Quand Aubry eut un peu lâché prise, Méloir avala une lampée d'air
avec une satisfaction manifeste.
--Tu as un bon poignet, mon cousin, dit-il, et moi, je suis un
sot. Ta rubrique vaut beaucoup mieux que la mienne. Voilà tout. Il
n'y a pas de quoi se fâcher pour cela.
--Écoute, Méloir, lui répondit le jeune homme d'armes, tu étais un
brave soldat autrefois, et un bon compagnon... Je n'ai pas le
courage de te tuer...
--Peste! interrompit Méloir, me tuer! Tu n'y vas pas par quatre
chemins, toi, mon cousin Aubry!
--Je le devrais pour monsieur Hue de Maurever et pour sa fille...
--Du tout, interrompit encore Méloir; tu sais bien, je suis
incapable...
La main d'Aubry s'appesantit un peu plus sur la gorge du
chevalier.
--Tais-toi! dit-il rudement; je n'ai pas le loisir d'écouter tes
billevesées. Je veux bien t'épargner, mais c'est à condition que
tu ne me gêneras point dans l'accomplissement de mon dessein.
--Foi de chevalier! s'écria Méloir; tu n'as qu'à scier ton barreau
devant moi; si tu veux, je te ferais la courte échelle.
--Bien obligé. Cette voie me semble désormais incommode et
dangereuse. Pourquoi sortir par la fenêtre, quand la porte est là?
--Je te fais observer, mon cousin Aubry, que tu me serres le cou
sans y songer. Je déteste les demi-mesures. Étrangle-moi comme il
faut, morbleu! ou lâche-moi!
--Je te lâcherai dès que nous serons d'accord.
--Je ne peux pourtant pas t'ouvrir cette porte, moi! s'écria
Méloir d'un ton dolent.
--Me promets-tu qu'une fois libre, tu ne tenteras contre moi
aucune résistance?
--Je le promets.
--Me promets-tu que tu te laisseras lier les mains et les jambes?
--À quoi bon, mon cousin?
--Et mettre un bâillon sur la bouche? acheva Aubry, dont les
doigts firent un petit mouvement.
--Je le promets! je le promets! je le promets! dit Méloir
précipitamment.
--T'engages-tu à me céder ton armure pour que je m'en revête sous
tes yeux?
--Mon armure?
--Depuis les éperonnières jusqu'à la salade.
--Ah! cousin Aubry! mon cousin Aubry, grommela le pauvre
chevalier, je ne t'aurais jamais cru si madré que cela!
--T'y engages-tu?
--Je m'y engage.
--Sous serment?
--Sous serment.
--À la bonne heure! Relève-toi donc et tiens ta parole comme un
gentilhomme.
Pour ce qui était de se relever, Méloir ne se le fit point dire
deux fois. Quant à tenir sa parole, peut-être aurait-il trouvé
quelque _exception,_ comme on dit au Palais, s'il n'avait pas vu
sa bonne épée toute nue entre les mains d'Aubry.
Sa dague restait bien encore au fourreau, mais Aubry de Kergariou
était un fier homme d'armes. L'attaquer avec une dague quand il
avait l'épée à la main, c'eût été folie.
Méloir se secoua, s'étira, se tâta.
--Allons, dit Aubry, en besogne! Méloir fit un pas vers lui. Aubry
lui mit sans façon la pointe de l'épée entre les deux yeux.
--À distance! dit-il; les bons comptes font les bons amis; ne
m'approche pas, ou je te pique!
--Tu as donc défiance?
--J'ai hâte. En besogne.
--J'y suis, mon cousin Aubry, j'y suis! Méloir se mit en effet à
délacer son armure. Il n'avait que les pièces légères et non point
la carapace en fer que le quinzième siècle portait encore au
combat. Son équipement consistait en éperonnières d'acier, vissées
aux cuissards de gros buffle, corselet de mailles, manches de
buffle, salade sans visière, à plumail. Aubry le suivait de
l'oeil.
Quand Méloir eut achevé de se désarmer, ne gardant que ses
chausses et son justaucorps, Aubry prit sous la paille de son lit
une corde qui devait lui servir dans son évasion projetée.
--Donne tes poignets! commanda-t-il.
--Attends au moins que tu sois armé. Aubry eut un sourire.
--Je m'armerai quand tu seras lié, répliqua-t-il; donne tes
poignets!
Méloir obéit enfin, mais bien à contrecoeur. Ce bon chevalier
avait espéré véritablement rétablir sa partie pendant qu'Aubry
ferait sa toilette.
Il grommela en tendant ses poignets:
--Qui diable aurait pensé que ce petit homme-là pût jouer si
serré?
--Voilà, dit Aubry, qui avait fait un beau noeud; je te tiens
quitte des pieds. Assieds-toi maintenant à ma place et réfléchis,
si tu veux, aux vicissitudes du sort.
Méloir s'assit. Il avait beaucoup l'air d'un renard qu'une poule
aurait pris. En un clin d'oeil, Aubry fut armé de pied en cap.
--Suis-je bien comme cela? demanda-t-il.
--Sarpebleu! s'écria Méloir en colère, ne faut-il encore que je te
serve de miroir?
--Allons! allons! ne te fâche pas, cousin Méloir. Une fois ou
l'autre, je te rendrai tes armes. À présent, nous n'avons plus que
le bâillon à mettre.
Il était trop tard pour faire résistance.
Méloir se laissa bâillonner.
Mais il ne restait plus trace de son excellent caractère. Il
roulait dans sa tête de féroces pensées de vengeance.
Aubry lui souhaita courtoisement le bonjour et donna du gantelet
dans la porte.
Il frappait à tour de bras, se souvenant que le bon frère Bruno
avait dit: «Je vais à matines».
Mais il paraît que le bon frère Bruno s'était ravisé, car au
premier coup la porte s'ouvrit.
Aubry ne put s'empêcher de faire un pas en arrière.
--Il était là! pensa-t-il; il a dû tout entendre. Et comme, au
même instant, Méloir se leva brusquement, poussant des cris
inarticulés sous son bâillon, Aubry se vit perdu.
--Qu'a donc ce maître fou? s'écria cependant le bon frère Bruno.
Sire chevalier, donnez-lui du plat de votre épée entre les deux
épaules!
Méloir s'était élancé vers la porte. Il cherchait à mettre son
visage en lumière et à se faire reconnaître du moine convers.
Mais celui-ci se tournant vers Aubry:
--Je n'ai jamais vu le prisonnier comme cela! dit-il, vous l'aurez
donc fait boire, sire chevalier? En l'an trente-neuf, nous avions
un captif du nom de Thomas Gréveleur, qui devint maniaque dans ce
même cachot. J'ai envie de vous conter son histoire. Figurez-vous
que ce Thomas Gréveleur...
Méloir se démenait furieusement.
--Sortons! dit Aubry qui était tout pâle et qui s'étonnait que la
méprise du frère pût se prolonger ainsi.
Le bon Bruno fit retraite aussitôt, et comme Méloir s'attachait à
lui, le bon Bruno ne crut pouvoir moins faire que de communiquer à
ce prisonnier récalcitrant un coup de poing paternel.
C'était un digne poignet que celui du bon moine. La poitrine de
Méloir sonna comme un tambour. Il chancela et tomba sur la paille.
--Voire! dit Bruno indigné, ce n'est pas ma besogne que de
caresser les fous! je m'en suis fait mal à la deuxième phalange du
doigt _annularius..._
Aubry avait passé le seuil. Bruno le suivit, parlant toujours et
grondant de plus belle. Il ferma la porte avec soin. Cela fait, il
se prit les côtes à deux mains et regarda Aubry en éclatant de
rire. Aubry ne savait que penser.
--Oh!... oh!... oh!... disait le frère Bruno, dont les yeux se
remplissaient de larmes; j'en mourrai, messire Aubry, j'en
mourrai! Voilà une histoire, seigneur Dieu! une histoire comme on
n'en a jamais raconté!
--Vous m'aviez donc reconnu? balbutia Aubry déconcerté.
--Bon Jésus! pensez-vous que j'aie la berlue! Oh! oh! les côtes!
les côtes! il s'est déshabillé de lui-même! il a été bien
obéissant!
--Ah ça, est-ce que vous le voyiez?
--Le trou de la serrure, donc, messire Aubry! Je le voyais comme
je vous ai vu toute la journée d'hier limer votre barreau, et
j'avais bonne envie de vous apporter une escabelle pour tenir vos
pieds, car vous deviez fatiguer dans cette position-là.
Aubry le regardait ébaubi.
--Eh bien! mon jeune seigneur, reprit Bruno, quand vous m'aurez
regardé avec des yeux d'une toise! J'aime les bonnes histoires,
moi! Et je raconterai encore celle-là dans vingt ans si je vis.
D'ailleurs, vous savez bien: j'étais un soldat entier, vertubleu!
avant d'être une moitié de moine. Le vieux Maurever m'a gagné le
coeur en venant jusqu'ici rabattre l'orgueil d'un meurtrier. Vous
m'avez gagné le coeur, vous, en brisant votre épée pour ne la
point déshonorer. Et ce coquin de Méloir, au contraire, m'échauffa
les oreilles quand il fit le chien couchant, ce jour-là. Or, tout
ceci me rappelle une assez gaillarde histoire qui se passa en l'an
vingt-huit, derrière Bellesmes, en Normandie...
--Mon bon frère Bruno, interrompit Aubry, le plus pressé est que
je sorte de l'enceinte du monastère; vous me conterez votre
histoire dehors.
--Je puis vous la conter en chemin, messire Aubry. C'était le
chevalier Pothon de Xaintrailles qui voulait entrer dans
Bellesmes, de nuit, malgré l'Anglais. Durham était dans Bellesmes
avec quatre cents archers du Nord, qui auraient tué une alouette à
cinquante toises...
Aubry serra tout à coup le bras du frère convers. Ils étaient
sortis du corridor et débouchaient dans le cloître, où quantité de
moines se promenaient. Bruno changea de ton soudain.
--Oui, sire chevalier, dit-il avec toutes les apparences d'un
respect profond; les trois cachots se font suite l'un à l'autre et
sont creusés dans le roc vif. Dom Nicolas Famigot, vingt-quatrième
abbé du saint monastère, fit, en outre, redorer la statue
tournante de saint Michel, archange, qui est au sommet du
campanile. Son décès eut lieu le dix-neuvième jour de mars, en
l'an 1272, et le cartulaire rapporte...
Le cloître était traversé.
--Du diable si je sais ce que rapporte le cartulaire, messire
Aubry, reprit Bruno; le cartulaire ne contient point de bonnes
aventures comme celle dont j'ai été témoin aujourd'hui. Ah!
laissez-moi rire encore un petit peu, je vous en prie. Quelle
figure il avait ce Méloir! et ses regards piteux!... Ah!... ah!...
ah!... Et maintenant, je donnerais bien deux ou trois deniers pour
savoir quelle vie il mène tout seul dans votre cachot!
Aubry ne pouvait partager l'expansive hilarité du frère servant.
Son casque n'avait pas de visière. Méloir avait dû amener quelque
suite avec lui au couvent: Aubry craignait de rencontrer des
hommes d'armes sur son passage et d'être reconnu.
Mais Bruno avait contre sa crainte des arguments sans réplique.
--Les soudards, disait-il; ah! ah! je les ai vus, ce sont d'assez
bons drilles. C'est moi qui les ai menés au réfectoire des
laïques. Ils y sont entrés sur leurs jambes; mais il faudra les en
tirer sur des civières, oui bien! Ah! ah! j'ai été soldat, et je
fais pénitence!
Frère Bruno passa sa langue sur ses lèvres, ému au souvenir de
quelque bonne aventure.
Ils descendirent le grand escalier, traversèrent la salle des
chevaliers, le réfectoire des moines, et arrivèrent au seuil de la
salle des gardes.
--La tête haute! dit frère Bruno qui était un observateur; l'air
insolent, le poing sur la hanche, c'est comme cela que marche le
Méloir!
Les gardes firent avec respect le salut des armes. La porte
extérieure s'ouvrit.
--Je suis chargé, dit le moine servant au portier, de montrer la
chapelle Saint-Aubert au digne chevalier Méloir.
--Que Dieu vous accompagne! souhaita le frère tourier. Et ils
passèrent. Aubry respira bruyamment. Le frère Bruno était aussi
content de lui.
--Maintenant, reprit-il, où allez-vous, mon jeune seigneur?
--Je ne puis vous le dire, répliqua Aubry.
--Ah! si fait, si fait! s'écria Bruno, puisque je vais avec vous.
--Comment! vous venez avec moi?
--Je vous suis au bout du monde!
--Mais votre habit, mon frère?...
--Je n'ai pas fait des voeux, messire Aubry, je vous l'ai dit: je
ne suis qu'une moitié de moine, et je ne me soucie pas beaucoup de
vous remplacer dans le cachot creusé par dom Nicolas Famigot,
vingt-quatrième abbé du mont Saint-Michel,-- bien que ce soit un
fort bel ouvrage.
--Vous croyez qu'on vous rendrait responsable?...
--Le chevalier Méloir parlerait du coup de poing. Un beau coup de
poing, messire, avez-vous vu? Et ce soir je coucherais sur la
paille. À ce sujet-là je sais une histoire qui va véritablement
vous bien divertir, du moins je l'espère. C'était en l'an...
attendez donc!... l'année m'échappe, mais c'était bien sûr avant
l'an quarante, parce que j'avais encore mes trois dents de devant
qui me furent cassées d'un méchant coup de masse d'armes sous
Hennebon. Et celui qui me gâta ainsi la mâchoire en mourut. Il
arriva que le sire de Vilaine qui tenait la seigneurie de
Landevan...
--Mon frère Bruno, interrompit Aubry, je vais en un lieu où je
n'ai pas le droit de vous emmener.
--Tournez ici, messire Aubry, répondit le convers; mieux vaut
entrer un peu en grève que de marcher dans ces roches diaboliques
qui usent en deux jours de temps la meilleure paire de sandales.
Comme ça, vous ne voulez pas de mon histoire? C'est bon messire
Aubry; quant au lieu où vous allez, si vous ne m'y menez pas, moi,
je vous y mènerai.
--Vous sauriez?...
--Croyez-vous que le troisième carreau de mon compagnon Alain,
l'archer qui veillait sur la plate-forme, il y a deux nuits,
n'aurait pas mieux touché but que les deux premiers? Mon compagnon
Alain n'a jamais manqué trois coups de suite en sa vie. Et Dieu
merci, on voyait la jeune fille au clair de lune comme je vous
vois, messire Aubry. Heureusement, j'avais écouté au trou de la
serrure, pendant que vous causiez avec elle...
--Ah ça! tu es un diable, toi! s'écria le jeune homme d'armes,
moitié riant, moitié fâché.
--Plaignez-vous! Je saisis le bras d'Alain, mon compagnon, et je
lui dis: Voici un gobelet de vin que saint Michel archange envoie
à son fidèle gardien. Et maître Alain de relever son arbalète pour
prendre la tasse. La tasse était profonde. Quand Alain, mon
compagnon, l'eut retournée, la demoiselle Reine de Maurever était
à l'abri derrière l'angle de la muraille.
Aubry lui prit la main et la serra vivement. Frère Bruno s'arrêta
et releva les manches larges de son froc.
--Regardez-moi ça, dit-il en montrant des bras d'athlète; quand
les soudards de Méloir viendront chercher le vieux Hue de Maurever
là-bas, à Tombelène, ces bras-là pourront leur faire encore bien
du chagrin. Je tiens joliment une épée. Quand je n'ai pas d'épée,
j'aime assez un gourdin. Quand je n'ai pas de gourdin, tenez, je
m'en tire comme je peux.
Il avait saisi à deux mains une grosse roche qu'il balança un
instant au-dessus de sa tête. La roche partit comme si elle eût
été lancée par une machine de guerre, et s'en alla briser un
poteau planté dans le sable à trente pas delà.
Frère Bruno sourit bonnement.
--Supposez le Méloir en place du poteau, dit-il, ça lui aurait,
bien sûr, ôté l'appétit pour longtemps.
--Mais dites-moi, mon jeune seigneur, reprit-il soudainement,
avez-vous jamais ouï conter l'aventure de Joson Drelin, bedeau de
la paroisse de Saint-Jouan-des-Guérets?