Ce Vincent Gueffès était un gaillard sans préjugés comme sans
faiblesse. Son malheur était de vivre en ces temps ténébreux où de
larges épaules valaient mieux que la philosophie. Au sein de notre
âge éblouissant, maître Gueffès aurait fait son chemin.
Il faut plaindre ces siècles gothiques où des gens de talent comme
Vincent Gueffès étaient réduits à commettre des perfidies inédites
au fond d'une bourgade. Perles dans un fumier!
Vincent Gueffès compta nos voyageurs de nuit. Ils étaient six.
Vincent Gueffès ne croyait pas à la Fée des Grèves. Il savait
parfaitement le vrai nom de la fée prétendue.
Il lui en voulait à mort pour avoir sauvé le petit coquetier
Jeannin.
Il en voulait au vieux Simon Le Priol, qui lui avait interdit le
seuil de sa demeure. Il en voulait à Simonnette qui l'avait
méprisé, il en voulait à Julien qui était beau et brave: il en
voulait à tout le monde.
D'un saut, il gagna le manoir de Saint-Jean, où les soldats
s'étaient installés, et pria qu'on l'introduisît auprès du
chevalier Méloir.
Le chevalier Méloir venait de rentrer à son quartier-général,
après avoir couru les bourgs environnants pour crier l'édit ducal.
Il était las et de mauvaise humeur.
Pour le distraire, Bellissan le veneur découplait les lévriers
devant lui, dans la cour du manoir.
--Oh! Tarot! oh! Voirot! _Fa-hi!_ Rougeot! _Fa-hi!_ Voyez Nantois,
messire, quel jarret! et Pivois! et Ardois!
--Mais ce grand noir? demanda le chevalier en montrant un énorme
lévrier magnifiquement venu, qui se couchait à l'écart.
--Une belle bête, messire, répondit Bellissan, mais paresseuse et
couarde, je crois.
--Comment l'appelles-tu?
--Je l'ai acheté d'un manant qui le tenait par le cou et qui ne
savait pas son nom. Il y a bien quelque chose de griffonné sur son
collier, mais du diable si j'ai appris à lire!
--Il aura nom Reinot, pour l'amour de ma dame, dit Méloir.
--Reinot, soit. Ici, Reinot! Reinot, ici, chien! Le lévrier noir,
assis sur la hanche, les deux jambes de devant croisées, gardait
une superbe immobilité.
Bellissan fit claquer son fouet.
Le lévrier se leva, tira ses jambes, bâilla de toute la fente de
sa gueule et poussa un hurlement plaintif, en allongeant le cou.
--Voilà tout ce qu'il sait faire? demanda Méloir d'un ton de
mépris.
En ce moment, Grégeois et Pivois, les deux plus fortes bêtes de la
meute s'approchèrent de leur nouveau compagnon pour le
reconnaître. Entre chiens, la connaissance ne se fait guère
autrement que par un coup de gueule. Il y eut des grognements
échangés. Pivois et Grégeois voulurent mordre. Le lévrier noir
bondit par deux fois.
Grégeois et Pivois roulèrent en hurlant sur le pavé de la cour.
--Bon là! Reinot, mon filleul! cria Méloir enchanté; voilà un
brave camarade, Bellissan, et nous allons le mettre à la besogne
cette nuit même. Or ça, soupons lestement, et puis en route!
--C'est encore toi? se reprit-il, en voyant qu'on lui amenait
maître Vincent Gueffès.
--C'est encore moi, mon cher seigneur.
--Que veux-tu?
--Je veux vous dire que vous allez vous mettre en route d'abord,
quitte à souper ensuite.
--Explique-toi. Gueffès ne demandait pas mieux. Il raconta la
fuite de la famille et prononça le nom de Reine. Méloir ne le
laissa pas achever.
--Quel chemin ont-ils pris? demanda-t-il.
--La route de Normandie, mon cher seigneur.
--À cheval, têtebleu! à cheval! cria Méloir; si nous arrivons
avant eux au Couesnon, la fille du traître Maurever est à nous!
Le souper, cuit aux trois quarts, flairait bon pour l'appétit.
Hommes d'armes et archers s'ébranlèrent avec un regret manifeste.
Méloir laissa au château la moitié de sa troupe, sous les ordres
de Morgan.
Bien entendu qu'on n'avait pas même dit à Méloir l'histoire du
petit Jeannin pendu au pommier. C'était là un détail de trop mince
importance.
On partit. La meute s'élança au-devant des chevaux, et le lévrier
noir au-devant de la meute.
Au manoir restaient Corson, le héraut, Morgan et huit ou dix
soldats.
Corson soupa, bâilla et s'endormit; Morgan fit de même.
Maître Gueffès dit alors aux soudards:
--Il y a du cidre, du vin et de l'hypocras à la ferme du vieux
Simon Le Priol. Les soldats descendirent sans bruit la colline. On
enfonça la porte de Le Priol et l'on se mit à faire bombance. De
ce qui se passa en ce lieu entre Gueffès et les soldats ivres,
nous ne donnerons point le détail.
Mais quand nos fugitifs, qui avaient poussé leur pointe dans les
terres jusqu'au delà d'Ardevon pour éviter les poursuites,
descendirent dans le village de la Rive et entrèrent en grève, le
petit Jeannin s'arrêta tout à coup. Son bras étendu montra la côte
de Bretagne, dans la direction de Saint-Georges.
On voyait une grande flambée parmi les arbres. Les Le Priol et
Reine se retournèrent. Reine poussa un cri.
--Qu'est cela? demanda-t-elle. Le vieux Simon fit un signe de
croix.
--Que Dieu nous assiste, balbutia-t-il; c'est au village de
Saint-Jean-des-Grèves.
Fanchon fut obligé de s'asseoir sur le sable. Le coeur lui
manquait.
--Femme, lui dit Simon, la maison de mon père est brûlée. Nous
n'avons plus rien sur la terre, mais nous avons fait notre devoir.
Les doigts de Julien se crispaient autour du bois de son arbalète.
Les fugitifs restèrent là cinq minutes. Puis le petit Jeannin dit:
En avant!
On tourna le dos à l'incendie, et l'on se dirigea sur Tombelène.
Le vieux Simon ne se trompait point. C'était bien au village de
Saint-Jean qu'avait lieu l'incendie, et c'était bien sa maison qui
brûlait.
Seulement, il y avait d'autres maisons que la sienne. Maître
Vincent Gueffès ne faisait jamais le mal à demi.
Pendant toute cette nuit-là, Aubry travailla de son mieux. Il
avait travaillé la nuit précédente et la journée entière.
La lime était bonne. Aubry avançait à la besogne.
N'eût été la posture intolérable qu'il était obligé de garder,
limant d'une main, et de l'autre se soutenant à l'embrasure de la
meurtrière, sa tâche aurait été vite à fin.
Mais à chaque instant, ses doigts fatigués lâchaient prise. Il
retombait au fond de sa cellule, suant à grosses gouttes, épuisé,
haletant.
Pour retrouver du coeur, il lui fallait évoquer l'image de Reine.
Mais aussi, quelle vaillance nouvelle dès que ce nom chéri venait
à sa lèvre!
Il la voyait; elle était là, le soutenant et l'encourageant.
Il l'entendait qui disait:
--Nous avons besoin de votre bras, Aubry, pour nous défendre
contre nos persécuteurs. Courage!
Ce fut une nuit de fièvre, pendant laquelle plus d'une imagination
folle visita la solitude du captif. Vers le matin, la plus étrange
de toutes le prit au milieu de son travail.
Ce qu'il avait prévu la veille, dans sa conversation avec Reine,
arrivait. Il croyait entendre les aboiements lointains d'une meute
chassant sur la grève.
C'était une illusion, sans doute. Et pourtant, chaque fois que le
vent donnait, il apportait les aboiements plus distincts.
Et une fois, parmi ces aboiements, Aubry crut reconnaître celui de
maître Loys, son beau lévrier noir.
La fièvre amène comme cela de bizarres illusions. Aubry reprit sa
lime et travailla. La barre de fer était presque coupée.
Pourtant, elle tenait encore. L'aube se leva. Aubry se coucha sur
la paille et voulut prendre un instant de sommeil.
À peine était-il endormi que le bruit de la clé de frère Bruno,
tournant dans la serrure, le réveilla en sursaut. Frère Bruno
était pourtant déjà venu faire sa ronde et raconter son histoire.
Ordinairement, il ne venait qu'une fois.
Allait-il prendre l'habitude de faire deux rondes par nuit, et de
raconter deux histoires?
Ou bien le travail nocturne d'Aubry avait-il éveillé les soupçons?
Avant que notre prisonnier eût eu le temps de répondre en lui-même
à ces questions, un pas lourd et sonnant la ferraille succéda au
bruit des verrous.
--Eh bien! mon cousin Aubry, dit une grosse voix à la porte, nous
dormons encore! par mon patron, il paraît que nous faisons ici la
grâce matinée?
Aubry se leva vivement.
--Méloir! s'écria-t-il.
--Entrez, entrez, sire chevalier, dit le frère Bruno à son tour;
ce n'est pas très grand ces cellules, mais pour ce qu'on y fait,
voyez-vous, ça suffit. Je me souviens qu'en l'an trente-cinq, peu
de temps après mon arrivée au monastère, il y avait un prisonnier
nommé Olivier Triquetaine, lequel prisonnier était si gros qu'on
eut bien du mal à lui faire passer la porte pour entrer. Quant à
sortir, il n'en sortit que dans sa bière. Cet Olivier Triquetaine
était un assez joyeux compagnon. Il disait toujours le samedi
soir...
--Quand vous me reconduirez, mon frère, dit Méloir en le
congédiant, vous m'apprendrez au long ce que disait Olivier
Triquetaine les samedis soirs.
--Bon! fit Bruno, je n'y manquerai pas, puisque ça vous intéresse,
sire chevalier. Il sortit et ferma la porte à triple tour.
--Sire chevalier, cria-t-il à travers la planche de chêne, à
l'heure où il vous plaira de vous en aller, frappez et ne vous
impatientez pas, je vais à matines.
--Peste! dit Méloir en se tournant vers Aubry, mon cousin, tu as
un geôlier de bonne humeur! Et comment te portes-tu, depuis le
temps?
--Bien, répliqua Aubry.
--Le fait est que tu n'as pas encore trop mauvaise mine.
--Que viens-tu faire ici?
--Savoir de tes nouvelles en passant, mon cousin Aubry, et te
donner une bonne poignée de main. Il tendit sa main à Aubry, qui
la repoussa.
--Oh! oh! fit Méloir; sais-tu que c'est la main d'un chevalier,
mon cousin?
--Je le sais, et j'ai grande honte pour la chevalerie.
--Qu'est-ce à dire! s'écria Méloir qui fronça le sourcil. Mais il
se ravisa tout de suite.
--De temps immémorial, continua-t-il, les vaincus ont eu droit
d'insolence. Ne te gêne pas, mon cousin, ces murs de granit
doivent bien aigrir un peu le caractère. Des captifs, des enfants
et des femmes, un chevalier sait tout souffrir.
--Un chevalier! répéta Aubry qui haussa les épaules. Et l'on se
plaint que la chevalerie s'en va! Par Notre-Dame, mon cousin, s'il
y a beaucoup de gens comme toi portant éperons d'or et coeurs de
coquins...
Méloir pâlit.
--J'ai dit _coeurs de coquins,_ appuya Aubry, dont la voix était
calme et froide; si tu as quelque chose dans l'âme, va-t-en; car
je n'aurai pour toi que des paroles de mépris.
--Eh bien! mon cousin Aubry, dit Méloir en riant de mauvaise
grâce, j'en prends mon parti et je reste. Accable-moi, cela te
soulagera. Et moi, je prierai Dieu de me compter cette
humiliation, chrétiennement supportée, quand il s'agira de passer
la grande épreuve.
Que diable! ajouta-t-il, changeant de ton brusquement; ne peut-on
se faire la guerre et vivre en amis pendant la trêve? Allons!
cousin Aubry, laisse là ta gourme d'Amadis et causons comme
d'honnêtes parents que nous sommes.
Nous ferons remarquer ici que le type normand se divise en trois
catégories bien distinctes, mais également sujettes à caution.
Et il est entendu ici que ce mot _normand_ ne s'applique pas du
tout dans notre bouche aux habitants d'une province aussi célèbre
par son beurre que recommandable par son cidre. Le mot _normand_
est passé dans la langue usuelle au même titre que le mot
_gascon,_ que le mot _juif,_ et autres vocables exprimant des
nuances de moeurs ou de caractères.
Le _Juif_ est un _Arabe_ double; _l'Arabe_ est un coquin sans
malice qui fait la petite usure et devient rarement ministre des
finances. Le _Gascon_ ment pour mentir, c'est un artiste en
mensonges; le _Normand_ n'a garde de faire ainsi de l'art pour
l'art: il ment pour de l'argent.
Chez le Gascon, il n'y a pas beaucoup de bon, tandis que chez le
Normand, il n'y a rigoureusement que du détestable.
Voici du reste les trois catégories normandes:
1° Le _Normand-_finaud: type connu surabondamment; le maquignon
ordinaire des naturalistes.
2° Le _Normand-_doux, bien gentil garçon, mais plat comme ces
insectes dont le nom est proscrit, et qui troublent le sommeil du
pauvre.
3° Le _Normand-_brusque: un brave homme, un peu rustique, un peu
rude, mais le coeur sur la main.
Un franc luron, grosse voix, gros corps, gros mots.
Ah! un bien digne coeur, allez! trop probe peut-être pour nos
siècles corrompus, trop intègre, trop pur, à ce qu'il dit.
Néanmoins, veillez à vos poches!
Le chevalier Méloir n'était qu'une moitié de Normand collé à une
moitié de Breton.
La moitié bretonne déterminait son genre; il était
_Norman_d-brusque.
Maître Gueffès appartenait à une quatrième espèce, le
_Norman_d-vipère.
Mais, encore une fois, la patrie de Corneille, le moins _normand_
des grands poètes, est en dehors de tout cela, et nos _normands_
typiques naissent à Paris aussi souvent, pour le moins, qu'en
Normandie.
Méloir avait repris son air sans gêne.
--Songe donc, mon cousin Aubry, continua-t-il gaiement, je suis
las comme un malheureux, j'entre au couvent pour me reposer, le
prieur, comme de raison, m'offre sa table; mais moi je lui
réponds: «Mon révérend, vous avez ici un jeune homme d'armes qui
est mon cousin et que j'aime comme s'il était mon frère cadet, il
est prisonnier, permettez-moi de l'aller voir.» On me fait
descendre des escaliers du diable, au lieu de m'asseoir devant un
bon pâté de venaison, je m'enfouis dans un trou humide; et, pour
me récompenser, tu me dis des injures!
--Je ne t'avais pas prié de venir.
--C'est vrai, mais si je venais pour t'apporter de bonnes
nouvelles?
--Je n'aimerais pas à les recevoir de toi.
--Peste! mais c'est décidément de la haine!
--Non, prononça Aubry sans s'émouvoir; ce n'est que du mépris.
Méloir eut encore un petit mouvement de colère. Ce fut le dernier.
On s'habitue à l'insulte comme à autre chose.
--Haine ou mépris, mon cousin Aubry, dit-il, peu m'importe; je
suis venu ici pour causer, et, de par tous les diables, nous
causerons! prête-moi la moitié de ta paille.
Aubry ne répondit pas. Méloir prit une brassée de paille et la
jeta à l'autre bout du cachot.
--Comme cela, poursuivit-il en s'asseyant le dos contre le roc,
nous serons tous les deux à notre aise et nous ne pourrons pas
nous mordre.
Il avait débouclé son ceinturon pour s'asseoir, et son épée était
près de lui.