Le moyen âge nous a laissé des programmes d'églises, de châteaux, de

palais, de monastères, de manoirs et de maisons, il ne nous en a pas

légué sur les salles; mais, à défaut des programmes, les monuments

existent, et nous permettent de combler cette lacune, car ils sont tous

élevés d'après une donnée générale, qui frappe les moins clairvoyants.

Nous ne parlerons des salles mérovingiennes et carlovingiennes que pour

mémoire; il ne reste debout aucun de ces monuments, construits presque

entièrement en charpente. Nous ne pouvons commencer à étudier les salles

que sur les monuments du XIIe siècle. La grand'salle du palais épiscopal

bâti par Maurice de Sully entre la cathédrale de Paris et le petit bras

de la Seine, au sud, affecte déjà les caractères particuliers aux

grandes salles des palais et châteaux du moyen âge. Ce bâtiment se

composait de deux étages, l'un au rez-de-chaussée, l'autre au premier

(voy. PALAIS, fig. 7), tous deux voûtés, celui du rez-de-chaussée sur

une épine de colonnes, celui du premier d'une seule volée. Le

rez-de-chaussée était l'officialité; le premier, la salle de réunion, à

laquelle on montait par un escalier disposé dans la tour barlongue (voy.

SACRISTIE, fig. 1). Le chéneau était crénelé du côté de la rivière, et

formait une défense (voy. PALAIS, fig. 8).

De l'examen de cette disposition adoptée au XIIe siècle, on peut déjà

conclure que toute grande salle de palais ou château devait se composer

d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage, et en effet nous allons voir

que les programmes adoptés jusqu'au XVIe siècle ne s'éloignent guère de

cette donnée première. Si la salle synodale de l'évêché de Paris

n'existe plus que sur des plans anciens et des gravures, celle de

l'archevêché de Sens est entière dans son ensemble et ses détails. Elle

date du règne de saint Louis, de 1240 environ. Le rez-de-chaussée, bâti

sur caves, est voûté sur une épine de colonnes et contient les salles de

l'officialité et les prisons (voy. PRISON, fig. 1). Une entrée

carrossable passe sous l'extrémité septentrionale de cette salle, et un

large escalier partant de ce passage conduit à la salle du premier étage

ou salle synodale, ainsi qu'on le voit sur le plan (fig. 1, en A). Un

tambour de pierre ferme l'arrivée de ce degré dans la salle. Celle-ci

était en communication directe avec les anciens bâtiments du palais par

la petite porte B. La première cour de l'archevêché est en C, et c'est

sur cette cour que s'ouvrent les rares fenêtres des prisons, ainsi que

la porte qui permet d'entrer dans l'officialité. Sur la place, à

l'ouest, la façade de la grande salle du premier étage est éclairée par

de grandes fenêtres à meneaux du plus beau style (voy. FENÊTRE, fig. 38

et 39), et sur la rue, D, par une claire-voie. Du côté de la cour, au

contraire, les fenêtres sont étroites, simples et très-relevées

au-dessus du pavé de la salle. En G, est une cheminée, et en K un petit

escalier à vis qui monte aux crénelages supérieurs. L'assemblée réunie

était disposée, faisant face à la grande claire-voie méridionale,

l'orateur tournant le dos à cette immense fenêtre. Ainsi était-on bien

préservé du vent du nord et du nord-est par le mur sur la cour, percé de

fenêtres étroites et relevées, et recevait-on du midi et de l'ouest la

lumière, tamisée d'ailleurs à travers des vitraux. L'archevêque,

arrivant de ses appartements, entrait dans la portion de la salle

servant de tribunal ou de parquet; l'assistance arrivait par le fond, et

se plaçait successivement selon les rangs de chacun. On pouvait ouvrir

les parties basses des grandes verrières, soit pour donner de l'air,

soit pour regarder au dehors sur la place et dans la rue. Cette grande

salle était voûtée. En 1263, la tour méridionale de la cathédrale tomba

sur ces voûtes et les effondra; on se contenta de réparer le dommage à

la hâte et de couvrir la salle par une charpente. Mais lorsque la

restauration de ce monument fut ordonnée sur l'avis de la Commission des

monuments historiques, on retrouva, dans les reprises faites à la fin du

XIIIe siècle, tous les membres des voûtes, arcs-doubleaux, arcs ogives,

clefs, etc. Ces voûtes ont été refaites depuis peu, et l'archevêque de

Sens, ainsi que la municipalité de cette ville, sont fort heureux de

trouver ainsi un magnifique vaisseau où l'on peut réunir facilement huit

à neuf cents personnes, soit lors des assemblées du clergé, soit pour

les distributions de prix, les congrès, banquets, etc. «L'usage

constant» de cette salle s'est donc conservé pendant plusieurs siècles,

et aujourd'hui chacun, à Sens, s'accorde à reconnaître qu'on ne peut

trouver une salle mieux disposée pour de grandes réunions. La figure 2

présente en A la façade méridionale de la salle synodale de Sens sur la

rue, et en B sa coupe transversale, sur le côté occidental. Les quatre

angles du bâtiment sont couronnés par des échauguettes, et tout le

chéneau est crénelé sur la cour de l'archevêché, comme sur la place et

la rue. Notre figure 2 trace l'admirable claire-voie qui, au sud,

termine la salle. Du côté de la place, des contre-forts sont couronnés

par des pinacles très-riches, variés, surmontant des statues, parmi

lesquelles on distingue celle du roi saint Louis, la seule peut-être

qu'il y ait encore en France, de son temps[38].

La sculpture de la salle synodale de Sens peut être comptée parmi les

meilleures de cette époque. Les profils, les détails, sont traités

évidemment par un maître, et aucun édifice ne présente un fenestrage

mieux conçu et d'un aspect plus grandiose.

Le château de Blois conserve encore la grand'salle dans laquelle furent

tenus les États sous Henri III. Elle date du commencement du XIIIe

siècle, et se compose de deux vaisseaux séparés par une épine de

colonnes. Cette salle fait exception; elle est située à rez-de-chaussée

et n'a pas d'étage inférieur conformément à l'usage général; elle est

couverte par deux berceaux de bois lambrissés. C'est d'ailleurs une

assez pauvre construction[39]. Il est vrai de dire qu'au XIIIe siècle,

le château de Blois n'était qu'une résidence sans grande valeur.

Autrement importante était la grand'salle du château de Montargis, dont

du Cerceau, dans _Les plus excellens bâtimens de France_, nous a

conservé des plans et détails très-précieux. La grand'salle du château

de Montargis remplissait exactement le programme admis dès le XIIe

siècle: salle basse, salle du premier étage avec grand perron;

communications avec l'habitation seigneuriale, le donjon (voy. CHÂTEAU,

fig. 15).

Voici (fig. 3) le plan de ce bâtiment au premier étage. Le

rez-de-chaussée était voûté sur une épine de colonnes. Un escalier

monumental à trois rampes, A[40], partait de la cour du château, et

s'élevait, en passant sur des arches, jusqu'au niveau de la salle du

premier étage. Ce vaisseau, l'un des plus grands qui fussent en France,

avait 50 mètres de longueur sur 16 mètres, dans oeuvre. La grand'salle

était couverte par une charpente lambrissée en berceau, avec entraits et

poinçons apparents, le tout richement décoré de peintures. Quatre

cheminées C chauffaient l'intérieur à chaque étage, et six tourelles

flanquaient le bâtiment, qui datait de la seconde moitié du XIIIe

siècle. Le seigneur se rendait à la grand'salle de plain-pied par la

galerie G passant sur une arche, en H. De plus, des appartements on

pouvait entrer dans la salle par la petite porte I. Du côté B, le

bâtiment dominait un escarpement planté en jardins que l'on pouvait voir

en se plaçant sur une sorte de balcon[41] placé en D. Une coupe

transversale faite sur _ab_ (fig. 4), explique la disposition de ces

deux salles superposées. En A, était un crénelage couvert sur les deux

murs goutterots du bâtiment, découvert devant les pignons. Entre les

contre-forts des murs goutterots s'ouvraient de belles fenêtres à

meneaux, plus larges que celles qui étaient percées dans les pignons.

Cinq contre-forts extérieurs maintenaient ceux-ci dans leur aplomb (voy.

le plan).

Dans les palais épiscopaux, les deux salles superposées avaient une

destination bien connue. La salle basse était l'officialité; la salle

haute, le lieu propre aux grandes réunions diocésaines, synodes,

assemblées du clergé, au besoin salles de banquets. D'ailleurs les

évêques étaient seigneurs féodaux, et, comme tels, ils devaient, dans

maintes circonstances, réunir leurs vassaux. On a peut-être moins

éclairci la destination des deux salles superposées dans les châteaux

des seigneurs laïques. Cependant cette disposition est trop générale

pour qu'elle n'ait pas été imposée par des usages uniformes sur tout le

territoire féodal de la France. C'est en examinant soigneusement les

voisinages de ces grandes salles, la manière dont leurs ouvertures sont

placées, leurs issues, que nous pouvons nous rendre compte des usages

auxquels étaient destinées les oeuvres basses, car, pour l'étage

supérieur, sa destination est parfaitement définie.

Quand on voit les ensembles des plans de nos grands châteaux féodaux, on

remarque qu'il n'y avait pour la garnison que des locaux peu étendus.

Ceci s'explique par la composition même de ces garnisons. Bien peu de

seigneurs féodaux pouvaient, comme le châtelain de Coucy, au XIIIe

siècle, entretenir toute l'année cinquante chevaliers, c'est-à-dire cinq

cents hommes d'armes. La plupart de ces seigneurs, vivant des redevances

de leurs colons, ne pouvaient, en temps ordinaire, conserver près d'eux

qu'un nombre d'hommes d'armes très-limité. Étaient-ils en guerre, leurs

vassaux devaient l'_estage_, la garde du château seigneurial, pendant

quarante jours par an (temps moyen). Mais il y avait deux sortes de

vassaux, les hommes _liges_, qui devaient personnellement le service

militaire, et les vassaux simples, qui pouvaient se faire remplacer. De

cette coutume féodale il résultait que le seigneur était souvent dans

l'obligation d'accepter le service militaire de gens qu'il ne

connaissait pas, et qui, faisant métier de se battre pour qui les

payait, étaient accessibles à la corruption. Dans bien des cas

d'ailleurs, les hommes liges, les vassaux simples ou leurs remplaçants,

ne pouvaient suffire à défendre un château seigneurial; on avait recours

à des troupes de mercenaires, gens se battant bien pour qui les payait

largement, mais au total peu sûrs. C'était donc dans des cas

exceptionnels que les garnisons des châteaux étaient nombreuses; mais il

faut reconnaître que du XIIe au XVe siècle, la défense était tellement

supérieure à l'attaque, qu'une garnison de cinquante hommes, par

exemple, suffisait pour défendre un château d'une étendue médiocre,

contre un nombreux corps d'armée. Quand un seigneur faisait appel à ses

vassaux et que ceux-ci s'enfermaient dans le château, on logeait les

hommes les plus sûrs dans les tours, parce que chacune d'elles formait

un poste séparé, commandé par un capitaine. Pour les mercenaires ou les

remplaçants, on les logeait dans la salle basse, qui fournissait à la

fois un dortoir, une salle à manger, même une cuisine au besoin, et un

lieu propre aux exercices. Ce qui indiquerait cette destination, ce sont

les dispositions intérieures de ces salles, leur isolement des autres

services, leur peu de communications directes avec les défenses, le

voisinage de vastes caves ou magasins propres à contenir des vivres, des

armes, etc.

Ces salles basses sont en effet ouvertes sur la cour du château, mais ne

communiquent aux défenses que par les dehors ou par des postes,

c'est-à-dire par des escaliers passant dans des tours. Ainsi le seigneur

avait-il moins à craindre la trahison de ces soldats d'aventure,

puisqu'ils ne pouvaient arriver aux défenses que commandés et sous la

surveillance de capitaines dévoués. À plus forte raison, les occupants

de ces salles basses ne pouvaient-ils pénétrer dans le donjon que s'ils

y étaient appelés. Dès la fin du XIIIe siècle, ces dispositions sont

déjà apparentes, quoique moins bien tracées que pendant les XIVe et XVe

siècles. Cela s'explique. Jusqu'à la fin du XIIIe siècle, le régime

féodal, tout en s'affaiblissant, avait encore conservé la puissance de

son organisation. Les seigneurs pouvaient s'entourer d'un nombre

d'hommes sûrs, assez considérable pour pouvoir se défendre dans leurs

châteaux; mais à dater du XIVe siècle, les liens féodaux tendent à se

relâcher, et les seigneurs possédant de grands fiefs sont obligés, en

cas de guerre, d'avoir recours aux soldats mercenaires. Les vassaux, les

hommes liges mêmes, les vavasseurs, les villages ou bourgades, rachètent

à prix d'argent le service personnel qu'ils doivent au seigneur féodal;

et celui-ci, qui, en temps de paix, trouvait un avantage à ces marchés,

en cas de guerre, se voyait obligé d'enrôler ces troupes d'aventuriers

qui, à dater de cette époque, n'ont d'autre métier que de louer leurs

services, et qui deviennent un fléau pour le pays, si les querelles

entre seigneurs s'éteignent. Pendant le temps de calme qui permit à la

France de respirer, sous Charles V, après les désastres du milieu du

XIVe siècle, ces troupes devinrent un si gros embarras, que le sage roi

ne trouva rien de mieux que de les placer sous le commandement de du

Guesclin, pour les emmener en Espagne, contre don Pedro.

À l'époque où l'on éleva la grand'salle du château de Montargis, l'état

féodal n'en était pas arrivé à cette extrémité fâcheuse de recruter ses

défenseurs parmi ce ramassis de routiers, et déjà, cependant, on voit

que la salle basse est isolée, n'ayant d'issues que sur la cour, sans

communications directes avec les défenses. Nous verrons comment, dans

des châteaux plus récents, cette disposition fut plus nettement accusée,

et quelles sont les précautions prises par les seigneurs féodaux pour

tenir ces troupes de mercenaires sous une surveillance constante.

Avant d'en venir à donner des exemples de ces dispositions toutes

particulières, nous devons, en suivant l'ordre chronologique, parler ici

de la grand'salle du palais de Paris, bâtie sous Philippe le Bel, par

Enguerrand de Marigny, comte de Longueville. De cette salle, la plus

grande du royaume de France, il reste aujourd'hui l'étage inférieur, des

plans, et une précieuse gravure de du Cerceau, non terminée, dont on ne

possède qu'un très-petit nombre d'épreuves. Cet étage inférieur est

voûté sur trois rangs de piliers, ceux du milieu plus robustes, pour

supporter l'épine de l'étage supérieur. Nous donnons (fig. 5) le plan du

premier étage au-dessus du rez-de-chaussée voûté. En A, était le grand

perron qui, de la cour du May, donnait entrée dans cette salle. En B,

s'élevait une galerie accolée à la salle du côté du midi, laquelle

communiquait à une sorte de vestibule C, d'où l'on entrait soit dans la

grand'salle, soit dans les galeries D, bâties de même par Enguerrand de

Marigny. Deux escaliers à vis E mettaient en outre la galerie basse

voûtée en communication avec la galerie haute. Bien que la grand'salle

haute eût été rebâtie après l'incendie de 1618, par l'architecte de

Brosse, ces dispositions de galeries existaient encore presque entières

en 1777, ainsi que le constatent deux dessins provenant de la collection

de M. de Monmerqué, et qui ont été reproduites en _fac-simile_ par

Lassus. En effet, ces dessins exécutés pendant les démolitions, laissent

voir la porte G, tout l'ouvrage C, les deux tourelles E, la galerie D

d'Enguerrand, et le perron A. Par la galerie D on arrivait de plain-pied

au porche supérieur de la sainte Chapelle[42].

La grand'salle proprement dite a 70m,50 de long sur 27m,50 de large dans

oeuvre. Par la porte F, on entrait dans la salle dorée, bâtie sous Louis

XII; la grand'chambre du parlement, où le roi tenait son lit de

justice[43]. Les escaliers à vis H montaient de fond; ceux I ne

commençaient qu'au premier étage, pour monter aux combles. Quatre

cheminées, K, chauffaient cet immense vaisseau. En L, était la fameuse

table de marbre[44], et en M une chapelle bâtie par Louis XI. Adossée à

chacun des piliers était une statue des rois de France, depuis

Pharamond. Nous donnons (fig. 6) la coupe de la grand'salle du palais,

faite sur _ab_. De grandes fenêtres s'ouvraient dans les quatre pignons,

et latéralement d'autres fenêtres pourvues de meneaux, mais dont les

alléges se relevaient plus ou moins, suivant la hauteur des bâtiments

accolés, éclairaient largement les deux nefs lambrissées en berceau,

avec en traits et poinçons apparents.

Ces lambris, ainsi que les piliers et statues des rois, étaient peints

et dorés[45]. Corrozet[46] nous a conservé le catalogue des rois dont

les effigies décoraient les piliers isolés ou adossés.

Des supports avaient été réservés pour les successeurs de Philippe le

Bel, puisque ce même Corrozet nous donne quarante-deux noms jusqu'à ce

prince, et depuis, onze rois dont les statues ont été posées après la

construction de la salle. Il annonce en outre que les statues des rois

François Ier, Henri II, François II et Charles IX doivent être

prochainement montées sur leurs supports vides. Il y avait donc place

pour cinquante-sept statues. En effet, nous trouvons cinquante-cinq

supports. Louis XI ayant fait enlever deux de ces statues pour les loger

aux deux côtés de la chapelle élevée par lui, Charlemagne et saint

Louis, le nombre donné par Corrozet est conforme aux indications du

plan, car on observera qu'il n'existait pas de statues aux deux angles

O, non plus que sur le trumeau de la porte G. Des bancs de pierre

étaient disposés latéralement dans les renfoncements formés par les

alléges des fenêtres. Notre figure 6 donne en A une travée double le

long des murs de la salle, et en B une travée des piliers de l'épine.

La salle du palais de Paris était élevée d'après un programme qui ne

touchait en rien à la défense de la place. Lorsqu'elle fut bâtie, en

effet, il n'était plus question de considérer le palais comme un château

fortifié propre à la défense. Le palais n'était plus au XIVe siècle

qu'une demeure souveraine et le siége du parlement. Cependant les

dispositions féodales sont encore apparentes ici; la salle basse

conserve sa disposition secondaire, n'ayant de communication qu'avec les

cours, tandis que de la salle haute on pouvait se rendre aux galeries, à

la sainte Chapelle et aux appartements.

Mais si nous jetons les yeux sur le plan de la grand'salle du château de

Coucy, salle qui fut reconstruite par Louis d'Orléans pendant les

premières années du XVe siècle, nous voyons que le programme du château

féodal est ici rigoureusement rempli. La salle basse n'est nullement en

communication avec les défenses, tandis que la salle haute donne à la

fois accès à tous les grands appartements, à la chapelle, aux tours et

fronts de la défense (voy. CHÂTEAU, fig. 16 et 17).

Ce même programme est rempli encore d'une manière plus complète dans le

château de Pierrefonds, construit d'un seul jet par ce prince et suivant

des dispositions très-arrêtées. À Coucy, Louis d'Orléans avait dû

conserver des tours et courtines anciennes et tout un système de défense

du commencement du XIIIe siècle, fort bien entendu et complet. À

Pierrefonds, il avait carte blanche, et ce château s'éleva sur les

données admises à cette époque pour un château qui était à la fois une

demeure princière, une habitation commode et une place importante au

point de vue de la défense. Aussi la grand'salle du château de

Pierrefonds nous paraît-elle résumer le programme complet de ces vastes

vaisseaux.

Le bâtiment qui renferme la grand'salle du château de Pierrefonds occupe

le côté occidental du parallélogramme formant le périmètre de cette

résidence seigneuriale. Ce bâtiment est à quatre étages; deux de ces

étages sont voûtés et forment caves du côté de la cour, bien qu'ils

soient élevés au-dessus du chemin de ronde extérieur; les deux derniers

donnent un rez-de-chaussée sur la cour et la grand'salle au niveau des

appartements du premier étage. En A (fig. 7), est tracé le plan du

rez-de-chaussée sur la cour. C est l'entrée charretière du château, avec

son pont-levis en E. D est l'entrée de la poterne, avec son pont-levis

en F. En entrant dans la cour G, on trouve à rez-de-chaussée une

première salle H qui est le corps de garde, séparé de la porte et de la

poterne par le herse tombant en _a_. De ce corps de garde on communique

directement au portique _b_, lequel est séparé de la cour par un bahut.

De la cour G on peut entrer sous le portique par les portes _c_ et _d_.

En face de la porte _c_, la plus rapprochée de l'entrée, est un banc _e_

destiné à la sentinelle (car alors des bancs étaient toujours réservés

là où une sentinelle devait être postée). Il faut donc que chaque

personne qui veut pénétrer dans les salles basses soit reconnue. En _g_,

est une porte qui donne entrée dans un premier vestibule I; de ce

premier vestibule on pénètre dans une salle K, puis dans la grand'salle

L, qui n'a d'issue sur le portique que par le tambour _h_. L'escalier

_l_ permet de pénétrer dans la tour M, de descendre dans les caves, et

de monter au portique entresolé en passant par-dessus l'arcade _n_.

L'escalier O, à double vis, monte au portique entresolé, à la

grand'salle du premier et aux défenses. En _p_, sont des cheminées; en

R, des latrines auxquelles on arrive, soit par le corps de garde H, soit

par le vestibule I. Le tracé B donne le plan de la grand'salle au

premier étage. On ne peut y monter que par les escaliers du corps de

garde ou par l'escalier à double vis O, situé à l'extrémité du portique.

Le seigneur pénétrait dans cette salle par la porte _s_ communiquant au

donjon par une suite de galeries. Entrant par cette porte _s_, le

seigneur était sur l'estrade, élevée de trois marches au-dessus du pavé

de la grand'salle. C'était le parquet, le tribunal du haut justicier;

c'était aussi la place d'honneur dans les cérémonies, telles

qu'hommages, investitures; pendant les banquets, les assemblées, bals,

etc. C'est sur cette estrade que s'élève la cheminée, comme dans la

grand'salle du palais de Poitiers (voy. CHEMINÉE, fig. 9 et 10).

On pouvait aussi, du donjon, pénétrer dans la grand'salle en passant sur

la porte du château, dans la pièce située au-dessus du corps de garde et

le vestibule V. La grand'salle du premier étage était en communication

directe avec les défenses par les issues X, très-nombreuses. En cas

d'attaque, la garnison pouvait être convoquée dans cette salle

seigneuriale, recevoir des instructions, et, se répandre instantanément

sur les chemins de ronde des mâchicoulis et dans les tours.

La coupe (fig. 8) sur _tu_, en regardant vers l'entrée, explique plus

complétement ces dispositions. Au-dessous de l'étage A est un étage de

caves dont le sol est au niveau du chemin de ronde extérieur, B étant le

niveau du sol de la cour. On voit, dans cette coupe, comment est

construit le portique de plain-pied avec la salle basse et entresolé de

façon à donner une vue et, au besoin, une surveillance sur cette salle

basse, car le portique inférieur est vitré en _a_, tandis que le

portique d'entresol est vitré en _b_. Au niveau du plancher de la

grand'salle du premier étage, ce portique forme une terrasse ou

promenoir extérieur sur la cour. On voit en _d_ le chemin de ronde des

mâchicoulis, qui est également de plain-pied avec la grand'salle.

Sur le vestibule V (voyez le plan) de cette grand'salle, est une tribune

qui servait à placer des musiciens lors des banquets ou fêtes que

donnait le seigneur. De ces dispositions il résulte clairement que les

salles basses étaient isolées des défenses, tandis que la grand'salle

haute, située au premier étage, était au contraire en communication

directe et fréquente avec elles; que la salle haute, ou grand'salle,

était de plain-pied avec les appartements du seigneur, et qu'on séparait

au besoin les hommes se tenant habituellement dans la salle basse, des

fonctions auxquelles était réservée la plus haute. Ce programme, si bien

écrit à Pierrefonds, jette un jour nouveau sur les habitudes des

seigneurs féodaux, obligés de recevoir dans leurs châteaux des garnisons

d'aventuriers.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 8 - (Q suite - R - S) · 第 7 / 47 段