C'est sous ces deux parrains que se forma un premier noyau d'artistes,

jeunes, désireux de pénétrer dans la connaissance intime de ces arts

oubliés; c'est sous leur inspiration sage, toujours soumise à une

critique sévère, que des restaurations furent entreprises, d'abord avec

une grande réserve puis bientôt avec plus de hardiesse et d'une manière

plus étendue. De 1835 à 1848, M. Vitet présida la commission des

monuments historiques, et pendant cette période un grand nombre

d'édifices de l'antiquité romaine et du moyen âge, en France, furent

étudiés, mais aussi préservés de la ruine. Il faut dire que le programme

d'une restauration était alors chose toute nouvelle. En effet, sans

parler des restaurations faites dans les siècles précédents, et qui

n'étaient que des substitutions, on avait déjà, dès le commencement du

siècle, essayé de donner une idée des arts antérieurs par des

compositions passablement fantastiques, mais qui avaient la prétention

de reproduire des formes anciennes. M. Lenoir, dans le Musée des

monuments français, composé par lui, avait tenté de réunir tous les

fragments sauvés de la destruction, dans un ordre chronologique. Mais il

faut dire que l'imagination du célèbre conservateur était intervenue

dans ce travail plutôt que le savoir et la critique. C'est ainsi, par

exemple, que le tombeau d'Héloïse et d'Abélard, aujourd'hui transféré au

cimetière de l'Est, était composé avec des arcatures et colonnettes

provenant du bas côté de l'église abbatiale de Saint-Denis, avec des

bas-reliefs provenant des tombeaux de Philippe et de Louis, frère et

fils de saint Louis, avec des mascarons provenant de la chapelle de la

Vierge de Saint-Germain des Prés, et deux statues du commencement du

XIVe siècle. C'est ainsi que les statues de Charles V et de Jeanne de

Bourbon, provenant du tombeau de Saint-Denis, étaient posées sur des

boiseries du XVIe siècle arrachées à la chapelle du château de Gaillon,

et surmontées d'un édicule de la fin du XIIIe siècle; que la salle dite

du XIVe siècle était décorée avec une arcature provenant du jubé de la

sainte Chapelle et les statues du XIIIe siècle adossées aux piliers du

même édifice; que faute d'un Louis IX et d'une Marguerite de Provence,

les statues de Charles V et de Jeanne de Bourbon, qui autrefois

décoraient le portail des Célestins, à Paris, avaient été baptisées du

nom du saint roi et de sa femme[16]. Le Musée des monuments français

ayant été détruit en 1816, la confusion ne fit que s'accroître parmi

tant de monuments, transférés la plupart à Saint-Denis.

Par la volonté de l'empereur Napoléon Ier, qui en toute chose devançait

son temps, et qui comprenait l'importance des restaurations, cette

église de Saint-Denis était destinée, non-seulement à servir de

sépulture à la nouvelle dynastie, mais à offrir une sorte de spécimen

des progrès de l'art du XIIIe au XVIe siècle en France. Des fonds furent

affectés par l'empereur à cette restauration, mais l'effet répondit si

peu à son attente dès les premiers travaux, que l'architecte alors

chargé de la direction de l'oeuvre, dut essuyer des reproches assez vifs

de la part du souverain, et en fut affecté au point, dit-on, d'en mourir

de regret.

Cette malheureuse église de Saint-Denis fut comme le cadavre sur lequel

s'exercèrent les premiers artistes entrant dans la voie des

restaurations. Pendant trente ans elle subit toutes les mutilations

possibles, si bien que sa solidité étant compromise, après des dépenses

considérables et après que ses dispositions anciennes avaient été

modifiées, tous les beaux monuments qu'elle contient, bouleversés, il

fallut cesser cette coûteuse expérience et en revenir au programme posé

par la commission des monuments historiques en fait de restauration.

Il est temps d'expliquer ce programme, suivi aujourd'hui en Angleterre

et en Allemagne, qui nous avaient devancés dans la voie des études

théoriques des arts anciens, accepté en Italie et en Espagne, qui

prétendent à leur tour introduire la critique dans la conservation de

leurs vieux monuments.

Ce programme admet tout d'abord en principe que chaque édifice ou chaque

partie d'un édifice doivent être restaurés dans le style qui leur

appartient, non-seulement comme apparence, mais comme structure. Il est

peu d'édifices qui, pendant le moyen âge surtout, aient été bâtis d'un

seul jet, ou, s'ils l'ont été, qui n'aient subi des modifications

notables, soit par des adjonctions, des transformations ou des

changements partiels. Il est donc essentiel avant tout travail de

réparation, de constater exactement l'âge et le caractère de chaque

partie, d'en composer une sorte de procès-verbal appuyé sur des

documents certains, soit par des notes écrites, soit par des relevés

graphiques. De plus, en France, chaque province possède un style qui lui

appartient, une école dont il faut connaître les principes et les moyens

pratiques. Des renseignements pris sur un monument de l'Île de-France ne

peuvent donc servir à restaurer un édifice de Champagne ou de Bourgogne.

Ces différences d'écoles subsistent assez tard; elles sont marquées

suivant une loi qui n'est pas régulièrement suivie. Ainsi, par exemple

si l'art du XIVe siècle de la Normandie séquanaise se rapproche beaucoup

de celui de l'Île-de-France à la même époque, la renaissance normande

diffère essentiellement de la renaissance de Paris et de ses environs.

Dans quelques provinces méridionales, l'architecture dite gothique ne

fut jamais qu'une importation; donc un édifice gothique de Clermont, par

exemple, peut être sorti d'une école, et, à la même époque, un édifice

de Carcassonne d'une autre. L'architecte chargé d'une restauration doit

donc connaître exactement, non-seulement les styles afférents à chaque

période de l'art, mais aussi les styles appartenant à chaque école. Ce

n'est pas seulement pendant le moyen âge que ces différences

s'observent; le même phénomène apparaît dans les monuments de

l'antiquité grecque et romaine. Les monuments romains de l'époque

antonine qui couvrent le midi de la France diffèrent sur bien des points

des monuments de Rome de la même époque. Le romain des côtes orientales

de l'Adriatique ne peut être confondu avec le romain de l'Italie

centrale, de la Province ou de la Syrie.

Mais pour nous en tenir ici au moyen âge, les difficultés s'accumulent

en présence de la restauration. Souvent des monuments ou des parties de

monuments d'une certaine époque et d'une certaine école ont été réparés

à diverses reprises, et cela par des artistes qui n'appartenaient pas à

la province ou se trouve bâti cet édifice. De là des embarras

considérables. S'il s'agit de restaurer et les parties primitives et les

parties modifiées, faut-il ne pas tenir compte des dernières et rétablir

l'unité de style dérangée, ou reproduire exactement le tout avec les

modifications postérieures? C'est alors que l'adoption absolue d'un des

deux partis peut offrir des dangers, et qu'il est nécessaire, au

contraire, en n'admettant aucun des deux principes d'une manière

absolue, d'agir en raison des circonstances particulières. Quelles sont

ces circonstances particulières? Nous ne pourrions les indiquer toutes;

il nous suffira d'en signaler quelques-unes parmi les plus importantes,

afin de faire ressortir le côté critique du travail. Avant tout, avant

d'être archéologue, l'architecte chargé d'une restauration doit être

constructeur habile et expérimenté, non pas seulement à un point de vue

général, mais au point de vue particulier; c'est-à-dire qu'il doit

connaître les procédés de construction admis aux différentes époques de

notre art et dans les diverses écoles. Ces procédés de construction ont

une valeur relative et ne sont pas tous également bons. Quelques-uns

même ont dû être abandonnés parce qu'ils étaient défectueux. Ainsi, par

exemple, tel édifice bâti au XIIe siècle, et qui n'avait pas de chéneaux

sous les égouts des combles, a dû être restauré au XIIIe siècle et muni

de chéneaux avec écoulements combinés. Tout le couronnement est en

mauvais état, il s'agit de le refaire en entier. Supprimera-t-on les

chéneaux du XIIIe siècle pour rétablir l'ancienne corniche du XIIe, dont

on retrouverait d'ailleurs les éléments? Certes non; il faudra rétablir

la corniche à chéneaux du XIIIe siècle, en lui conservant la forme de

cette époque, puisqu'on ne saurait trouver une corniche à chéneaux du

XIIe, et qu'en établir une imaginaire, avec la prétention de lui donner

le caractère de l'architecture de cette époque, ce serait faire un

anachronisme en pierre. Autre exemple: les voûtes d'une nef du XIIe

siècle, par suite d'un accident quelconque, ont été détruites en partie

et refaites plus tard, non dans leur forme première, mais d'après le

mode alors admis. Ces dernières voûtes, à leur tour, menacent ruine; il

faut les reconstruire. Les rétablira-t-on dans leur forme postérieure,

ou rétablira-t-on les voûtes primitives? Oui, parce qu'il n'y a nul

avantage à faire autrement, et qu'il y en a un considérable à rendre à

l'édifice son unité. Il ne s'agit pas ici, comme dans le cas précédent,

de conserver une amélioration apportée à un système défectueux, mais de

considérer que la restauration postérieure a été faite suivant la

méthode ancienne, qui consistait, dans toute réfection ou restauration

d'un édifice, à adopter les formes admises dans le temps présent, que

nous procédons d'après un principe opposé, consistant à restaurer chaque

édifice dans le style qui lui est propre. Mais ces voûtes d'un caractère

étranger aux premières et que l'on doit reconstruire, sont

remarquablement belles. Elles ont été l'occasion d'ouvrir des verrières

garnies de beaux vitraux, elles ont été combinées de façon à s'arranger

avec tout un système de construction extérieure d'une grande valeur.

Détruira-t-on tout cela pour se donner la satisfaction de rétablir la

nef primitive dans sa pureté? Mettra-t-on ces verrières en magasin?

Laissera-t-on, sans motif, des contre-forts et arcs-boutants extérieurs

qui n'auraient plus rien à supporter? Non, certes. On le voit donc, les

principes absolus en ces matières peuvent conduire à l'absurde.

Il s'agit de reprendre en sous-oeuvre les piliers isolés d'une salle,

lesquels s'écrasent sous sa charge, parce que les matériaux employés

sont trop fragiles et trop bas d'assises. À plusieurs époques,

quelques-uns de ces piliers ont été repris, et on leur a donné des

sections qui ne sont point celles tracées primitivement. Devrons-nous,

en refaisant ces piliers à neuf, copier ces sections variées, et nous en

tenir aux hauteurs d'assises anciennes, lesquelles sont trop faibles?

Non; nous reproduirons pour tous les piliers la section primitive, et

nous les élèverons en gros blocs pour prévenir le retour des accidents

qui sont la cause de notre opération. Mais quelques-uns de ces piliers

ont eu leur section modifiée par suite d'un projet de changement que

l'on voulait faire subir au monument; changement qui, au point de vue

des progrès de l'art, est d'une grande importance, ainsi que cela eut

lieu, par exemple, à Notre-Dame de Paris au XIVe siècle. Les reprenant

en sous-oeuvre, détruirons-nous cette trace si intéressante d'un projet

qui n'a pas été entièrement exécuté, mais qui dénote les tendances d'une

école? Non; nous les reproduirons dans leur forme modifiée, puisque ces

modifications peuvent éclaircir un point de l'histoire de l'art. Dans un

édifice du XIIIe siècle, dont l'écoulement des eaux se faisait par les

larmiers, comme à la cathédrale de Chartres, par exemple, on a cru

devoir, pour mieux régler cet écoulement, ajouter des gargouilles aux

chéneaux pendant le XVe siècle. Ces gargouilles sont mauvaises, il faut

les remplacer. Substituerons-nous à leur place, sous prétexte d'unité,

des gargouilles du XIIIe siècle? Non; car nous détruirions ainsi les

traces d'une disposition primitive intéressante. Nous insisterons au

contraire sur la restauration postérieure, en maintenant son style.

Entre les contre-forts d'une nef, des chapelles ont été ajoutées après

coup. Les murs sous les fenêtres de ces chapelles et les pieds-droits

des baies ne se relient en aucune façon avec ces contre-forts plus

anciens, et font bien voir que ces constructions sont ajoutées après

coup. Il est nécessaire de reconstruire, et les parements extérieurs de

ces contre-forts qui sont rongés par le temps, et les fermetures des

chapelles. Devrons-nous relier ces deux constructions d'époques

différentes et que nous restaurons en même temps? Non; nous conserverons

soigneusement l'appareil distinct des deux parties, les déliaisons, afin

que l'on puisse toujours reconnaître, que les chapelles ont été ajoutées

après coup entre les contre-forts.

De même, dans les parties cachées des édifices, devrons-nous respecter

scrupuleusement toutes les traces qui peuvent servir à constater des

adjonctions, des modifications aux dispositions primitives.

Il existe certaines cathédrales en France, parmi celles refaites à la

fin du XIIe siècle, qui n'avaient point de transsept. Telles sont, par

exemple, les cathédrales de Sens, de Meaux, de Senlis. Aux XIVe et XVe

siècles, des transsepts ont été ajoutés aux nefs, en prenant deux de

leurs travées. Ces modifications ont été plus ou moins adroitement

faites; mais, pour les yeux exercés, elles laissent subsister des traces

des dispositions primitives. C'est dans des cas semblables que le

restaurateur doit être scrupuleux jusqu'à l'excès, et qu'il doit plutôt

faire ressortir les traces de ces modifications que les dissimuler.

Mais s'il s'agit de faire à neuf des portions de monuments dont il ne

reste nulle trace, soit par des nécessités de constructions, soit pour

compléter une oeuvre mutilée, c'est alors que l'architecte chargé d'une

restauration doit se bien pénétrer du style propre au mouvement dont la

restauration lui est confiée. Tel pinacle du XIIIe siècle, copié sur un

édifice du même temps, fera une tache si vous le transportez sur un

autre. Tel profil pris sur un petit édifice jurera appliqué à un grand.

C'est d'ailleurs une erreur grossière de croire qu'un membre

d'architecture du moyen âge peut être grandi ou diminué impunément. Dans

cette architecture, chaque membre est à l'échelle du monument pour

lequel il est composé. Changer cette échelle, c'est rendre ce membre

difforme. Et à ce sujet nous ferons remarquer que la plupart des

monuments _gothiques_ que l'on élève à neuf aujourd'hui reproduisent

souvent à une autre échelle des édifices connus. Telle église sera un

diminutif de la cathédrale de Chartres, telle autre de l'église

Saint-Ouen de Rouen. C'est partir d'un principe opposé à celui

qu'admettaient, avec tant de raison, les maîtres du moyen âge. Mais si

ces défauts sont choquants dans des édifices neufs et leur enlèvent

toute valeur, ils sont monstrueux lorsqu'il s'agit de restaurations.

Chaque monument du moyen âge a son échelle relative à l'ensemble, bien

que cette échelle soit toujours soumise à la dimension de l'homme. Il

faut donc y regarder à deux fois lorsqu'il s'agit de compléter des

parties manquantes à un édifice du moyen âge, et s'être bien pénétré de

l'échelle admise par le constructeur primitif.

Dans les restaurations, il est une condition dominante qu'il faut

toujours avoir présente à l'esprit. C'est de ne substituer à toute

partie enlevée que des matériaux meilleurs et des moyens plus énergiques

ou plus parfaits. Il faut que l'édifice restauré ait passé pour

l'avenir, par suite de l'opération à laquelle on l'a soumis, un bail

plus long que celui déjà écoulé. On ne peut nier que tout travail de

restauration est pour une construction une épreuve assez dure. Les

échafauds, les étais, les arrachements nécessaires, les enlèvements

partiels de maçonnerie, causent dans l'oeuvre un ébranlement qui parfois

a déterminé des accidents très-graves. Il est donc prudent de compter

que toute construction laissée a perdu une certaine partie de sa force,

par suite de ces ébranlements, et que vous devez suppléer à cet

amoindrissement de forces par la puissance des parties neuves, par des

perfectionnements dans le système de la structure, par des chaînages

bien entendus, par des résistances plus grandes. Inutile de dire que le

choix des matériaux entre pour une grande part dans les travaux, de

restauration. Beaucoup d'édifices ne menacent ruine que par la faiblesse

ou la qualité médiocre des matériaux employés. Toute pierre à enlever

doit donc être remplacée par une pierre d'une qualité supérieure. Tout

système de cramponnage supprimé doit être remplacé par un chaînage

continu posé à la place occupée par ces crampons; car on ne saurait

modifier les conditions d'équilibre d'un monument qui a six ou sept

siècles d'existence, sans courir des risques. Les constructions, comme

les individus, prennent certaines habitudes d'être avec lesquelles il

faut compter. Ils ont (si l'on ose ainsi s'exprimer) leur tempérament,

qu'il faut étudier et bien connaître avant d'entreprendre un traitement

régulier. La nature des matériaux, la qualité des mortiers, le sol, le

système général de la structure par points d'appui verticaux ou par

liaisons horizontales, le poids et le plus ou moins de concrétion des

voûtes, le plus ou moins d'élasticité de la bâtisse, constituent des

tempéraments différents. Dans tel édifice où les points d'appui

verticaux sont fortement roidis par des colonnes en délit, comme en

Bourgogne, par exemple, les constructions se comporteront tout autrement

que dans un édifice de Normandie ou de Picardie, où toute la structure

est faite en petites assises basses. Les moyens de reprises, d'étaiement

qui réussiront ici, causeront ailleurs des accidents. Si l'on peut

reprendre impunément par parties une pile composée entièrement d'assises

basses, ce même travail, exécuté derrière des colonnes en délit, causera

des brisures. C'est alors qu'il faut bourrer les joints de mortier à

l'aide de palettes de fer et à coups de marteau, pour éviter toute

dépression si minime qu'elle soit; qu'il faut même, en certains cas,

enlever les monostyles pendant les reprises des assises, pour les

replacer après que tout le travail en sous-oeuvre est achevé et a pris

le temps de s'asseoir.

Si l'architecte chargé de la restauration d'un édifice doit connaître

les formes, les styles appartenant à cet édifice et à l'école dont il

est sorti, il doit mieux encore, s'il est possible, connaître sa

structure, son anatomie, son tempérament, car avant tout il faut qu'il

le fasse vivre. Il faut qu'il ait pénétré dans toutes les parties de

cette structure, comme si lui-même l'avait dirigée, et cette

connaissance acquise, il doit avoir à sa disposition plusieurs moyens

pour entreprendre un travail de reprise. Si l'un de ces moyens vient à

faillir, un second, un troisième, doivent être tout prêts.

N'oublions pas que les monuments du moyen âge ne sont pas construits

comme les monuments de l'antiquité romaine, dont la structure procède

par résistances passives, opposées à des forces actives. Dans les

constructions du moyen âge, tout membre agit. Si la voûte pousse,

l'arc-boutant ou le contre-fort contre-butent. Si un sommier s'écrase,

il ne suffit pas de l'étayer verticalement, il faut prévenir les

poussées diverses qui agissent sur lui en sens inverse. Si un arc se

déforme, il ne suffit point de le cintrer, car il sert de butée à

d'autres arcs qui ont une action oblique. Si vous enlevez un poids

quelconque sur une pile, ce poids a une action de pression à laquelle il

faut suppléer. En un mot, vous n'avez pas à maintenir des forces inertes

agissant seulement dans le sens vertical, mais des forces qui toutes

agissent en sens opposé, pour établir un équilibre; tout enlèvement

d'une partie tend donc à déranger cet équilibre. Si ces problèmes posés

au restaurateur déroutent et embarrassent à chaque instant le

constructeur qui n'a pas fait une appréciation exacte de ces conditions

d'équilibre, ils deviennent un stimulant pour celui qui connaît bien

l'édifice à réparer. C'est une guerre, une suite de manoeuvres qu'il

faut modifier chaque jour par une observation constante des effets qui

peuvent se produire. Nous avons vu, par exemple, des tours, des clochers

établis sur quatre points d'appui, porter les charges, par suite de

reprises en sous-oeuvre, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, et

dont l'axe changeait son point de projection horizontale de quelques

centimètres en vingt-quatre heures.

Ce sont là de ces effets dont l'architecte expérimenté se joue, mais à

la condition d'avoir toujours dix moyens pour un de prévenir un

accident; à la condition d'inspirer assez de confiance aux ouvriers,

pour que des paniques ne puissent vous enlever les moyens de parer à

chaque événement, sans délais, sans tâtonnements, sans manifester des

craintes. L'architecte, dans ces cas difficiles qui se présentent

souvent pendant les restaurations, doit avoir tout prévu, jusqu'aux

effets les plus inattendus, et doit avoir en réserve, sans hâte et sans

trouble, les moyens d'en prévenir les conséquences désastreuses. Disons

que dans ces sortes de travaux les ouvriers, qui chez nous comprennent

fort bien les manoeuvres qu'on leur ordonne, montrent autant de

confiance et de dévouement lorsqu'ils ont éprouvé la prévoyance et le

sang-froid du chef, qu'ils montrent de défiance lorsqu'ils aperçoivent

l'apparence d'un trouble dans les ordres donnés.

Les travaux de restauration qui, au point de vue sérieux, pratique,

appartiennent à notre temps, lui feront honneur. Ils ont forcé les

architectes à étendre leurs connaissances, à s'enquérir des moyens

énergiques, expéditifs, sûrs; à se mettre en rapports plus directs avec

les ouvriers de bâtiments, à les instruire aussi, et à former des

noyaux, soit en province, soit à Paris, qui fournissent, à tout prendre,

les meilleurs sujets, dans les grands chantiers.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 8 - (Q suite - R - S) · 第 2 / 47 段