Simon Le Priol continua ainsi:
--Voilà donc qu'est comme ça, vous autres! Le chevalier breton
leur dit: Mes compagnons, je vous prie de me laisser dire mes
oraisons.
Mais les Français, mes petits enfants, ça a le diable dans le
corps, faut pas mentir! Le Français reprit:
--Ta prière sera bonne demain comme ce soir, sire Baragoin. Si tu
as quelque chose dans ton escarcelle, je te propose la même partie
qu'au Normand.
Le Breton se signa et dit _amen;_ sa prière était finie.
--Tu dis _amen,_ s'écria le Français; donc tu consens! J'ai des
dés dans ma bourse comme un honnête homme. Normand! lève-toi et
sois témoin!
Mes petits enfants, qui fut embarrassé? Ce fut le chevalier
breton, car il n'avait dans son aumônière qu'une pauvre piécette
de vingt-quatre sous, percée au milieu et rognée tout à l'entour.
Cependant, il avait dit _amen,_ et pour l'honneur de la Bretagne
il ne pouvait point se dédire.
--Pour si futile objet, pensait-il, Dieu et la Vierge ne me
viendront point en aide. À moi la bonne Fée des Grèves!
Il y eut à ce nom un long soupir de contentement autour de la
cheminée.
Les escabelles se rapprochèrent. Tous les yeux dévorèrent le
conteur.
Simon Le Priol, sûr de son effet, réclama la cruche et l'écuelle.
Et tout le monde de murmurer:
--Oh! maître Simon, dites vite! dites vite!
Maître Simon prit son temps, lampa une terrible rasade et
poursuivit:
--Vous me demanderez ce que pouvait faire la Fée des Grèves dans
une partie de dés, jouée en terre ferme?
Attendez, mes petits enfants. Vous allez voir. Voilà donc qu'est
comme ça!
--Mon compagnon, dit le chevalier breton, dans mon pays de
Cornouailles, on ne sait point jouer aux dés.
--Quel jeu joue-t-on dans ton pays de Cornouailles?
--Le jeu du bois de cormier, mon compagnon.
--Et comment le joue-t-on ce jeu du bois de cormier?
--On le joue sans table ni tapis, dans l'aire avec deux gaules
d'une toise: Bon pied, bon oeil, et à la grâce de Dieu!
Le Français comprit et fit la grimace. L'assemblée eut ici un gros
rire franc et joyeux.
--Il n'était pas gaucher, le Breton! dit un Mathurin.
--En voilà un malin, le Breton! s'écrièrent plusieurs Gothon.
Et entre voisins on se pinça le gras des bras jusqu'au sang par
jubilation et sans malice.
Le pauvre petit Jeannin seul n'écoutait guère et ne pinçait
personne. Il en était toujours à penser:
--Si j'avais seulement cinquante écus nantais!
--Quoi donc! voilà qu'est comme ça, reprit encore Simon Le Priol;
le Breton n'était pas bête, c'est la vérité, faut pas mentir!
Ce fut au tour du Français d'être embarrassé. Le Normand, lui,
avait son idée.
--Mes bons chrétiens, dit-il, on peut arranger ça, et je serai,
s'il vous plaît, de la partie. Ni dés, ni bâtons! Faisons un
pèlerinage à la maison de saint Michel, archange, et partons en
même temps. Le premier arrivé sera le maître.
--Tope! s'écria le Français, qui avait vu le Mont de loin, en
passant sur la route.
--Tope! dit le Breton qui ne voulait pas reculer. Le Normand
sourit dans sa barbe, parce qu'il connaissait les _tangues,_ étant
du gros bourg de Genest, de l'autre côté d'Avranches. Ils se
donnèrent la main et descendirent tous trois à l'écurie. Vous dire
l'avide curiosité excitée par cette simple légende dans
l'auditoire du maître Simon Le Priol, serait chose impossible.
D'abord la lutte était bien établie entre les trois races rivales:
Bretons, Normands, Français; ensuite il s'agissait des tangues,
ces déserts sans routes tracées, aux dangers connus et toujours
mystérieux; enfin, on voyait apparaître dans le lointain du récit
la _Fée des Grèves,_ la mythologie du pays, l'élément surnaturel
si cher aux imaginations bretonnes.
La Fée des Grèves allait jouer son rôle.
La Fée des Grèves! l'être étrange dont le nom revenait toujours
dans les épopées rustiques, racontées au coin du foyer.
Le lutin caché dans les grands brouillards.
Le feu follet des nuits d'automne.
L'esprit qui danse parmi la poudre éblouissante des mirages de
midi.
Le fantôme qui glisse sur les _lises_ dans les ténèbres de minuit.
La Fée des Grèves! avec son manteau d'azur et sa couronne
d'étoiles!
--Ah! dam! poursuivit Simon Le Priol, ah! dam! ah! dam! Voilà donc
qu'est comme ça, pour de vrai, les gars et les filles, je ne mens
pas.
Le Breton sella son cheval noir; le Français sella son cheval
blanc; le Normand sella son cheval qui n'était ni blanc ni noir,
parce que, dans son pays, tout est pie, blanc et noir, chèvre et
chou, un petit peu chair, un petit peu poisson. Quoi! un pied chez
le bon Dieu, un pied chez le diable.
Et en route!
--Bon voyage, mes vrais amis, leur cria le Normand qui prit la
route de Pontorson. Le Français répondit: Bon voyage! et piqua
droit aux sables. Le Breton dit aussi: Bon voyage! mais il retint
son cheval.
Que fit-il? C'est à présent que la Fée pouvait le perdre ou le
sauver.
--Ah! dam, oui, par exemple! interrompit l'assistance tout d'une
voix.
Simon flatté de cet élan naïf, fit un signe amical à la ronde et
poursuivit:
--Pas moins, le Normand courait en faisant le grand tour et le
Français galopait vers les Grèves.
Mon Breton, ayant réfléchi, vrai comme je vous le dis, entra chez
un marchand d'épices et acheta des friandises pour toute sa
piécette de vingt-quatre sous.
Il savait que la bonne Fée aimait les doudoux parce qu'elle est
une femme.
Et il partit semant ses épices au bord du rivage, en disant: Bonne
Fée, bonne Fée, prends pitié de moi!
On vous l'a dit et c'est la vérité: la Fée descend dans le
brouillard, mais elle se laisse aussi glisser le long des rayons
de la lune.
Le Breton la vit venir ainsi.
Ah! grand Dieu! c'était un brave homme, vous allez voir!
La Fée courut aux épices. Le Breton se coula jusqu'à elle et comme
la Fée s'amusait aux friandises, il la saisit à bras-le-corps...
--Voyez-vous ça! fit-on dans l'assistance. Et l'attention de
redoubler. Le petit Jeannin lui-même tournait maintenant ses
grands yeux bleus vers Simon Le Priol.
--Ma foi! dam! oui, les gars et les filles! continua Simon: le
Breton la saisit à la brassée, et si vous ne savez pas
grand'chose, vous savez bien sûr, qu'une fois prise, la Fée fait
tout ce qu'on veut et donne tout ce qu'on demande.
--Oh! fit le petit Jeannin qui n'avait peut-être jamais osé
prendre la parole devant une si imposante assemblée, est-ce bien
vrai, ça?
--Si c'est vrai... commença Simon scandalisé.
--Donne-t-elle des écus nantais? interrompit encore le petit
Jeannin. Tout le monde éclata de rire. Le pauvre enfant, rouge et
confus, baissa la tête.
Simonnette, toute seule, comprit le sens détourné de cette
question, et son regard remercia le petit coquetier.
--Toi, disait cependant Simon Le Priol, tu vas te taire, pêcheur
de coques vides! La Fée donne des écus nantais comme elle
donnerait des perles, des diamants et de tout; ça ne lui coûterait
pas davantage, puisqu'elle voit au fond de la mer!
Voilà qu'est donc comme ça! Le Breton, lui, dit à la Fée:
--Bonne Fée, je ne veux ni or ni argent. Je veux passer au Mont à
pied sec, en droite ligne. Il n'avait pas fini de parler, que la
Fée était assise gracieusement sur le cou de son cheval, et lui en
selle. Eh! hop! Le cheval noir prit le galop tout seul.
Ah! dam! fallait voir ça. Au bout d'une lieue, le Breton, vit le
Français qui était en train de s'ensabler avec son cheval blanc
dans une coquine de _lise_ au beau milieu du cours de Couesnon.
Eh! hop! C'est tout au plus si le Breton eut le temps de dire:
Dieu ait son âme! Le cheval noir allait, allait!
Et la Fée, demi-couchée sur l'encolure, laissait flotter au vent
la gaze blanche de son voile.
Tant que le cheval noir eut la grève sous les pieds, ce ne fut
rien; mais on était en marée et la mer montait.
Bientôt le flot passa entre les jambes du cheval.
Eh! hop! Le cheval se mit à courir sur la mer, effleurant à peine
l'écume de la pointe de son sabot.
Les vagues dansaient. Le Breton fermait les yeux pour ne pas
devenir fou.
Eh! hop! eh! hop!...
Toutes les respirations s'étaient arrêtées. On perdait le souffle
à suivre cette course fantastique.
Simon Le Priol reprit haleine et essuya la sueur de son front.
Car il contait cela de grand coeur, comme il faut conter quand on
veut passionner son auditoire.
On peut dire qu'autour de la cheminée chacun voyait le cheval noir
courir sur la pointe des lames, et le voile de la Fée flottant à
la brise nocturne.
Fanchon la ménagère plongea sa cuiller de bois dans le chaudron où
cuisait la bouillie d'avoine, et emplit une pleine écuellée.
--La part de la bonne Fée! murmura-t-on à la ronde. Maître Vincent
Gueffès, le vilain Normand, fut tout seul à hausser les épaules.
Ce ne fut pas long, mes petits enfants, poursuivit Simon Le Priol;
le Breton commençait un _Ave_ dévotement, parce qu'il se
reconnaissait en faute pour s'être mis sous une protection autre
que celle de la vierge Marie, lorsqu'il sentit un grand choc.
C'était le cheval noir qui prenait pied sur le rocher du Mont.
Le Breton rouvrit les yeux. La Fée se balançait comme une vapeur
aux rayons de la lune.
Elle se jeta tête première dans la mer bleue qui rendit des
étincelles.
Le chevalier breton passa la nuit en prières dans la chapelle du
couvent. Le lendemain, au bas de l'eau, il vit arriver le fin
Normand par la route de Pontaubault. Le Normand donna ses cent
sous de la monnaie de Rouen, et ses trois écus royaux, bien à
contrecoeur.
Quant au Français, Satan sait de ses nouvelles.
Voilà ce que c'est, mes petits enfants; tout est vrai comme ma
mère me l'a dit. N, i, ni, j'ai fini.
Il y eut une bruyante explosion, parce que chacun avait retenu son
souffle. Les observations se croisèrent. Les langues des quatre
Gothon surtout, trop longtemps immobiles, avaient absolument
besoin de fonctionner.
--Ah! Jésus Dieu! s'écria Gothon Lecerf, le pauvre Français fut
bien puni tout de même!
--Pourquoi chantait-il les vêpres luronnes! riposta Gothon Legris.
--Et le Normand! reprit Gothon Lenoir.
--Ah! dam! conclut Gothon Ledoux, le Normand fut dindon, ça c'est
vrai, et bien fait. Et chacun de rire.
Pourquoi rit-on toujours quand un Normand se casse le cou?
Maître Gueffès haussa encore les épaules.
--Et vous allez mettre à présent une bonne écuellée de gruau sur
le pas de votre porte, n'est-ce pas, dame Fanchon? dit-il d'un air
narquois.
--Oui, maître Gueffès, répondit la ménagère, qui ajouta en
s'adressant à Simonnette: Tiens, fillette, porte la part de la
bonne Fée.
Simonnette prit l'écuelle fumante et la déposa sur le pas de la
porte, en dehors.
--Et vous croyez que la Fée va venir lécher votre écuelle? dit
encore maître Gueffès, la mâchoire sceptique.
--Si je le crois! s'écria Fanchon scandalisée.
--Et qui ne le croirait? demanda Simon Le Priol; nos pères et nos
mères l'ont bien cru avant nous!
--Vos pères et vos mères, répliqua Gueffès, perdaient leur
bouillie; vous aussi. C'est pitié de voir jeter ainsi de bonne
farine à la gloutonnerie des vagabonds ou des chiens égarés.
--Si on peut parler comme ça! s'écrièrent les quatre Gothon tout
d'une voix.
Les quatre Mathurin agitèrent en eux-mêmes la question de savoir
s'il n'était pas convenable et opportun de jeter le vilain Gueffès
dans la mare.
--Moi, je vous dis, reprit Gueffès, qu'il n'y a pas plus de fée
dans les Grèves que dans le creux de ma main. Quelqu'un de vous
l'a-t-il vue?
Cette question fut faite d'un ton de triomphe. On se regarda à la
ronde un peu déconcerté.
--Vous voyez bien... commença maître Gueffès.
Mais il fut interrompu par le petit Jeannin qui dit d'une voix
ferme et claire:
--Moi, je l'ai vue!