C'est grâce à ces travaux de restauration, que des industries

importantes se sont relevées[17], que l'exécution des maçonneries est

devenue plus soignée, que l'emploi des matériaux s'est répandu; car les

architectes chargés de travaux de restauration, souvent dans des villes

ou villages ignorés, dépourvus de tout, ont dû s'enquérir de carrières,

au besoin en faire rouvrir d'anciennes, former des ateliers. Loin de

trouver toutes les ressources que fournissent les grands centres, ils

ont dû en créer, façonner des ouvriers, établir des méthodes régulières,

soit comme comptabilité, soit comme conduite de chantiers. C'est ainsi

que des matériaux qui étaient inexploités ont été mis dans la

circulation; que des méthodes régulières se sont répandues dans des

départements qui n'en possédaient pas; que des centres d'ouvriers

devenus capables ont fourni des sujets dans un rayon étendu; que

l'habitude de résoudre des difficultés de construction s'est introduite

au milieu de populations sachant à peine élever les maisons les plus

simples. La centralisation administrative française a des mérites et des

avantages que nous ne lui contestons pas, elle a cimenté l'unité

politique; mais il ne faut pas se dissimuler ses inconvénients. Pour ne

parler ici que de l'architecture, la centralisation a non-seulement

enlevé aux provinces leurs écoles, et avec elles les procédés

particuliers, les industries locales, mais les sujets capables qui tous

venaient s'absorber à Paris ou dans deux ou trois grands centres; si

bien que dans les chefs-lieux de département, il y a trente ans, on ne

trouvait ni un architecte, ni un entrepreneur, ni un chef d'atelier, ni

un ouvrier en état de diriger et d'exécuter des travaux quelque peu

importants. Il suffit, pour avoir la preuve de ce que nous disons ici,

de regarder en passant les églises, mairies, les marchés, hôpitaux,

etc., bâtis de 1815 à 1835, et qui sont restés debout dans les villes de

province (car beaucoup n'ont eu qu'une durée éphémère). Les neuf

dixièmes de ces édifices (nous ne parlons pas de leur style) accusent

une ignorance douloureuse des principes les plus élémentaires de la

construction. La centralisation conduisait, en fait d'architecture, à la

barbarie. Le savoir, les traditions, les méthodes, l'exécution

matérielle, se retiraient peu à peu des extrémités. Si encore, à Paris,

une école dirigée vers un but utile et pratique avait pu rendre aux

membres éloignés des artistes capables de diriger des constructions, les

écoles provinciales n'auraient pas moins été perdues, mais on aurait

ainsi renvoyé sur la surface du territoire des hommes qui, comme cela se

voit dans le service des ponts et chaussées, maintiennent à un niveau

égal toutes les constructions entreprises dans les départements. L'école

d'architecture établie à Paris, et établie à Paris seulement, songeait à

toute autre chose; elle formait des lauréats pour l'Académie de France à

Rome, bons dessinateurs, nourris de chimères, mais fort peu propres à

diriger un chantier en France au XIXe siècle. Ces élus, rentrés sur le

sol natal après un exil de cinq années, pendant lequel ils avaient

relevé quelques monuments antiques, n'ayant jamais été mis aux prises

avec les difficultés pratiques du métier, préféraient rester à Paris, en

attendant qu'on leur confiât quelque oeuvre digne de leur talent, au

labeur journalier que leur offrait la province. Si quelques-uns d'entre

eux retournaient dans les départements, ce n'était que pour occuper des

positions supérieures dans nos plus grandes villes. Les localités

secondaires restaient ainsi en dehors de tout progrès d'art, de tout

savoir, et se voyaient contraintes de confier la direction des travaux

municipaux à des conducteurs des ponts et chaussées, à des arpenteurs,

voire à des maîtres d'école un peu géomètres. Certes, les premiers qui

pensèrent à sauver de la ruine les plus beaux édifices sur notre sol,

légués par le passé, et qui organisèrent le service des monuments

historiques, n'agirent que sous une inspiration d'artistes. Ils furent

effrayés de la destruction qui menaçait tous ces débris si remarquables,

et des actes de vandalisme accomplis chaque jour avec la plus aveugle

indifférence; mais ils ne purent prévoir tout d'abord les résultats

considérables de leur oeuvre, au point de vue purement utile. Cependant

ils ne tardèrent point à reconnaître que plus les travaux qu'ils

faisaient exécuter se trouvaient placés dans des localités isolées, plus

l'influence bienfaisante de ces travaux se faisait sentir et rayonnait,

pour ainsi dire. Après quelques années, des localités où l'on

n'exploitait plus de belles carrières, où l'on ne trouvait ni un

tailleur de pierre, ni un charpentier, ni un forgeron capable de

façonner autre chose que des fers de chevaux, fournissaient à tous les

arrondissements voisins d'excellents ouvriers, des méthodes économiques

et sûres, avaient vu s'élever de bons entrepreneurs, des appareilleurs

subtils, et inaugurer des principes d'ordre et de régularité dans la

marche administrative des travaux. Quelques-uns de ces chantiers virent

la plupart de leurs tailleurs de pierre fournir des appareilleurs pour

un grand nombre d'ateliers. Heureusement, si dans notre pays la routine

règne parfois en maîtresse dans les sommités, il est aisé de la vaincre

en bas, avec de la persistance et du soin. Nos ouvriers, parce qu'ils

sont intelligents, ne reconnaissent guère que la puissance de

l'intelligence. Autant ils sont négligents et indifférents dans un

chantier où le salaire est la seule récompense et la discipline le seul

moyen d'action, autant ils sont actifs, soigneux, là où ils sentent une

direction méthodique, sûre dans ses allures, où l'on prend la peine de

leur expliquer l'avantage ou l'inconvénient de telle méthode.

L'amour-propre est le stimulant le plus énergique chez ces hommes

attachés à un travail manuel, et, en s'adressant à leur intelligence, à

leur raison, on peut tout en obtenir.

Aussi avec quel intérêt les architectes qui s'étaient attachés à cette

oeuvre de la restauration de nos anciens monuments, ne suivaient-ils pas

de semaine en semaine les progrès de ces ouvriers arrivant peu à peu à

se prendre d'amour pour l'oeuvre à laquelle ils concouraient? Il y

aurait de notre part de l'ingratitude à ne pas consigner dans ces pages

les sentiments de désintéressement, le dévouement qu'ont bien souvent

manifestés ces ouvriers de nos chantiers de restauration; l'empressement

avec lequel ils nous aidaient à vaincre des difficultés qui semblaient

insurmontables, les périls même qu'ils affrontaient gaiement quand ils

avaient une fois entrevu le but à atteindre. Ces qualités, nous les

trouvons dans nos soldats, est-il surprenant qu'elles existent chez nos

ouvriers?

Les travaux de restauration entrepris en France, d'abord sous la

direction de la commission des monuments historiques, et plus tard par

le service des édifices dits _diocésains_, ont donc non-seulement sauvé

de la ruine des oeuvres d'une valeur incontestable, mais ils ont rendu

un service immédiat. Le travail de la commission a ainsi combattu,

jusqu'à un certain point, les dangers de la centralisation

administrative en fait de travaux publics; il a rendu à la province ce

que l'École des beaux-arts ne savait pas lui donner. En présence de ces

résultats, dont nous sommes loin d'exagérer l'importance, si

quelques-uns de ces docteurs qui prétendent régenter l'art de

l'architecture sans avoir jamais fait poser une brique, décrètent du

fond de leur cabinet que ces artistes ayant passé une partie de leur

existence à ce labeur périlleux, pénible, dont la plupart du temps on ne

retire ni grand honneur, ni profit, ne sont pas des architectes; s'ils

cherchent à les faire condamner à une sorte d'ostracisme et à les

éloigner des travaux à la fois plus honorables et plus fructueux, et

surtout moins difficiles, leurs manifestes et leurs dédains seront

oubliés depuis longtemps, que ces édifices, une des gloires de notre

pays, préservés de la ruine, resteront encore debout pendant des

siècles, pour témoigner du dévouement de quelques hommes plus attachés à

perpétuer cette gloire qu'à leurs intérêts particuliers.

Nous n'avons fait qu'entrevoir d'une manière générale les difficultés

qui se présentent à l'architecte chargé d'une restauration, qu'indiquer,

comme nous l'avons dit d'abord, un programme d'ensemble posé par des

esprits critiques. Ces difficultés cependant ne se bornent pas à des

faits purement matériels. Puisque tous les édifices dont on entreprend

la restauration ont une destination, sont affectés à un service, on ne

peut négliger ce côté d'utilité pour se renfermer entièrement dans le

rôle de restaurateur d'anciennes dispositions hors d'usage. Sorti des

mains de l'architecte, l'édifice ne doit pas être moins commode qu'il

l'était avant la restauration. Bien souvent les archéologues spéculatifs

ne tiennent pas compte de ces nécessités, et blâment vertement

l'architecte d'avoir cédé aux nécessités présentes, comme si le monument

qui lui est confié était sa chose, et comme s'il n'avait pas à remplir

les programmes qui lui sont donnés.

Mais c'est dans ces circonstances, qui se présentent habituellement, que

la sagacité de l'architecte doit s'exercer. Il a toujours les facilités

de concilier son rôle de restaurateur avec celui d'artiste chargé de

satisfaire à des nécessités imprévues. D'ailleurs le meilleur moyen pour

conserver un édifice, c'est de lui trouver une destination, et de

satisfaire si bien à tous les besoins que commande cette destination,

qu'il n'y ait pas lieu d'y faire des changements. Il est clair, par

exemple, que l'architecte chargé de faire du beau réfectoire de

Saint-Martin des Champs une bibliothèque pour l'École des arts et

métiers, devait s'efforcer, tout en respectant l'édifice et en le

restaurant même, d'organiser les casiers de telle sorte qu'il ne fût pas

nécessaire d'y revenir jamais et d'altérer les dispositions de cette

salle.

Dans des circonstances pareilles, le mieux est de se mettre à la place

de l'architecte primitif et de supposer ce qu'il ferait, si, revenant au

monde, on lui posait les programmes qui nous sont posés à nous-mêmes.

Mais on comprend qu'alors il faut posséder toutes les ressources que

possédaient ces maîtres anciens, qu'il faut procéder comme ils

procédaient eux-mêmes. Heureusement, cet art du moyen âge, borné par

ceux qui ne le connaissent pas à quelques formules étroites, est au

contraire, quand on le pénètre, si souple, si subtil, si étendu et

libéral dans ses moyens d'exécution, qu'il n'est pas de programme qu'il

ne puisse remplir. Il s'appuie sur des principes, et non sur un

formulaire; il peut être de tous les temps et satisfaire à tous les

besoins, comme une langue bien faite peut exprimer toutes les idées sans

faillir à sa grammaire. C'est donc cette grammaire qu'il faut posséder

et bien posséder.

Nous conviendrons que la pente est glissante du moment qu'on ne s'en

tient pas à la reproduction littérale, que ces partis ne doivent être

adoptés qu'à la dernière extrémité; mais il faut convenir aussi qu'ils

sont parfois commandés par des nécessités impérieuses auxquelles on ne

serait pas admis à opposer un _non possumus_. Qu'un architecte se refuse

à faire passer des tuyaux de gaz dans une église, afin d'éviter des

mutilations et des accidents, on le comprend, parce qu'on peut éclairer

l'édifice par d'autres moyens; mais qu'il ne se prête pas à

l'établissement d'un calorifère, par exemple, sous le prétexte que le

moyen âge n'avait pas adopté ce système de chauffage dans les édifices

religieux, qu'il oblige ainsi les fidèles à s'enrhumer de par

l'archéologie, cela tombe dans le ridicule. Ces moyens ae chauffage

exigeant des tuyaux de cheminée, il doit procéder, comme l'aurait fait

un maître du moyen âge s'il eût été dans l'obligation d'en établir, et

surtout ne pas chercher à dissimuler ce nouveau membre, puisque les

maîtres anciens, loin de dissimuler un besoin, cherchaient au contraire

à le revêtir de la forme qui lui convenait, en faisant même de cette

nécessité matérielle un motif de décoration. Qu'ayant à refaire à neuf

le comble d'un édifice, l'architecte repousse la construction en fer,

parce que les maîtres du moyen âge n'ont pas fait de charpentes de fer,

c'est un tort, à notre avis, puisqu'il éviterait ainsi les terribles

chances d'incendie qui ont tant de fois été fatales à nos monuments

anciens. Mais alors ne doit-il pas tenir compte de la disposition des

points d'appui? Doit-il changer les conditions de pondération? Si la

charpente de bois à remplacer chargeait également les murs, ne doit-il

pas chercher un système de structure en fer qui présente les mêmes

avantages? Certainement il le doit, et surtout il s'arrangera pour que

ce comble de fer ne pèse pas plus que ne pesait le comble de bois. C'est

là un point capital. On a eu trop souvent à regretter d'avoir surchargé

d'anciennes constructions; d'avoir restauré des parties supérieures

d'édifices avec des matériaux plus lourds que ceux qui furent

primitivement employés. Ces oublis, ces négligences, ont causé plus d'un

sinistre. Nous ne saurions trop le répéter, les monuments du moyen âge

sont savamment calculés, leur _organisme_ est délicat. Rien de trop dans

leurs oeuvres, rien d'inutile; si vous changez l'une des conditions de

cet organisme, vous modifiez toutes les autres. Plusieurs signalent cela

comme un défaut; pour nous, c'est une qualité que nous négligeons un peu

trop dans nos constructions modernes, dont on pourrait enlever plus d'un

membre sans compromettre leur existence. À quoi, en effet, doivent

servir la science, le calcul, si ce n'est, en fait de construction, à ne

mettre en oeuvre que juste les forces nécessaires? Pourquoi ces

colonnes, si nous les pouvons enlever sans compromettre la solidité de

l'ouvrage? Pourquoi des murs coûteux de 2 mètres d'épaisseur, si des

murs de 50 centimètres, renforcés de distance en distance par des

contre-forts d'un mètre carré de section, présentent une stabilité

suffisante? Dans la structure du moyen âge, toute portion de l'oeuvre

remplit une fonction et possède une action. C'est à connaître exactement

la valeur de l'une et de l'autre que l'architecte doit s'attacher, avant

de rien entreprendre. Il doit agir comme l'opérateur adroit et

expérimenté, qui ne touche à un organe qu'après avoir acquis une entière

connaissance de sa fonction, et qu'après avoir prévu les conséquences

immédiates ou futures de son opération. S'il agit au hasard, mieux vaut

qu'il s'abstienne. Mieux vaut laisser mourir le malade que le tuer.

La photographie, qui chaque jour prend un rôle plus sérieux dans les

études scientifiques, semble être venue à point pour aider à ce grand

travail de restauration des anciens édifices, dont l'Europe entière se

préoccupe aujourd'hui.

En effet, lorsque les architectes n'avaient à leur disposition que les

moyens ordinaires du dessin, même les plus exacts, comme la chambre

claire, par exemple, il leur était bien difficile de ne pas faire

quelques oublis, de ne pas négliger certaines traces à peine apparentes.

De plus, le travail de restauration achevé, on pouvait toujours leur

contester l'exactitude des procès-verbaux graphiques, de ce qu'on

appelle des _états actuels_. Mais la photographie présente cet avantage,

de dresser des procès-verbaux irrécusables et des documents que l'on

peut sans cesse consulter, même lorsque les restaurations masquent des

traces laissées par la ruine. La photographie a conduit naturellement

les architectes à être plus scrupuleux encore dans leur respect pour les

moindres débris d'une disposition ancienne, à se rendre mieux compte de

la structure, et leur fournit un moyen permanent de justifier de leurs

opérations. Dans les restaurations, on ne saurait donc trop user de la

photographie, car bien souvent on découvre sur une épreuve ce que l'on

n'avait pas aperçu sur le monument lui-même.

Il est, en fait de restauration, un principe dominant dont il ne faut

jamais et sous aucun prétexte s'écarter, c'est de tenir compte de toute

trace indiquant une disposition. L'architecte ne doit être complétement

satisfait et ne mettre les ouvriers à l'oeuvre que lorsqu'il a trouvé la

combinaison qui s'arrange le mieux et le plus simplement avec la trace

restée apparente; décider d'une disposition à priori sans s'être entouré

de tous les renseignements qui doivent la commander, c'est tomber dans

l'hypothèse, et rien n'est périlleux comme l'hypothèse dans les travaux

de restauration. Si vous avez le malheur d'adopter sur un point une

disposition qui s'écarte de la véritable, de celle suivie primitivement,

vous êtes entraîné par une suite de déductions logiques dans une voie

fausse dont il ne vous sera plus possible de sortir, et mieux vous

raisonnez dans ce cas, plus vous vous éloignez de la vérité. Aussi,

lorsqu'il s'agit, par exemple, de compléter un édifice en partie ruiné;

avant de commencer, faut-il tout fouiller, tout examiner, réunir les

moindres fragments en ayant le soin de constater le point où ils ont été

découverts, et ne se mettre à l'oeuvre que quand tous ces débris ont

trouvé logiquement leur destination et leur place, comme les morceaux

d'un jeu de patience. Faute de ces soins, on se prépare les plus

fâcheuses déceptions, et tel fragment que vous découvrez après une

restauration achevée, démontre clairement que vous vous êtes trompé. Sur

ces fragments que l'on ramasse dans des fouilles, il faut examiner les

lits de pose, les joints, la taille; car il est telle ciselure qui n'a

pu être faite que pour produire un certain effet à une certaine hauteur.

Il n'est pas jusqu'à la manière dont ces fragments se sont comportés en

tombant, qui ne soit souvent une indication de la place qu'ils

occupaient. L'architecte, dans ces cas périlleux de reconstruction de

parties d'édifices démolis, doit donc être présent lors des fouilles et

les confier à des terrassiers intelligents. En remontant les

constructions nouvelles, il doit, autant que faire se peut, replacer ces

débris anciens, fussent-ils altérés: c'est une garantie qu'il donne et

de la sincérité et de l'exactitude de ses recherches.

Nous en avons assez dit pour faire comprendre les difficultés que

rencontre l'architecte chargé d'une restauration, s'il prend ses

fonctions au sérieux, et s'il veut non-seulement paraître sincère, mais

achever son oeuvre avec la conscience de n'avoir rien abandonné au

hasard et de n'avoir jamais cherché à se tromper lui-même.

[Note 12: Voyez dans les _Souvenirs de Paris en_ 1804,

par Aug. Kotzebue (trad. de l'allemand, 1805), sa visite à

l'abbaye de Saint-Denis. On voit poindre dans ce chapitre

l'admiration romantique ou romanesque pour les vieux

édifices. «En partant de ce lieu souterrain, dit l'auteur,

nous remontâmes dans l'enceinte solitaire, où le temps

commence maintenant à promener sa faux. Le vieillard (car il

y a toujours un vieillard dans les ruines) se flatte de voir

un jour restaurer cette abbaye; il fonde cet espoir sur

quelques mots échappés à Bonaparte. Mais comme ces

réparations seraient extrêmement coûteuses, il ne faut pas y

penser pour le moment...»]

[Note 13: Voyez la _Monographie de l'église Notre-Dame de

Noyon_ par M. L. Vitet et par Daniel Ramée, 1845.]

[Note 14: Page 38.]

[Note 15: Page 45.]

[Note 16: Cette substitution fut cause que, depuis lors,

presque tous les peintres ou sculpteurs chargés de

représenter ces personnages donnèrent à saint Louis le masque

de Charles V.]

[Note 17: C'est dans les chantiers de restauration que

les industries de la serrurerie fine forgée, de la plomberie

ouvragée, de la menuiserie, comprise comme une structure

propre; de la vitrerie d'art, de la peinture murale, se sont

relevées de l'état d'abaissement où elles étaient tombées au

commencement du siècle. Il serait intéressant de donner un

état de tous les ateliers formés par les travaux de

restauration, et dans lesquels les plus ardents détracteurs

de ces sortes d'entreprises sont venus chercher des ouvriers

et des méthodes. On comprendra le motif qui nous interdit de

fournir une pièce de cette nature.]

* * * * *

RETABLE, s. m. Nous expliquons, à l'article AUTEL, comment les retables

n'existaient pas sur les autels de la primitive Église. Thiers[18],

auquel il est toujours utile de recourir lorsqu'il s'agit de l'ancienne

liturgie, s'exprime ainsi à propos des retables: «Les anciens autels qui

avoient pour caractère particulier la simplicité, étoient disposés de

telle sorte que les évêques ou les prestres qui y célébroient les

mystères divins, et les personnes qui étoient derrière, se pouvoient

voir les uns les autres. En voici deux raisons qui me paroissent dignes

de considération.

«La première est prise des siéges ou throsnes épiscopaux... Ces siéges

étoient placés derrière les autels et afin que les prélats s'y pussent

asseoir, et afin qu'y étant assis, ils eussent en vue leur clergé et

leur peuple... et qu'ils fussent eux-mêmes en vue à leur clergé et à

leur peuple. Ainsi, où il y avoit des siéges épiscopaux, il n'y avoit

point de retables; il y avoit des siéges épiscopaux au moins dans toutes

les églises cathédrales...

«La seconde raison est tirée de l'ancienne cérémonie pour laquelle, aux

messes solennelles, le sous-diacre, après l'oblation, se retiroit

derrière l'autel avec la patène, qu'il y tenoit cachée en regardant

néanmoins le célébrant...»

Or, le retable étant un dossier posé sur une table d'autel et formant

ainsi, devant le célébrant, une sorte d'écran, les retables ne furent

donc placés sur les autels principaux qu'à dater de l'époque où les

choeurs et les siéges épiscopaux s'établirent en avant, et non plus

autour de l'abside. Et même alors, dans les cathédrales du moins, le

retable ne fut guère admis pour les maîtres autels (voy. AUTEL). Dans

son _Dictionnaire_, Quatremère de Quincy définit ainsi le retable:

«Ouvrage d'architecture fait de marbre, de pierre ou de bois, qui forme

la décoration d'un _autel adossé_.» Il y a là une erreur manifeste.

D'abord les autels n'étaient pas et ne devaient pas être adossés,

puisque certaines cérémonies exigeaient que l'on tournât autour; puis

les retables n'étaient pas et ne pouvaient pas être ce qu'on appelle un

ouvrage d'architecture, mais bien un simple dossier décoré de

bas-reliefs et de peintures.

Les autels primitifs n'étaient qu'une table posée horizontalement sur

des piliers isolés, table sur laquelle, dans l'Église grecque comme dans

l'Église d'Occident, jusqu'au XIVe siècle, on ne posait que l'Évangile

et le ciboire au moment de l'office. Dans les choeurs, le célébrant

pouvait ainsi être vu de tous les points de l'abside. Mais vers la fin

du XIe siècle, en Occident, sans adosser jamais les autels aux parois

d'un mur, puisque certaines cérémonies exigeaient qu'on en fît le tour,

on plaça parfois des retables sur les tables de l'autel, pour former

derrière celui-ci un réduit propre à renfermer des reliques. Ces

retables étaient même le plus souvent mobiles[19], en orfévrerie ou en

bois, quelquefois recouverts d'étoffes[20]. Nous n'avons à nous occuper

ici que des retables fixes, et nous n'en connaissons pas en France qui

soient antérieurs au commencement du XIIe siècle. Celui que nous donnons

ici (fig. 1) est un des plus intéressants. Il appartient à la petite

église de Carrière-Saint-Denis près Paris, et date de cette époque. Il

est taillé dans trois morceaux de pierre de liais, et représente, au

centre, la Vierge tenant l'enfant Jésus sur ses genoux; à gauche

l'annonciation, et à droite le baptême du Sauveur. Un riche rinceau

encadre les bas-reliefs latéralement et par le bas.

Ce retable n'a qu'une faible épaisseur: c'est une dalle sculptée qui

masquait une _capsa_, un coffre, un reliquaire[21]. On ne pouvait placer

au-dessus ni un crucifix, ni des flambeaux. En effet, ce ne fut que

beaucoup plus tard qu'on plaça le crucifix sur le retable; jusqu'au XVIe

siècle, on le posait sur l'autel. Les flambeaux étaient placés sur les

marches à côté de l'autel, sur une table voisine, ou parfois sur la

table même de l'autel. Quant aux autels majeurs des cathédrales, ils

n'avaient, comme nous l'avons dit, jamais de retables fixes; beaucoup

même n'en possédaient point de mobiles: ils consistaient en une simple

table sur des colonnes. Les retables paraissent avoir été plus

particulièrement adoptés d'abord dans les églises conventuelles qui

possédaient des reliques nombreuses et qui les suspendaient au-dessus et

derrière l'autel. Nous avons indiqué, à l'article AUTEL (fig. 13,

13_bis_, 14, 15 et 16), comment étaient disposés ces reliquaires, et

comment les fidèles pouvaient se placer, en certaines circonstances,

au-dessous d'eux[22]. Cet arrangement nécessitait un retable qui servait

ainsi de support à la tablette sur laquelle était posé le reliquaire, et

qui formait une sorte de grotte (voy. AUTEL, fig. 14, 15 et 16).

Voici (fig. 2) une des positions fréquemment adoptées pour les autels

secondaires des églises. Le retable masquait et supportait le

reliquaire, sous lequel on pouvait se placer, suivant un ancien usage,

pour obtenir la guérison de certaines infirmités. Cet exemple, tiré

d'une représentation de l'autel des reliques de l'église d'Erstein,

indique l'utilité du retable. Plus tard, on plaça les reliquaires sur le

retable lui-même, et cet usage est encore conservé dans quelques

églises.

On comprend comment les retables devinrent pour les sculpteurs, à dater

du XIIIe siècle, en France, un motif précieux de décoration. Et en

effet, ces artistes en composèrent un nombre considérable.

Habituellement, c'était sur un retable qu'on représentait la légende du

saint sous le vocable duquel était placé l'autel. Ces bas-reliefs, dont

les figures sont d'une petite dimension, sont exécutés avec une grande

délicatesse et empreints parfois d'un beau style. Il est peu d'ouvrage

de statuaires d'un meilleur caractère que le retable de la chapelle de

Saint-Germer, déposé aujourd'hui au Musée de Cluny. L'église de

Saint-Denis possède de charmants retables en liais, avec fonds de verre

damasquiné, ou enrichis de peintures et de gaufrures dorées. Ces

bas-reliefs sont encadrés d'une moulure et de forme quadrilatère; jamais

une porte de tabernacle ne s'ouvre dans leur milieu. L'usage des

tabernacles ainsi disposés ne date que de deux siècles[23]. Le clergé du

moyen âge, en France, ne pensait pas que ces amas d'ornements, de

flambeaux, de vases, de boîtes à ciboires, dont on surcharge aujourd'hui

les autels de nos églises, valussent une disposition simple, calme,

facile à saisir d'un coup d'oeil et d'un aspect monumental.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Note 18: J. B. Thiers, _Dissertation ecclésiastique sur

les principaux autels des églises_, 1688, p. 181.]

[Note 19: Voyez le _Dictionnaire du mobilier français_,

art. RETABLE.]

[Note 20: Voyez l'article AUTEL, l'autel matutinal de

Saint-Denis (fig. 7), les autels des cathédrales d'Arras et

de Paris (fig. 8 et 9).]

[Note 21: Ce retable, enlevé à l'église de

Carrière-Saint-Denis, fut replacé en 1847 dans cet édifice

par les soins de la Commission des monuments historiques. Il

est bien conservé; une partie de l'ornement inférieur a seule

été brisée.]

[Note 22: Voyez la disposition des autels des chapelles

de la sainte Vierge et de saint Eustache à Saint-Denis, fig.

13 et 17.]

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 8 - (Q suite - R - S) · 第 3 / 47 段