Tout en parlant, Aubry de Kergariou et frère Bruno avaient fait le
tour du Mont. Ils se trouvaient à peu près en face de Tombelène.
Aubry réfléchissait.
Bruno racontait.
--Joson Drelin, disait-il, en son vivant bedeau de la paroisse de
Saint-Jouan-des-Guérets, était un vrai compère qui se connaissait
en cidre, comme le pauvre monsieur Gilles de Bretagne, dont Dieu
ait l'âme, se connaissait en vins de France.
Et après tout, messire Aubry, se connaître en rubis gascons est le
fait d'un chevalier, comme se connaître en jus de pommes est le
fait d'un bedeau, c'est moi qui dis cela, sauf le respect d'un
chacun et la révérence-parler.
Donc, au baptême des cloches de Saint-Jouan-des-Guérets, en l'an
quarante-trois, ou quatre, car la mémoire n'y est plus. Ah dam! je
n'ai plus vingt-cinq ans, non, ni trente non plus: être et avoir
été, ça fait deux!
Je disais donc qu'en l'an quarante-trois ou quatre, Joson Drelin
sonna tant qu'il but beaucoup.
S'il sonna tant, c'est que le sonneur était malade; s'il but
beaucoup, c'est qu'il avait grand'soif, pas vrai? M'écoutez-vous,
messire Aubry?
Aubry ne répondit point. Il pressait le pas, car il avait grande
hâte de voir ceux qu'il aimait.
Et après tout, il ne pouvait pas renvoyer ce brave homme, qui
s'était compromis pour le sauver.
Pourtant, introduire un étranger dans la retraite du proscrit!
Aubry hésitait parfois.
--C'est bon! je vois bien que vous m'écoutez, cette fois,
continuait le bon frère servant, qui suait, qui soufflait, qui
bavardait tant qu'il pouvait; et ça ne m'étonne point, l'histoire
étant agréable, quoique véridique en tout point. Pour avoir bu
beaucoup, il advint qu'un soir, Joson Drelin se trouva un peu
ivre. Sa ménagère lui dit: Couche-toi, Joson, mon bonhomme; comme
ça tu seras sûr de ne point battre et de n'être point battu.
Joson Drelin, justement, n'avait pas sommeil.
--Holà! dit-il, la femme, donne-moi la paix ou je vais reboire!
--Reboire! Tu n'avalerais pas seulement plein mon dé de cidre,
tant tu es rond, mon pauvre bonhomme Joson! Quant à cela, chacun
sait bien que les femmes sont sur la terre pour nos péchés. Défier
un homme de boire! Avez-vous vu chose pareille?
Joson Drelin, ainsi tenté par le démon de son chez soi, prit la
rage; il appela des métayers qui passaient sur le chemin et leur
dit:
--Hé! les chrétiens! voulez-vous voir un homme boire toute l'eau
de la rivière de Rance? Les métayers s'approchèrent.
--Voilà ce que c'est, reprit Joson Drelin, mes vrais amis,
écoutez-moi bien. La femme dit que je ne boirais pas plein un dé
de cidre; moi, je parie boire toute l'eau qui, présentement, coule
en rivière de Rance, de Plouër jusqu'à Saint-Suliac...
Les métayers haussèrent les épaules. L'un d'eux avait un sac de
cuir plein de pièces d'argent, parce qu'il avait vendu ses vaches
au marché de Châteauneuf. Joson Drelin lui dit:
--Ton argent contre ma maison! Qui poussa les hauts cris? Ce fut
la ménagère. Mais l'homme au sac de cuir regarda la maison, qui
était bonne, et répondit bien vite:
--Tope! Ta maison contre mon argent! Les autres métayers dirent:
--C'est topé la main dans la main! Qui renie est un failli coq!
--Au fait, s'écria Aubry répondant à ses propres réflexions, un
brave soldat de plus, dans la bagarre, c'est quelquefois le salut.
--Oh! sur ma foi, messire Aubry, repartit Bruno, Joson Drelin
était bedeau, non point soldat du tout, je vous l'assure.
--Allons! marchons ferme, frère Bruno! La mer monte, et il nous
faut passer à Tombelène.
--Je sais bien, messire, je sais bien. Mais vous n'avez donc pas
fantaisie de connaître comment fit Joson Drelin pour boire toute
l'eau qui coulait en rivière de Rance, depuis Plouër jusqu'à
Saint-Suliac?
C'est pourtant là le merveilleux de l'histoire. Et je me souviens
que le frère Pacôme, second sommelier du temps de l'abbé défunt...
Oh! oh! mais c'est ce frère Pacôme qui eut une bonne aventure en
l'an trente-sept! Figurez-vous que la veille de Noël, il était
allé quérir le vin des trois messes...
--Allons! disait Aubry qui voyait venir la mer; pressons le pas!
--Saint-Sauveur! je vais pourtant de mon mieux! frère Pacôme se
trouvait être sourd d'une oreille depuis l'an vingt-huit, qu'il
avait été piqué d'un insecte malfaisant dans les blés normands.
En allant chercher le vin des trois messes il rencontra maître
Olivier Chouesnel, syndic des peaussiers et mégisseurs de la ville
d'Avranches. Savez-vous comment il s'était marié, ce maître
Olivier Chouesnel? Mais il ne s'agit pas de maître Olivier
Chouesnel. Revenons à frère Pacôme... c'est-à-dire, finissons
auparavant, afin de procéder par ordre, l'histoire de Joson
Drelin, bedeau de Saint-Jouan-des-Guérets; les autres viendront
ensuite à leur tour.
Une belle paroisse, messire Aubry, où j'ai connu un vicaire qui se
nommait Mélin Moreau, et qui fatiguait bellement les chantres au
lutrin quand il voulait.
Son frère cadet vendait du lard au Pré-Botté de Rennes, du lard et
des oeufs cuits durs, saindoux, savons, fromage et beurre
assaisonné. Il mourut des coups que lui avait donnés sa troisième
femme.
Oh! la maîtresse femme! L'année qu'il trépassa, je me souviens que
le feu prit en l'église Saint-Sulpice, à Fougères, et que mon
oncle Mathieu, hallebardier de la chanoirie, eut la jambe cassée
par un cheval fou.
Donc, Joson Drelin était bien empêché quand il fallut tenir sa
gageure de boire la rivière.
Sa ménagère se lamentait et pleurait, disant: Que Dieu ait pitié
de nos vieux jours! Nous voilà sans maison et sur la paille!...
Frère Bruno en était là de son récit, lorsque Aubry le saisit
rudement par les épaules et le poussa en avant.
La mer arrivait dans le lit du ruisseau qui sépare les deux monts,
et frère Bruno avait déjà de l'eau jusqu'aux mollets.
Or, dans ces sables, quand on a de l'eau jusqu'aux mollets, la
tête y passe souvent.
Frère Bruno se mit à rire quand il fut à pied sec.
--Messire Aubry, dit-il, je vous rends grâce. Voilà ce que c'est
que de bavarder: je ne regardais pas mon chemin. Cela me rappelle
l'histoire du vieux Martin de Saint-Jacut, qui fut noyé en
chantant _ma mère l'Oie..._ Donc, la femme de Joson Drelin...
--Morbleu! mon frère! s'écria Aubry, nous allons nous fâcher si
vous ne laissez là une bonne fois Joson Drelin et sa femme!
Bruno le regarda stupéfait.
--L'histoire ne vous plaît pas, messire? dit-il; c'est surprenant.
Mais des goûts, il ne faut point discuter, et je vais alors, vous
achever l'aventure de Pacôme, second sommelier de l'abbé défunt.
--Ni cette aventure ni d'autres, mon frère! Avalez votre langue et
mettez vos jambes au trot, car la mer va nous entourer.
--Oh! répliqua le moine servant, j'aurai toujours bien le temps de
vous conter ce qui advint à maître Olivier Chouesnel, syndic des
peaussiers et mégisseurs de la ville d'Avranches, le jour de ses
noces.
--Un mot de plus, et je vous laisse là, mon frère!
--Bon, bon, messire Aubry, ne vous fâchez pas! Je ne conte mes
anecdotes qu'à ceux qui me les demandent. Et encore, bien souvent,
je me fais prier, témoin ce qui m'arriva en l'an quarante-cinq, au
pardon de Noyal-sur-Seiche...
Aubry n'en voulut point entendre davantage. Il prit sa course, et
le frère Bruno resta seul dans les tangues.
--Oh! oh! fit-il: pareille chose m'advint en Basse-Bretagne avant
la guerre. Je voulus raconter l'histoire du meunier Rouan, qui
vendit son âme au Malin pour une paire de meules, mais...
--Oh! oh! fit-il encore en sursaut, voici la mer pour tout de bon!
Cette fois, il n'entama aucune histoire, et prit ses jambes à son
cou.
La forteresse que les Anglais avaient construite au mont Tombelène
était considérable, et pouvait contenir nombreuse garnison. En
partant, quelques mois avant les événements que nous mettons sous
les yeux du lecteur, Knolle ou Kernol, le lieutenant de Bembroc,
qui était resté le dernier à Tombelène, avec cent ou cent
cinquante hommes d'armes, fit sauter les ouvrages de défense, rasa
le château et mit le mont à nu.
Il ne restait debout que la partie occidentale des murailles,
flanquée par la tour démantelée où nous avons vu monsieur Hue de
Maurever dormir, son épée entre les jambes.
Ces murailles, la tour, une courtine élevée de plusieurs pieds
au-dessus du sol, et le bâtiment intérieur dont le rez-de-chaussée
n'avait été démoli qu'en partie, formaient encore une retraite
assez vaste, qu'il était très facile de clore et de mettre à
l'abri d'un coup de main, surtout à cause de cette circonstance,
que le reste de l'île était complètement découvert.
Au moment où Aubry de Kergariou et le frère Bruno traversaient la
Grève, il y avait bien des yeux inquiets fixés sur eux derrière le
mur en ruine. Monsieur Hue de Maurever, qui était resté si
longtemps seul sur le roc abandonné, avait maintenant de la
compagnie, plus qu'il n'en eût voulu peut-être.
Outre sa fille Reine, les Le Priol et le petit Jeannin qui étaient
arrivés au milieu de la nuit, nous trouvons à Tombelène tout le
village de Saint-Jean: les quatre Gothon, les quatre Mathurin,
Scholastique, les trois Catiche, les deux Joson et d'autres, dont
nous ferions le dénombrement avec zèle si ces humbles pages
étaient une épopée.
Nous dirions l'âge, le poil et la généalogie de tous ces braves
fils du Marais, de toutes ces vierges laides ou belles. Et après
avoir invoqué la muse Calliope, fille de Jupiter et de Mnémosyne
(patronne antique des plagiaires), nous prêterions à nos Bretons
des actions grecques ou latines.
Mais les brouillards salés de l'Armorique détendraient vite les
cordes de la vieille guitare d'Apollon. Le _biniou_ seul, avec sa
poche de cuir et sa nasillarde embouchure, supporte le rhume
chronique de ces contrées.
Chantons au biniou!
Les paysans du village de Saint-Jean-des-Grèves avaient émigré,
parce que leurs demeures n'étaient plus qu'un monceau de cendres.
Maître Vincent Gueffès avait payé ainsi l'hospitalité reçue.
Il avait dit aux soudards ivres:
--Le traître Maurever se cache dans une des maisons du village.
J'en suis sûr.
Les soldats avaient enfoncé les portes. Quand on enfonce la porte
du paysan breton, si faible qu'il soit, il frappe. Les bonnes gens
avaient tapé de leur mieux. Il y avait eu la bataille.
Puis l'incendie.
Car c'était bien le village de Saint-Jean que Reine et les Le
Priol avaient vu flamber en entrant dans la grève, de l'autre côté
d'Ardevon.
Hommes, femmes, enfants, ils étaient là une quarantaine derrière
les débris de la forteresse anglaise.
Comme ils se doutaient bien qu'on avait reconnu leurs traces et
qu'on les relancerait, toute la nuit avait été employée au
travail. Des pierres amoncelées bouchaient déjà les brèches, et
une nouvelle enceinte s'élevait du côté de l'intérieur.
On se préparait à un siège.
Le vieux Maurever ne s'occupait point de tout cela. Il était dans
sa tour; Reine, assise à ses pieds, mettait sa belle tête blonde
sur ses genoux. Maurever était plus heureux qu'un roi.
--Reine, dit-il en caressant les doux cheveux de la jeune fille,
j'ai cru que je ne te verrais plus. Quand ton panier a passé sous
mes yeux emporté par le courant, mon coeur est devenu froid et
comme mort. Oh! que je t'aime, ma fille chérie! Pour les travaux
de ma longue vie, je ne demande à Dieu qu'une récompense, ton
bonheur!
Reine couvrait ses mains de baisers.
--Toi, reprenait Maurever avec mélancolie, tu m'aimes bien aussi,
je le sais. Mais l'amour des jeunes gens pleins d'espérances ne
ressemble point à l'amour triste des vieillards. À mesure qu'on
vieillit, Reine, la tendresse se concentre et se resserre, parce
que les objets aimés deviennent plus rares. Ainsi, moi, j'ai perdu
ma femme qui était une sainte, j'ai perdu tes frères qui étaient
de nobles coeurs. Il ne me reste que toi. Toi, au contraire, tu
prendras un mari et tu l'aimeras. Tu auras des enfants et tu les
adoreras. Que restera-t-il pour ton pauvre vieux père?
--Ce qui restait à votre mère tant aimée quand vous fûtes époux et
que vous devîntes père. Une larme tomba sur la barbe blanche du
chevalier.
--Ma mère! murmura-t-il; Dieu m'est témoin que je l'aimais. Oh!
Reine! pourtant ma mère est morte seule au manoir du Roz, pendant
que j'étais en guerre. Promets-moi que tu seras là pour me fermer
les yeux!
Reine ne répondit que par des baisers plus tendres. Ç'avait été
une scène touchante, lorsque le vieux proscrit, après trois jours
entiers d'attente, avait revu enfin sa fille, escortée par ses
fidèles vassaux.
Avant de la baiser, il avait mis un genou en terre pour remercier
Dieu.
Puis, il l'avait serrée contre sa poitrine déjà creusée par la
faim.
Puis encore, il avait mangé avidement, au milieu des Le Priol, qui
avaient des larmes plein les yeux à l'idée de ce qu'avait souffert
leur pauvre seigneur.
Reine le servait, lui présentant le pain et la coupe pleine.
On les avait laissés seuls après le repas.
Il y avait déjà longtemps qu'ils s'entretenaient ainsi.
Un silence se fit. Le chevalier contemplait sa fille. Un sourire
vint à sa lèvre austère.
--Je suis jaloux de lui! murmura-t-il.
--Lui qui vous aime tant, mon père!
--Et crois-tu que je ne l'aime pas, moi, pour lui donner ainsi mon
cher trésor! s'écria le proscrit qui enleva Reine dans ses bras et
la posa sur ses genoux comme un enfant. C'est un bon soldat, c'est
un coeur généreux; je veux bien qu'il soit mon fils. Mais je te le
dis, ma Reine bien-aimée, la vieillesse est un long supplice. Nous
n'acquérons plus jamais, et toujours nous perdons jusqu'au seuil
de la tombe. Voici un homme fort, jeune, heureux, souriant aux
promesses que l'avenir prodigue. Le monde est à lui! que fait-il?
Il vient demander au vieillard dépossédé une part de son bien
suprême. Le riche a besoin de l'obole du pauvre: ainsi est la vie!
Il baissa la tête, et ses cheveux blancs inondèrent son front.
Reine était devenue triste à l'écouter.
--Tu l'aimes donc bien! demanda-t-il brusquement. Reine se
redressa.
--Oui, mon père, dit-elle d'une voix grave et lente.
--Et lui?
--Mon père, il m'aime assez pour renoncer à moi si je lui dis:
Monsieur Hue de Maurever a besoin de sa fille et la veut garder.
Elle n'acheva pas, parce que le vieillard l'étouffait en un baiser
passionné.
--Folle! folle! disait-il. Oh! le cher coeur! Oh! la bonne fille
qui aime bien son père! Écoutes-tu les paroles d'un fiévreux! Je
rêve, tu vois bien, je rêve! Ce qu'il me faut, ma Reine, c'est ton
bonheur, c'est le sourire à ta lèvre rose. Écoute, la vieillesse
n'est si malheureuse que par son égoïsme ombrageux. Nous ne
gagnons rien, disais-je. Ingrat et insensé! Ce fils, Aubry, qui va
venir remplacer mes fils décédés, n'est-ce rien? Et ces beaux
anges blonds qui ressembleront à leur mère, les enfants de ma
Reine, mes petits-enfants, mes jolis amours!
Reine cacha dans son sein son front rougissant. Il lui prit la
tête à pleines mains et la baisa.
--Dieu est bon, dit-il en extase; ce sont de beaux jours qui me
restent!
À ce moment, les planches qui fermaient la tour tombèrent en
dedans.
--Le chevalier Méloir avec un moine! cria Julien Le Priol,
essoufflé.
--Le chevalier Méloir! répéta Maurever, qui s'élança vers la
meurtrière.
On se souvient qu'Aubry avait endossé l'armure de l'ancien
porte-bannière de Bretagne.
--Noir et argent, murmura le vieux seigneur après avoir regardé;
ce sont bien ses couleurs! Julien posa un carreau sur son
arbalète.
--Je ne manque guère mon coup, messire, dit-il en épaulant son
arme, et j'attends vos ordres.