Le manoir de Saint-Jean-des-Grèves était situé entre le bourg de
Saint-Georges, sur le Couesnon, et le bourg de Cherrueix.
Sous le manoir, comme c'était la coutume, quelques maisons se
groupaient.
Le manoir occupait le faîte d'un petit mamelon. Un taillis de
chênes le séparait du village.
Le Bief-Neuf coulait derrière le manoir.
On nomme _biefs_ les ruisseaux marneux à berges escarpées, au
cours manquant de pente, qui dorment tristement dans l'étendue du
Marais.
La principale maison du village appartenait à Simon Le Priol,
laboureur et fermier de Maurever.
C'était une bâtisse en marne battue et séchée, que soutenaient des
pans de bois croisés en X. La toiture de roseaux était haute et
svelte, comme si elle eût essayé de relever le style épais de la
maison.
Dans ce pays plat et gras, le pittoresque fait défaut; alors comme
aujourd'hui, c'était du blé dru et bien venu sous des pommiers
difformes et sur de la marne labourée.
Terre grisâtre comme du savon de ménage ou noire comme du brai en
fusion; moulins à vent qui ne tournent guère; masures ennuyées
derrière leur haie jaune et portant leur toiture de _roz_ près du
sol, comme un gars innocent et frileux qui rabat jusqu'au menton
son gros bonnet de laine.
Bon pain, cidre gluant, sang de Bretagne mêlé à sang de Normandie,
querelles au bâton, querelles à l'écritoire: deux hommes de loi
pour un médecin, un médecin pour un quart de malade, quatre
malades pour un homme en santé.
Tournez la tête, faites trois cents pas, vous quittez la boue,
vous trouvez le sable, la grève, le vent vif, les pêcheurs
découplés comme des héros: la vraie Bretagne.
On est enfoui sous ces odieux pommiers. Mais ils sont si bas! Pour
voir l'horizon immense, il suffit de se hausser sur un trou de
taupe.
Dol! heureux pays de gros marrons et des procès incurables!
Contrée sans prétention, à l'abri de toute poésie! Dol! ville
naïve qui possède un joyau pour cathédrale, et qui entend la messe
dans une grange! Dol! cité druidique d'où les épiciers
raisonnables ont chassé les bardes fous!
Salut et prospérité! Bon pain, cidre gluant, pommes de terre
guéries, voilà les souhaits qu'on forme pour ton bonheur!
Le village de Saint-Jean était trop près de la grève, bien qu'il
ne la vît point, aveuglé qu'il était par six châtaigniers et trois
douzaines de pommiers, pour ne pas secouer cette torpeur
lymphatique qui endort le Marais. Il y avait autant de
_coquetiers_ que de garçons de charrue au village de Saint-Jean,
et le Bief-Neuf y amenait l'eau de la mer aux grandes marées,
jusqu'à la porte de la grange.
Simon Le Priol était à la tête du village de plein droit et sans
conteste. Après lui venait maître Gueffès, être hybride, moitié
mendiant, moitié maquignon, un peu clerc, un peu païen, Normand
triple avec un nom breton.
Après maître Gueffès, le commun des mortels.
C'était une quinzaine de jours après le service célébré au
Mont-Saint-Michel pour le repos et le salut de monsieur Gilles de
Bretagne.
Il y avait grande veillée chez Simon Le Priol pour la fête de la
Saint-Jean, qui était en même temps la fête de manoir et celle du
village.
On avait brûlé vingt-cinq fagots de châtaignier sur l'aire, des
fagots qui pétillent gaiement dans la flamme et qui lancent au
vent des fusées de folles étincelles.
Le souper cuisait dans le chaudron massif, suspendu à la
crémaillère.
Dans l'unique pièce qui composait le rez-de-chaussée de la ferme,
le village entier était réuni.
Dix à douze gars, autant de filles, deux ménagères et maître
Vincent Gueffès, lequel n'appartenait à aucun sexe: ce n'était pas
un homme, en effet, puisqu'il ne savait ni labourer, ni pêcher, ni
se battre; ce n'était pas une femme, puisqu'il s'appelait maître
Vincent Gueffès, et qu'il mendiait à Dol ou à Avranches dans un
vieux sac d'échevin.
L'assemblée était présidée par Simon Le Priol et sa métayère
Fanchon la Fileuse, bonne grosse Doloise, rouge, forte, franche,
buvant son coup de cidre comme une luronne qu'elle était, et ne
disant jamais non quand un pauvre quémandait à sa porte.
Fanchon la Fileuse était, ma foi, la fille d'un valet de notre
sieur le pro-secrétaire de l'évêché, ce qui lui donnait un peu
d'orgueil.
Simon Le Priol, lui, avait une honnête figure un peu sèche sous
une forêt de cheveux gris. C'était un grand bonhomme ayant la
conscience de sa valeur, et sachant garder son _quant à soi_ parmi
les petites gens du village.
Il tenait sa ferme à fief, non à bail, et comme Hue de Maurever
était bien la perle des maîtres, Simon Le Priol avait _de quoi_
dans quelque coin. Il passait pour riche. Quand un homme est
riche, on l'accuse d'être avare: Simon subissait le sort commun.
Cela n'empêchait pas sa fille Simonnette de rire et de chanter
comme une bienheureuse, et d'aller, plus rouge qu'une cerise,
toujours courant, toujours sautant, babillant ici, là, mordant une
pomme, grimpant au talus, passant pardessus les haies, se signant
au-devant des croix, et rêvant parfois, quand son grand oeil noir
plongeait à l'horizon.
Du reste, Simonnette ne rêvait pas souvent.
Elle avait autre chose à faire.
Elle avait deux belles vaches à soigner, une rousse et une noire:
cornes évasées, mufle court, regards fixes; gaies toutes deux et
bonnes laitières: des vaches qu'on aurait payées trois anges d'or
la pièce au marché de Pontorson!
Des vaches comme il en fallait pour fournir la crème exquise du
déjeuner de mademoiselle Reine.
Car Reine de Maurever habitait presque toujours le manoir de
Saint-Jean.
Pas maintenant, hélas! Maintenant Reine était Dieu savait où,
depuis que son vieux père menait la vie d'un proscrit.
Pauvre demoiselle! si douce, si charitable, si aimée!
Quand Simonnette allait par les chemins, les bras passés autour du
cou de la Rousse ou de la Noire, elle pensait bien souvent à
mademoiselle Reine.
Elles étaient du même âge, la fille du gentilhomme et la fille du
paysan. Elles avaient joué ensemble sur la pelouse du manoir.
Ensemble elles étaient devenues belles.
Reine avait la noble beauté de sa race. Plus tard, nous la verrons
bien plus belle encore sous son voile de deuil.
Simonnette... franchement, vous n'avez jamais pu rencontrer de
plus mignonne créature! Un sourire contagieux, un sourire
irrésistible. À la voir les fronts se déridaient. Simonnette!
Simonnette! rien que ce nom-là, c'était de la gaieté pour ceux qui
l'avaient vue.