Le docteur Remlinger vient de dénoncer le danger que présente le
développement grandissant de l'alcoolisme au Maroc.
De 1909 à 1910, l'importation des boissons alcooliques, dans ce pays, a
doublé, et le nombre des débits s'est multiplié dans des proportions
fantastiques. Ainsi Casablanca, qui ne comptait que 5-6 débits en 1907,
en compte maintenant 161.
La progression du nombre des débits ne donne, au surplus, qu'une idée
incomplète de la marche de l'alcoolisme au Maroc. En effet, ce n'est
pas, en général, dans les cafés que les indigènes, les musulmans en
particulier, viennent boire ou même se fournir. Ils préfèrent
s'alcooliser discrètement chez eux et s'approvisionner tout aussi
discrètement chez l'épicier ou chez tout autre fournisseur. Ainsi, à
Mazagan, il n'est pas jusqu'aux marchands de tissus qui ne tiennent du
genièvre ou du whisky.
Les alcools de dernière qualité--véritable camelote allemande--débarqués
à Saffi en provenance de Hambourg s'infiltrent jusque dans l'Atlas, où,
après les avoir aromatisés de diverses façons, particulièrement avec de
l'anis, on les consomme en grande quantité; et les femmes se sont mises
à boire comme les hommes.
Il faut remarquer, d'ailleurs, que si l'Européen en général boit pour le
plaisir de boire, malgré l'ivresse qui peut en résulter, l'Arabe ne boit
jamais ou presque jamais par goût. C'est l'ivresse qu'il recherche. On
le voit parfois vider d'un trait une copieuse ration d'alcool pur, puis,
comme s'il s'était agi d'une médecine, faire suivre cette ingestion d'un
grand verre d'eau, afin d'en chasser le goût. Son idéal serait plutôt de
pouvoir être ivre sans boire.
Une des causes qui favorisent le plus les progrès de l'alcool au Maroc,
c'est son bon marché. Chose à peine croyable, alors que toute
marchandise importée paie un droit de 12,50% _ad valorem_, les boissons
alcooliques ne paient que 7,50%. Et il n'en coûte guère à un Marocain
que 20 à 30 centimes pour obtenir l'ivresse désirée.