Il y eut dans ce _déjà_ une coquetterie de courtisane. Monvel prit la

main de celle qui lui parlait, enleva le gant qui la retenait captive et

la porta à ses lèvres.--Un désir ardent passa dans son cœur.--Il avait

compris qu'on allait déployer vis-à-vis de lui tout un arsenal de

séductions.

--Savez-vous, reprit la dame, que j'ai commis une grave imprudence en

venant me livrer en quelque sorte à vos tentatives galantes? Qui sait si

en sortant de cet hôtel, je ne suis pas destiné à tomber sous le

poignard de mademoiselle Gogo?

--Rassurez-vous, madame, répondit Monvel en souriant, mademoiselle Gogo

ne songe guère à moi.

--On raconte pourtant sur votre amour des choses fabuleuses.

--On écrit si mal l'histoire!

--Infidèle! reprit l'inconnue avec un accent de reproche. Vous seriez

pourtant capable de jurer que vous ne l'avez jamais aimée, cette pauvre

Gogo!

--C'est pourtant la vérité, Madame, dût-elle vous paraître étrange.

--Le jureriez-vous sur votre dernier opéra.

--Sur tout ce que j'ai fait, Madame, et sur l'amour que je ressens déjà

pour vous!

Monvel en prononçant cette phrase, dont il ne pensait pas un mot,

entoura de son bras une taille charmante qu'on ne chercha pas même à

dérober à cette étreinte amoureuse.

--Parlons musique, Désaides, ajouta la dame avec une légère émotion;

votre dernier opéra est charmant.

--N'est-ce que pour parler de lui que vous m'avez appelé ici? demanda

Monvel malicieusement.

--Où serait le grand mal? je suis folle de la musique.

--Parlons de vous, Madame, interrompit-il galamment; parlons-en

longtemps. Quel plus charmant sujet pourrions-nous choisir?

--Qu'en savez-vous? je suis peut-être vieille, laide...

--C'est impossible, s'écria Monvel avec feu; je ne puis distinguer vos

traits, il est vrai, mais je presse une main charmante, j'entoure de mon

bras une taille de fée...

--Qui sait? interrompit la dame avec malice, je suis peut-être la _Fée

des Flacons magiques_.

--Fée ou démon, s'écria Monvel, vous me rendriez fou d'amour! Oh!

laissez-moi contempler votre visage, cette obscurité m'étouffe!

--C'est impossible, Désaides, je ne céderai jamais à ce désir, reprit

l'inconnue, avec l'accent de la plus ferme résolution.

--Mon Dieu! qui êtes vous donc? demanda Monvel.

--Je vous l'ai dit: la _Fée des Flacons magiques_.

--Mais répondez au moins à une question: Vous ai-je déjà rencontrée?

--Oui, souvent, de loin, à la promenade, au théâtre, dans la salle.

Hier, par exemple, vous auriez pu me voir, j'assistais à la

représentation donnée à Versailles.

--Hier! murmura Monvel; et il sembla rassembler ses souvenirs.

--Oh! vous n'y étiez pas, ajouta la dame, je vous y ai vainement

cherché. La foule était immense. Savez-vous, Désaides, que cette petite

Mars est charmante. Que de grâce naïve! N'est-ce pas la fille de Monvel?

Oh! vous verrez que cette enfant ira loin! Je m'y connais et lui prédis

un long avenir de succès. Vous voyez que je ne sors pas de mon rôle de

fée.

Monvel tressaillit. Cette femme venait, sans s'en douter, de flatter en

lui son plus cher orgueil,--sa fille.

Il garda le silence, dans la crainte de trahir son émotion.

--Vous êtes bien silencieux, reprit la dame; qu'avez vous donc,

Désaides?

--Je pense à vous, Madame, répondit Monvel en s'arrachant aux idées qui

l'absorbaient. Oh! vous devez être bien belle, convenez-en?

--On me l'a dit quelquefois, répondit coquettement l'inconnue.

Monvel passa légèrement la main sur le visage qu'on cherchait tant à lui

cacher. Les lignes lui en parurent délicates et régulières. Aucune

résistance ne fut apportée à ce muet examen. Il devenait évident que le

bonheur le plus complet s'offrait à lui. N'en pas profiter eût été

donner de la galanterie de Désaides la plus triste idée. N'était-ce donc

pas lui que cette belle inconnue croyait avoir auprès d'elle? Monvel

faillit avouer toute la vérité; mais il réfléchit que ce serait l'action

d'un sot, puisqu'il était venu à ce rendez-vous. Il fut donc homme

d'esprit, il resta.

Quatre heures sonnaient à l'horloge de l'église, et Monvel était encore

aux genoux de cette femme. Le moment du départ était arrivé. L'inconnue

se leva brusquement.

--Il faut que je parte, Désaides, il le faut, dit-elle; mais avant

j'exige votre parole de galant homme que vous ne chercherez point à me

suivre. Vous resterez dans cette chambre jusqu'à ce que l'horloge sonne

cinq heures. Alors seulement vous serez libre de quitter cette prison.

--Vous voulez dire ce temple, ajouta Monvel.

--Temple ou prison, vous le jurez? demanda la dame.

--Sur ce bonheur auquel je n'avais aucun droit, ce bonheur qui doit me

rendre orgueilleux! Mais, à mon tour, une question: vous reverrai-je?

--Je n'en sais vraiment rien; demandez-le au hasard.

Et l'inconnue ouvrait déjà la porte.

--Un mot encore, reprit Monvel d'un ton suppliant; vous m'avez fait une

promesse, belle oublieuse?

--Laquelle? demanda-t-on avec surprise.

--C'était de me dire, après un quart-d'heure de tête à tête, si vous

m'aimez.

--Ah! c'est vrai! mais il y a deux heures que vous êtes ici!

À peine avait-on prononcé ces mots, que la porte se referma brusquement.

Monvel était seul;--sa compagne avait disparu.

--Cette femme disait vrai, pensa-t-il; ce n'était qu'un caprice. Aussi,

croyez donc à l'amour d'une inconnue qui se loge au numéro

13!--N'importe, elle doit être charmante, et si jamais je la

rencontre... oh! je la reconnaîtrai!

Monvel chercha de la main s'il ne trouverait pas sur le divan où il

était encore assis quelque gage de cette mystérieuse entrevue, un gant,

un ruban, une fleur flétrie; mais ce fut en vain.

--Ah! j'oubliais, se dit-il, que ces femmes là ne laissent rien après

elles, pas même un souvenir!

Tout d'un coup sa main rencontra un petit étui; il s'en empara au milieu

de l'obscurité et le glissa dans sa poche.

Passant ensuite sa main sur son front, comme pour chasser une image

importune, il ouvrit la porte et descendit l'escalier.

Il retrouva devant l'hôtel le même homme qu'il y avait déjà vu.

--Tiens, mon garçon, voilà pour toi, lui dit Monvel, en lui mettant un

écu dans la main.

--Merci, Monsieur, merci; mais ce n'est pas la peine--gardez votre

argent--la dame du n° 13 m'a donné cinq louis.--C'est plus que ça ne

valait.

--Tu crois?

Et, en même temps, Monvel ouvrit l'étui. Il en tira une paire de

lunettes d'or.

--Parbleu! tu as raison, reprit-il d'un air dépité; n'importe, maraud,

salue-moi jusqu'à terre, car c'est bien la première et dernière fois que

je te fais gagner cinq louis à ce jeu-là.

Il ajouta, en regardant l'étui de nouveau:

--Tu me le paieras, Désaides!

* * * * *

La vie d'un comédien est bien triste sans le théâtre; Monvel

l'éprouvait, il n'était pas encore engagé aux Variétés par MM. Gaillard

et Dorfeuil. Un sentiment de tristesse amère saisit ce cœur; il ne

voulait plus rien de commun avec ses camarades; il évitait de passer

devant la Comédie-Française. Se souvenir qu'on a été et ne plus être,

abdiquer le travail, la gloire, les efforts victorieux, mourir en un mot

avant d'être mort! Plus de frémissements tragiques, plus de colères

soudaines... Arriver au dénouement de sa carrière avant la fin! À la

seule idée de reconquérir un rang au théâtre, le cœur de Monvel battait;

il se rappelait peut-être les vers de l'élégant poète Maynard[49], se

plaignant aussi de ne plus retrouver un écho sûr dans la génération

nouvelle, qui le pressait et méconnaissait déjà sa voix:

L'âge affaiblit mon discours,

Et cette fougue me quitte,

Dont je chantais les amours

De la reine Marguerite!

La douceur du nouveau commerce que son mariage lui créait suffisait à

peine à l'imagination de Monvel. Le travail l'avait suivi en Suède, il y

avait charmé ses heures d'ennui; mais à la qualité d'auteur, Monvel

joignait alors celle de comédien, et avouons-le sans faire injure aux

qualités littéraires de Monvel, le comédien chez lui faisait souvent

passer l'homme de lettres. Il lisait si bien qu'on se défiait de lui

comme d'un enchanteur. Mais à ce moment de crise, à ce retour où les

portes de son théâtre se fermaient devant lui, notre auteur se trouvait

découragé. Ce fut alors qu'il prit le parti de s'emprisonner à la lettre

dans son propre domicile; il y relisait Molière avec une ardeur

juvénile; il y repassait Corneille et Racine, ses vieux amis.

C'était une petite chambre ornée de quelques bonnes figures d'après

Greuze, d'un biscuit représentant Gustave III, et de grandes cartes

géographiques avec un plan de Stockholm.

Quand Monvel se retirait dans ce belvédère--c'était un quatrième étage

d'assez rude montée,--son domestique avait ordre de n'introduire

personne.

Un matin, Monvel entend du bruit sur le palier.

--Vous n'entrerez pas, mon petit monsieur.

--Allez au diable! j'entrerai.

--On m'a pourtant défendu...

--Arrière!

--Mais, Monsieur... mon maître!

--Votre maître! allez, je le connais de plus longue date que vous!

--Cependant...

--Je suis apothicaire, médecin, quand il le faut!

--Vous, apothicaire! allons! Monsieur, vous riez! un pygmée, un extrait

d'homme!

--Insolent!

--Monsieur... votre nom?

--Corbleu! je suis M. Clistorel!

--M. Clistorel?

--Eh! oui, reprenait le petit homme, qui venait de placer ses lunettes

de verre sur son petit nez et frappait de sa petite canne les mollets du

domestique.

Monvel arrive au bruit: il examine quelque temps le petit postillon

d'Hippocrate, et qui reconnaît-il sous la perruque à marteaux de

Clistorel?--Hippolyte!

Elle était venue de son propre chef prier son père de la faire répéter.

--Clistorel, ce _petit mirmidon de Clistorel_! ne cessait de répéter le

comédien en riant de bon cœur, mais c'est que tu en as l'air! Regnard

n'eût pas mieux trouvé, méchante espiégle! Tu sens la pharmacie d'une

lieue!

Et Monvel de donner aussitôt la réplique à Hippolyte Mars:

Dieu vous garde en ces lieux;

Je suis, quand je vous vois, plus vif et plus joyeux.

CLISTOREL, _très fâché_.

Bonjour, Monsieur, bonjour.

GÉRONTE.

Si je puis m'y connaître,

Vous paraissez fâché. Quoi!

CLISTOREL.

J'ai raison de l'être.

GÉRONTE.

Qui vous a mis si fort la bile en mouvement?

CLISTOREL.

Qui me l'a mise?

GÉRONTE.

Oui.

CLISTOREL.

Vos sottises.

GÉRONTE.

Comment?

Et tout le reste de la scène. Monvel écoutait; il ne put, on le croit

aisément, s'empêcher de rire aux fameux vers:

J'ai fait quatorze enfants à ma première femme,

Madame Clistorel; Dieu veuille avoir son âme!

Et à ceux-ci:

Prenez-moi de bonnes médecines

Avec de bons sirops et drogues anodines,

De bon catholicon, Monsieur, de bon séné...

--Par ma foi! s'écria-t-il, je suis ravi comme Argant d'avoir un médecin

dans ma famille!

--Vous trouvez donc, papa, que je ne m'en tire pas trop mal?

--Assurément. Aussi vas-tu faire partie bientôt du théâtre Montansier!

Ce mot fut prononcé par Monvel avec un ton ironique.

--Mais, papa, si vous le voulez, je vous dirai aussi _Louison_!

--À la bonne heure! ceci nous fait rentrer dans Molière; j'ai des

verges, veux-tu que je fasse Argant?

--Ah! sans les verges, papa.

--C'est de toute nécessité.

--_Mon pauvre papa, ne me donnez pas le fouet_.

--_Vous l'aurez_.

--_Au nom de Dieu, mon papa, que je ne l'aie pas!_

Et la voilà qui débite sa scène après s'être débarrassée de la perruque,

de la canne et des lunettes de Clistorel.

Monvel racontait depuis, bien souvent, que jamais fille n'avait dit

comme elle sa jolie réplique:

--_Ah! mon papa, votre petit doigt est un menteur_.

Ce qu'il y a de curieux,--si puéril que puisse paraître un tel

détail,--c'est que mademoiselle Mars répéta cette phrase toute sa vie

avec la même note et le même timbre enchanté; elle disait souvent à

mainte bonne amie qui lui contait une histoire, en élevant son doigt

avec gentillesse à la hauteur de son oreille:

--Prenez garde à mon petit doigt! il sait tout!

En finissant de faire répéter à sa fille le rôle de _Louison_, Monvel

fut pris cette fois-là même de larmes abondantes. Il répondit à

Hippolyte qui lui en demandait la cause:

--Je ne puis jamais toucher au _Malade imaginaire_ sans songer que

Molière lui doit sa mort!

Ce trait seul suffirait à peindre la sensibilité profonde du père de

mademoiselle Mars.

C'était cette faculté de s'émouvoir, de sentir qui constituait la

meilleure partie de son talent.

On a dit, on a écrit que Monvel n'avait jamais donné de leçons à sa

fille, qu'elle ne fut point son élève et qu'il ne lui fit jamais répéter

qu'un rôle, celui d'_Angélique_ dans la _Gouvernante_, qu'elle joua

divinement. Comment avancer de semblables faits? Ne jouaient-ils pas

souvent dans la même pièce? Nous verrons sans doute plus tard sous quel

sourire, sous quelle grâce enchanteresse s'épanouit ce jeune talent si

fécond en promesses de gloire, de beauté et d'avenir; mademoiselle

Contat, nous le savons mieux que personne, fut la rosée qui féconda ce

sol facile; mais nous avons la preuve que Monvel, jaloux de ses droits,

n'entremit l'exercice à mademoiselle Contat que lorsque le travail, les

soucis ou l'âge le prirent en entier et lui firent délaisser cette

tutelle. Comment ne pas répugner à croire qu'il se reposa de ces soins

ardus et délicats sur Valville, homme excellent, mais à coup sûr

comédien médiocre? L'élan sympathique, la tendresse noble et suave,

l'onction touchante qui caractérisa les moindres créations de Monvel se

retrouvent à bien des années de distance dans ce modèle accompli qui

porta le nom de Mars.

Molière amoureux, Molière épris d'Armande Béjart, lui avait donné des

leçons suivies; il l'avait initié peu à peu à l'art d'une diction

parfaite et d'une tenue sévère, ces deux qualités essentielles au

théâtre, sans lesquelles il n'existe pas de comédien. Bien des fois le

maître dut oublier la leçon en regardant les charmes naissants de

l'élève; bien des fois aussi la voix de l'élève s'arrêta émue, toute

tremblante, devant le regard fixe et profond que le maître tenait

attaché sur elle[50]. Mademoiselle Mars n'eut point cet insigne bonheur

d'apprendre d'un poète, d'un amoureux exalté, les ressources et les

secrets d'un art difficile; une voix aimée n'épela pas pour elle

l'alphabet mystérieux de Thalie; mais elle dut apprendre de cet homme,

singulièrement passionné, à renfermer dans son âme tout un foyer brûlant

d'émotions, de larmes, de douleur; il devient touchant de penser qu'elle

songea à son père rayé de la vie depuis longtemps, quand, avec une

répugnance fort concevable pour ses moyens, elle dut se soumettre à

aborder le drame. Ce nous sera alors une étude aussi intéressante que

neuve de retrouver le cœur de Monvel dans celui de sa fille, son talent

dans ses efforts. Monvel, nous le prouvons aisément, fut un miroir dans

lequel mademoiselle Mars se regarda, souvenir douloureux, mêlé de

douceur, puisque dans ce genre même elle obtint d'incontestables

triomphes! La passion, chez mademoiselle Mars, fut pleine de

délicatesse, de mérite et de réserve, et, sous ce rapport, elle ne

saurait être détachée d'une époque où Monvel avait eu le loisir d'en

bien saisir les nuances et le mérite. C'est le temps où ils vivent qui

forme les comédiens.

V.

Le Théâtre Montansier.--Mademoiselle Mars et mademoiselle

Déjazet.--Baptiste cadet.--Dorvigny et sa pièce.--M. Jaurois.--Le petit

frère de Jocrisse.--Les noisettes.--Baptiste aîné.--_Robert, chef de

brigands_.--Damas, Caumont, les deux Grammont.--Trois

bandits.--Mesdemoiselles Sainval.--Brunet et Dorvigny.--Le vin du

roi.--Louis XVIII et Baptiste cadet.

En quittant la comédie de Versailles dont elle avait été directrice,

nous l'avons vu, mademoiselle Montansier tentait une spéculation assez

difficile, elle voulait établir la tragédie, la comédie et l'opéra sur

l'emplacement d'un petit théâtre de marionnettes.

Ce théâtre que le sieur Delomel dirigeait au Palais-Royal sous le nom

des Beaujolais occupait alors le local où Grassot, Sainville et

Hyacinthe nous font rire tous les soirs, où Ravel et Levassor mesurent

le compas en main le nez de Roussel, où MM. Dormeuil et Benon ont enfin

l'heureux pouvoir d'avoir reconquis la foule même après le départ de

Déjazet.

Déjazet? quel nom sémillant et vif court en ce moment sous notre plume!

Un inévitable rapprochement le lie à celui de mademoiselle Mars par un

trait d'union curieux; là en effet où Déjazet a brillé sous le plumage

de _Vert-Vert_ et le froc de _Richelieu_, Mademoiselle Mars enfant a

joué le petit frère de _Jocrisse_, elle a porté la queue rouge avant de

mettre à son front l'aigrette de Célimène!

Bizarre destin de deux comédiennes aux études si dissemblables, de deux

sœurs par le talent, dont notre scène se montrera longtemps fière!

Toutes deux, à plusieurs années de distance, auront passé sur cette

scène avec des lueurs bien différentes, mademoiselle Mars avec des

débuts si pauvres, si ingrats, qu'il eût fallu être prophète pour

entrevoir l'étoile de son avenir. Mademoiselle Déjazet avec un tel

cortége de rôles piquants, qu'on se demandait comment les auteurs

pourraient désormais lui en trouver de nouveaux!

Mais, comme chacun sait, mademoiselle Mars ne fit que passer par ces

coulisses, elle avait seize ans lorsqu'elle les quitta. À seize ans,

Dorvigny devait la rendre à Molière.

La nouvelle salle s'ouvrit sous le nom du _théâtre de mademoiselle

Montansier_.

Les comédiens en bois des Beaujolais firent place à des acteurs comme

Baptiste cadet, Damas et Caumont; leurs engagements furent cassés. On

s'occupa d'agrandir la scène, où ils se mouvaient avec des fils, pendant

que des personnages cachés chantaient et parlaient pour eux.

Malgré ses démarches et ses protections, mademoiselle Montansier n'avait

pu faire l'ouverture de son théâtre qu'après Pâques[51]; il fut très

suivi et la salle agrandie pendant la clôture pascale de 1791.

L'architecte Louis, chargé des constructions, s'en tira avec honneur.

Si l'on veut bien songer que ce théâtre réservé à tant de vicissitudes,

né après le serment du jeu de paume et la prise de la Bastille, a vu

défiler dans son foyer la révolution de 1789, les réactions de 1793, et

les premiers temps de l'Empire, en changeant de dénomination comme de

costumes, on trouvera peut-être qu'il mérite autant d'intérêt que bien

d'autres.

La troupe dont il se composait alors, offre une galerie de portraits

fort opposés.

Son premier acteur, son Turlupin renommé, fut d'abord Baptiste cadet,

Baptiste dont le _Désespoir de Jocrisse_ ébaucha la réputation et que

_Dasnières_, du _Sourd_, rendit à jamais célèbre[52].

Baptiste cadet possédait surtout un sang-froid remarquable; il était

grand, mince, osseux comme tous les comédiens sortis de cette famille

véritablement prédestinée au théâtre. Il se grimait surtout d'une façon

fort comique et faisait preuve dans ses rôles d'une naïveté si rare

qu'on eût pu le surnommer le roi des niais.

Bien qu'il ne dût guère rester plus d'un an au théâtre de mademoiselle

Montansier[53], il ne laissa pas que de s'y faire remarquer, tant et si

bien que sa place semblait désignée à la Comédie Française.

Ce fut lui qui établit à la Montansier le rôle de _Jocrisse_; celui de

_Colin_, son petit frère, était rempli par mademoiselle Mars.

Valville était là dans la coulisse tout prêt à jouer avec Grammont et

les demoiselles Sainval dans je ne sais plus quelle tragédie. Dorvigny,

l'auteur du _Désespoir de Jocrisse_, n'était pas encore arrivé;

franchement c'était le moins que l'on ne commençât pas ces deux actes

sans lui.

--Où donc est Dorvigny? demanda Baptiste à Valville.

On cherche, on s'informe, pas de Dorvigny.

--La famille des Jocrisses arrêterait-elle l'ouvrage nouveau, demande

Valville; elle est, certes, fort nombreuse!

--Vous verrez qu'il aura eu quelque malheur, ce pauvre Dorvigny!

--Il aura perdu sa femme!

--Il se sera pris de querelle avec Coffin-Rosny!

--Il est au _café Godet_ à jouer aux dominos!

--On l'a peut-être arrêté!

Et chacun de commenter à sa guise l'absence de Dorvigny, le César de la

farce, l'Anibal de la parade, le père d'une foule de pièce telles que

les _Battus payent l'amende_ où Jeannot disait si crûment au clerc de M.

le commissaire en lui faisant flairer le liquide répandu sur sa manche:

c'en est[54].

Cependant le parterre s'impatientait.

Les acteurs frappaient du pied, la Montansier allait faire lever le

rideau, et pendant ce temps Colin (mademoiselle Mars) s'amusait

peut-être aux noisettes sans s'embarrasser de tout ce tumulte.

Tout d'un coup un bruit se répand dans les coulisses, c'est lui, c'est

l'auteur, il entre!

Et voilà qu'au lieu et place de Dorvigny, les comédiens de la Montansier

voient apparaître un petit bout d'homme grotesque, le nez rubicond, les

mains calleuses, habillé d'une veste et d'un pantalon éraillés, qui

vient sans nulle gêne s'appuyer contre l'une des coulisses.

--Votre nom? demande le régisseur à cet intrus.

--L'auteur, répond celui-ci.

--Qui, vous? l'auteur! allons donc!

--Sans doute.

--Vous vous appelez?...

--L'auteur.

--Encore! si vous persistez je fais avancer sur vous le poste voisin.

--De quel droit!

--Vous n'êtes pas M. Dorvigny.

--Peut-être.

--La preuve!

--Lisez!

Le régisseur déploie le papier que lui présente ce sosie mystérieux.

C'était une renonciation en bonne forme de ses droits d'auteur, faite

par Dorvigny au nommé Jaurois, le maître du _café Godet_, marchand de

vin de son état, et littérateur par _intérim_. Dorvigny qui mourut dans

la dernière misère aliénait ainsi la propriété de ses comédies pour la

moindre somme; il faisait ressource de tout. On l'avait vu donner

jusqu'à six billets de spectacle pour un petit verre d'eau-de-vie.

Cette fois, un pareil abandon de tous ses droits exalta mademoiselle

Montansier jusqu'à la fureur.

--Le cuistre! le bélître! criait-elle tout haut dans les coulisses en

accablant d'injures le malheureux M. Jaurois; mais il n'a donc pas de

cœur!

M. Jaurois tint de son mieux tête à l'orage, il était créancier de

Dorvigny pour une foule de comestibles et de petits verres, et ce brave

homme de Dorvigny n'avait pas eu recours vis-à-vis de lui à l'ingénieux

expédient de Martainville[55].

On leva le rideau, Baptiste Cadet fit merveille; mademoiselle Mars dans

le rôle du petit frère de Jocrisse fut charmante de naïveté.

Elle avait la queue rouge traditionnelle, et pendant que Baptiste Cadet

entamait victorieusement le personnage de Jocrisse, le successeur de

Jeannot[56], dans les sympathies du parterre, Hippolyte Mars, à peine

âgée de quatorze ans, laissait tomber de sa jolie bouche enfantine les

phrases suivantes:

«_Ma mère, y a-t'un beau monsieur à la porte qui dit comme ça qu'i

demande après la portière._»

Et celle-ci: (après que Jocrisse lui a proposé de lui donner du

fromage:)

«_Et du pain, donne-m'en!_»

Ce à quoi Jocrisse répondait:

«_Comment, tu ne sais pas parler à ton âge; on dit: du pain,

donne-moi-z'en._ »

Tel fut le premier français qui sortit des lèvres d'Hippolyte Mars; l'on

voit quelle distance il y avait de là à celui de Molière!

Cependant elle joua _Colin_, ni plus ni moins que si elle eût joué

_Célimène_. M. Jaurois lui-même qui représentait Dorvigny parut

satisfait.

Baptiste cadet l'embrassa.

En 1822, époque à laquelle ce comédien se retira, mademoiselle Mars

avait joué déjà soixante-huit rôles![57]

Le _Désespoir de Jocrisse_ n'obtint pas à ce théâtre un moindre succès

que celui de _Robert, chef de brigands_, joué par Baptiste aîné.

Cette pièce, au sujet de laquelle notre mémoire nous fournit, une page

plus bas, une anecdote faite à coup sûr pour surprendre bien des gens,

commença la réputation de cet acteur applaudi plus tard à des titres

plus dignes à la Comédie Française.

Le sujet de Schiller, _les Brigands_, n'a rien de commun avec cette

pièce où Baptiste aîné produisit un grand effet.

L'étude de cette conception profonde, inouïe nous mènerait trop loin, et

cependant, chose bizarre! il devient impossible de ne pas songer devant

ce singulier mélodrame, boursoufflé de phrases et lardé de coups de

couteau.

Mémoires de Mademoiselle Mars (volume II) (de la Comédie Française) · 第 7 / 8 段