Les deux niches latérales, refaites au XVIe siècle, sont veu

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PARIS.--IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.

DICTIONNAIRE RAISONNE

DE

L'ARCHITECTURE

FRANÇAISE

DU XIe AU XVIe SIÈCLE

PAR

M. VIOLLET-LE-DUC

ARCHITECTE DU GOUVERNEMENT

INSPECTEUR GÉNÉRAL DES ÉDIFICES DIOCÉSAINS

TOME HUITIÈME

[Illustration:]

PARIS

A. MOREL, ÉDITEUR

RUE BONAPARTE, 13.

MDCCCLXVI

Q

QUAI, s. m. (_quay_). Mur de soutènement élevé pour maintenir les berges

d'une rivière ou d'un port, pour encaisser les cours d'eau, éviter les

inondations ou les empiétements.

Les ports antiques étaient munis de beaux quais, et, dans toutes les

villes romaines élevées sur le bord des fleuves, des quais réglaient

leur cours. Nos villes du moyen âge laissent voir souvent encore des

traces de quais, bien bâtis, en gros quartiers de pierre.

Les anciennes murailles romaines de la Cité de Paris servirent longtemps

de quais, et l'on en retrouvé la trace sur beaucoup de points; mais on

n'éleva qu'assez tard des quais sur les rives de droite et de gauche de

la Seine et lorsque la ville s'était déjà fort étendue au nord et au

sud.

«Anciennement, dit le P. du Breuil[1], le long du petit bras de la

Seine, qui passe par dessous le pont Saint-Michel, et s'estend jusques à

la porte de Nesle[2], il n'y avoit point de muraille du costé des

Augustins: ains seulement une saulsaye, à l'ombre de laquelle les

habitants de Paris souloient promener et rafraîchir en esté. Mais pource

qu'en hyver le débordement des eaux venoit jusques dans les maisons de

la dicte rue. Le roy Philippe quatrième, dit le Bel, commanda aux

prevost et eschevins de Paris de faire (ou plustot continuer le quay ja

commencé) de grosses murailles en toute diligence avant l'hyver, par ses

lettres patentes données _in regali abbatia beatæe Mariæ, juxta

Pontisaram (qui est Maubuisson), le 9 de juin 1312...»

Les murs de ce quai existaient encore en partie avant les travaux de

canalisation du petit bras de la Seine. Ils étaient faits en belles

assises réglées de roche de la plaine.

Sous François Ier et Henri II, on construisit à Paris des quais sur les

deux rives de la Seine, depuis la _vallée de Misère_ jusqu'à la porte

Neuve en aval du Louvre[3], et depuis la porte Saint-Bernard jusqu'au

bas de Saint-Victor[4].

La construction de ces quais ne différait pas de celle adoptée de nos

jours; elle consistait en un mur très-épais en blocage revêtu

extérieurement d'un parement de pierre de taille; quelquefois, si ces

murs de soutènement avaient beaucoup de relief, on leur donnait de la

résistance et de l'assiette par des contre-forts intérieurs noyés dans

les remblais. La place étant rare, dans la plupart des villes du moyen

âge, on cherchait à gagner sur la rivière au moyen d'encorbellements,

sans rétrécir le chenal. Mais ce mode de construction, dont nous donnons

un exemple (fig. 1), avait l'inconvénient de présenter une suite

d'obstacles au cours de l'eau dans les fortes crues, et on ne l'employa

guère que si les murs de quais avaient un très-grand relief au-dessus de

l'étiage. On préféra, dans certaines circonstances, laisser un chenal

voûté sous le quai, en posant le mur extérieur sur des piles isolées

réunies par des arcs. Quelques portions de quais avaient ainsi été

construites à Paris, notamment le long de la Cité, côté nord. La ville

de Lyon possédait d'assez belles parties de quais sur la rive droite de

la Saône dès le XVe siècle, qui avaient été élevées pour garantir cette

rive basse, le long des coteaux de Fourvières; contre les inondations de

la rivière. Toutefois ces travaux, dans les grandes villes du moyen âge,

manquaient d'ensemble; ils étaient fractionnés, laissaient des lacunes,

des berges abandonnées. Il fallait, ou la puissance romaine, ou notre

centralisation administrative moderne, avec ses moyens d'expropriation,

pour pouvoir ordonner et mener à fin tout un système de quais le long

des rives d'un fleuve traversant une ville populeuse. Ce n'est que de

nos jours, en effet, qu'on a pu établir des lignes de quais continues

dans des villes comme Paris, Lyon, Bordeaux, Nantes, Rouen, etc., et

notre génération a vu encore, dans la plupart de ces grandes cités, les

maisons, sur bien des points, baignées par les cours d'eau.

[Illustration: Fig. 1.]

[Note 1: _Le Théâtre des antiquités de Paris_, édit. de

1612, p. 772.]

[Note 2: Le quai Conti.]

[Note 3: Corrozet, _Antiquités de Paris_, p. 160.]

[Note 4: Du Breuil, p. 771.]

* * * * *

QUATREFEUILLE, s. m. Dans le langage des archéologues, c'est le nom que

l'on donne à un membre d'architecture composé de quatre lobes

circulaires. La figure 1 donne en A un _quatrefeuille_ parfait,

c'est-à-dire composé de quatre demi-cercles, dont les diamètres sont les

quatre côtés d'un carré. Les quatrefeuilles sont parfois tracés de telle

façon que les cercles ne se rencontrent pas, comme on le voit en _a_.

Nous signalons aussi des ouvertures en quatrefeuille disposées comme le

tracé B: sur les flancs des tours de la cathédrale de Paris, par

exemple, et principalement dans des constructions du commencement du

XIIIe siècle. On dit aussi _quintefeuille_ pour désigner un membre

composé de cinq lobes (voy. en C). Pendant le XIVe siècle, le

quintefeuille est quelquefois tracé suivant la figure D, c'est-à-dire au

moyen d'arcs brisés; toutefois cette forme est rarement adoptée. Ces

figures géométriques remplissent habituellement (sauf celle B) les oeils

supérieurs des fenêtres à meneaux; c'est un moyen de diminuer l'espace à

vitrer et de maintenir les panneaux de verre. Les quatrefeuilles et

quintefeuilles forment aussi des ornements sur des nus, et alors sont

aveugles; les extrémités de redents sont fréquemment ornées de bouquets

feuillus (voy. FENÊTRE, MENEAU, REDENT).

[Illustration: Fig. 1.]

* * * * *

R

RECLUSOIR, s. m. Il était d'usage de pratiquer, auprès de certaines

églises du moyen âge, de petites cellules dans lesquelles s'enfermaient

des femmes renonçant pour jamais au monde. Ces reclusoirs avaient le

plus souvent une petite ouverture grillée s'ouvrant sur l'intérieur de

l'église. Le P. du Breuil[5] raconte qu'une certaine Alix la Bourgotte

s'était fait enfermer ainsi dans un petit logis proche du grand portail

de l'église des Innocents: «Et pour remarque, ajoute-t-il, se voit

encore un treillis en une petite fenêtre qui a veuë dans l'église, par

où elle entendoit la messe.» Un tombeau de bronze avait été élevé à

cette recluse en la chapelle Notre-Dame, en 1466. Toutes les recluses

n'étaient pas volontaires. «Renée de Vendomois ayant fait tuer son

mari», dit l'abbé Lebeuf en parlant du reclusoir des saints Innocents

«le roi, en considération du duc d'Orléans, lui fit grâce en 1485; et le

parlement, entre autres punitions, la condamna à demeurer

perpétuellement recluse et _murée_ au cimetière des Innocents, en une

petite maison qui lui devoit être faite... J'avois pensé, ajoute Lebeuf,

que la _turricule_ octogone et isolée que l'on voit dans ce cimetière

auroit pu être la prison qu'on lui donna.» Mais l'édicule dont parle

Lebeuf était bien plutôt une lanterne des morts, comme il était d'usage

d'en élever dans presque tous les cimetières du moyen âge.

Le même auteur rapporte qu'en l'église Saint-Médard «avoit été fait,

comme en plusieurs autres de Paris, au XIVe et XVe siècle un reclusoir,

c'est-à-dire une cellule où vivoit une femme recluse pour le reste de

ses jours.»

Il n'y avait jamais, dans chaque église, qu'une seule recluse à la fois,

celles qui prétendaient lui succéder attendaient qu'elle fût morte. Cet

usage était fort ancien, puisque dans l'ancienne abbaye de Saint-Victor,

et avant sa reconstruction par Louis le Gros, une certaine Basilla,

recluse, avait été ensevelie dans le reclusoir où elle avait passé sa

vie[6].

On voit encore dans l'église du Mas-d'Azil (Ariége), proche du choeur et

dans l'épaisseur du mur, une petite cellule dans laquelle il était

d'usage d'enfermer un fou. Cette cellule très-exiguë ne prenait de jour

et d'air que de l'intérieur de l'église. Il y avait bien là tout ce

qu'il fallait pour rendre fou un homme sensé; nous n'avons pu savoir si

c'était dans l'espoir de guérir ces malheureux qu'on les chartrait

ainsi. Charles V fit élever un bel oratoire de boiseries à Saint-Merry,

sa paroisse, pour une certaine Guillemette, qui passait pour sainte et

se tenait constamment dans ce lieu, où on la pouvait voir en extase.

Toute la cour avait grande foi en sa sainteté et se recommandait à ses

prières.

[Note 5: _Théâtre des antiq. de Paris_, édit. de 1612, p.

837.--_Hist. du dioc. de Paris_, l'abbé Lebeuf, t. I, p. 80.]

[Note 6: _Hist. du dioc. de Paris_, l'abbé Lebeuf, t II,

p. 542.]

* * * * *

REDENT, s. m. C'est ainsi qu'on nomme les découpures de pierre en forme

de dents qui garnissent l'intérieur des compartiments des meneaux de

fenêtres ou des intrados d'arcs, ou des gâbles de pignons (voy. FENÊTRE,

MENEAU). La figure 1 donne un redent. Quelquefois ces redents sont

terminés par un ornement feuillu, comme aux fenêtres de la sainte

Chapelle du palais à Paris.

Les redents sont simples ou redentés. La figure 1 présente un redent

simple; la figure 2, des redents redentés de deux sortes. Le premier, A,

est le plus ancien et apparaît déjà au commencement du XIIIe siècle; le

second, B, ne se rencontre guère qu'à dater de 1240. Dans le premier de

ces exemples, le double redent ne se compose que du même membre de

profil. Dans le second, il y a deux membres de profils, l'un pour le

redent principal, l'autre pour le redent secondaire. Quelques fenêtres

hautes du transsept de la cathédrale d'Amiens montrent, dans les grands

oeils de leurs meneaux, des redents composés comme celui A.

L'architecture de Normandie de la fin du XIIIe siècle et du XIVe possède

souvent des redents composés comme celui qui est figuré en B. Il est

facile de reconnaître que ces portions des châssis de pierre sont

combinées pour diminuer les dimensions des panneaux des vitraux. Les

redents d'oeils les plus anciens sont enchâssés dans la moulure

circulaire (voy. la section _a_). Plus tard ils font partie de

l'appareil même des meneaux (voy. la section _b_). Les petits arcs

brisés qui couronnent les méneaux verticaux des fenêtres, à dater de

1230, sont souvent armés de redents (voy. le tracé D, en _d_). C'est aux

fenêtres de la sainte Chapelle du palais à Paris que l'on rencontre,

peut-être pour la première fois, ces derniers redents, qui ont pour

résultat de donner de la solidité et du nerf aux branches d'arcs _e_

(voy. MENEAU).

Des redents sont posés aussi comme simple décoration, à dater du

commencement du XIIIe siècle, soit à l'intrados d'arcs de porches ou de

portes, soit sur des rampants de pignons ou sur des gâbles. C'est ainsi

qu'on voit de très-beaux et grands redents border intérieurement

l'archivolte d'entrée des trois avancées du portail de la cathédrale

d'Amiens. Ces redents sont terminés par des bouquets de feuillage d'un

bon style et bien composés, dont nous donnons (fig. 3) un échantillon.

En A, est tracé l'ensemble de cette découpure de pierre, maintenue à

l'intrados de l'archivolte, d'abord par les coupes _f_ et par des T de

cuivre coulés en plomb. En B, est donnée la section des redents sur les

branches courbes en _ab_ et sur les intervalles en _ac_. Ces redents

datent de 1240 environ.

Au lieu d'être fermée par des linteaux, la porte centrale du portail de

la cathédrale de Bourges est terminée par deux arcs plein cintre ornés

de redents richement sculptés qui se découpent sur le vide de la baie.

La figure 4 est un de ces redents tenant au claveau de l'arc de

structure et le renforçant. Cette décoration appartient aux

constructions de la cathédrale de Bourges élevées entre 1240 et 1250.

Les articles GÂBLE, PIGNON, montrent l'application des redents aux

rampants qui se détachent, soit sur des nus, soit sur le ciel. Il est

utile d'observer, à ce sujet, combien ces détails sont généralement bien

mis à l'échelle de l'architecture qu'ils couronnent, et comme,

lorsqu'ils sont destinés à se découper sur le ciel, ils prennent juste

la valeur relative qu'ils doivent avoir. Nous citerons, parmi les

redents les plus heureusement mis en proportion, ceux qui couronnent le

pignon du transsept nord de la cathédrale de Paris, redents dont des

morceaux entiers ont été retrouvés sous les combles, et qui ont été

replacés depuis peu (voy. SCULPTURE).

* * * * *

RÉDUIT, s. m. Dernier refuge d'une forteresse. Les villes fortifiées du

moyen âge avaient leur réduit, qui était le château; le château avait

son réduit, qui était le donjon. Le donjon avait même parfois son

réduit, dernière défense permettant d'obtenir une capitulation, ou de

prendre le temps d'évacuer la place par des souterrains ou des poternes

masquées. La défense des places et des postes était si bien divisée

pendant le moyen âge, qu'elle pouvait se prolonger pour chaque poste,

pour chaque tour. Elle était à outrance au besoin; de telle sorte qu'une

poignée d'hommes déterminés tenait en échec, à l'occasion, un corps

d'armée. C'est ainsi que nous voyons de puissants seigneurs, à la tête

de troupes nombreuses, obligés d'assiéger pendant des mois une petite

garnison d'une centaine d'hommes. On prenait un ouvrage, il fallait

recommencer. On prenait une partie d'un donjon, il fallait prendre

l'autre. On s'emparait d'une porte; la tour voisine, réduit de cette

défense, tenait encore.

La ténacité est certainement, dans l'art de la guerre et surtout dans la

guerre de siéges, une qualité supérieure. La féodalité nous a été une

dure école pour acquérir cette qualité. Nous la possédions, et nous

avons montré que nous la possédons encore, à la guerre du moins. Soyons

donc plus équitables lorsqu'il s'agit de porter un jugement sur cette

vieille institution contre laquelle il n'est pas besoin de tant

invectiver, puisqu'elle est bien morte et que nous avons recueilli le

meilleur et le plus pur de son héritage. Qui oserait dire que dans les

veines de ces petits fantassins abandonnés dans un blockaus ou dans

quelque village, pivot d'une grande manoeuvre, et qui brûlent jusqu'à

leur dernière cartouche, sans espoir d'être secourus, il n'y a pas un

peu de ce sang traditionnel des vieilles garnisons féodales, défendant

pied à pied chaque tour, chaque étage d'une tour, s'ingéniant à

accumuler les obstacles et à retarder la chute d'un poste, ne fût-ce que

d'une heure! Nous avons décrit ailleurs les défenses générales ou

particulières des places et châteaux; il n'y a pas lieu d'y revenir ici

à propos des réduits, qui ne sont qu'un point relatif de ces défenses,

aussi nos lecteurs voudront-ils recourir aux articles: ARCHITECTURE

MILITAIRE, CHÂTEAU, DONJON, SIÉGE, TOUR.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

* * * * *

RÉFECTOIRE, s. m. (_refretouer_). Salle destinée à la réfection des

membres d'une communauté. Les maisons conventuelles possédaient leur

réfectoire; les religieux réguliers prenaient leurs repas en commun dans

une salle spacieuse, bien aérée et donnant sur le cloître (VOY.

ARCHITECTURE MONASTIQUE). Habituellement l'église longeait l'un des

portiques du cloître, le réfectoire était accolé au portique opposé.

Un des plus anciens documents qui nous restent sur les réfectoires des

maisons religieuses du moyen âge est certainement le plan manuscrit de

l'abbaye de Saint-Gall, adressé à un abbé. Ce plan, que Mabillon

attribue à l'abbé Eginhard, est certainement de l'époque carlovingienne

(820 environ)[7]. Il indique le long du cloître, à l'opposite de

l'église, le réfectoire. Nous donnons (fig. 1) le _fac-simile_ de cette

portion du plan manuscrit. En A, est le portique qui longe le réfectoire

G; en B, le portique qui longe le chauffoir des moines; en C, celui qui

s'ouvre sur les cellules, et en D, celui qui est planté latéralement à

l'église. Ce plan est intéressant en ce qu'il indique la place réservée

à chaque portion des membres de la communauté. En _a_, est marquée la

communication détournée du réfectoire avec la cuisine F; en _d_, les

tables des moines, avec leurs bancs adossés aux murs; en _c_, la chaire

du lecteur; en _b_, le buffet contenant la vaisselle; en _e_, la table

de l'abbé et des dignitaires; en _f_, la table des hôtes. Le couloir H

communique avec le bâtiment réservé aux provisions.

Ces dispositions générales se retrouvent dans toutes les grandes

abbayes. Le réfectoire est toujours en communication directe avec la

cuisine. Il affecte la forme barlongue, est habituellement voûté, à

dater de la fin du XIIe siècle, soit d'une seule volée par travées, soit

sur une épine de colonnes. Une chaire est réservée au lecteur sur l'un

des grands côtés du parallélogramme. À proximité du réfectoire, et même

parfois sur l'un de ses côtés, se trouve placé le lavabo[8] pour les

ablutions des moines. Lorsque le lavabo n'est point disposé dans un

édicule séparé, il consiste en une cuve barlongue placée le long des

murs du cloître ou dans le réfectoire même. Un enfoncement ménagé dans

la maçonnerie la reçoit. On voit encore des niches de lavabo à l'abbaye

de la Luzerne, près Avranches, et à l'abbaye de Beaufort (Normandie). Un

des plus beaux réfectoires d'abbayes est celui qui fut construit au

commencement du XIIIe siècle, dans le prieuré clunisien de Saint-Martin

des Champs, à Paris. Cette salle, dont la composition est attribuée à

tort à Pierre de Montereau, puisque, lorsqu'elle fut élevée, ce maître

des oeuvres devait être encore enfant, se compose de deux rangs de

voûtes posant sur des colonnes très-délicates de pierre de liais. De

belles fenêtres à rosaces l'éclairent latéralement et par les bouts.

Celles-ci sont percées dans des pignons. La porte de ce réfectoire, d'un

style admirable, donnait sur le cloître, en face du lavabo, placé dans

un des angles de ce cloître. Une chaire de lecteur s'ouvre sur l'un des

côtés (voy. CHAIRE, fig. 3)[9]. L'abbaye de Sainte-Geneviève

(aujourd'hui lycée Napoléon) conserve encore son ancien réfectoire du

XIIIe siècle: c'est une grande salle voûtée en arcs ogives sans épine de

colonnes.

Le réfectoire de l'abbaye Saint-Germain des Prés, à Paris, était une des

oeuvres remarquables de Pierre de Montereau. Bâti vers 1240, par l'abbé

Simon, ce réfectoire avait cent quinze pieds de long sur trente-deux de

largeur (40 mètres sur 10). Il n'avait pas d'épine de colonnes au

milieu, et la clef des voûtes s'élevait à près de 16 mètres au-dessus du

sol. Seize fenêtres décorées de vitraux l'éclairaient, huit de chaque

côté. Sa construction, au dire de D. Bouillart, était d'une apparence

très-déliée. La chaire du lecteur, très-ouvragée et soutenue sur un

cul-de-lampe de pierre dure, se composait de deux assises décorées d'un

cep de vigne ajouré[10]. Le réfectoire de l'abbaye royale de Poissy,

bâti par Philippe le Bel, était plus vaste encore; il avait dans oeuvre

47 mètres de longueur sur 12 de largeur, et les clefs de voûtes étaient

posées à 20 mètres au-dessus du sol. C'était une admirable construction

du XIVe siècle, qui subsista jusque sous le premier empire. Ce

réfectoire n'avait pas d'épines de colonnes.

Contrairement à l'usage, le réfectoire de l'abbaye royale de Poissy

était planté perpendiculairement à l'église, à l'extrémité sud du

transsept, donnant d'ailleurs sur un des côtés du cloître.

Sauf quelques détails, tels que les lavabo et les chaires de lecteurs,

les réfectoires rentrent dans les programmes ordinaires des _salles_.

Nous ne croyons pas devoir en donner ici des figures, qui trouvent leur

place dans l'article spécialement destiné aux salles. C'est donc à cet

article que nous renvoyons nos lecteurs.

Les réfectoires des communautés du moyen âge n'ont plus d'analogues dans

nos édifices, tels que lycées, séminaires. Il faut passer la Manche, et

aller en Angleterre pour trouver encore dans les vieilles universités de

Cambridge et d'Oxford les dispositions vastes, saines, bien entendues,

qui rappellent celles de nos anciens réfectoires d'établissements

français. Encore les réfectoires des communautés d'Angleterre sont-ils

couverts par des charpentes lambrissées et bien rarement voûtés en

maçonnerie. Les réfectoires de nos grands établissements français sont

aujourd'hui des salles mal aérées, basses sous plafond, surmontées

d'étages, tristes, s'imprégnant d'une odeur nauséabonde, et font

regretter les dispositions si larges et bien étendues du moyen âge. En

cela, nous aurions quelque chose à leur prendre.

Les châteaux n'avaient pas, à proprement parler, de réfectoires. Si l'on

réunissait un grand nombre de convives, la grand'salle était transformée

en réfectoire, mais cela n'avait lieu qu'à l'occasion de certaines

solennités. Les garnisons, divisées par postes, prenaient leurs repas

séparément dans chacun de ces postes, et le seigneur se faisait servir

avec sa famille dans le donjon ou dans ses appartements. (Voy. SALLE.)

[Illustration: Fig. 1.]

[Note 7: Archives de l'abbaye de Saint-Gall.--Voyez

l'ensemble de ce plan, ARCHITECTURE MONASTIQUE (fig. 1), et

l'_Architecture monastique_ par M. Albert Lenoir.]

[Note 8: Voy. LAVABO.--Voyez l'article LAVOIR,

_Dictionnaire du mobilier français_.]

[Note 9: La monographie complète du réfectoire de

Saint-Martin des Champs est gravée dans la _Statistique

monumentale de Paris_, sur les dessins de feu Lassus. Ce

réfectoire sert aujourd'hui de bibliothèque au Conservatoire

des arts et métiers.]

[Note 10: Voyez l'_Hist. de Saint-Germain des Prés_, par

D. Bouillart, p. 123.]

* * * * *

REMPART, s. m.--Voy. ARCHITECTURE MILITAIRE, CHÂTEAU, COURTINE, CRÉNEAU,

HOURD, MÂCHICOULIS, SIÉGE.

* * * * *

REPOSOIR, s. m. Il ne s'agit point ici de ces ouvrages provisoires en

tentures, que l'on élève pour permettre aux processions de la Fête-Dieu

de stationner pendant quelques instants, mais de petits édifices que

l'on élevait sur le bord des grandes routes pour offrir un abri aux

voyageurs, un asile et un lieu de prière. On rencontre encore beaucoup

de ces édicules le long des voies publiques en Italie, mais ils sont

devenus très-rares en France. On a pensé qu'ils étaient avantageusement

remplacés par les brigadiers de gendarmerie, ce qui est certain. Mais il

n'était pas nécessaire pour cela de les détruire.

Quelques-uns de ces monuments ont été convertis en chapelles, et les

contrées du centre de la France en conservent encore sous ce titre. Ce

ne sont plus toutefois des refuges ouverts pendant la tempête, mais des

sacraires où, à certaines occasions, le prêtre le plus voisin vient dire

une messe. Nous ne connaissons qu'un seul de ces édicules ayant la

double destination de refuge et de lieu de prière, conservé dans le nord

de la France. Il est situé près de Fismes, sur le bord de l'ancienne

voie romaine allant de Reims à Soissons. Encore le couronnement de ce

petit monument a-t-il été refait à la fin du XVIe siècle. Il fut bâti

par Enguerrand de Courcelles, en 1265. Nous en donnons le plan (fig. 1).

Un autel remplit le fond de la cellule. Une piscine est ménagée dans le

mur de droite. Une voûte en arc d'ogives ferme cette cellule, et le mur

du devant est percé d'une porte et de deux claires-voies. Nous traçons

en A le détail du jambage de la porte avec une des claires-voies. La

porte n'était fermée qu'au loquet, afin d'empêcher les bestiaux d'entrer

dans la cellule. Les claires-voies n'étaient pas vitrées, mais munies de

barres de fer verticales, comme l'indique le détail A. La figure 2 donne

la coupe de ce reposoir, et la figure 3, son élévation perspective, avec

le couronnement restauré[11]. Six grands arbres séculaires et

probablement replantés à la même place, forment un ombrage sur le

monument, lequel était couvert, semblerait-il, par des dalles, afin

d'offrir un abri plus sûr et d'éviter des réparations.

Les deux niches latérales, refaites au XVIe siècle, sont veuves de leurs

statues, et le crucifix que nous avons replacé sous le pignon n'existe

plus. Mais au-dessus du linteau de cette porte on voit encore la petite

niche carrée qui était destinée à contenir un falot. Un mur de

soutènement, avec deux degrés, borde la voie publique, et laisse une

terrasse en avant de l'édicule.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Note 11: M. Leblan, architecte, a bien voulu relever

pour nous ce curieux reposoir.]

* * * * *

RESTAURATION, s. f. Le mot et la chose sont modernes. Restaurer un

édifice, ce n'est pas l'entretenir, le réparer ou le refaire, c'est le

rétablir dans un état complet qui peut n'avoir jamais existé à un moment

donné. Ce n'est qu'à dater du second quart de notre siècle qu'on a

prétendu restaurer des édifices d'un autre âge, et nous ne sachions pas

qu'on ait défini nettement la restauration architectonique. Peut-être

est-il opportun de se rendre un compte exact de ce qu'on entend ou de ce

qu'on doit entendre par _une restauration_, car il semble que des

équivoques nombreuses se sont glissées sur le sens que l'on attache ou

que l'on doit attacher à cette opération.

Nous avons dit que le mot et la chose sont modernes, et en effet aucune

civilisation, aucun peuple, dans les temps écoulés, n'a entendu faire

des restaurations comme nous les comprenons aujourd'hui.

En Asie, autrefois comme aujourd'hui, lorsqu'un temple ou un palais

subissait les dégradations du temps, on en élevait ou l'on en élève un

autre à côté. On ne détruit pas pour cela l'ancien édifice; on

l'abandonne à l'action des siècles, qui s'en emparent comme d'une chose

qui leur appartient, pour la ronger peu à peu. Les Romains restituaient,

mais ne restauraient pas, et la preuve, c'est que le latin n'a pas de

mot qui corresponde à notre mot restauration, suivant la signification

qu'on lui donne aujourd'hui. _Instaurare, reficere, renovare_, ne

veulent pas dire restaurer, mais rétablir, refaire à neuf. Lorsque

l'empereur Adrien prétendit remettre en bon état quantité de monuments

de l'ancienne Grèce ou de l'Asie Mineure, il procéda de telle façon

qu'il soulèverait contre lui aujourd'hui toutes les sociétés

archéologiques de l'Europe, bien qu'il eût des prétentions aux

connaissances de l'antiquaire. On ne peut considérer le rétablissement

du temple du Soleil, à Baalbek, comme une restauration, mais comme une

reconstruction, suivant le mode admis au moment où cette reconstruction

avait lieu. Les Ptolémées eux-mêmes, qui se piquaient d'archaïsme, ne

respectaient pas absolument les formes des monuments des vieilles

dynasties de l'Égypte, mais les restituaient suivant la mode de leur

temps. Quant aux Grecs, loin de restaurer, c'est-à-dire de reproduire

exactement les formes des édifices qui avaient subi des dégradations,

ils croyaient évidemment bien faire en donnant le cachet du moment à ces

travaux devenus nécessaires. Élever un arc de triomphe comme celui de

Constantin, à Rome, avec les fragments arrachés à l'arc de Trajan, ce

n'est ni une restauration, ni une reconstruction; c'est un acte de

vandalisme, une pillerie de barbares. Couvrir de stucs l'architecture du

temple de la Fortune virile, à Rome, ce n'est pas non plus ce qu'on peut

considérer comme une restauration; c'est une mutilation.

Le moyen âge n'eut pas plus que l'antiquité le sentiment de la

restauration; loin de là. Fallait-il dans un édifice du XIIe siècle

remplacer un chapiteau brisé, c'était un chapiteau du XIIIe, du XIVe ou

du XVe siècle que l'on posait à sa place. Sur une longue frise de

_crochets_ du XIIIe siècle, un morceau, un seul, venait-il à manquer,

c'était un ornement dans le goût du moment qu'on incrustait. Aussi

est-il arrivé bien des fois, avant que l'étude attentive des styles fût

poussée à ses dernières limites, qu'on était entraîné à considérer ces

modifications comme des étrangetés, et qu'on donnait une date fausse à

des fragments que l'on eût dû considérer comme des interpolations dans

un texte.

On pourrait dire qu'il y a autant de danger à restaurer en reproduisant

en _fac-simile_ tout ce que l'on trouve dans un édifice, qu'en ayant la

prétention de substituer à des formes postérieures celles qui devaient

exister primitivement. Dans le premier cas, la bonne foi, la sincérité

de l'artiste peuvent produire les plus graves erreurs, en consacrant,

pour ainsi dire, une interpolation; dans le second, la substitution

d'une forme première à une forme existante, reconnue postérieure, fait

également disparaître les traces d'une réparation dont la cause connue

aurait peut-être permis de constater la présence d'une disposition

exceptionnelle. Nous expliquerons ceci tout à l'heure.

Notre temps, et notre temps seulement depuis le commencement des siècles

historiques, a pris en face du passé une attitude inusitée. Il a voulu

l'analyser, le comparer, le classer et former sa véritable histoire, en

suivant pas à pas la marche, les progrès, les transformations de

l'humanité. Un fait aussi étrange ne peut être, comme le supposent

quelques esprits superficiels, une mode, un caprice, une infirmité, car

le phénomène est complexe. Cuvier, par ses travaux sur l'anatomie

comparée, par ses recherches géologiques, dévoile tout à coup aux yeux

des contemporains l'histoire du monde avant le règne de l'homme. Les

imaginations le suivent avec ardeur dans cette nouvelle voie. Des

philologues, après lui, découvrent les origines des langues européennes,

toutes sorties d'une même source. Les ethnologues poussent leurs travaux

vers l'étude des races et de leurs aptitudes. Puis enfin viennent les

archéologues, qui, depuis l'Inde jusqu'à l'Égypte et l'Europe,

comparent, discutent, séparent les productions d'art, démasquent leurs

origines, leurs filiations, et arrivent peu à peu, par la méthode

analytique, à les coordonner suivant certaines lois. Voir là une

fantaisie, une mode, un état de malaise moral, c'est juger un fait d'une

portée considérable un peu légèrement. Autant vaudrait prétendre que les

faits dévoilés par la science, depuis Newton, sont le résultat d'un

caprice de l'esprit humain. Si le fait est considérable dans son

ensemble, comment pourrait-il être sans importance dans ses détails?

Tous ces travaux s'enchaînent et se prêtent un concours mutuel. Si

l'Européen en est arrivé à cette phase de l'esprit humain, que tout en

marchant à pas redoublés vers les destinées à venir, et peut-être parce

qu'il marche vite, il sente le besoin de recueillir tout son passé,

comme on recueille une nombreuse bibliothèque pour préparer des labeurs

futurs, est-il raisonnable de l'accuser de se laisser entraîner par un

caprice, une fantaisie éphémère? Et alors les retardataires, les

aveugles, ne sont-ils pas ceux-là même qui dédaignent ces études, en

prétendant les considérer comme un fatras inutile? Dissiper des

préjugés, exhumer des vérités oubliées, n'est-ce pas, au contraire, un

des moyens les plus actifs de développer le progrès?

Notre temps n'aurait-il à transmettre aux siècles futurs que cette

méthode nouvelle d'étudier les choses du passé, soit dans l'ordre

matériel, soit dans l'ordre moral, qu'il aurait bien mérité de la

postérité. Mais nous le savons de reste; notre temps ne se contente pas

de jeter un regard scrutateur derrière lui: ce travail rétrospectif ne

fait que développer les problèmes posés dans l'avenir et faciliter leur

solution. C'est la synthèse qui suit l'analyse.

Toutefois ces scrutateurs du passé, ces archéologues, exhumant

patiemment les moindres débris des arts qu'on supposait perdus, ont à

vaincre des préjugés entretenus avec soin par la classe nombreuse des

gens pour lesquels toute découverte ou tout horizon nouveau est la perte

de la tradition, c'est-à-dire d'un état de quiétude de l'esprit assez

commode. L'histoire de Galilée est de tous les temps. Elle s'élève d'un

ou plusieurs échelons, mais on la retrouve toujours sur les degrés que

gravit l'humanité. Remarquons, en passant, que les époques signalées par

un grand mouvement en avant se sont distinguées entre toutes par une

étude au moins partielle du passé. Le XIIe siècle, en Occident, fut une

véritable renaissance politique, sociale, philosophique, d'art et de

littérature; en même temps quelques hommes aidaient à ce mouvement par

des recherches dans le passé. Le XVIe siècle présenta le même phénomène.

Les archéologues n'ont donc pas à s'inquiéter beaucoup de ce temps

d'arrêt qu'on prétend leur imposer, car non-seulement en France, mais

dans toute l'Europe, leurs labeurs sont appréciés par un public avide de

pénétrer avec eux au sein des âges antérieurs. Que parfois ces

archéologues laissent la poussière du passé pour se jeter dans la

polémique, ce n'est pas du temps perdu, car la polémique engendre les

idées et pousse à l'examen plus attentif des problèmes douteux; la

contradiction aide à les résoudre. N'accusons donc pas ces esprits

immobilisés dans la contemplation du présent ou attachés à des préjugés

parés du nom de tradition, fermant les yeux devant les richesses

exhumées du passé, et prétendant dater l'humanité du jour de leur

naissance, car nous sommes ainsi forcés de suppléer à leur myopie et de

leur montrer de plus près le résultat de nos recherches.

Mais que dire de ces fanatiques, chercheurs de certains trésors, ne

permettant pas qu'on fouille dans un sol qu'ils ont négligé, considérant

le passé comme une matière à exploiter à l'aide d'un monopole, et

déclarant hautement que l'humanité n'a produit des oeuvres bonnes à

recueillir que pendant certaines périodes historiques par eux limitées;

qui prétendent arracher des chapitres entiers de l'histoire des travaux

humains; qui s'érigent en censeurs de la classe des archéologues, en

leur disant: «Telle veine est malsaine, ne la fouillez pas; si vous la

mettez en lumière, nous vous dénonçons à vos contemporains comme des

corrupteurs!» On traitait ainsi, il y a peu d'années, les hommes passant

leurs veilles à dévoiler les arts, les coutumes, la littérature du moyen

âge. Si ces fanatiques ont diminué en nombre, ceux qui persistent n'en

sont que plus passionnés dans leurs attaques, et ont adopté une tactique

assez habile pour en imposer aux gens peu disposés à voir le fond des

choses. Ils raisonnent ainsi: «Vous étudiez et vous prétendez nous faire

connaître les arts du moyen âge, donc vous voulez nous faire revenir au

moyen âge, et vous excluez l'étude de l'antiquité; si l'on vous laisse

faire, il y aura des oubliettes dans chaque _violon_ et une salle de

torture à côté de la sixième chambre. Vous nous parlez des travaux des

moines, donc vous voulez nous ramener au régime des moines, à la dîme,

nous faire retomber dans un ascétisme énervant. Vous nous parlez des

châteaux féodaux, donc vous en voulez aux principes de 89, et si l'on

vous écoute, les corvées seront rétablies.» Ce qu'il y a de plaisant,

c'est que ces fanatiques (nous maintenons le mot) nous prodiguent

l'épithète d'_exclusif_, parce que, probablement, nous n'excluons pas

l'étude des arts du moyen âge et que nous nous permettons de la

recommander.

On nous demandera peut-être quels rapports ces querelles peuvent avoir

avec le titre de cet article, nous allons le dire. Les architectes, en

France, ne se pressent pas. Déjà, vers la fin du premier quart de ce

siècle, les études littéraires sur le moyen âge avaient pris un

développement sérieux, que les architectes ne voyaient encore dans les

voûtes gothiques que _l'imitation des forêts de la Germanie_ (c'était

une phrase consacrée) et dans l'ogive qu'un art _malade_. L'arc en

tiers-point est brisé, donc il est malade, cela est concluant. Les

églises du moyen âge, dévastées pendant la révolution, abandonnées,

noircies par le temps, pourries par l'humidité, ne présentaient que

l'apparence de grands cercueils vides. De là les phrases funèbres de

Kotzebue, répétées après lui[12]. Les intérieurs des édifices gothiques

n'inspiraient que la tristesse (cela est aisé à croire dans l'état où on

les avait mis). Les flèches, percées à jour se détachant dans la brume

provoquaient des périodes romantiques; on décrivait les _dentelles_ de

pierre, les _clochetons_ dressés sur les contre-forts, les _élégantes_

colonnettes groupées pour soutenir des voûtes à d'_effrayantes_

hauteurs. Ces témoins de la _piété_ (d'autres disaient le fanatisme) _de

nos pères_ ne reflétaient qu'une sorte d'état moitié mystique, moitié

barbare, dans lequel le caprice régnait en maître. Inutile de nous

étendre ici sur ce galimatias banal qui faisait rage en 1825, et qu'on

ne retrouve plus que dans les feuilletons de journaux attardés. Quoi

qu'il en soit, ces phrases creuses, le Musée des monuments français

aidant, quelques collections, comme celle de du Sommerard, firent que

plusieurs artistes se prirent à examiner curieusement ces débris des

siècles _d'ignorance et de barbarie_. Cet examen, quelque peu

superficiel et timide d'abord, ne provoquait pas moins d'assez vertes

remontrances. On se cachait pour dessiner ces monuments élevés par les

Goths, comme disaient quelques graves personnages. Ce fut alors que des

hommes qui, n'étant point artistes, se trouvaient ainsi hors de portée

de la férule académique, ouvrirent la campagne par des travaux fort

remarquables pour le temps où ils furent faits.

En 1830, M. Vitet fut nommé inspecteur général des monuments

historiques. Cet écrivain délicat sut apporter dans ces nouvelles

fonctions, non de grandes connaissances archéologiques que personne

alors ne pouvait posséder, mais un esprit de critique et d'analyse qui

fit pénétrer tout d'abord la lumière dans l'histoire de nos anciens

monuments. En 1831, M. Vitet adressa au ministre de l'intérieur un

rapport lucide, méthodique, sur l'inspection à laquelle il s'était livré

dans les départements du Nord, qui dévoila tout à coup aux esprits

éclairés des trésors jusqu'alors ignorés, rapport considéré encore

aujourd'hui comme un chef-d'oeuvre en ce genre d'études. Nous

demanderons la permission d'en citer quelques extraits: «Je sais, dit

l'auteur, qu'aux yeux de bien des gens qui font autorité, c'est un

singulier paradoxe que de parler sérieusement de la sculpture du moyen

âge. À les en croire, depuis les Antonins jusqu'à François Ier, il n'a

pas été question de sculpture en Europe, et les statuaires n'ont été que

des maçons incultes et grossiers. Il suffit pourtant d'avoir des yeux et

un peu de bonne foi, pour faire justice de ce préjugé, et pour

reconnaître qu'au sortir des siècles de pure barbarie, il s'est élevé

dans le moyen âge une grande et belle école de sculpture, héritière des

procédés et même du style de l'art antique, quoique toute moderne dans

son esprit et dans ses effets, et qui, comme toutes les écoles, a eu ses

phases et ses révolutions; c'est-à-dire son enfance, sa maturité et sa

décadence...

«... Aussi faut-il s'estimer heureux quand le hasard nous fait découvrir

dans un coin bien abrité, et où les coups de marteau n'ont pu atteindre,

quelques fragments de cette noble et belle sculpture.» Et comme pour

combattre l'influence de cette phraséologie sépulcrale employée alors

qu'il s'agissait de décrire des monuments du moyen âge, plus loin M.

Vitet s'exprime ainsi à propos de la coloration appliquée à

l'architecture: «En effet, de récents voyages, des expériences

incontestables, ne permettent plus de douter aujourd'hui que la Grèce

antique poussa si loin le goût de la couleur, qu'elle couvrit de

peintures jusqu'à l'extérieur de ses édifices, et pourtant, sur la foi

de quelques morceaux de marbre déteints, nos savants, depuis trois

siècles, nous faisaient rêver cette architecture froide et décolorée. On

en a fait autant à l'égard du moyen âge. Il s'est trouvé qu'à la fin du

XVIe siècle, grâce au protestantisme, au pédantisme, et à bien d'autres

causes, notre imagination devenant chaque jour moins vive, moins

naturelle, plus terne pour ainsi dire, on se mit à blanchir ces belles

églises peintes, on prit goût aux murailles et aux boiseries toutes

nues, et si l'on peignit encore quelques décorations intérieures, ce ne

fut plus, pour ainsi dire, qu'en miniature. De ce que la chose est ainsi

depuis deux ou trois cents ans, on s'est habitué à conclure qu'il en

avait toujours été de même, et que ces pauvres monuments s'étaient vus

de tout temps pâles et dépouillés comme ils le sont aujourd'hui. Mais si

vous les observez avec attention, vous découvrez bien vite quelques

lambeaux de leur vieille robe: partout où le badigeon s'écaille, vous

retrouvez la peinture primitive...»

Pour clore son rapport sur les monuments des provinces du Nord visitées

par lui, M. Vitet, ayant été singulièrement frappé de l'aspect imposant

des ruines du château de Coucy, adresse au ministre cette demande, qui

aujourd'hui acquiert un à-propos des plus piquants: «En terminant ici ce

qui concerne les monuments et leur conservation, laissez-moi, monsieur

le ministre, dire encore quelques mots à propos d'un monument plus

étonnant et plus précieux peut-être que tous ceux dont je viens de

parler, et dont je me propose de tenter la restauration. À la vérité,

c'est une restauration pour laquelle il ne faudra ni pierres, ni ciment,

mais seulement quelques feuilles de papier. Reconstruire ou plutôt

restituer dans son ensemble et dans ses moindres détails une forteresse

du moyen âge, reproduire sa décoration intérieure et jusqu'à son

ameublement; en un mot, lui rendre sa forme, sa couleur, et, si j'ose le

dire, sa vie primitive, tel est le projet qui m'est venu tout d'abord à

la pensée en entrant dans l'enceinte du château de Coucy. Ces tours

immenses, ce donjon colossal, semblent, sous certains aspects, bâtis

d'hier. Et dans leurs parties dégradées, que de vestiges de peinture, de

sculpture, de distributions intérieures! que de documents pour

l'imagination! que de jalons pour la guider avec certitude à la

découverte du passé, sans compter les anciens plans de du Cerceau, qui,

quoique incorrects, peuvent être aussi d'un grand secours!

«Jusqu'ici ce genre de travail n'a été appliqué qu'aux monuments de

l'antiquité. Je crois que, dans le domaine du moyen âge, il pourrait

conduire à des résultats plus utiles encore; car les indications ayant

pour base des faits plus récents et des monuments plus entiers, ce qui

n'est souvent que conjectures à l'égard de l'antiquité, deviendrait

presque certitude quand il s'agirait du moyen âge: et par exemple, la

restauration dont je parle, placée en regard du château tel qu'il est

aujourd'hui, ne rencontrerait, j'ose le croire, que bien peu

d'incrédules.»

Ce programme si vivement tracé par l'illustre critique il y a

trente-quatre ans, nous le voyons réalisé aujourd'hui, non sur le

papier, non par des dessins fugitifs, mais en pierre, en bois et en fer

pour un château non moins intéressant, celui de Pierrefonds. Bien des

événements se sont écoulés depuis le rapport de l'inspecteur général des

monuments historiques en 1831, bien des discussions d'art ont été

soulevées, cependant les premières semences jetées par M. Vitet ont

porté leurs fruits. Le premier, M. Vitet s'est préoccupé de la

restauration sérieuse de nos anciens monuments; le premier il a émis à

ce sujet des idées pratiques; le premier il a fait intervenir la

critique dans ces sortes de travaux: la voie a été ouverte, d'autres

critiques, d'autres savants s'y sont jetés, et des artistes après eux.

Quatorze ans plus tard, le même écrivain, toujours attaché à l'oeuvre

qu'il avait si bien commencée, faisait l'histoire de la cathédrale de

Noyon, et c'est ainsi que dans ce remarquable travail[13] il constatait

les étapes parcourues par les savants et les artistes attachés aux mêmes

études. «En effet[14], pour connaître l'histoire d'un art, ce n'est pas

assez de déterminer les diverses périodes qu'il a parcourues dans un

lieu donné, il faut suivre sa marche dans tous les lieux où il s'est

produit, indiquer les variétés de forme qu'il a successivement revêtues,

et dresser le tableau comparatif de toutes ces variétés, en mettant en

regard, non-seulement chaque nation, mais chaque province d'un même

pays... C'est vers ce double but, c'est dans cet esprit qu'ont été

dirigées presque toutes les recherches entreprises depuis vingt ans

parmi nous au sujet des monuments du moyen âge. Déjà, vers le

commencement du siècle, quelques savants d'Angleterre et d'Allemagne

nous avaient donné l'exemple par des essais spécialement appliqués aux

édifices de ces deux pays. Leurs travaux n'eurent pas plutôt pénétré en

France, et particulièrement en Normandie, qu'ils y excitèrent une vive

émulation. En Alsace, en Lorraine, en Languedoc, en Poitou, dans toutes

nos provinces, l'amour de ces sortes d'études se propagea rapidement, et

maintenant, partout on travaille, partout on cherche, on prépare, on

amasse des matériaux. La mode, qui se glisse et se mêle aux choses

nouvelles, pour les gâter bien souvent, n'a malheureusement pas respecté

cette science naissante et en a peut-être un peu compromis les progrès.

Les gens du monde sont pressés de jouir; ils ont demandé des méthodes

expéditives pour apprendre à donner sa date à chaque monument qu'ils

voyaient. D'un autre côté, quelques hommes d'étude, emportés par trop de

zèle, sont tombés dans un dogmatisme dépourvu de preuves et hérissé

d'assertions tranchantes, moyen de rendre incrédules ceux qu'on prétend

convertir. Mais malgré ces obstacles, inhérents à toute tentative

nouvelle, les vrais travailleurs continuent leur oeuvre avec patience et

modération. Les vérités fondamentales sont acquises; la science existe,

il ne s'agit plus que de la consolider et de l'étendre, en dégageant

quelques notions encore embarrassées, en achevant quelques

démonstrations incomplètes. Il reste beaucoup à faire; mais les

résultats obtenus sont tels qu'à coup sûr le but doit être un jour

définitivement atteint.»

Il nous faudrait citer la plus grande partie de ce texte pour montrer

combien son auteur s'était avancé dans l'étude et l'appréciation de ces

arts du moyen âge, et comme la lumière se faisait au sein des ténèbres

répandues autour d'eux. «C'est», dit M. Vitet après avoir montré

clairement que l'architecture de ces temps est un art complet, ayant ses

lois nouvelles et sa raison, «faute d'avoir ouvert les yeux, qu'on

traite toutes ces vérités de chimères et qu'on se renferme dans une

incrédulité dédaigneuse»[15].

Alors M. Vitet avait abandonné l'inspection générale des monuments

historiques; ces fonctions, depuis 1835, avaient été confiées à l'un des

esprits les plus distingués de notre époque, à M. Mérimée.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 8 - (Q suite - R - S) · 第 1 / 47 段