Les partisans de la bonne Fée, déconcertée par la question de
maître Gueffès, ne s'attendaient pas à cet auxiliaire qui leur
venait tout à coup en aide.
Le petit Jeannin était plutôt toléré qu'accueilli dans l'assemblée
des notables du village de Saint-Jean, et d'habitude on ne lui
accordait point la parole.
Mais l'homme qui a une idée grandit tout à coup, et depuis le
moment où Simon Le Priol avait dit: «La bonne Fée donne tout ce
qu'on lui demande», Jeannin avait une idée.
Il était debout devant l'âtre, le front rouge et haut, mais les
yeux baissés.
Tous les regards étonnés se fixaient sur lui.
--Ah! tu l'as vue, toi, petiot? dit Gueffès, avec son air moqueur.
--Oui, moi, je l'ai vue, répondit Jeannin.
--Il l'a vue! il l'a vue! répétait-on à la ronde.
--Et où l'as-tu vue? demanda Gueffès.
--Ici, devant la porte.
--Quand?
--Hier.
--À quelle heure?
--À minuit.
Toutes ces réponses furent faites rondement et d'un ton assuré.
Mais Vincent Gueffès allongea sa mâchoire en un sourire méchant.
--Ah! ah! petiot! dit-il, et que fais-tu à minuit, si loin de ton
trou, devant la porte de Simon Le Priol? Détourner la question est
le fort de la diplomatie normande.
Le petit Jeannin se campa crânement devant Gueffès et répondit:
--Là, ou ailleurs, je fais ce que je veux. Et souvenez-vous du jeu
que le Breton proposa au Français, dans l'auberge des _Quatre
Besans d'or:_ du jeu qui se joue sans table ni tapis, maître
Vincent Gueffès, avec deux gaules d'une toise. Bon pied, bon oeil,
main alerte, et à la grâce de Dieu!
Ma foi, Simon Le Priol ne put s'empêcher de rire, et ce ne fut pas
aux dépens du petit Jeannin. Simonnette était toute rose de
plaisir. Fanchon, la ménagère, but un coup d'hypocras pour cacher
sa gaieté. Les quatre Mathurin écrasèrent, dans leur contentement,
les pieds des quatre Gothon. Maître Gueffès ne broncha pas.
--Un bâton d'une toise ne prouve pas que mensonge soit parole
d'Évangile, dit-il. Que faisait la fée quand tu l'as vue!
--Elle se baissait sur le seuil pour ramasser un gâteau de
froment.
--Ça, c'est la vérité, appuya la ménagère; j'avais mis un gâteau
de froment sur la porte.
--Et comment est-elle faite, la Fée, petiot? demanda encore maître
Gueffès. Jeannin hésita.
--Elle est belle, répliqua-t-il enfin, belle comme un ange...
presque aussi belle que la fille de Simon Le Priol. Simon et sa
femme froncèrent le sourcil à la fois.
Maître Vincent Gueffès ouvrait sa large bouche pour lancer quelque
trait envenimé qui pût venger sa défaite, car il était vaincu,
lorsque le pas d'un cheval se fit entendre sur le chemin.
Tout le monde se leva.
--Julien! Julien! s'écria-t-on, Julien Le Priol! nous allons avoir
des nouvelles de la ville! Le cheval s'arrêta en dehors de la
porte qui s'ouvrit. Julien Le Priol, fils de Simon, entra.
C'était un beau gars de vingt ans, fortement découplé: cheveux
noirs, oeil vif et franc, un gars qui s'était plus souvent tourné,
pour respirer, du côté du bon air des grèves que du côté de
l'atmosphère lourde et tiède du Marais. Il baisa sa mère et
Simonnette.
--Quelles nouvelles, garçon? demanda le père.
--Mauvaises! répliqua Julien, en jetant sur la table les lames de
faux qu'il était allé acheter chez le taillandier de Dol;
mauvaises! Ce ne sont pas des malfaiteurs qui ont saccagé le
manoir de Saint-Jean et ce n'est pas par dérision qu'on a planté
au bas du perron le poteau de la justice ducale. Monsieur Hue de
Maurever, notre seigneur, est accusé de haute trahison.
--De haute trahison! répéta Le Priol stupéfait.
Les nouvelles, en ce temps-là, ne couraient point la poste. Le
hameau de Saint-Jean, qui était situé en vue du Mont, à cinq ou
six lieues d'Avranches, ne savait pas encore ce qui s'était passé,
à quinze jours de là, dans la basilique du monastère.
Une nuit de la semaine qui venait de s'écouler, le manoir de
Saint-Jean avait été saccagé de fond en comble par des mains
invisibles. Les villageois effrayés avaient entendu des chants et
des cris. Le lendemain, il n'y avait plus un seul serviteur au
manoir désolé.
Et, devant la grand'porte, un écriteau aux armes de Bretagne
portait ces mots que Vincent Gueffès avait déchiffrés: _Justice
ducale._
Du reste, les maîtres étaient absents depuis du temps, et, quand
les pillards étaient venus, ils n'avaient trouvé que des valets au
manoir.
Le lendemain, à travers les fenêtres désemparées, les gens du
village avaient jeté leurs regards à l'intérieur du château. Il
n'y avait plus que les murailles nues.
Julien était assis entre son père et sa mère. Tout le monde
l'interrogeait des yeux. Il y avait sur son visage une émotion
grave et triste.
--Quand monsieur Hue de Maurever, commença-t-il avec lenteur, me
conduisit au château du Guildo, apanage de monsieur Gilles de
Bretagne, je vis de belles fêtes, mon père et ma mère! Il était
jeune, monsieur Gilles de Bretagne et fier, et brillant.
Maintenant, il est couché dans un cercueil de plomb, sous les
dalles de quelque chapelle. Et tout le monde sait bien qu'il est
mort empoisonné!
--Mon fils Julien, dit Simon Le Priol, nous avons prié Dieu pour
le salut de son âme. Que peuvent faire de plus des chrétiens?
--Nous autres! répliqua le jeune homme en jetant un regard sur son
habit de paysan, rien... mais monsieur Hue de Maurever est un
chevalier!
Voilà ce qu'ils disent, mon père et ma mère, sur le marché de Dol:
Notre seigneur François était jaloux de monsieur Gilles, son
frère. Il le fit enlever nuitamment du manoir du Guildo par Jean,
sire de la Haise, qui n'est pas un Breton, et Olivier de Méel qui
est un lâche! Jean de la Haise enferma monsieur Gilles dans la
tour de Dinan. Et comme le pauvre jeune seigneur, prisonnier,
faisait des signaux au travers de la Rance, Robert Roussel-- un
damné!-- l'emmena jusqu'à Châteaubriant où les cachots sont sous
la terre.
Les cachots de Châteaubriant ne parurent point pourtant assez
profonds. Jean de la Haise et Robert Roussel mirent leurs hommes
d'armes à cheval par une nuit d'hiver, et conduisirent monsieur
Gilles à Moncontour.
À Moncontour, il y a des hommes. On plaignait monsieur Gilles.
Jean de la Haise et Robert Roussel fermèrent sur lui les portes de
la forteresse de Touffon.
Et comme Touffon est trop près d'un village, on chercha encore. On
trouva, au milieu d'une forêt déserte, le château de la
Hardouinays, où monsieur Gilles a rendu son âme à Dieu...
Mon père et ma mère, je ne suis qu'un vilain, mais mon coeur se
soulève à la pensée de ce qu'a dû souffrir le fils de Bretagne
avant de mourir. Jean de la Haise et Robert Roussel se fatiguaient
de garder le captif. Ils voulurent d'abord le tuer par la faim...
--Oh! interrompit Fanchon, la métayère, qui ne put retenir un cri
d'horreur.
Le même cri s'échappa de toutes les poitrines oppressées. Maître
Gueffès tout seul garda un silence glacé.
--Gilles de Bretagne, reprit Julien, était dans un cachot dont le
soupirail donnait dans des broussailles, au ras du sol. On fut
deux jours sans lui porter à manger, puis trois jours, puis toute
une semaine. Au bout de ce temps, Jean de la Haise et Robert
Roussel descendirent au cachot pour fournir la sépulture
chrétienne au cadavre.
Mais il n'y avait pas de cadavre. Gilles de Bretagne vivait
encore. Un ange avait veillé sur les jours de la pauvre victime.
Un ange! Et vous l'avez vu, ce bel ange aux blonds cheveux et au
doux sourire, cet ange qui porta si longtemps dans notre pays la
consolation charitable...
--Mademoiselle Reine! murmura Simonnette, dont les beaux yeux
noirs se mouillèrent.
--Oh! la chère demoiselle! que Dieu la bénisse! s'écria-t-on tout
d'une voix.
La vilaine voix de maître Gueffès manquait seule à ce concert.
--Reine de Maurever! répéta Julien d'un accent enthousiaste; oui,
c'était elle, c'était Reine de Maurever! Chaque soir elle venait,
bravant le carreau des arbalètes ou la balle des arquebuses, elle
venait apporter du pain au captif. Mais quand les deux bourreaux
geôliers virent que la faim ne tuait pas monsieur Gilles assez
vite, ils achetèrent trois paquets de poison au Milanais Marco
Bastardi, l'âme damnée du sire de Montauban.
Olivier de Méel lui-même recula devant la pensée de ce crime, et
s'enfuit alors du château de la Hardouinays. Robert Roussel et
Jean de la Haise restèrent. Ces deux-là sont maudits; l'enfer les
soutient.
Un soir, Reine de Maurever vint, comme de coutume, déguisée en
paysanne. Elle frappa aux barreaux. Nul ne répondit. Monsieur
Gilles était couché tout de son long sur la paille humide.
Reine devina. Elle courut chercher son père qui se cachait dans
les environs, et un prêtre.
Monsieur Gilles put se lever sur son séant et se confessa à
travers le soupirail.
Quand il eut fini de se confesser, le prêtre lui demanda:
--Gilles de Bretagne, pardonnez-vous à vos ennemis?[7]
[Note 7: _Histoire de Bretagne._]
--Je pardonne à tous excepté à François de Bretagne, mon frère,
répondit le mourant, qui trouva un dernier éclair de vie; Abel n'a
point pardonné à Caïn. Pour le fratricide, point de pardon, car le
pardon serait une impiété!
Je ne sais pas s'il se trompait en disant cela. Il se leva sur ses
jambes chancelantes et vint jusqu'au soupirail dont il saisit les
barreaux.
--Prêtre, dit-il, tes pareils sont sans peur, parce qu'ils sont
sans reproche. Va vers le duc François, mon frère, mon seigneur et
mon assassin. Dis-lui que Gilles de Bretagne meurt en le citant au
tribunal de Dieu. Le feras-tu?
Le prêtre hésitait.
--Moi, je le ferai, prononça Hue de Maurever parmi ses sanglots.
Car il aimait monsieur Gilles comme son fils. Celui-ci tendit sa
main à travers les barreaux. Hue de Maurever la baisa en pleurant.
Puis monsieur Gilles murmura: Merci et tomba à la renverse.
Les uns disent que Jean de la Haise et Robert Roussel, lorsqu'ils
vinrent le soir, ne trouvèrent plus qu'un cadavre. Les autres
affirment que Gilles de Bretagne n'était pas encore défunt, et que
les deux infâmes l'achevèrent en l'étranglant de leurs mains.
Julien Le Priol fit une pause. Personne ne prit la parole. Chacun
était frappé de stupeur.
Julien raconta ensuite comme quoi Monsieur Hue de Maurever,
accomplissant la promesse faite au mourant, était venu, déguisé en
moine, dans la basilique de Saint-Michel, et avait arrêté le duc
François au moment où il allait jeter l'eau sainte sur le
cénotaphe.
Comme quoi Monsieur Hue avait disparu. Comme quoi le jeune homme
d'armes Aubry de Kergariou avait jeté son épée aux pieds du duc et
refusé de poursuivre Maurever.
--Maintenant, reprit Julien, Monsieur Hue se cache on ne sait où.
Le duc a mis sa tête au prix de cinquante écus nantais.
Mademoiselle Reine a disparu, et Aubry de Kergariou est dans les
cachots souterrains du Mont. Voilà ce qui se dit sur le marché de
Dol, mon père et ma mère.
À ces mots: _Cinquante écus nantais,_ deux personnes avaient
dressé l'oreille.
C'était d'abord le petit Jeannin, dont les grands yeux brillèrent
à ces paroles magiques.
Ce fut ensuite maître Vincent Gueffès, lequel gratta sa longue
oreille, et se prit à réfléchir profondément.
--Et l'on ne sait pas où notre demoiselle Reine s'est réfugiée?
demanda Simon. Julien secoua la tête.
--On dit qu'elle a été d'abord au domaine du Roz, puis au domaine
de l'Aumône. Les vassaux ont eut peur et l'ont chassée.
--Chassée! notre demoiselle!
--On dit qu'elle a eu peur d'être chassée aussi du domaine de
Saint-Jean, car les hérauts de la cour vont partout dans les
campagnes, sonnant de la trompe le jour et la nuit, et promettant
male mort à qui abritera le sang de Maurever!
--Mais où est-elle? où est-elle? Julien fut bien une minute avant
de répondre.
--J'ai rencontré, dit-il enfin avec effort, le vieux vicaire du
Roz sous le porche de l'église. Il pleurait...
--Il pleurait!
--Et il m'a dit: «Julien, n'oublie pas la fille de ton maître
quand tu réciteras le _De Profundis_ du soir». Les yeux de
Simonnette s'inondèrent de larmes.
La grosse métayère Fanchon essaya de se soulever et retomba
suffoquée.
--Morte! morte! répéta Julien Le Priol. Puis il ajouta en se
signant:
--Et je crois que j'ai déjà vu son _esprit!_
Une frayeur vague remplaça l'expression douloureuse qui était sur
tous les visages.
--Tout à l'heure, en passant sous le manoir, poursuivit Julien, je
regardais les fenêtres qui n'ont plus de vitraux. Les murailles
étaient éclairées par la lumière de la lune, et chaque croisée
faisait comme un trou noir. Dans l'un de ces trous noirs, j'ai vu
saillir une blanche figure... et j'ai dit ma première oraison pour
que Dieu ait l'âme de notre demoiselle.
Le silence se fit. La cruche au cidre et l'écuelle chômaient sur
la table. À la crémaillère, la bouillie d'avoine brûlait sans que
personne s'en aperçût.
De grosses larmes roulaient sur les joues de Simonnette. Il n'y
avait plus de trace de cette bonne joie de la Saint-Jean qui
emplissait la ferme naguère. Dans ce silence où l'on n'entendait
que le bruit des respirations oppressées, un bruit éclata tout à
coup. C'était le son d'une trompe disant les trois mots de l'appel
ducal.
--Écoutez! s'écria Julien, qui se leva tout pâle.
--Qu'est-ce que cela? demanda le vieux Simon.
--C'est le héraut de Monseigneur François qui vient crier le prix
de la tête de Maurever.
--À cette heure de nuit?
--La vengeance ne dort pas, mon père, et François de Bretagne a
déjà vieilli de dix ans depuis dix jours. Il faut bien qu'il se
dépêche, s'il veut tuer encore un homme avant de mourir!