Excepté pourtant pour ce pauvre petit Jeannin, le coquetier.[5]

[Note 5: Pêcheurs de coques: les coques (palourdes) sont une sorte

de diminutif des coquilles de Saint-Jacques. Elles abondent dans

la baie de Cancale et autour du Mont.]

Jeannin pleurait quand les autres souriaient.

Il se cachait pour voir passer Simonnette, et quand Simonnette

était passée, il se prenait le front à deux mains.

S'il avait osé, le petit Jeannin, il se serait vraiment cassé la

tête contre un pommier. Mais il aurait eu peur de se faire trop de

mal.

Figurez-vous une tête de chérubin avec des cheveux bouclés à

profusion, des grands yeux bleus, tendres et timides, et sous sa

peau de mouton, hélas! bien usée, cette gaucherie gracieuse des

adolescents.

Il était fait comme cela, le petit Jeannin, et il allait avoir

dix-huit ans.

Par exemple, pas un denier vaillant! Des pieds nus, des chausses

trouées, pas seulement une _devantière_ de grosse toile pour

remplacer sa peau de mouton qui s'en allait.

Simon Le Priol ne l'avait jamais peut-être regardé. Ce n'était pas

un _parti._ Simon voulait pour sa fille un homme de cinquante écus

nantais.

Cinquante écus, grand Dieu! Chaque écu valant douze livres de

vingt sols royaux, à douze deniers tournois le sol (s'il n'est

rogné).

Le petit Jeannin n'avait jamais vu tant d'argent, même en songe.

Et, en conscience, est-ce bon pour faire des maris, ces séraphins

aux yeux de saphir et aux cheveux d'or?

Maître Vincent Gueffès disait non.

Parlons de maître Vincent Gueffès.

Front étroit, vaste nez, bouche fendue avec une hallebarde. Dans

cette bouche, une mâchoire monumentale, haute, large, solide et

ressemblant à ces belles mâchoires antédiluviennes, à l'aide

desquelles, quatre cents ans plus tard, les savants devaient

reconstruire tout un monde.

La mâchoire de maître Vincent Gueffès, retrouvée par hasard, a dû

conduire tout droit à l'idée du mastodonte.

Beaux petits yeux ronds, doucement frangés de rouge, cheveux

couleur de poussière, longue taille maigre et droite dans une

houppelande faite pour autrui: tel se présentait maître Vincent

Gueffès.

Simon Le Priol avait coutume de dire qu'il n'était point laid.

Simon Le Priol avait raison, en ce sens que maître Gueffès était

affreux.

Du reste, point d'âge. Vous savez, ces bonnes gens ont de

vingt-cinq à soixante ans. Passé soixante ans, ils rajeunissent.

Eh bien! avec cela, maître Gueffès était bas-normand des pieds à

la tête. Il avait de l'esprit comme quatre malins de Domfront, sa

patrie. Or, un malin de Domfront vaut quatre finauds de Vire qui

valent chacun quatre citrouilles de Condé-sur-Noireau, ville où

les huîtres naissent à vingt lieues de la mer!

Maître Gueffès était le rival du petit Jeannin, le coquetier. Il

trouvait Simonnette charmante, et quand il songeait à la dot de

Simonnette, sa mâchoire toute entière se montrait en un

épouvantable sourire.

Maître Gueffès ne mendiait jamais aux environs de Saint-Jean.

D'ailleurs, mendier, en ce temps, c'était tout bonnement prendre

sa part de certaines largesses périodiques. Maître Vincent Gueffès

allait quérir sa soupe à la distribution du monastère; il criait

noël sur le passage des seigneurs; mais ce n'était pas un gueux.

On savait bien qu'il avait quelque part un sac de cuir qui

motivait amplement la bienveillance de Simon Le Priol.

Le pauvre petit Jeannin était peureux comme un lièvre. Oh! sans

cela maître Gueffès aurait eu son compte!

Et maintenant, reste-t-il quelqu'un à décrire autour de la grande

cheminée? À part Simon le métayer, Fanchon la métayère,

Simonnette. Gueffès et le petit Jeannin, il n'y a guère que des

comparses: Joson le vannier, Michon la buandière, quatre Mathurin,

autant de Gothon, une Scolastique et deux Catiche. N'oublions pas

cependant la Rousse et la Noire, les deux belles vaches,

commodément vautrées à l'autre bout de la chambre, et trois

_gorets_[6] (sauf respect), grognant sous la table même.

[Note 6: Porcs.]

La veillée allait bien. La cruche au cidre circulait assez

vivement, escortée de l'écuelle commune. Fanchon, la digne

métayère, à cause de la solennité de la Saint-Jean, savourait

toute seule une tasse d'hypocras.

Les rouets chômaient, les fuseaux de même. Les quatre Gothon

étaient lasses de jouer à la main chaude avec les quatre Mathurin.

Le petit Jeannin, les pieds nus dans les cendres, laissait passer

l'écuelle sans y mouiller ses lèvres et regardait Simonnette tant

qu'il pouvait.

Dans sa blonde tête, il brodait de mille manières diverses ce

thème invariable: Si j'avais cinquante écus nantais!

Maître Vincent Gueffès se taisait, comme devraient faire tous les

bas-normands d'esprit.

Simonnette riait avec l'un, avec l'autre, avec tous, l'heureuse

fille. En ce moment, elle écoutait Simon Le Priol, son père, qui

contait une histoire.

Une belle histoire, car vous eussiez entendu la souris courir dans

la salle basse de la ferme.

--Voilà donc qu'est comme ça, mes vrais amis, disait Simon; le

chevalier était de quelque part par là en Léon ou en Cornouailles,

du côté de la Bretagne bretonnante, comme on l'appelle, à cause

qu'on y parle baragouin.

Il venait en la ville de Dol pour voir sa mère ou autre chose, je

ne sais pas. Voilà qu'est comme ça.

Ils couchaient trois dans la même chambre, à l'hôtellerie des

_Quatre Besans d'Or,_ sous le couvent des Minimes, au bout de la

Rue-qui-Tourne: un Français, un Normand et le chevalier breton,

qui fait trois, comme je vous le dis.

Avant de s'endormir, c'est pourtant vrai, ce que je vous fais là,

le Français chanta une antienne luronne, le Normand compta les

angelots de son escarcelle, et le Breton récita ses prières.

Faut pas mentir! le Français dit au Normand:

--Combien as-tu dans ton sac, mon compagnon?

--Cent sols de la monnaie de Rouen et trois ducats de Flandre,

répondit le Normand.

--Veux-tu les jouer aux dés en quinze passes contre cent sols

parisis et trois anneaux de ma chaîne d'or?

Le Normand ferma son escarcelle et la mit sous son oreiller.

--Tu ne veux pas? repris l'enragé Français; eh bien! buvons-les

s'il ne te plaît pas de les jouer.

--Mes chers compagnons, interrompit ici le Breton, je vous prie de

me laisser dire mes oraisons... Passe-moi l'écuelle, Mathurin!

Ce n'était autour du cercle, que bouches béantes et regards

curieux. Simon Le Priol but un large coup et poursuivit:

--Nous n'y sommes pas, mes bonnes gens! Oh! mais non! Vous allez

voir bientôt ce que fit la Fée des Grèves. Attention!

La fée des grèves · 第 9 / 37 题