Il faisait grand jour maintenant, et, bien que le sol du cachot
fût encaissé profondément, Aubry et le chevalier pouvaient se
voir.
Le chevalier s'était arrangé de son mieux sur la paille et
paraissait bien décidé à ne point abréger sa visite.
--Te souviens-tu, mon cousin Aubry, dit-il, d'une conversation que
nous eûmes ensemble non loin d'ici, sur la route d'Avranches au
Mont? Tu portais la bannière de monsieur Gilles; moi, je portais
la bannière de Bretagne. Tu jugeais sévèrement notre seigneur le
duc; moi qui ai plus d'âge et d'expérience, j'étais plus
indulgent. Nous en vînmes à parler de nos dames, car il faut
toujours en venir là, et nous nous aperçûmes que nous étions
rivaux. Eh bien! Aubry, la main sur le coeur, cela me fit de la
peine pour toi.
Aubry eut un dédaigneux sourire.
--Il ne s'agit pas de cela, dit Méloir, ton sourire fait bien sous
ta moustache naissante, mais comme ELLE n'est pas là, ton sourire
est perdu. Il ne s'agit pas du tout, entre deux hommes qui se
disputent une belle, de savoir lequel des deux elle aimera.
--De quoi s'agit-il donc?
--Il s'agit de savoir lequel des deux en définitive sera son
seigneur et maître. Or, j'avais de la peine pour toi, mon cousin
Aubry, parce que je savais d'avance que tu ne gagnerais pas la
partie.
--Je ne l'ai pas perdue encore, murmura Aubry. Le regard du
chevalier se fixa sur lui à la dérobée, vif et perçant. Puis il
examina le cachot en détail comme s'il eût voulu guérir une
crainte fâcheuse qui lui était venue tout à coup.
Cette boîte de granit était bien faite pour chasser toute
inquiétude.
--Figure-toi, cousin Aubry, dit-il, qu'une idée folle vient de me
traverser la cervelle. La manière dont tu as prononcé ces paroles:
«Je ne l'ai pas encore perdue!» m'a sonné à l'oreille comme une
menace. J'ai pensé que tu avais peut-être un moyen de trouver la
clé des champs. Or, si tu la trouvais, la clé des champs, ta
partie ne serait vraiment pas trop mauvaise.
Le regard d'Aubry se releva lentement.
--Voilà qui commence à piquer ta curiosité, n'est-ce pas?
interrompit Méloir. Je pourrais te tenir rigueur à présent, car tu
n'as pas été aimable avec moi, mais je suis bon prince et n'ai
point de rancune. Je vais te parler absolument comme si tu m'avais
reçu à bras ouverts. Oui, mon cousin Aubry, la chance tourne, et
si tu étais en liberté, tu aurais, comme on dit, les quatre as de
la quinte de grande séquence, qui marquent, (ensemble le point)
quatre-vingt-dix sans jouer. Et alors, moi, je me trouverais repic
avec ma fameuse maxime: il vaut mieux se faire craindre qu'aimer,
car je n'aurais plus même le moyen de me faire craindre.
Aubry écoutait de toutes ses oreilles.
Méloir fit une pause.
Il semblait jouir de l'attention nouvelle que lui prêtait son
compagnon.
--Mais, reprit-il avec un gros rire railleur, il te manque
justement la clé des champs, mon cousin Aubry, et ce n'est pas moi
qui te la donnerai! Voilà de bonnes murailles, ma foi! mon jeu
vaut mieux que le tien. On t'aime, mais j'épouserai. N'y a-t-il
pas de quoi rire?
--Quand on est un mécréant sans foi ni honneur... commença Aubry.
--Fi donc! tu en arrives tout de suite aux gros mots. Ta position
te protège, mon cousin, ce n'est pas généreux.
--Fais-moi descendre en grève, s'écria Aubry, donne-moi une épée,
et prends avec toi deux ou trois de tes routiers, tu verras si je
soutiens mes paroles!
--Bien riposté! Mais nous sommes trop vieux, mon cousin, pour nous
laisser prendre ainsi. Je te tiens quitte de toute réparation. Tu
es le plus vaillant écuyer du monde, voilà qui est dit. Si nous
étions tous deux en grève, tu me pourfendrais, comme Arthur de
Bretagne pourfendit le géant du mont Tombelène, voilà qui est
convenu... En attendant, causons raison; il me reste à t'apprendre
pourquoi ta partie serait si belle, si une bonne fée venait, par
aventure, briser tes fers et percer les murailles de ton cachot.
Les choses ont bien marché depuis le huitième jour du présent mois
de juin qui va finir. François de Bretagne est demeuré frappé de
la citation solennelle à lui portée par le vieux Maurever. Il a
vieilli de dix années en deux semaines. Sans cesse il pense au
dix-huitième jour de juillet, qui est le jour fixé pour sa
comparution devant le tribunal de Dieu. Et ses médecins ne savent
pas s'il atteindra ce terme, tant la vie s'use vite en lui. Or, le
soleil couchant n'a plus guère d'adorateurs: les mages vont au
soleil qui se lève; en ce moment où je te parle, un homme résolu
qui déploierait au vent un chiffon armorié en criant le nom de
monsieur Pierre, le futur duc, mettrait en fuite mes cavaliers et
mes soudards, comme une troupe d'oies effrayées.
Aubry baissait la tête pour cacher le feu qu'il sentait dans ses
yeux.
Il songeait à son barreau de fer coupé aux trois quarts.
Dans quelques heures il pouvait être libre.
Il avait besoin de toute sa force pour contenir le cri de joie qui
voulait s'échapper de son coeur.
Méloir qui lui voyait ainsi la tête basse, triomphait à part soi.
Il poursuivit:
--Mais qui diable songerait à jouer ce jeu, sinon toi, mon cousin
Aubry? Le vieux Maurever, qui est un saint,-- cela, je le
proclame!-- aimerait mieux se faire tuer cent fois que de lever la
bannière de la révolte. Et notre petite Reine n'est qu'une femme,
après tout.
--Oh! gronda Aubry, feignant le désespoir et la rage, être obligé
de rester là comme une bête fauve dans sa cage de fer!
--C'est désolant, je ne dis pas non, car je travaille, moi,
pendant ce temps-là, mon cousin Aubry. Si bas que soit le duc
François, j'ai toujours bien une quinzaine devant moi, et je m'en
demande pas tant, par Dieu! Dans trois jours j'aurai fait mon
affaire...
--Trois jours! répéta Aubry plaintivement.
--Au plus tard. J'oubliais de te le dire: cette fatigue qui
m'oblige à m'asseoir sur ta paille vient de ce que j'ai fait un
petit tour de chasse cette nuit dans les grèves.
--Ah! fit Aubry qui se redressa; j'avais bien cru entendre...
--Les cris de ma meute? interrompit Méloir; ah! les chiens
endiablés! Quelle vie ils ont menée! Figure-toi qu'ils sont venus
jusque dans les roches au pied du Mont. Cette nuit nous les
mènerons à Tombelène.
Un frisson courut dans le sang d'Aubry, mais il garda le silence.
--D'ailleurs, poursuivit Méloir, c'est du luxe que cette meute. Je
l'ai fait venir pour me donner des airs de grandissime zèle, car
je sais un coquin qui me mènera, dès que je le voudrai, à la
retraite de Maurever.
Aubry ne respirait plus. Le chevalier s'arrangea sur la paille et
chercha ses aises.
--Ce n'est pas là le principal, dit-il; ce que je veux
t'apprendre, c'est ce qui a trait à notre fameuse partie, c'est le
moyen que j'emploierai pour obtenir la main de notre belle Reine.
--La violence? murmura Aubry.
--Fi donc! tu ne me connais pas. La belle avance de se faire
craindre, pour en arriver à menacer comme un brutal! Ce ne serait
vraiment pas la peine. Se faire craindre, mon cousin Aubry, c'est
comme je te l'ai dit déjà, le grand secret d'amour, mais à la
condition d'avoir en soi, quand on use de ce cher talisman, tout
ce qu'il faut pour plaire. Or, malgré les quinze ou vingt années
que j'aie de plus que toi, Aubry, mon ami, je porte encore assez
galamment mon panache; ma jambe n'enfle pas trop le cuissard:
regarde! et dans ce corselet d'acier, ma taille conserve sa
souplesse. La violence! sarpebleu! les voilà bien, ces
jouvenceaux, qui frapperaient les femmes s'ils ne soupiraient pas
en esclaves à leurs pieds! Nous autres chevaliers,-- et Méloir se
redressa, ma foi, d'un grand sérieux,-- nous avons d'autres
rubriques. Et pour ton édification, mon cousin Aubry, je vais t'en
enseigner une.
Il s'interrompit et son gros rire le reprit.
--Oh! oh! s'écria-t-il, pour le coup, te voilà qui dresses
l'oreille! Il faut, en vérité, que je sois un bien bon parent, ou
que j'aie confiance majeure dans les verrous de messer Jean
Gonnault, prieur des moines du mont Saint-Michel, pour te montrer
comme cela le fond de mon sac. Mais je ne me souviens pas d'avoir
vu jamais une figure plus drôle que la tienne, mon cousin Aubry:
je m'amuse à te contempler comme on s'amuse à regarder un
_mystère_ ou une _sotie,_ représentée par d'habiles histrions.
Ce fut au tour du prisonnier de froncer le sourcil. Méloir prenait
rondement sa revanche.
--Ne te fâche pas, continua-t-il, et laisse-moi me divertir. Voici
donc la rubrique annoncée: J'arrive à la retraite de monsieur Hue
de Maurever, mon futur et vénéré beau-père, je l'arrête au nom du
duc François, lui, sa fille et sa suite, s'il en a, par fortune,
ce que je ne crois guère. Je les emmène. Tu suis bien, n'est-ce
pas? En chemin, je pousse mon cheval aux côtés du sien et je lui
dis:
--Sire chevalier, je fus de vos amis, et vous avez dû vous étonner
grandement de me voir prendre le rôle qui est présentement le
mien.
Il ne répond que par un regard de dédain. J'insiste. Il m'envoie
au diable.
Tu vois que je mets tout au pis, mon cousin.
J'insiste encore et je lui dis avec tristesse:
--Vous m'avez bien mal jugé, Hue de Maurever. Tout ce que j'ai
fait, je l'ai fait pour vous. Dès la première heure où vous avez
été en danger, j'ai voulu vous sauver, fût-ce au péril de ma
propre vie!
Naturellement il ouvre une oreille, car enfin, dès qu'une énigme
est posée, on aime à en savoir le mot. Moi, je salue
respectueusement, et je fais mine de vouloir me retirer. Il me
retient en disant:
--Je ne vous comprends pas. À moins qu'il ne préfère dire:
--Expliquez-vous. Je lui laisse le choix entre les deux tournures.
Je reviens aussitôt d'un air humble et affectueux. Je reprends:
--Messire Hue, j'aime votre fille...
--Et à ce coup, il te tourne le dos, malandrin que tu es!
interrompit Aubry.
--Je crois que tu as raison, répondit tranquillement Méloir; à cet
aveu il devra me tourner le dos. C'est la crise. Mais je ne me
démonte pas, et j'ajoute d'un ton pénétré:
--Pensez-vous, messire Hue, qu'avec un pareil amour, j'aie pu, un
seul instant?... Il m'interrompt par un rude:
--En voilà assez!
Car il faut faire la part de sa mauvaise humeur. Moi, je m'écrie:
--Ah! messire Hue! l'accusé a du moins le droit de la défense; au
moment où je vous ai dit: j'aime votre fille, vous avez cru
deviner le mobile de ma conduite, vous avez pensé: le chevalier
Méloir veut nous conduire aux pieds du duc François, livrer ma
tête et demander pour récompense la main de ma fille...
Si je puis verser une larme en cet endroit, mon cousin Aubry, tout
est dit! Si je ne peux pas verser une larme, je ferai semblant de
m'essuyer les yeux et je poursuivrai avec chaleur:
--Hélas! messire Hue, tel n'est point mon dessein. Je ne suis
qu'un pauvre gentilhomme, c'est vrai, mais j'ai le coeur aussi
haut qu'un roi. Mon dessein, c'était de prendre l'emploi de vous
pourchasser, afin qu'un autre, moins ami, n'en fût point chargé.
Mon dessein était, le premier jour comme aujourd'hui, de venir à
vous et de vous dire: «La terre Normande est là, sous vos pieds,
messire Hue; vous êtes libre. Que Dieu vous garde...»
--Ah! scélérat maudit! s'écria Aubry, qui avait de la sueur aux
tempes.
--Aimerais-tu mieux me voir te livrer au grand prévôt du duc
François? demanda Méloir en ricanant.
--Je voudrais te voir en champ clos et l'épée à la main, charlatan
d'honneur!
--Puisque tu te fâches ainsi, mon cousin Aubry, interrompit Méloir
en se levant, c'est que ma recette est bonne et qu'elle doit
réussir.
Aubry se leva également.
--Oui, elle est bonne, ta recette! balbutia-t-il d'une voix
entrecoupée par la fureur; Hue de Maurever, qui est la générosité
même. Et peut-être que Reine pour sauver la vie de son père...
--Par saint Méloir! s'écria le chevalier, chacune de tes paroles
me ravit d'aise, mon cousin. Il paraît décidément que j'ai touché
le joint.
La colère bouillait dans le coeur d'Aubry. L'effort même qu'il
faisait pour se contenir était un aliment à sa fureur. Méloir le
regardait d'un air provocant.
--Et maintenant, reprit-il, je n'ai plus rien à te dire, mon
pauvre cousin. Au revoir, et bien de la résignation je te
souhaite. Quand nous nous retrouverons, je te présenterai à ma
dame.
La rage du jeune homme fit explosion en ce moment. Toute idée de
prudence avait disparu en lui.
--Lâche! lâche! lâche! s'écria-t-il par trois fois en s'adossant
contre la porte; tu me retrouveras plus tôt que tu ne penses... et
quand tu ouvriras la bouche pour tromper le noble vieillard et sa
fille, mon épée te fera rentrer le mensonge dans la gorge!
--Ah!... fit Méloir qui recula jusque sous la fenêtre. Aubry
aurait voulu rappeler les paroles prononcées. Mais il n'était plus
temps.
--Sarpebleu! dit Méloir, j'étais venu un peu pour cela. Il paraît
que nous avons, nous aussi, des rubriques? Il regarda tout autour
du cachot une seconde fois et plus attentivement. Aubry s'était
recouché sur sa paille; il ne parlait plus.
Aubry avait les mains libres; plus d'une fois l'idée lui était
venue de s'élancer sur le chevalier; mais celui-ci était armé
jusqu'aux dents, et Aubry n'avait rien pour se défendre.
Après qu'il eut fait son examen, Méloir grommela:
--Pas une fente où passer le doigt! ce petit-là n'est pas un
farfadet, pourtant!
--Ah! fit-il en se ravisant; la meurtrière! Aubry tressaillit de
la tête aux pieds. Méloir redressa sa grande taille, et comme sa
tête n'atteignait pas encore la meurtrière, il sauta.
--Un lapin passerait bien là! murmura-t-il.
Son regard sembla faire la comparaison de la largeur de la fenêtre
avec l'épaisseur du corps d'Aubry.
--Si le barreau était coupé... pensa-t-il tout haut.
Il ôta son gantelet de fer, se haussa sur ses pointes et le lança
violemment contre le barreau qui rendit un son fêlé.
--Ah! sarpebleu! sarpebleu! s'écria-t-il, mon cousin, j'ai bien
fait de venir!
Mais il n'acheva pas, parce que le jeune homme se voyant perdu et
prenant une résolution soudaine, avait profité du moment où Méloir
attaquait le barreau pour s'élancer sur lui.
En un clin d'oeil, Méloir fut terrassé.
Aubry, qui appuyait son genou contre sa poitrine, lui mit sa
propre épée sur la gorge.
--Un cri, un mot, dit-il à voix basse, et je te tue comme un
chien!
--Et bien tu ferais, mon cousin Aubry, repartit Méloir qui ne se
déconcertait pas pour si peu; tu as agi de bonne guerre... Et je
n'ai pas déjà si bien fait de venir! Mais tu peux serrer ma gorge
un peu moins fort si tu veux. Je t'engage ma parole de chevalier
que je n'appellerai pas au secours.