Livourne, où il faisait voir cet éléphant pour de l'argent; il me
promenait quelquefois sur le dos de ce terrible animal avec une robe
lamée d'argent qui me faisait ressembler à une princesse, voilà tout ce
que j'en sais. Comme il me battait, je l'ai quitté il y a un an; j'ai
fui jusqu'à Rome avec mon frère, qui est à son tour devenu mon maître,
car il faut toujours, Monsieur, que j'appartienne à quelqu'un. Seulement
je ne veux plus être battue!
«Je la regardai avec des yeux où les larmes se faisaient jour; j'étais
hors de moi, je l'admirais et je la plaignais; j'eusse tué son bourreau,
s'il se fût présenté à mes regards.
«--Bagata, repris-je, vous n'appartiendrez désormais qu'à moi; fuyons
fuyons, ce soir même; il faut vous soustraire à la tyrannie de cet
homme; une fois à Naples ou à Venise, enfin dans un port quelconque,
vous serez en sûreté!
«Je lui arrêtai sur-le-champ un logement aux portes de la ville, je
payai largement le maître de _l'osteria_ afin qu'il veillât sur elle
jusqu'au lendemain. Heureusement son frère avait suivi le flot de la
multitude.
«--Je vais tout préparer, repris-je, et demain nous partirons. Ne
pleurez plus, Bagata, ce n'est plus un maître, c'est un esclave que vous
avez devant vous!
«J'étais vêtu si modestement, qu'elle eût pu me prendre pour un jeune
séminariste. Mon costume consistait en un habit noir, la poudre, les
manchettes. Quant au bon M. de Shum, il avait un manteau à boutons de
mosaïque et un gilet à dessins bariolés qui pouvaient le faire prendre
raisonnablement pour mon oncle.
«À peine rentrés dans la _Via_ du Corso, nous aperçûmes un déploiement
de forces considérable. Tous les habitants laissaient échapper les
signes de la plus vive inquiétude. L'éléphant s'amusait à exercer sa
force et son adresse sur tout ce qui se trouvait à sa portée. Ayant
rencontré en cet endroit plusieurs caissons renversés sur le côté et que
des ouvriers réparaient, il prenait plaisir à en tourner les roues et
courait ensuite avec une vivacité qu'on aurait pu attribuer également à
la gaieté ou à la colère. Le cornac épouvanté ainsi que les deux
gardiens refusaient de s'en rendre maîtres, ils l'abandonnaient ainsi
que son propriétaire, quand les magistrats qui étaient venus sur les
lieux décidèrent qu'il fallait le mettre à mort d'une façon sûre et
expéditive.
«Les armes à feu paraissaient un moyen convenable; mais comme l'éléphant
se trouvait acculé en ce moment sur la place _Navone_, on craignait
d'endommager ses édifices; une pièce de quatre devant être la _ratio
ultima_ dont on ferait usage en cette occasion.
«Restait le poison, arme d'un effet peut-être plus certain; mais comment
l'administrer à l'animal? Il promenait des yeux courroucés sur ses
gardiens, et ne se prêterait guère, selon toutes les probabilités, à
prendre la ciguë comme Socrate. Cependant on s'empressait déjà de
demander aux chimistes les drogues nécessaires, et, chose surprenante!
dans ce pays d'_aqua tofana_ et de _belladone_, les plus savants
hésitaient sur l'efficacité meurtrière de ces poisons. Un docteur
allemand proposa l'acide prussique; on en mêla trois onces avec dix
onces d'eau-de-vie, cela parut suffisant. L'eau-de-vie, au dire du
cornac, était la liqueur favorite de l'animal; mais il fallait l'appeler
par son nom à l'une des barricades élevées en un instant sur la place,
le flatter et lui présenter la bouteille contenant le mortel breuvage...
«Sur ces entrefaites je me vis poussé par les flots de la foule vers le
propriétaire de l'éléphant, l'ancien maître ou plutôt l'ancien tyran de
la Bagata.
«Ce malheureux, avec ses vêtements et sa chevelure en désordre, ses
paroles heurtées, son front mouillé de sueur, ressemblait presque en ce
moment à un fou. Je m'approchai de lui, et, le tirant à l'écart, je me
résolus à lui porter le dernier coup en lui apprenant que les sbires du
gouvernement avaient fait évader la Bagata.
«Il poussa un cri rauque, un vrai cri de bête fauve blessée,--car la
Bagata,--je ne l'avais que trop pressenti,--devenait, en ce moment
suprême et terrible, son unique espoir; il fallait une voix chère et
connue, une voix de femme, pour attirer et dompter le farouche animal;
la Bagata pouvait remplir ce rôle de syrène mieux que personne...
«Il se disposait à l'aller quérir, quand je l'arrêtai et le clouai sur
le sol avec cette nouvelle qui lui ôtait jusqu'à sa dernière lueur
d'espérance...
«Bagata enlevée! Bagata hors de sa puissance!--Il se tordait les bras de
fureur, de désespoir!
«Cependant l'animal jouait avec les traverses d'un énorme échafaudage
qu'il venait de faire crouler comme un château de cartes devant lui; il
courait çà et là sur la place Navone et continuait à semer partout
l'effroi.
--«Je puis te rendre ton esclave,--dis-je alors à cet homme qui se
nommait Severoli, avait la taille d'un Hercule, et pouvait broyer ma
main de ses deux doigts.
«Il releva le front comme un homme ivre. Il ne m'avait jamais vu, il
pensa peut-être que j'étais de la police papale.
--«Écoute, continuai-je: nul, excepté moi, ne peut savoir où est Bagata;
mais j'ai quelques raisons de protéger cette fille. Renonce à tes droits
sur elle, livre-la-moi, et cela par un écrit en bonne forme... Je vais
la chercher, je te l'amène à cette condition!...
«Il me regarda d'un air de doute... Un combat violent se passait en lui,
on eût dit qu'il renonçait à une fortune...
«Les clameurs de la multitude continuant, il céda enfin, entra avec moi
dans l'échoppe d'un écrivain public et me signa ce que je voulais.
«Muni de cet acte de délivrance, je vole chercher la Bagata, je
l'instruis de tout.
--«Oh! merci mille fois, s'écria-t-elle, vous êtes mon sauveur, mon
maître, c'est à vous que je veux appartenir!
«Et en parlant ainsi, elle couvrait mes mains de ses baisers, elle
versait des pleurs, elle était folle de joie!... L'idée de ne plus
appartenir à ce misérable marchand la transportait. En un instant elle
déroula devant moi le tableau naïf de ses espérances, de ses rêves; elle
voulait consacrer sa vie à quelqu'un, me disait-elle, mais non la
vendre; elle cherchait un frère, un ami dans celui que le sort allait
rendre maître de son existence! Elle irait avec lui au bout du monde,
elle quitterait Rome, le café de la place du Peuple, son propre frère
enfin qui n'avait été pour elle qu'un cœur de bronze! Son imagination
m'entraînait déjà, je l'avoue, vers des espaces imaginaires; ma promesse
à Severoli me rappela bien vite à la réalité.--C'était la Bagata qui
devait présenter le poison à l'éléphant!
«Quand je l'instruisis de cette clause absolue de notre traité, elle
porta les mains à son front avec terreur, son sein se gonfla, une larme
furtive tomba de ses grands cils noirs:
--«Pesaro, Pesaro! murmurait-elle en sanglotant, lui, mon seul ami! mon
Dieu!
«Et elle m'implorait d'un geste suppliant, comme si j'eusse pu la
délivrer moi-même du poids accablant de ce devoir.
--«Pesaro! reprenait-elle; mais vous ignorez, Monsieur, ce que c'est que
Pesaro!
--«À défaut de toi, Bagata, d'autres le tueront.
--«Le tuer? pourquoi? lui si bon, si généreux! Tout à l'heure encore il
pouvait me tuer, moi qui l'ai fui, moi qu'il était si fier de porter sur
la place de Livourne, et il ne l'a point fait. Voyez! il m'a déposée à
terre comme un enfant. Oh! j'en suis bien sûre, rien qu'en me
retrouvant, il aura pris en haine ce méchant Severoli,--une fois déjà,
ne l'ai-je pas retiré à demi-mort de la trompe menaçante de Pesaro? Il a
de la mémoire, bien qu'on lui en refuse, allez! il sait bien, le pauvre
animal, qu'outre l'herbe et le feuillage, c'est moi qui lui apportais
chaque matin sa ration d'arak[47], moi qui lui donnais chaque jour une
aubade avec mon tambour de basque! Quand nous le promenions dans les
grandes villes avec son harnais, ses anneaux d'or et ses boucles
d'oreilles, ce n'était pas Severoli, c'était moi qu'il regardait! Il
abaissait alors vers la pauvre Bagata sa trompe ornée de feuillage, il
me faisait un trône de son dos, mes pieds caressaient son cuir farouche
en se jouant. Dans les marches âpres, brûlantes, lorsque le soleil nous
mordait de ses rayons, c'eût été plaisir pour vous de le voir balancer à
sa trompe la cage treillissée où il me portait en voyage comme une fille
de nabab, en marquant le pas sous le rythme vif de mes castagnettes!
Pesaro, Pesaro! mais c'est un frère pour moi! Et l'on veut qu'il meure,
on exige que je le tue!
«Elle sanglotait en parlant ainsi, la belle et naïve enfant, vous
l'eussiez prise vraiment pour une jeune prêtresse du Gange imbue du
dogme divin de la transmigration des âmes. Les Indiens, vous le savez,
pensent que celles des héros et des grands rois animent le corps de ces
animaux, voilà pourquoi ils les respectent et les honorent. Ces idées de
perfection n'ont pu leur être inspirées que par l'admiration d'un aussi
vaste et aussi étonnant quadrupède; la religion du fétichisme augmenta
sans doute cette admiration.
«Or, c'était son Dieu, son fétiche que la Bagata se voyait ainsi à la
veille de perdre, que dis-je, d'immoler, c'était là le dernier service
que Severoli réclamait d'elle!
--«À ce prix, me dit-elle, après m'avoir fait répéter l'ordre barbare de
nouveau, à ce prix, Monsieur, la liberté m'est odieuse! Déchirez cet
acte, j'aime mieux appartenir ma vie entière à cet homme que de tuer
Pesaro!
«L'affluence du peuple mit fin bien vite à cette scène; renseigné par
Severoli, il s'était précipité vers l'endroit où j'avais porté mes pas.
«Je saisis la main de la Bagata et je l'entraînai à ma suite, au milieu
des exclamations curieuses de la multitude, fort étonnée de voir un
étranger prendre ainsi sous sa tutelle une petite juive, une
saltimbanque de la place du Peuple!
«Elle respirait à peine.
«Arrivés à la place Navone, nous nous arrêtâmes.
«Comme je vous l'ai dit, cette place, métamorphosée en quelques
instants, présentait un spectacle curieux. Des palissades nombreuses,
renforcées de pierres, avaient été élevées autour de l'animal, de sorte
qu'il s'y trouvait acculé et renfermé comme dans un cirque. À sa fureur,
à sa fougue succédaient alors le repos et l'accablement. Il s'était
couché en faisant pleuvoir autour de lui dans l'arène un vaste nuage de
poussière, mais il était à craindre qu'il ne sortît de cette apparente
somnolence que pour devenir plus colère.
«La Bagata parut devant lui son tambour de basque à la main, après
l'avoir appelé par son nom à l'une des brèches de cette muraille
improvisée; Pesaro se leva; il courut au son de cette voix aimée,
regarda longtemps la jeune fille, puis il poussa bientôt un gémissement
vague, comme si le fer aigu de son cornac l'eût touché.
«Un chimiste du Corso s'avança alors et présenta à la Bagata la
bouteille qui contenait le poison.
«C'était une bouteille enjolivée de rubans comme ces flacons sveltes
contenant le vin de Chypre, à Venise; elle était entourée de paille à sa
base, et fermée par un cachet de cire.
«La main de la Bagata tremblait comme un clavier encore ému dans chacune
de ses touches.
«L'éléphant saisit avec sa trompe la bouteille qu'elle lui offrit. Vingt
poignards se seraient levés sur elle, si seulement elle eût hésité! Rome
entière regardait!
«L'animal avala la liqueur d'un trait, comme si c'eût été là sa boisson
ordinaire; l'action en fut prompte, terrible: il roula d'un bond au
milieu de l'enceinte comme un colosse foudroyé.
«Son dernier regard avait été pour la Bagata!
«Quant à elle, il semblait qu'elle eût commis le plus lâche des
meurtres, le plus odieux des attentats, un acte de trahison. Nous la
vîmes, M. de Shum et moi, se rouler à terre, s'arracher les cheveux, et
demander à grands cris qu'on voulût bien la réunir à son cher et
malheureux Pesaro. Comme les chirurgiens de Rome trouvaient là une trop
belle occasion d'anatomie pour la manquer, il venait d'être convenu
entre eux qu'ils disséqueraient le colosse incontinent. À la vue de ces
bourreaux érudits, armés de scalpels, la Bagata se précipita dans
l'enceinte; il semblait qu'elle eût voulu leur disputer ces restes
inanimés. Elle demeura devant ce cadavre une grande demi-heure.
«Ce qui nous surprit, de Shum et moi, ce fut de ne pas retrouver près de
l'éléphant, quand nous rejoignîmes la Bagata, ce flacon orné de rubans
que l'animal avait rejeté sur l'arène.
* * * * *
«Un mois après, je débarquais avec la Bagata à Trieste. Cette vie sans
cesse excitée et rarement satisfaite, la vie de voyage, elle l'avait
partagée en s'attachant à moi de toute la force de l'amour, de la
tendresse; elle voyait aimer un fils de famille, un étranger qui l'avait
sauvée de la misère, de la honte! Le vertueux M. de Shum m'avait
moralisé longtemps là-dessus; mais c'était peines perdues: j'adorais la
Bagata!
«Cette fille était devenue pour moi une occupation de toutes les heures,
je n'avais pu la voir sans péril pour mon repos, et il y avait des
instants où je me trouvais dégradé dans mon esprit par cette liaison
indigne d'un prince! Mais ces instants-là étaient rares, j'en abrégeais
la durée, et je m'écriais avec orgueil:--Après tout, je suis mon maître;
si j'eusse été en Turquie, je n'eusse pas hésité à m'acheter une
esclave. Qui peut d'ailleurs trouver à redire à mon caprice?
«Je la promenais souvent en barque, quand le soleil se couchait. C'était
là nos bons moments, car M. de Shum, savant méthodique, se couchait avec
le soleil. Nous jouissions alors de la sérénité de ces beaux soirs si
longs, si délicieux en Italie... Avec un marinier, une guitare et des
étoiles, j'étais alors plus heureux que le plus heureux pacha de
Stamboul! La Bagata, assise, joignait ses mains sur mes genoux, et me
regardait, mollement perdue dans ses pensées.
«Depuis quelques semaines pourtant, son humeur était changée. Avait-elle
eu quelque secrète confidence avec mon honorable gouverneur? mon
incognito était-il trahi? savait-elle que j'étais le prince royal de
Suède? Je me perdais dans tout un chaos de conjectures, quand mon
barcarol me remit une lettre au moment où je rentrais dans ma demeure,
située à l'extrémité du port.
«Je pâlis en reconnaissant l'écriture de la Bagata.
«Elle m'annonçait, dans ce billet, qu'elle quittait Trieste le soir
même; elle remerciait le ciel d'avoir bien voulu l'éclairer; elle savait
tout! oui, tout, grâce à ce redoutable ami M. de Shum! il était question
pour moi d'un retour précipité dans mon pays; mon père était gravement
malade; on m'attendait.
«La Bagata terminait sa lettre par ses mots:
«Vous fûtes mon premier amour, vous devez être le dernier.
«J'ai toujours assez peu cru à cette protestation de fidélité immuable
faite à l'heure de l'adieu; mais je ne sais pourquoi celle-ci me remua
vivement. Une mélancolie indicible se faisait jour dans ces lignes
tracées à la hâte par la Bagata; je courus vers de Shum, que je manquai
d'abord d'étrangler. Le comte me reçut d'un air de philosophie stoïque.
«À l'entendre, la _pauvre enfant, la belle fille délaissée_ prendrait
bien vite son parti; qui sait même si elle ne retournerait pas à son
métier en plein vent? Mes libéralités l'avaient mise au-dessus du
besoin, ce que me disait de Shum me paraissait donc impossible; je fus
surpris seulement qu'elle eût arrêté déjà son passage sur un navire grec
qui faisait voile vers Scio.
«Ramassant à la hâte quelques papiers qui pussent mettre mon nom à
l'abri des investigations du capitaine et le dérouter sur mon compte, je
pars, je me rends à bord de ce bâtiment: il allait lever l'ancre dans un
quart d'heure.
«Vous avez aimé, Monvel, jugez si mon cœur battait!
«J'arrive, je demande l'infortunée; on me dit qu'elle s'est renfermée
dans sa cabine et qu'elle y repose.
«Sur mes instances, le capitaine consent à frapper doucement à la
cloison...
«--_Madamigella_... Bagata!
«Aucune réponse.
«Il frappe de nouveau, nulle voix, nul bruit; un silence qui me glace et
me force à m'appuyer contre un mât de l'embarcation.
«Épouvanté, hors de moi, je pousse la porte, j'entre avec le capitaine.
«Quel spectacle, bon Dieu!
«La Bagata, ses deux beaux petits bras croisés comme deux beaux lys sur
sa poitrine, un paquet de lettres entre ses doigts convulsivement
serrés, était déjà pâle de cette pâleur de l'éternité, elle sommeillait
de ce sommeil dont nul endormi ne s'est jamais réveillé.
«Sur ces bras, sur ces épaules découvertes à faire envie à un ciseleur
de Rome ou d'Athènes, pointaient çà et là quelques taches violettes; peu
à peu ces taches effrayantes s'élargissaient, et s'étendaient sur son
corps comme un linceul d'un bleu noir.
«--Le poison!
«En effet, le capitaine eut à peine poussé ce cri que je remarquai aux
pieds mêmes de la Bagata une bouteille italienne enjolivée de rubans
demi-fanés; c'était celle qui avait servi à tuer le pauvre Pesaro! celle
que la Bagata avait ramassée sur la place Navone, à Rome!
«Auprès d'elle et sur le marbre d'un petit guéridon, elle avait écrit à
la plume ces deux vers du Tasse, comme un regret:
Oh fortunatis peregrin, cui lice,
Giungere in questa sede alma e felice![48]»
* * * * *
Le lendemain matin, Monvel en s'éveillant chercha Désaides,--celui-ci
avait disparu.--Le pavillon semblait abandonné;--il eut beau sonner,
appeler, personne ne se montra.
Diable d'homme! pensa Monvel, hier il ne voulait pas me quitter, ce
matin il m'abandonne!
Tout en faisant des réflexions très philosophiques sur l'instabilité des
sentiments humains, Monvel s'habilla et fit ses dispositions de départ.
Il écrivit à Désaides--c'était une épître en vers sur
l'_hospitalité_.--En tête de l'épître il y avait une vignette à la
plume--elle représentait Monvel brossant lui-même son habit et
époussetant ses souliers.--Après avoir laissé ce souvenir épigrammatique
sur la table de son invisible ami, Monvel sortit; il refermait à peine
la porte du pavillon, quand un homme à l'aspect bizarre lui remit une
lettre soigneusement cachetée.
--Je ne puis rien vous dire, Monsieur, je suis payé pour me taire.
Et le messager se mit à courir à toutes jambes.
--Parbleu, se dit Monvel, voilà de la franchise ou je ne m'y connais
pas. Il jeta les yeux sur la lettre qu'on venait de lui remettre, comme
un homme qui croit retrouver des caractères connus. Mais l'émotion qu'il
semblait éprouver ne dura qu'un instant et fit place à la plus vive
surprise.--L'écriture de cette lettre lui était complètement étrangère;
la _suscription_ portait: _À monsieur Désaides_.
Il devenait évident que cette adresse avait été tracée par une main de
femme.
Voilà qui se complique, pensa Monvel; que diable vais-je faire de ce
billet? Désaides est peut-être à l'heure qu'il est sur la route de
Paris; s'il s'agissait d'une bonne fortune, il serait assez plaisant de
lui voler son rôle d'amoureux: on n'aurait pas de peine à le mieux jouer
que lui, un rêveur, un original! Oui, mais aussi si c'était un
rendez-vous d'honneur? Il serait fort cruel de se faire tuer à sa place!
Il est vrai qu'il me ferait une messe en musique! Ma foi, j'ai bien
envie de savoir ce que contient ce billet;--entre amis on ne fait pas
tant de façons!
Monvel hésita encore quelques instants, puis il brisa le cachet. Un
parfum délicieux s'échappa de cette mystérieuse épître. Monvel comprit
qu'il n'avait point affaire à une simple bourgeoise;--le parfum, c'est
la femme quand il s'agit d'une première entrevue.
Voici ce que contenait ce billet:
«Trouvez-vous aujourd'hui, à deux heures très précises, à l'_hôtel des
deux perdrix_, et demandez le n° 13; après un quart d'heure de
tête-à-tête, je vous dirai si je puis vous aimer.
«Silence!»
--Voilà qui est étrange, pensa Monvel! qui diable peut écrire à ce
pauvre Désaides, l'homme le moins galant de France!--Quelque
mystificateur peut-être! C'est pourtant une écriture de femme titrée; de
véritables pattes de mouche.--Je ne devine pas quel est l'auteur de ce
billet; mais ce qu'il y a de certain, c'est que Désaides n'ira pas au
rendez-vous!
Monvel mit la lettre dans sa poche et s'achemina vers le premier
restaurant.
--C'est peut-être la Gogo qui a joué un tour de sa façon à ce pauvre
Désaides, pour savoir jusqu'où peut aller sa fidélité! elle ne sait donc
pas qu'il ne pourrait être parjure à sa maîtresse que pour une sonate,
un concerto ou un opéra.--L'amour pour Désaides n'est rien--la musique
est tout!
Monvel commanda son déjeuner--il était fort sobre;--en quelques secondes
il fut servi.
Pour un œil exercé il eût été facile de reconnaître, dans celui qui
dévorait sans appétit ce modeste repas, un homme vivement préoccupé.--En
effet, Monvel était en proie à une étrange agitation.--Par deux fois il
avait relu cette singulière lettre, par deux fois il l'avait remise dans
sa poche. Le démon de la tentation s'était emparé de lui et faisait
passer dans son imagination mille vagues rêveries, mille séduisants
tableaux. Monvel était jeune encore; passionné selon la femme et
l'occasion: aussi l'ennemi avec lequel il se trouvait alors aux prises
devait être le plus fort.
Tout d'un coup il se leva, jeta un écu sur la table qu'il quittait
(c'était le double de ce que valaient les œufs et le café qu'on lui
avait servis) et disparut, sans écouter le garçon qui lui criait à se
rompre les poumons:--«Monsieur, votre monnaie, votre monnaie!»--Mais
Monvel allait comme le vent. Ne recevant aucune réponse, le garçon
referma la porte, en se disant:
--Ce doit être un prince du sang que j'ai servi!
Que faisait Monvel? où allait-il ainsi? pourquoi sa marche
ressemblait-elle à celle d'un homme qu'une patrouille poursuit?
Déjà il a fait deux fois le tour de la ville. Encore un coup, où
va-t-il? il n'en sait peut-être rien lui-même; mais ce qu'il y a de
certain, c'est que deux heures sonnent à l'horloge de la place et qu'il
est juste devant l'_hôtel des deux perdrix_.
--Par ma foi, je n'en aurai pas le démenti, s'écria-t-il! Si c'est un
homme, je le souffletterai; si c'est une duègne, je me sauverai; si
c'est la _Gogo_, je lui dirai que Désaides m'a cédé sa place; si c'est
une autre et qu'elle soit jeune et jolie, elle fera un heureux et voilà
tout, mais à coup sûr ce ne sera pas Désaides!
Ah! Monvel, si vous avez été à Stockholm le plus infidèle des amants,
vous étiez ce jour-là, à Versailles, le plus volage des maris!
--Le n° 13, demanda l'ancien lecteur de Gustave III, en s'adressant à un
gros homme qui se tenait comme un factionnaire de comédie sur le devant
de la porte.
--Le numéro 13, ce n'est pas ici; descendez la rue, répond-on.
--Imbécile, reprit Monvel avec impatience, je te demande la chambre
n° 13. Quelqu'un m'y attend.
--Ah! c'est bien différent, Monsieur, je ne comprenais pas. L'escalier à
gauche, au premier; au fond du corridor, la porte à droite.
Monvel monta l'escalier; en moins de deux secondes il se trouve devant
le mystérieux n° 13. Il allait frapper, quand une petite voix mielleuse
lui crie: «Retirez la clé et fermez doucement la porte.» Cette voix
partait de l'intérieur de la chambre.
Monvel obéit.
Il se voit bientôt enveloppé par l'obscurité la plus
complète--impossible de rien distinguer.--Tout avait été hermétiquement
fermé dans l'appartement où il venait de pénétrer.
--Je dois être chez la fée Carabosse, pensa Monvel. Allons, attendons!
Il n'osait faire un pas tant l'obscurité était grande, quand une main se
posa sur la sienne et l'attira vers un sofa.--La main était petite et
bien gantée.
--Je réponds de la main, se dit Monvel.
--Mettez-vous là, reprit l'inconnue, près de moi.
La voix qui donnait cet ordre était agréable, mais peut-être un peu
maniérée.
Monvel s'assit en réfléchissant que cette voix pouvait bien appartenir à
un charmant visage, mais à coup sûr il n'avait point affaire à
mademoiselle Gogo.
--Il y a longtemps que je désire ce tête-à-tête, monsieur Désaides,
ajouta la dame après avoir tendrement soupiré.--Le billet que vous avez
reçu ce matin seulement devait vous être remis il y a plus d'un mois;
par malheur mon messager ne put vous rejoindre: il fallut se résigner et
attendre.
--En vérité, madame, reprit Monvel, vous me feriez croire, si j'avais
vingt ans, qu'il s'agit d'une véritable passion.
--Non; mais d'un caprice.
--Et à qui dois-je ce caprice?
--Au hasard d'abord; à la bizarrerie de mon sexe ensuite.
--Il paraît que mon mérite personnel n'y est pour rien, ajouta Monvel
avec ironie, et que je ne dois remercier que le hasard et la bizarrerie
de votre sexe du bonheur qui m'arme aujourd'hui.
--Vous appelez cela du bonheur!... déjà!