l'art. TABERNACLE.]
* * * * *
ROSACE, s. f. En sculpture d'ornement, s'entend comme groupe de
feuillages formant une composition symétrique inscrite dans un cercle,
un _trèfle_, un _quatrefeuille_. Les architectes du moyen âge ont fait
emploi des rosaces pour décorer des soffites de corniches, pendant la
période romane; des gâbles, des nus de fausses arcatures ou fausses
baies, pendant la période gothique; des tympans. Ces sortes d'ornements
sont souvent d'un beau caractère et d'une excellente exécution,
particulièrement pendant la première période gothique. Un exemple
suffira ici pour faire saisir l'ornement que l'on nomme rosace. Celle-ci
(fig. 1), inscrite dans un trilobe, provient de l'arcature de la
chapelle de la Vierge, bâtie au chevet de la cathédrale de Sées, et date
de 1230 environ. L'architecture normande est, entre toutes les écoles de
France, la plus prodigue de rosaces. On en voit de fort belles sur les
tympans du triforium du choeur de la cathédrale du Mans. Nous aurons
l'occasion de présenter des exemples de ce genre d'ornementation
sculptée à l'article SCULPTURE D'ORNEMENT.
[Illustration: Fig. 1.]
* * * * *
ROSE, s. f. C'est le nom que l'on donne aux baies circulaires qui
s'ouvrent sur les parois des églises du moyen âge. L'_oculus_ de la
primitive basilique chrétienne, percé dans le pignon élevé au-dessus de
l'entrée, paraît être l'origine de la rose du moyen âge. Mais jusque
vers la fin du XIIe siècle, la rose n'est qu'une ouverture d'un faible
diamètre, dépourvue de châssis de pierre: c'est une baie circulaire.
L'architecture romane française du Nord et du Midi n'emploie que
rarement ce genre de fenêtre, qui n'a guère alors plus de 50 centimètres
à 1 mètre de diamètre. Mais à dater de la seconde moitié du XIIe siècle,
lorsque l'école laïque se développe, les roses apparaissent, et prennent
des dimensions de plus en plus considérables, jusque vers le milieu du
XIIIe siècle. Alors, surtout, dans l'Île-de-France et les provinces
voisines, telles que la Champagne et la Picardie, les roses s'ouvrent
sous les voûtes, dans toute la largeur des nefs. En Normandie et en
Bourgogne, au contraire, les roses n'apparaissent que tard, c'est-à-dire
vers la fin du XIIIe siècle.
La baie circulaire appartient à toutes les époques de l'architecture,
depuis le Bas-Empire. Mais de l'_oculus_ roman, non vitré souvent[24], à
la rose occidentale de la cathédrale de Paris, il y a un progrès.
Comment ce progrès s'est-il accompli? Pourquoi la figure circulaire
a-t-elle été adoptée? Telles sont les questions posées tout d'abord et
auxquelles il faut répondre. Nous devons distinguer, entre les roses,
celles qui s'ouvrent dans les murs pignons de celles qui n'ont qu'une
importance secondaire.
On comprend, par exemple, que dans une grande nef comme celle de la
cathédrale de Paris (voy. CATHÉDRALE, fig. 2 et 4), si l'on voulait
ouvrir des baies au-dessus de la galerie du triforium pour alléger la
construction et fournir de la lumière sous les combles de cette galerie,
il eût été fort disgracieux de donner à ces ouvertures la forme d'une
fenêtre. Une rose, au contraire, allégissait la construction en
étrésillonnant les piles, et donnait à ces baies une apparence
particulière qui les distinguait entre les claires-voies vitrées.
Pour ces roses secondaires, la pensée d'étrésillonner les maçonneries
tout en les allégissant, avait dû, en maintes circonstances, imposer la
figure circulaire. C'est ainsi, par exemple, qu'à la base des tours de
la cathédrale de Laon, l'architecte a pratiqué des ouvertures
circulaires de préférence à des baies avec pieds-droits, pour donner
plus de solidité à l'ouvrage.
Mais ces vides circulaires, du moment qu'ils atteignirent un diamètre de
3 à 4 mètres, étaient bien tristes, surtout s'ils n'étaient point
vitrés, comme à Notre-Dame de Paris, au-dessus du triforium. Les
architectes pensèrent donc à les garnir de découpures de pierre plus ou
moins riches. Si ces roses étaient destinées à être vitrées, ces
découpures de pierre maintenaient les vitraux, comme le ferait un
châssis de bois ou de fer et pouvaient résister à la pression du vent.
Nous ne pourrions dire aujourd'hui si les pignons du transsept de la
cathédrale de Paris, bâtis sous Maurice de Sully, étaient ou devaient
être percés de roses. Cela est probable toutefois; nous pensons même que
l'une de ces roses a existé du côté sud, car dans les maçonneries
refaites au XIIIe siècle de ce côté, nous avons trouvé des fragments
employés dans les blocages, et qui ne pouvaient avoir appartenu qu'à une
rose d'un grand diamètre. En supposant que cette rose eût existé, elle
daterait de 1180 environ, et serait une des plus anciennes connues, dans
des dimensions jusqu'alors inusitées. En effet, les roses qui datent de
cette époque ne dépassent guère 5 ou 6 mètres de diamètre.
À défaut de grandes roses munies de châssis de pierre, antérieures à
1190, nous en trouvons de petites, percées dans le choeur de Notre-Dame
de Paris, pour éclairer le triforium, et qui datent de 1165 à 1170,
puisqu'en cette année 1170, l'abbé du Mont-Saint-Michel en mer raconte
qu'il vit ce choeur voûté. Ces roses avaient été supprimées déjà, vers
1230, lorsqu'on voulut agrandir les fenêtres hautes du choeur et qui
s'ouvraient, comme nous venons de le dire, sous les combles de la
galerie du premier étage.
Il existe trois modèles différents de châssis de pierre qui garnissent
ces roses dans le choeur. Nous donnons l'un d'eux (fig. 1); le vide
circulaire a 2m,85 de diamètre, et le châssis de pierre, d'une
composition très-singulière, ne se compose que de huit morceaux qui sont
posés comme les rayons d'une roue embrevés d'un centimètre ou deux dans
l'intrados des claveaux formant le cercle. Si ces roses étaient vitrées,
comme le sont celles éclairant le triforium, les panneaux de verre
étaient simplement maintenus par des pitons scellés sur la face
intérieure des pierres composant le châssis. Mais nous reviendrons tout
à l'heure sur cette disposition. La rose que nous traçons ici, étant une
de celles qui s'ouvraient sous le comble de la galerie, n'était point
munie de vitraux, et sa face ornée se présentait vers l'intérieur. Cette
ornementation consiste en des pointes de diamant en creux et en saillie,
ces dernières recoupées en petites feuilles, et en des boutons, ainsi
que l'indiquent le détail B et la section C. On remarquera que les
jambettes A sont diminuées latéralement et terminées, vers l'oeil
intérieur, par deux corbelets latéraux, formant chapiteau, pour
présenter un étrésillonnement plus solide. En effet, ce qui mérite
particulièrement d'être observé dans cette composition d'un châssis de
pierre, c'est le système d'étrésillonnement bien entendu pour éviter
toute brisure et pour maintenir les clavaux du cercle comme les rais
d'une roue maintiennent les jantes.
Ce principe a évidemment commandé la composition des châssis de pierre
des premières grandes roses dans l'architecture de l'Île-de-France, et
il faut reconnaître qu'il est excellent. Une des plus anciennes parmi
les grandes roses, est certainement celle qui s'ouvre sur la façade
occidentale de l'église Notre-Dame de Mantes, église qui fut bâtie en
même temps que la cathédrale de Paris, peut-être par le même architecte,
et qui reproduit ses dispositions générales, son mode de structure et
quelques-uns de ses détails.
Mais nous devons d'abord dire quel était le motif qui avait fait adopter
ces grandes baies circulaires. Lorsque l'école laïque inaugura son
système d'architecture pendant la seconde moitié du XIIe siècle, elle
s'était principalement préoccupée de la structure des voûtes. Elle avait
admis que la voûte en arcs d'ogives reportant toutes ses charges sur les
sommiers, et par conséquent sur les piles, les murs devenaient inutiles.
Si, à la cathédrale de Paris, les fenêtres hautes primitives ne
remplissent pas exactement tout l'espace laissé sous les formerets des
voûtes, s'il y a quelque peu d'hésitation dans la structure de ces
baies, et si l'on voit encore des restes de tympans, ces restes sont
tellement réduits, que l'on comprend comment ils devaient bientôt
disparaître et comment les formerets eux-mêmes allaient devenir les
archivoltes des fenêtres. Si l'on vidait ainsi, par suite d'un
raisonnement très-juste, tous les tympans sous les formerets, si l'on
supprimait les murs latéralement, il était logique de les supprimer sous
les grands formerets des façades donnant la projection des
arcs-doubleaux. Mais ces arcs-doubleaux étaient en tiers-points, étaient
des arcs brisés. Les architectes prirent alors le parti de ne point
faire du formeret de face la projection des arcs-doubleaux. Pour ces
formerets ils adoptèrent le plein cintre: ainsi ils obtenaient un
demi-cercle au lieu d'un arc brisé, ce qui d'ailleurs ne pouvait les
gêner pour la structure des voûtes; et, complétant ce demi-cercle, ils
ouvrirent un grand jour circulaire prenant toute la largeur de la voûte,
donnant à l'extérieur sa projection. Il ne s'agissait plus alors que de
remplir ce grand vide circulaire par un châssis de pierre permettant de
poser des vitraux. C'est ce jour circulaire que Villard de Honnecourt
appelle une _reonde verrière_.
Bien que les arcs-doubleaux des grandes voûtes des cathédrales de Paris
et de Laon, de l'église de Mantes, de celle abbatiale de Braisne, soient
en tiers-point, les formerets de ces voûtes joignant les murs pignons
sont plein cintre, afin de pouvoir inscrire une rose circulaire sous ces
formerets, qui deviennent de grands arcs de décharge.
Voici l'histoire des transformations des grandes roses tracée en
quelques lignes (fig. 2).
D'abord, ainsi que nous venons de le dire (exemple A), la projection de
la voûte intérieure se traduit par un plein cintre, quoique les
arcs-doubleaux de cette voûte soient des tiers-points. Vers le milieu du
XIIIe siècle cependant, il semble que dans la Champagne, province où
l'on poussait les conséquences de l'architecture laïque à outrance, on
voulut éviter ce mélange du plein cintre et de l'arc brisé, ou plutôt ce
qu'il y avait d'illogique à donner extérieurement un plein cintre comme
projection d'une voûte en tiers-point. L'architecte de la cathédrale de
Reims inscrit les grandes roses sous un arc en tiers-point, ainsi que le
montre l'exemple B; et comme pour mieux faire sentir la projection des
arcs-doubleaux de la voûte, l'espace _a_ est ajouré. La _reonde_
verrière n'est plus alors qu'une immense fenêtre ouverte sous le grand
formeret. Ce n'est plus la rose de l'Île-de-France. Dans cette dernière
province, berceau de l'école laïque du XIIIe siècle, la rose, jusqu'à la
fin du XIIIe siècle, reste la _reonde_ verrière, c'est-à-dire qu'elle
demeure circonscrite par un formeret plein cintre. Telles sont les roses
des pignons du transsept de la cathédrale de Paris, qui datent de 1257.
Mais, à cette époque, ce cercle de la rose s'inscrit dans un carré,
comme le montre l'exemple C. Les écoinçons _b_ sont aveugles et les
écoinçons inférieurs _c_ ajourés au-dessus d'une claire-voie dont nous
parlerons tout à l'heure. À la même époque on va plus loin: on isole le
formeret de la voûte, qui devient un dernier arc-doubleau. On laisse
entre ce dernier arc et la rose un espace, et l'on met à jour
non-seulement la _reonde_ verrière, mais les écoinçons _b_ supérieurs.
Telle est construite la rose de la sainte Chapelle du château de
Saint-Germain en Laye que nous décrirons en détail.
Reprenons l'ordre chronologique, et examinons les premières grandes
roses qui nous sont restées.
Nous l'avons dit tout à l'heure, une des plus anciennes est celle qui
s'ouvre sur la face occidentale de l'église de Mantes. La structure de
cette rose remonte aux dernières années du XIIe siècle, c'est dire
qu'elle est contemporaine, ou peu s'en faut, de la petite rose du
triforium de Notre-Dame de Paris que nous avons donnée figure 1.
Encore une observation avant de nous occuper de la rose occidentale de
Mantes. La division principale des châssis de pierre qui garnissent ces
roses procède, sauf de rares exceptions, du dodécagone, c'est-à-dire que
les compartiments principaux de l'armature de pierre forment douze coins
et douze rayons, ainsi que l'indiquent les exemples A et C (fig. 2).
Dans les roses primitives, les vides se trouvent sur les axes, comme
dans l'exemple A, tandis que dans les roses composées depuis le milieu
du XIIIe siècle, ce sont les rayons qui, le plus habituellement, sont
posés sur les axes, comme dans l'exemple C.
Voici donc (fig. 3) le tracé de la rose occidentale de Notre-Dame de
Mantes. C'est encore le système de rayons étrésillonnants qui domine
ici. Les colonnettes de l'ordre extérieur sont tournées la base vers la
circonférence. Ces colonnettes reçoivent des arcs qui à leur sommet
portent l'ordre intérieur des colonnettes, dont les chapiteaux sont de
même tournés vers l'oeil central. Cet oeil, qui subit une grande
pression, est plus épais que les rayons, ce qui est bien raisonné.
L'armature de fer du vitrail n'est point engagée en feuillure à
mi-épaisseur de pierre, mais est scellée intérieurement, comme l'indique
la section A, et des pitons scellés aussi dans la pierre maintiennent
les panneaux contre celle-ci. C'est encore suivant ce système que la
rose de la façade occidentale de Notre-Dame de Paris est combinée. Cette
rose est postérieure à celle de Notre-Dame de Mantes: elle date de 1220
environ; sa composition est déjà plus savante en présentant des
compartiments mieux entendus et d'un aspect plus gracieux. Le problème
consistait à disposer les compartiments de pierre de manière à laisser,
pour les panneaux des vitraux, des espaces à peu près égaux. On voit que
dans la rose de Mantes les vides joignant la circonférence sont,
relativement aux vides intérieurs, démesurément larges. On avait suppléé
à l'étendue des vides extérieurs par l'armature de fer; mais les
panneaux maintenus par les grands cercles de fer B avaient une surface
trop considérable, relativement aux panneaux C, et nécessitaient
l'adjonction de nombreuses tringlettes ou barres secondaires, qui ne
présentaient pas une résistance suffisante à l'effort des vents. De
plus, le poids des châssis de pierre se reportait tout entier sur les
deux colonnettes inférieures, ce qui présentait un danger, car la
solidité de la rose était fort compromise. La composition de la rose de
Mantes, très-hardie déjà pour un vide de 8 mètres de diamètre, devenait
d'une exécution impossible si ce diamètre était augmenté. Or, le
diamètre du vide de la rose occidentale de Notre-Dame de Paris est de
9m,60. L'architecte prétendit donner à son réseau de pierre à la fois
plus de solidité et plus de légèreté. En conséquence (fig. 4), il divisa
le cercle en vingt-quatre parties pour la zone extérieure, en douze
parties pour la zone intérieure. Il retourna les colonnettes,
c'est-à-dire qu'il plaça leurs bases vers le centre et leurs chapiteaux
vers la circonférence. Il posa sur les chapiteaux des colonnettes de la
zone extérieure une arcature robuste, plus épaisse que les colonnettes,
et qui à elle seule formait déjà un clavage complet, pouvant se
maintenir comme les claveaux d'un arc par leur coupe. Dès lors il
diminuait le diamètre du réseau de plus d'un mètre. Entre les deux zones
de colonnettes, il posa une seconde arcature robuste qui formait un
second cercle clavé; puis l'oeil renforcé également clavé. Les
colonnettes n'étaient plus que des étrésillons rendant ces trois cercles
solidaires. Elles n'avaient à subir qu'une assez faible pression, aussi
les fit-il très-légères. Il est difficile, le problème d'un grand
châssis circulaire de pierre étant posé, de le résoudre d'une manière
plus heureuse et plus savante.
Dans cette composition, l'armature de fer nécessaire pour maintenir les
panneaux des vitraux n'avait plus qu'une importance nulle au point de
vue de la solidité du système. Cette armature était scellée avec grand
soin au plomb, ainsi que les pitons; car dans cette rose, comme dans
celle de Mantes, le vitrail était accolé à la face intérieure et non en
feuillure; de telle sorte que le réseau portait toute son épaisseur à
l'extérieur[25].
La meilleure preuve que la composition de la rose occidentale de
Notre-Dame de Paris est parfaitement entendue, c'est que ce réseau
n'avait subi que des dégradations très-peu importantes. Trois
colonnettes avaient été fêlées par le gonflement des scellements de
l'armature, et deux morceaux d'arcatures étaient altérés par des brides
de fer posées pour maintenir le buffet d'orgues. Cependant, le grand
châssis était resté dans son plan vertical, malgré le poids des vitraux,
l'effort du vent et ces attaches de fer que l'on avait scellées pendant
le dernier siècle, contre des parties d'arcatures, lorsqu'on monta les
grandes orgues. En A, est tracé la coupe de cette rose. Des détails sont
nécessaires pour faire apprécier la valeur de cette structure. Nous
donnons en A (fig. 5) la coupe sur l'oeil, renforcé par le profil _a_,
comme on renforce le moyeu d'une roue de carrosse. En B, la section
d'une des colonnettes intérieures, dont le diamètre a 0m,14 avec le
profil _b_ de la base. En C, un des chapiteaux des colonnettes
extérieures, avec la base _c_ et son renfort. En D, la section de
l'arcature extérieure et la section du segment de cercle externe qui les
réunit. L'épaisseur de cette arcature externe et interne n'a pas plus de
0m,23, et celle des colonnettes, y compris le renfort, dans lequel sont
scellés les pitons, 0m,18. Il n'est pas de rose du moyen âge dont le
réseau présente de plus faibles sections relativement au diamètre du
vide, et il n'en est pas qui ait mieux résisté à l'action du temps. Si
nous revenons à la figure 4, nous observerons qu'en effet, l'appareil
est à la fois très-simple et très-habile; les pressions s'exercent sur
les morceaux de pierre, de façon à éviter toute chance de brisure. Les
colonnettes-étrésillons, renforcées à leurs extrémités par la saillie
des bases et des chapiteaux, donnent beaucoup de roide à tout le système
et s'appuient bien sur les sommiers et les têtes d'arcatures. L'oeil,
plus épais que tout le reste du réseau, offre un point central
résistant. Ce réseau est entièrement taillé dans du cliquart d'une
qualité supérieure; les profils, les moindres détails ont conservé toute
leur pureté. La sculpture des fleurons, ainsi que celle des chapiteaux,
est admirablement traitée. Autrefois ce réseau était peint et doré. On
voit encore, sur les fûts des colonnettes, la trace d'étoiles d'or qui
les couvraient sur un fond d'azur. Quand on examine en détail cette
charmante composition, qu'on se rend compte du savoir et de la finesse
d'observation qui ont présidé à son exécution, deux choses surprennent:
c'est le développement si rapide de cet art qui, à peine sorti du roman,
était si sûr de ses moyens et de l'effet qu'il voulait produire; c'est
encore de prétendre nous donner à croire que ce sont là les expressions
pénibles d'un art maladif, étrange, soumis aux capricieux dévergondages
d'une imagination encore un peu barbare, sans liens avec les hardiesses
de l'esprit moderne. En vérité, dans une époque comme la nôtre, où des
architectes ne parviennent pas toujours à maintenir des murs en pleine
pierre dans leur plan vertical, on pourrait se montrer plus modestes et
plus soucieux de s'enquérir des méthodes de ces maîtres, qui savaient
combiner un énorme châssis de pierre de façon à le soustraire aux
chances de destruction pendant six ou sept cents ans. Mais comment
prouver la clarté du soleil à ceux qui, non contents d'avoir un bandeau
sur les yeux, ne souffrent pas volontiers que chacun puisse chercher la
lumière?
La rose occidentale de la cathédrale de Paris, comme nous le disions
tout à l'heure, ne le cède à aucune autre, même d'une époque plus
récente, comme volume de matière mise en oeuvre, comparativement à la
surface vitrée, d'autant que les évidements sont peu considérables.
Il est d'un certain intérêt de connaître le cube de pierre employé dans
ce réseau, en comptant chaque morceau inscrit dans le plus petit
parallèlipipède, suivant la méthode de tout temps.
L'arcature extérieure cube 4m,1184
Les grandes colonnettes de la zone externe cubent 1m,188
Les petites 1m,08
L'arcature interne cube 2m,2176
Les colonnettes de la zone intérieure cubent 0m,828
L'oeil 1m,05
________
Total 10m,4820
La surface de la rose étant de 71m,56, le cube de pierre par mètre de
surface n'est que de 0m,146.
Nous verrons que cette légèreté réelle ne fut pas atteinte, même à
l'époque où l'architecture cherchait à paraître singulièrement délicate.
Peu avant la construction de la façade occidentale de la cathédrale de
Paris, on élevait l'église abbatiale de Braisne, une des plus belles
églises du Soissonnais[26]. Cette église, détruite en partie
aujourd'hui, conserve son transsept et son choeur. Dans les pignons de
ce transsept s'ouvrent des roses d'un style excellent, d'une structure
remarquable, parfaitement conservées. Nous traçons (fig. 6) une de ces
roses. Ici, conformément à la donnée admise à la fin du XIIe siècle, les
colonnettes-rayons sont posées les bases vers la circonférence; mais
déjà une arcature externe réunit tout le système, comme à Notre-Dame de
Paris. L'appareil, d'une grande simplicité, présente toutes les
garanties de durée, mais cette rose est loin d'avoir la légèreté de
celle de la cathédrale de Paris. D'ailleurs le système de vitrage est le
même.
La rose de la façade de Notre-Dame de Paris fut taillée vers 1220, comme
nous le disions plus haut. Quarante ans plus tard environ (en 1257), on
élevait les deux pignons sud et nord du transsept de cette église, pour
allonger ce transsept de quelques mètres[27]. Or, ces deux pignons sont
percés de roses énormes qui n'ont pas moins de 12m,90 de diamètre, et
qui s'ouvrent sur des galeries ajourées. Ces roses sont construites
d'après le système indiqué dans notre figure 2, en C; c'est-à-dire que
les écoinçons inférieurs compris dans le carré inscrivant le cercle sont
ajourés comme le cercle lui-même, tandis que les écoinçons supérieurs
sont aveugles, étant masqués par la voûte. Voici (fig. 7) le tracé
extérieur de l'une de ces deux roses, celle du sud. Les écoinçons A sont
aveugles, tandis que ceux B sont ajourés; ce qui était naturel, puisque
ce treillis de pierre repose sur l'arcature ajourée C, et qu'ainsi la
surface comprise entre le bas de cette arcature et le niveau D ne forme
qu'une immense fenêtre d'une hauteur de 18m,50 sur 13 mètres de largeur.
Sous la rose, la galerie double (voy. la coupe E), vitrée en V, est
placée comme un chevalement sous le grand réseau de pierre, de façon à
laisser deux passages P, P', l'un extérieur, l'autre intérieur.
L'épaisseur de cette claire-voie n'est que de 0m,47. Le formeret de la
voûte enveloppe exactement le demi-cercle supérieur de la rose, et forme
conséquemment un arc plein cintre.
Notre dessin fait voir les modifications profondes qui, en quelques
années, s'étaient introduites dans la composition de ces parties de la
grande architecture laïque du XIIe siècle. On ne saurait reprocher à cet
art l'immobilité, car il est difficile de se transformer d'une manière
plus complète, tout en demeurant fidèle aux premiers principes admis. Le
réseau se complique, se subdivise, et le système que nous trouvons déjà
entier dans la rose occidentale de Notre-Dame de Paris s'est étendu.