Heureusement Reine avait de bons yeux. Elle abattit vivement, de
sa blanche main, l'arbalète de Julien Le Priol qui cherchait déjà
son point de mire.
--Ce n'est pas le chevalier Méloir, dit-elle.
--Et qui est-ce donc, notre demoiselle?
--C'est Aubry de Kergariou.
--Déjà! murmura Maurever. Julien sourit, débanda son arbalète et
sortit.
--Si j'étais seulement gentilhomme, pensait-il en regagnant l'abri
de sa famille, je voudrais qu'elle ne reconnût personne d'aussi
loin que cela!
Il soupira un petit peu.
Et ce fut tout, car Julien était un vaillant gars dont la pensée
pouvait se montrer tout entière.
L'instant d'après, Aubry entrait dans la tour.
Maurever lui tendit les bras et l'appela son fils.
Reine lui donna sa main.
Il fallut savoir l'histoire de ce déguisement. Aubry s'assit entre
sa fiancée et son père. Cet instant-là compensait toutes les
heures cruelles passées dans la cage de pierre.
--Mes fils, disait cependant Bruno aux émigrés du village de
Saint-Jean, nous avons vu vos maisons brûler, du haut de la
plate-forme, ici près, au monastère. Moi qui ai été soldat avant
d'être moine, je connais cela. Si vous avez un verre de cidre, je
boirai à votre santé, bien volontiers, mes fils, car, tout le long
du chemin, messire Aubry m'a forcé de lui conter des histoires.
Jeannin lui emplit une écuelle.
--Toi, reprit Bruno en caressant la joue du petit coquetier, tu
ressembles comme deux gouttes d'eau au saint Jean-Baptiste de
l'église de Tinténiac, mon pays natal, et je vais te conter une
histoire qui te fera grand plaisir.
--Si vous avez été soldat comme vous le dites, repartit Jeannin,
mieux vaudrait nous aider dans nos travaux.
--Bien parlé, mon neveu! s'écria Bruno, comme disait Malestroit,
mon capitaine, qui eut le bras coupé par un boulet de pierre au
bas de Bécherel, en l'an trente et un. Quant à vous aider, ce sera
de bon coeur; je suis ici pour cela, ne pouvant rentrer au
monastère sans une immunité du prieur claustral. Voyons votre
besogne.
Il rejeta son froc en arrière et retroussa ses manches, en homme
de vert travail. Jeannin, Julien, quelques Mathurin et les Joson
lui montrèrent le commencement d'enceinte. Frère Bruno approuva le
tracé et se mit immédiatement à l'oeuvre.
Dans la courtine, étaient Simon Le Priol, sa femme, Simonnette,
toutes les Gothon et autres Catiche; Scholastique préparait le
repas commun. On était triste en cet endroit-là. Simonnette avait
la larme à l'oeil, parce que le petit Jeannin, étant devenu un
homme de guerre, ne s'occupait plus d'elle autant qu'elle l'aurait
voulu.
Les choses étaient bien changées, rien que depuis l'avant-veille,
jour de la Saint-Jean. Ce soir-là, souvenez-vous-en, le petit
Jeannin avait ses pieds nus dans les cendres si humblement! Et,
pour une fois qu'il osa prendre la parole, on le fit taire.
Mais il avait été pendu depuis lors, et cela forme un jeune homme.
Son importance grandissait à vue d'oeil, les Gothon le
regardaient; les Mathurin le jalousaient. On prétendait que deux
Suzon, dont nous n'avons point parlé encore à cause de l'abondance
des matières, l'avaient effrontément demandé en mariage.
C'était un personnage.
--Peau-de-Mouton, mon joli blondin, lui dit frère Bruno, je me
fais maître-maçon, et je te prends pour ma coterie. À ce coup
Jeannin se redressa; sa position était désormais officielle.
Il jeta un regard vers la courtine, où les femmes étaient
rassemblées, et prit le pas sur tous les Mathurin.
--Je ferai de mon mieux, frère Bruno, répliqua-t-il avec une
orgueilleuse modestie.
--Apporte-moi cette roche, mon garçonnet, reprit le moine en
montrant un pierre presque aussi grosse que Jeannin. Jeannin s'y
prit vaillamment, mais son effort n'ébranla pas même la roche. Les
Mathurin se mirent à rire.
--Vous qui riez, dit le moine, mettez-vous quatre et faites ce que
le blondin n'a pu faire. Les Mathurin suèrent sang et eau; la
pierre ne bougea pas.
--Oh! oh! s'écria le frère Bruno; on dit que les gars du Marais
ont des mains de beurre. Voyez ce que vaut la moitié d'un moine!
Il saisit la roche et la porta, l'espace de dix pas, jusqu'à
l'enceinte improvisée.
Tout en la portant, il disait:
--Personne de vous n'a connu Robin de Ploërmel, qui écrasa la
queue du diable? Je vous réciterai sa légende au souper. À
présent, travaillons, mes mignons, car nous aurons du nouveau
cette nuit.
Les Mathurin le contemplaient avec admiration. Frère Bruno leur
assigna leur poste de travail et entonna la ronde du pays de
Vannes:
_La beauté, de quoi sert-elle_
_Ligèrement belle hirondelle,_
_Ligèrement?_
_El' sert à porter en terre,_
_Ligèrement, blanche bergère._
_Ligèrement!_
Il chantait cela, le frère Bruno, d'une belle voix de vêpres, sur
un de ces airs tristes et bizarrement rythmés que l'on ne trouve
qu'en Bretagne.
C'était de la gaieté, mais de la gaieté bretonne, qui donne aux
noces même une bonne couleur d'enterrement.
Les gars se prirent à travailler en mesure comme les matelots au
cabestan.
La besogne allait, le moine chantait:
_As-tu la chanson nouvelle,_
_Ligèrement, belle hirondelle,_
_Ligèrement? La chanson du cimetière,_
_Ligèrement, blanche bergère,_
_Ligèrement!_
La fable d'Orphée se renouvelait. Les pierres dansaient au son de
cette musique. Les gars se démenaient.
--Holà! les filles! cria le frère Bruno, je ne peux pas tout
faire, moi! Venez donc chanter pendant que nous peinons.
Les filles qui s'ennuyaient toutes seules ne demandaient pas
mieux. Le troisième couplet, un peu plus lugubre que les deux
premiers, s'entonna en choeur, bien joyeusement. Le quatrième, ou
_bière_ rime avec _bergère,_ fut chanté en sautant. Au cinquième,
on ne se sentait plus d'allégresse.
Au sixième, les Gothon, les Catiche, la Scholastique, les Suzon,
Simon Le Priol et sa grave ménagère elle-même remuaient la terre
en gavottant comme des bienheureux.
L'enceinte s'élevait. Quand le vieux Maurever, Aubry et Reine
sortirent de la tour, ils étaient dans une véritable forteresse.
Le frère Bruno s'approcha respectueusement de monsieur Hue.
--Que Dieu vous bénisse, mon bon seigneur, dit-il, et la jolie
demoiselle, et même messire Aubry, mon ami, qui m'a planté là en
pleine grève, quoique je prisse la peine de lui raconter une
histoire ou deux pour abréger le chemin. Je viens ici dérouiller
mes pauvres bras, qui s'engourdissaient là-haut.
--Mais si le prieur s'aperçoit de votre fuite, répliqua monsieur
Hue, il enverra ses hommes d'armes après vous.
--Quel prieur? Il faut distinguer: le prieur claustral, je ne dis
pas; mais il ne s'occupe pas du dehors. Quant au prieur des
moines, il a porté l'armure comme moi, et la main lui démange trop
souvent pour qu'il ne comprenne point mon cas. D'ailleurs, je n'ai
point prononcé de voeu, mon bon seigneur, et à mon retour je
n'aurai que la discipline simple, qui est donnée par frère
Eustache, mon compère.
Le vieux Maurever fronça le sourcil.
--Je n'aime pas qu'on plaisante, même innocemment, des choses de
la religion, mon frère, dit-il avec sévérité.
--Bon! s'écria Bruno désespéré, voilà qu'on va me renvoyer avant
la bagarre! J'aurai la discipline tout de même et je ne me serai
point battu! Mon bon seigneur, ayez pitié de moi!
--Père, murmura la douce voix de Reine, il a aidé Aubry à se
sauver.
--Et j'ai donné trois tours de clé sur ce coquin de Méloir, ajouta
Bruno; saint patron, monseigneur, si vous aviez vu sa figure!
--C'est un excellent homme, dit Aubry, à son tour; sans lui, les
jours de ma captivité auraient été bien durs.
--Oui, oui, s'écria Bruno; je lui ai conté de fières histoires au
jeune seigneur...
--Et tenez, interrompit-il en prenant sans façon monsieur Hue par
la manche, ce frère Eustache, dont je vous parlais, a eu, avant
d'entrer en religion, vers l'an trente-trois, au mois d'avril, une
bien gaillarde aventure dans la ville de Guichen, entre Rennes et
Redon.
Il venait de vendre des poules au marché de Guer, car il tenait
une métairie pour la douairière de La Bourdonnaye, là-bas, sous
Pont-Réan. Il était à cheval, jambe de ci, jambe de là, sur son
bât et il allait chantant:
_Dansons la litra,_
_Litra litanrire,_
_Dansons la litra,_
_Litra lilanla!_
Vous savez, la _litra_ se danse à reculons, en se tapant les
talons devant derrière. Et j'ai connu au bourg de Bains un
tailleur de cercles en châtaignier pour les fûts, poinçons et
barriques, qu'on venait voir danser la _litra_ de dix lieues à la
ronde. Il était borgne d'un oeil et se nommait Pelo Halluin. Sa
soeur Matheline piquait la toile à voile à la Roche-Bernard et fut
mariée à Juillon le Guennec, qu'on appelait le Bancal, à cause de
ses jambes qu'il avait de travers.
Ce Pelo Halluin... mais c'est de frère Eustache que je veux vous
entretenir, mon bon seigneur.
--Que vous disais-je? murmura Aubry à l'oreille de monsieur Hue.
Le vieillard se prit à sourire. Il paraît qu'Aubry lui avait déjà
parlé du digne frère Bruno et de ses histoires.
--Donc, reprit ce dernier, frère Eustache était alors un jeune
gars, éveillé comme un ver luisant...
--Assez! frère Bruno, interrompit monsieur Hue.
Le pauvre moine s'arrêta court.
--Aurai-je offensé mon bon seigneur? balbutia-t-il.
--Assez! vous dis-je, je vous permets de rester ici avec nous.
Bruno frappa ses mains l'une contre l'autre et poussa un long cri
de joie.
--Mais à une condition, ajouta Maurever.
--Laquelle, monseigneur, laquelle?
--C'est que, pendant votre séjour, vous ne raconterez pas une
seule histoire.
--Ah! s'écria le moine en riant de tout son coeur; voilà, par
exemple, qui n'est pas difficile! Croyez-vous que je sois un
bavard, Seigneur Dieu! Cela me rappelle une aventure qui m'arriva
en l'an quarante-quatre dans une auberge de la Guerche. Nous
étions trois: mon cousin Jean, Michel Legris et moi. Je dis à
Michel Legris: Michel, mon fils, as-tu ouï conter l'aventure du
gruyer-juré de Lamballe qui...
Il fut interrompu par un éclat de rire que poussa en choeur toute
l'assistance. Pourquoi riait-on? Frère Bruno ne le devina point.
--Si vous aviez attendu un petit peu, dit-il, c'est mon histoire
qui vous aurait fait rire!
Le chevalier Méloir, enfermé dans la prison d'Aubry, supporta
d'abord assez gaiement son infortune. Il était philosophe. Le
pis-aller, c'était quelques heures passées dans ce fâcheux état.
Mais les heures se succédaient et la philosophie du chevalier
Méloir s'usait. Il était environ dix heures du matin quand Aubry
lui avait emprunté de force son costume. Midi sonna au beffroi du
monastère. Puis une heure, puis deux heures, puis trois.
Sarpebleu! le chevalier Méloir perdait patience.
S'il n'avait pas eu ce diable de bâillon, il aurait appelé; mais
son bâillon était très bien attaché.
Ses jambes seules étaient libres. Il s'en servit d'abord pour
arpenter son cachot étroit à grands pas, puis pour lancer des
coups furieux dans le chêne de la porte.
Mais c'est bien le moins que les prisonniers aient le droit de
passer leur mauvaise humeur sur les portes ou les murs de leurs
cabanons.
Des coups de pieds du chevalier Méloir personne ne s'inquiétait.
Vers quatre heures de l'après-midi, une clef tourna pourtant dans
la serrure.
--Eh bien! Bruno! dit une voix sur le seuil, est-ce toi qui fais
tout ce tapage? Pourquoi tes clefs sont-elles au dehors?... Mais
Bruno n'est pas là... où est-il?
Le malheureux Méloir n'avait garde de répondre. Il se mit
au-devant du nouveau venu qui était frère Eustache, et qui pensa:
--Bruno a lié les mains du prisonnier avec une corde et lui a mis
un bâillon sur la bouche... c'est peut-être parce qu'il est
enragé.
Méloir poussait des sons inarticulés sous son bâillon.
--Bien sûr qu'il est enragé! reprit Eustache; je voudrais bien
savoir ce qu'il a fait du pauvre Bruno!
Eustache était partagé entre l'envie de faire retraite et le désir
de savoir.
La curiosité finit par l'emporter.
Il s'approcha de Méloir et lui dit:
--Ne me mordez pas, l'homme, ou je vous assomme avec mon trousseau
de clefs.
Cette précaution oratoire une fois prise, il détacha le bâillon du
chevalier.
--Votre Bruno, s'écria aussitôt Méloir, qui écumait de rage, votre
Bruno est un coquin; vous aussi et tous ceux qui habitent ce
monastère maudit. Jour de Dieu! nous verrons si monseigneur
François de Bretagne ne tirera point vengeance de cette indignité!
--Messire, dit Eustache étonné, n'est-ce point monseigneur
François de Bretagne qui vous fait détenir en cette prison?
Méloir le poussa violemment au lieu de répondre, monta les
escaliers quatre à quatre, et força l'entrée du réfectoire où le
procureur de l'abbé dînait au milieu de ses moines.
Méloir montra ses mains liées, et demanda raison au nom du duc de
Bretagne. Guillaume Robert le regarda en face.
--Je vous ai déjà vu dans le choeur de la basilique, messire,
dit-il froidement, le jour où le fratricide fut confondu devant
Dieu et devant les hommes.
--Le fratricide! répéta Méloir qui recula stupéfait; est-ce de
monseigneur François que vous parlez ainsi? Guillaume Robert ne
répondit point.
--Déliez les mains de cet homme, dit-il; si le village qu'il a
incendié hier était de Normandie au lieu d'être de Bretagne, je
fais serment qu'il ne sortirait pas vivant du monastère de
Saint-Michel!
--Un village incendié! balbutia Méloir.
--Va-t'en! lui dit encore le procureur; ton duc a le pied droit
dans la tombe. Je prie Dieu qu'il lui inspire des sentiments de
pénitence.
--Il faut, en effet, que monseigneur François de Bretagne soit aux
trois quarts mort et un peu plus, pour que ce moine parle de lui
en ces termes, pensa Méloir; j'ai gâté ma partie, le diable soit
de moi!
En arrivant dans la cour, il trouva ses hommes d'armes qui
l'attendaient.
Comme il allait passer la porte, son regard tomba sur deux ou
trois douzaines de pauvres hères qui recevaient des aumônes de
vivres sous la tour.
Parmi eux, il reconnut maître Gueffès, lequel faisait bois de
toutes flèches et empochait bravement le pain de Dieu.
--Viens avec moi, lui dit Méloir. Vincent Gueffès s'inclina et
obéit. Méloir lui fit donner un cheval. On prit au galop la route
du manoir de Saint-Jean. Pendant la route, Gueffès dit bien des
fois à Méloir:
--Mon cher seigneur m'a ordonné de le suivre, pourquoi? Méloir ne
répondait pas et restait enfoncé dans sa sombre rêverie.
Arrivé en terre ferme, il se tourna brusquement vers Gueffès:
--C'est toi qui a mis le feu au village, dit-il.
--Non, messire, ce sont vos braves soldats.
--Ce doit être toi! tu ne seras pas puni, si tu me dis où est
Maurever.
--Je dirais à mon cher seigneur où est Maurever, répondit Gueffès
avec assurance, à condition qu'on me donnera: 1° cent écus d'or;
2° la tête de ce petit malheureux, Jeannin le coquetier; 3° la
fille de Simon Le Priol, Simonnette, dont je prétends me venger
quand elle sera ma femme.