement saint Louis, au Temple, lors de la
cession si funeste que fit ce dernier prince, du Périgord, du Limousin,
de la Guyenne et de la Saintonge.
Ce fut dans la grand'salle du Temple que se donna le banquet. «À la mode
des Orientaux, dit Sauval, les murs de la salle étoient couverts de
boucliers; entre autres s'y remarquoit celui de Richard, premier roi
d'Angleterre, surnommé Coeur-de-Lion. Un seigneur anglois, l'ayant
aperçu pendant que les deux rois dînoient ensemble, aussitôt dit à son
maître en riant: Sire, comment avez-vous convié les François de venir en
ce lieu se réjouir avec vous; voilà le bouclier du magnanime Richard qui
sera cause qu'ils ne mangeront qu'en crainte et en tremblant.»
Nous avons vu que la grand'salle du palais, à Paris, était décorée de
nombreuses statues et de peintures. La grand'salle du château de Coucy
était de même fort riche: outre la grande cheminée qui était sculptée,
sur les parois de cette salle on voyait les statues colossales des neuf
preux[52]; des verrières coloriées garnissaient les fenêtres. À
Pierrefonds, la grand'salle haute était de même décorée par des
verrières de couleur. La porte qui donnait dans le vestibule était toute
brillante de sculptures et surmontée d'une claire-voie. La voûte était
lambrissée en berceau et percée de grandes lucarnes du côté de la cour.
La cheminée qui terminait l'extrémité opposée à l'entrée supportait, sur
son manteau, les statues des neuf preux. La salle basse était elle-même
décorée avec un certain luxe, ainsi que le constatent la cheminée qui
existe encore en partie, les corbeaux qui portent les poutres et les
fragments du portique.
Mais tous les seigneurs n'étaient pas en état d'élever des bâtiments
aussi somptueux. Nous voyons dans le palais archiépiscopal de Narbonne,
véritable résidence féodale, une grand'salle au premier étage,
construite par l'archevêque Pierre de la Jugée, vers le milieu du XIVe
siècle[53]. Cet édifice se compose d'un rez-de-chaussée avec épine de
piliers supportant un plancher, et d'une grand'salle dont le plafond est
soutenu par des arcs de maçonnerie. La figure 9 donne en A le plan de
cette grande salle, en B son élévation extérieure sur le dehors du
palais, et en C sa coupe transversale. Cette salle était crénelée dans
ses oeuvres hautes sur le dehors et sur la cour. Des murs d'une forte
épaisseur l'épaulaient entre les baies, mais l'étage supérieur au-dessus
de la grand'salle n'était plus maintenu que par des murs peu épais, avec
petits contre-forts destinés à contre-buter les murs de refend qui
supportaient les pannes du comble, et formaient ainsi une suite de
pièces éclairées par de petites fenêtres. C'est un des rares exemples
d'une grand'salie surmontée de logements.
La grand'salle est donc la partie la plus importante des châteaux et
palais; c'est chez le seigneur féodal, le signe de sa juridiction, le
lieu où se rend l'hommage, où se réunissent les vassaux, où l'on
rassemble les défenseurs en cas de siége, où se tiennent les plaids, où
se donnent les banquets, les ballets, les mascarades, les fêtes de toute
sorte. Il n'y a pas de château féodal, ni même de manoir, qui n'ait sa
salle. Le bourgeois de la ville, dans sa maison, possède aussi sa salle
où il réunit sa famille, ses amis, où il prend ses repas et reçoit les
gens qui traitent d'affaires. Quand les cités purent élever des hôtels
de ville, il va sans dire que ces bâtiments contenaient la salle de la
commune. Le programme est le même du petit au grand.
Cette tradition se conserva très-tard dans les châteaux, quand même ces
résidences n'avaient plus le caractère de places fortes. Ainsi, à
Fontainebleau, la galerie dite de Henri II est une tradition de la
grand'salle du château féodal. Cette belle galerie, comme beaucoup de
salles de châteaux féodaux, donne entrée sur la tribune de la chapelle.
À Saint-Germain en Laye, on voit encore la grand'salle voûtée qui occupe
tout un côté des bâtiments. À Versailles même, la galerie de marbre
n'est que la tradition de la grand'salle des résidences seigneuriales.
Les monastères possédaient aussi des logis qui prenaient le nom de
salles. Il ne s'agit point ici des réfectoires, dortoirs et
bibliothèques, qui étaient de véritables salles par leur structure,
sinon par leur destination, mais des salles propres à réunir les
religieux pour traiter des affaires du couvent. Ce sont les salles
capitulaires. Ces locaux, plus ou moins vastes, suivant l'étendue du
monastère, ont un caractère particulier. Les salles capitulaires sont
rarement oblongues, cette forme ne se prêtant pas aux délibérations,
mais plutôt carrées, sur le sol français du moins, car en Angleterre il
existe des salles capitulaires sur plan circulaire ou polygonal, avec
pilier au centre pour recevoir les retombées d'arcs des voûtes. Les
salles capitulaires des monastères français s'ouvrent sur le cloître, et
proche de l'église habituellement. Il nous suffira, pour ne pas donner à
cet article plus d'étendue qu'il ne convient, de présenter un exemple
très-complet de l'une de ces salles capitulaires, dépendant de l'abbaye
de Fontfroide, près de Narbonne. Ce monastère est presque entièrement
conservé. Sur le côté oriental du cloître s'ouvre une jolie salle
capitulaire dont les voûtes reposent sur quatre colonnes de marbre blanc
(voy. le plan fig. 10). Sur trois côtés, des bancs de pierre élevés sur
un marchepied également de pierre garnissent les parois de la salle, qui
reçoit du jour par la galerie du cloître et par trois fenêtres plein
cintre. Cette construction date de la fin du XIIe siècle et est d'un
charmant style, malgré son extrême simplicité. La figure 11 en donne la
coupe longitudinale. Des peintures décoraient autrefois les voûtes. De
la galerie du cloître aucune clôture n'empêchait de voir ce qui se
passait dans la salle capitulaire. Ainsi pouvait-on appeler, au besoin,
les frères convers ou les moines, qui, n'ayant pas voix délibérative,
n'en étaient pas moins, en certaines circonstances, admis au milieu de
l'assemblée pour avoir à répondre sur des faits d'ordre intérieur et de
discipline. De la salle capitulaire, les frères pouvaient se rendre
directement à l'église par une porte percée à l'extrémité de la galerie
(voy. la coupe).
Villard de Honnecourt, dans son _Album_[54], donne un plan qui paraît
bien être celui d'une salle capitulaire. Ce plan n'est tracé par lui que
pour indiquer comment on peut voûter une salle carrée d'une grande
portée, à l'aide d'une seule colonne centrale. «Pa chu», écrit-il
au-dessous de son croquis, «met om on capitel duit colonbes a one sole.
Sen nest mies si en conbres. Sest li machonerie bone[55].» Voici (fig.
12) le plan de Villard. Au sommet _c_ des quatre arcs diagonaux _a b_
viennent aboutir les arcs secondaires _d c_; les branches _d e_ sont
égales aux branches _e f_. Des formerets sont posés au-dessus des
cintres des fenêtres. Ainsi, les clefs des remplissages sont placées
suivant les lignes _ch_, _ce_, _li_, _gc_. Cette structure de voûte est
très-simple aussi a-t-elle été fréquemment employée[56], notamment dans
les collatéraux de Notre-Dame de Paris, à Noyon, à Braisne. Toutes les
clefs sont posées au même niveau, les poussées bien maintenues. Une
salle faite d'après ce plan, ajourée sur les quatre faces, n'ayant qu'un
point d'appui au centre, se prêtait parfaitement au service capitulaire
d'un monastère. C'est la donnée des salles capitulaires anglaises
réduite à la forme carrée.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Note 37: Des calques de ces dessins nous ont été donnés
par M. A. Berty (voy. PALAIS, fig. 7 et 8).]
[Note 38: Cette salle est aujourd'hui complétement
restaurée, sous la direction de la Commission des monuments
historiques. Le bâtiment avait été divisé en plusieurs étages
par des planchers, les voûtes hautes détruites en totalité,
celles du rez-de-chaussée en partie. Sur les six fenêtres de
l'ouest, deux seulement étaient conservées. Des échoppes
adossées aux contre-forts avaient miné leur base. Les combles
étaient à refaire à neuf, ainsi que les chéneaux et les
couvertures. Les crénelages avaient été supprimés, il n'en
restait plus que deux ou trois merlons. Par suite de la chute
de la tour de la cathédrale, un écartement s'était manifesté
dans les deux murs latéraux. Cette restauration a coûté 445
000 fr. D'ailleurs, rien d'incertain ou d'hypothétique dans
ce travail; car, pour les piliers, les voûtes hautes, il
existe une grande quantité de fragments qui ont été conservés
comme preuves à l'appui de cette restauration.]
[Note 39: Voyez les _Archives des monuments historiques_,
publiées sous les auspices du ministère de la Maison de
l'empereur.]
[Note 40: Voyez, à l'article ESCALIER, la figure 2, qui
donne le détail de ce perron bâti ou réparé par Charles VIII.
Voyez, à ce sujet, le texte de du Cerceau.]
[Note 41: Ce balcon, qui n'est point marqué dans l'oeuvre
de du Cerceau, existait cependant, ainsi que l'indique un
dessin du XVIIe siècle, en notre possession.]
[Note 42: Les bâtiments modernes existant aujourd'hui ont
d'ailleurs élevés sur les anciennes fondations.]
[Note 43: Ce fut en 1550 que fut percée la porte F, ainsi
que le rapporte Corrozet (_Antiq. de Paris_, p. 172).]
[Note 44: «À l'autre bout de la salle (opposé à celui où
était la chapelle), dit Sauval, étoit dressée une table qui
en occupoit presque toute la largeur, et qui de plus portoit
tant de longueur, de larguer et d'épaisseur, qu'on tient que
jamais il n'y a eu de tranches de marbre plus épaisses, plus
larges ni plus longues. Elle servoit à deux usages bien
contraires: pendant deux ou trois cents ans, les clercs de la
basoche n'ont point eu d'autre théâtre pour leurs farces et
leurs momeries; et cependant c'étoit le lieu où se faisoient
les festins royaux, et où l'on n'admettoit que les empereurs,
les rois, les princes du sang, les pairs de France et leurs
femmes, tandis que les autres grands seigneurs mangeoient à
d'autres tables.» Maître Henri Baude, poëte du XVe siècle,
décrit ainsi les environs de la table de marbre de la
grand'salle du palais:
«Entre un vieil cerf et une grand lizarde,
Entre trois cours, et dessoubs deux grands roys;
Au coin d'un gourt (hourd) que le quint roy regarde,
Dessoubs marbré et tout enclos de bois,
Où les jours maigres on oyt diverses voix,
Haute un Barbeau et s'y tient par coutume,
Groz, bien nourry, du lez de Gastinois,
Qui vit de cry et se nourrist de plume.»
(_Le Testament de la mule Barbeau_.)
Ce «vieil cerf» était un modèle de bois d'un cerf qui devait
être fait en or fin pour le trésor du roi, lequel modèle
avait été déposé dans la grand'salle. Quant à la «grand
lizarde», c'était probablement un crocodile empaillé déposé
dans le même lieu, comme objet de curiosité. La table de
marbre était, semble-t-il, revêtue d'une estrade de bois,
destinée aux «momeries» des clercs de la basoche.]
[Note 45: Voyez Sauval, t. II, p. 3.]
[Note 46: _Antiquités de Paris_, p, 99.]
[Note 47: _Messire Gauvain, ou la Vengeance de Raguidel_,
par le trouvère Raoul, publié par C. Hippeau, vers 4199 et
suiv.]
[Note 48: Le _Roman de la Violette ou de Gérard de
Nevers_, XIIIe siècle, publié par Fr. Michel, vers 2252 et
suiv.]
[Note 49: Voyez PERRON.]
[Note 50: _Li romans de Berte aus grans piés_, ch. XCII
(XIIIe siècle).]
[Note 51: Tome II, p. 246.]
[Note 52: Les niches de ces statues existent encore.]
[Note 53: Voyez PALAIS, fig. 11, 12 et 13.]
[Note 54: Voyez l'_Album de Villard de Honnecourt,
archit. du_ XIIIe _siècle_, manuscrit publié en _fac-simile_
et annoté par Lassus et A. Darcel (Imp. impér., 1858, pl.
XL).]
[Note 55: «Par ce tracé combine-t-on les chapiteaux de
huit colonnes correspondant à une seule, sans qu'il y ait
encombrement: c'est de la bonne maçonnerie.»]
[Note 56: Dans les notes de Lassus, mises en ordre par M.
Darcel, ce tracé de voûtes a été compliqué par l'adjonction
d'arcs inutiles, et qui d'ailleurs ne sont point indiqués sur
le croquis de Villard.]
* * * * *
SANCTUAIRE, s. m. (_carole_). Partie de l'église où se trouve placé
l'autel majeur. Les sanctuaires des églises du moyen âge sont orientés
de telle façon que le prêtre, à l'autel, regarde le lever du soleil
d'équinoxe; du moins cet usage paraît-il avoir été établi depuis le
VIIIe siècle, en Occident.
Cependant il est quelques exceptions à cette règle. Le sanctuaire de
l'église abbatiale de Saint-Victor, à Paris, était tourné vers l'orient
d'été[57].
La plupart des églises rhénanes possèdent deux sanctuaires, l'un à
l'orient, l'autre à l'occident, et le plan de l'église de l'abbaye de
Saint-Gall, attribué à l'abbé Eginhard, vivant du temps de
Charlemagne[58], présente la même disposition. Toutefois, dans ce plan
d'église, le sanctuaire oriental est seul pourvu de stalles, d'ambons,
qui manquent au sanctuaire de l'ouest.
L'adoption des doubles sanctuaires se retrouve dans quelques églises
françaises, dans les cathédrales de Besançon, de Verdun, de Nevers même
(voy. CATHÉDRALE).
Dans les églises abbatiales, le sanctuaire est au-dessus du choeur,
lequel est le plus souvent installé, soit dans le transsept, soit dans
les dernières travées de la nef. Tel était disposé le sanctuaire de
l'abbaye de Saint-Denis (voy. CHOEUR)[59]. Le sanctuaire des églises
abbatiales se trouvait habituellement élevé au-dessus d'une crypte dans
laquelle étaient enfermées les châsses des corps saints (voy.
ARCHITECTURE MONASTIQUE). Ces cryptes ou _confessions_, avec les
sanctuaires qui les surmontent, sont conservées encore dans les églises
abbatiales de Saint-Germain d'Auxerre, de Vézelay, de Sainte-Radegonde à
Poitiers, de Saint-Denis en France, de Saint-Benoît-sur-Loire, de
Montmajour près d'Arles, de Saint-Sernin de Toulouse, etc. Alors le
sanctuaire proprement dit est relevé de quelques marches au-dessus du
pavé de la nef, et formait un lieu réservé possédant un autel
particulier, dit autel des reliques, tandis que le maître autel était
placé au-dessous de ce sanctuaire, devant le choeur des religieux, et
s'appelait autel matutinal, c'est-à-dire devant lequel on chantait les
matines.
Nos cathédrales françaises, rebâties pendant la seconde moitié du XIIe
siècle ou au commencement du XIIIe, ne possédaient pas, à proprement
parler, de sanctuaire, mais seulement un choeur au milieu duquel
s'élevait l'autel. La _cathedra_, le siége épiscopal, était posée au
fond du choeur, derrière l'autel. Il faut se reporter au temps où furent
élevés ces grands monuments, pour apprécier les motifs qui avaient fait
adopter cette disposition qui appartient aux provinces dépendant du
domaine royal. Nous avons indiqué ces motifs dans notre article
CATHÉDRALE, et nous ne croyons pas nécessaire d'insister. Il nous
suffira de dire que ces grandes églises étaient si peu pourvues de ce
qu'on appelle sanctuaire dans les églises abbatiales, que le choeur
était généralement établi de plain-pied avec le collatéral.
Cette disposition existait primitivement à Notre-Dame de Paris, dans les
cathédrales de Senlis, de Meaux, de Chartres, de Sens. Le choeur n'était
pas même séparé des bas côtés par des clôtures, celles-ci ayant été
établies plus tard, vers le milieu du XIIIe siècle, au moment où ces
grands monuments perdirent leur double destination civile et religieuse
pour ne conserver que la dernière. Même alors le choeur était clos, mais
il n'était pas établi une séparation distincte entre celui-ci et le
sanctuaire, ou plutôt l'autel était placé à l'extrémité orientale du
choeur, au centre du rond-point. Tout sanctuaire implique la présence
d'une confession, d'une crypte contenant un ou plusieurs corps saints;
or, les grandes cathédrales, rebâties aux XIIe et XIIIe siècles, sauf de
rares exceptions[60], ne possédaient pas de cryptes, partant pas de
sanctuaires.
[Note 57: _Diocèse de Paris_, l'abbé Lebeuf, t. II, p.
543.]
[Note 58: Voyez Mabillon et l'_Architecture monastique_
de M. Albert Lenoir, p. 24.]
[Note 59: Voyez, pour la disposition ancienne du
sanctuaire de l'église abbatiale de Saint-Denis, la
_Cosmographie universelle_, François de Belle-Forest, 1575,
2e vol. du tome I, et D. Doublet.]
[Note 60: Bourges, Chartres.]
* * * * *
SCULPTURE. s. f. Nous comprendrons dans cet article la _statuaire_ et la
_sculpture d'ornement_. Il serait difficile, en effet, de séparer, dans
l'architecture du moyen âge aussi bien que dans celle de l'antiquité,
ces deux branches du même tronc; et si, dans les temps modernes, les
sculpteurs statuaires se sont isolés, ont le plus souvent pratiqué leur
art dans l'atelier, en ne tenant plus compte, ni de l'ornementation, ni
de l'architecture, c'est une habitude qui ne date guère que du XVIIe
siècle, née au sein des académies. Jadis les sculpteurs statuaires
n'étaient que des _imagiers_. Ce titre ayant paru maigre, on l'a changé.
Ces imagiers travaillaient pour un monument, dans les chantiers de ce
monument, concouraient directement à l'oeuvre, sous la direction du
maître; mais aussi leurs ouvrages (qu'on veuille bien nous passer
l'expression) étaient _immeubles par destination_. L'institution des
académies ne pouvait tolérer une pareille servitude: les imagiers,
devenus statuaires, ont prétendu travailler chez eux et n'écouter que
leur inspiration; ils ont ainsi pu faire des chefs-d'oeuvre à leur aise,
mais des chefs-d'oeuvre _meubles meublants_, qu'on achète, qu'on place
un peu au hasard, comme on achète et l'on place dans un appartement un
objet précieux. Depuis quelques années cependant, on a cherché à rendre
à la statuaire une destination fixe, on a tenté de revenir aux anciens
errements; quelques statuaires ont été appelés à travailler sur le
_tas_, c'est-à-dire à exécuter sur le monument même des parties de
sculpture, suivant une donnée générale définie, arrêtée. Mais, malgré
ces tentatives dont nous apprécions la valeur, l'habitude du travail de
l'atelier était si bien enracinée, que ces sculptures semblent, le plus
souvent, des hors-d'oeuvre, des accessoires décoratifs apportés après
coup, et n'ayant avec l'architecture aucuns rapports d'échelle, de style
et de caractère. Nous n'avons pas à apprécier ici le plus ou moins de
valeur de la sculpture moderne. Nous avons seulement tout d'abord à
établir cette distinction entre les oeuvres de l'antiquité, du moyen âge
et des temps modernes, savoir: que, dans l'art du moyen âge, la
sculpture ne se sépare pas de l'architecture; que la sculpture statuaire
et la sculpture d'ornement sont si intimement liées, qu'on ne saurait
faire l'histoire de l'une sans faire l'histoire de l'autre.
Cette histoire de la sculpture du moyen âge exige, pour être comprise,
que nous jetions un regard rapide sur les oeuvres de l'antiquité,
lesquelles ont influé sur l'art occidental à dater du XIe siècle, tantôt
directement, tantôt par des voies détournées, très-étranges et
généralement peu connues.