était mademoiselle Salveta, et l'autre Hippolyte Mars!
Valville avait eu soin de bien fermer la porte de la loge, sans cela
Monvel fût sorti à travers les corridors...
Il revoyait sa fille, son enfant, sa _meilleure création_, comme il le
disait plus tard!
Peu s'en fallut qu'il ne s'élançât d'un bond sur le théâtre.
--Ne pas la voir, ne pas l'embrasser! cette pensée le rendait fou.
Et cependant rien ne s'opposait à cet élan de tendresse; il était venu à
Versailles en garçon, nul œil défiant ne l'épiait; il ne devait être de
retour à Paris que le lendemain, car il avait prétexté des affaires dans
cette résidence ancienne de la cour. Le rideau tombé, les spectateurs
s'écoulaient en silence; tout d'un coup la porte de la loge s'ouvre:
c'est Valville, Valville tenant en main Hippolyte les joues encore
barbouillées de rouge. Elle avait dit comme un ange ce petit rôle
d'enfant, rôle étouffé bien vite sous le bruit des danses qui l'avaient
suivi.
Monvel délirait de joie, de bonheur; il l'embrassait, il chiffonnait ses
dentelles blanches. En pressant sa fille bien-aimée contre son cœur, il
se demandait s'il n'était pas assez vengé de tant de plates calomnies
envenimées contre son honneur et son talent, vipères implacables,
sifflantes, comme celles d'Oreste à travers ses moindres rêves; car
ainsi était faite la vie de cet homme, que ses succès eux-mêmes furent
étouffés quelque temps sous la masse de plomb du sarcasme et du
pamphlet, qu'on lui attribua complaisamment une foule d'iniquités, et
qu'il ne se trouva plus tard qu'un seul homme, l'auteur ingénieux des
_Mémoires de Fleury_, qui le vengea.
Les plus beaux jours, les plus belles heures du comédien pouvaient-ils
valoir ce jour et cette heure?
Dans ce Versailles même, où Marie-Antoinette lui avait tant parlé devant
ce public qui était appelé encore à l'applaudir, quand il apparaîtrait
de nouveau à ses regards, quelle fierté, quelle ivresse pouvait être
comparable à celle de ce père, tenant enfin Hippolyte Mars sur ses
genoux, l'embrassant, la regardant et songeant à ce qu'elle serait un
jour?
Ce moment de joie, Monvel eût donné dix ans de sa vie pour le prolonger,
mais Valville fut inflexible. Il fallut se séparer; il fallut se raidir
de nouveau contre l'émotion et la douleur.
Hippolyte entourait Monvel de ses petits bras; elle lui parlait avec ce
langage enfantin, véritable musique pour l'oreille d'un père; tout d'un
coup, elle lui voit au doigt son anneau de mariage, et avec ce ton de
curiosité charmante qui n'appartient qu'à ces petits anges:
--Papa, demanda-t-elle, quel est cet anneau? donne-le-moi!
Monvel essuya une larme furtive; il serra l'enfant de nouveau contre son
cœur, et le remettant à Valville:
--Il est impossible, dit-il, d'être ce soir plus heureux et plus
malheureux que moi!
Quand Monvel sortit, les lanternes du théâtre jetaient des lueurs pâles,
inégales, sur le pavé; il se heurta contre un homme de taille assez
haute, qui fredonnait un air, tout en marchant, et frappait de sa badine
chaque borne de la rue.
--Désaides!
--Moi-même! je venais ici te chercher! parbleu, j'ai besoin de toi!
--À cette heure-ci?
--À cette heure.
--Tu travailles donc maintenant la nuit?
--La nuit.
--Merci, je vais me coucher. Je ne suis pas d'ailleurs en train de
deviser, sache-le.
--Cependant, c'est nécessaire.
--Pourquoi?
--Parce que j'ai à te faire entendre la musique d'un acte d'_Alexis et
Justine_, que Sauvigny t'avait retranché[42]; nous pouvons le rapetisser
et en faire une nouvelle pièce.
--Tentateur! Voilà bien les musiciens!
--Tu me ramènes à Paris?
--Du tout, j'ai ici un pavillon chez mon notaire.
--Tu m'y loges cette nuit?
--Sans doute.
--Voilà qui est bien; marche devant moi.
Désaides, enchanté de tenir enfin son collaborateur entre quatre murs,
s'achemina vers la maison du notaire. Ce compositeur agréable, dont
Monvel ignora toujours, comme Désaides lui-même, la famille et la
patrie, était Allemand, selon les uns; selon d'autres, Lyonnais. Il
avait la taille, la tournure et l'accoutrement du peintre Greuze; il ne
lui cédait ni en originalité ni en affectation.
Par exemple, il ne s'éprenait d'une femme que lorsqu'elle avait une
belle oreille. Il avait donné quelque temps des leçons de harpe et ne
manquait pas d'écarter toujours les cheveux poudrés de ses écolières,
afin de satisfaire sa contemplation favorite. Cette prédilection
formelle était devenue la cause de sa liaison avec la célèbre Belcourt,
connue sous le nom de Gogo[43]. À l'effet piquant d'une physionomie
ouverte et franche, d'une voix mordante et point élevée, quoique un peu
brusque, madame Belcourt joignait tous les charmes d'une fraîche et
jolie soubrette; jamais aucune actrice n'avait ri de meilleure foi et
avec de plus belles dents. Monvel la connaissait fort bien, puisqu'il lui
avait donné le rôle de madame de Martigues dans _l'Amant bourru_. Sa
liaison intime avec Désaides avait seulement été la cause du
renversement complet de fortune de ce dernier; voici comment:
Ce compositeur, si l'on en jugeait par la riche pension qu'il recevait,
appartenait à une famille opulente. Son éducation avait été confiée à un
abbé, qui, entre autres choses, lui avait montré la musique.
Désaides vint à Paris de bonne heure; mais ayant fait, malgré les
représentations de son notaire, des démarches réitérées pour connaître
sa famille, et cela à la sollicitation de madame de Belcourt, qui lui
représentait combien cette ignorance pouvait lui devenir préjudiciable,
il perdit sa pension. Force lui fut alors de tirer parti de ses talents
pour la composition; il débuta en 1772 aux Italiens par _Julie_, dont
les paroles étaient de Monvel. Aucun secours, aucune sympathie ne lui
fit défaut heureusement par la suite: madame de Belcourt, aussi belle
que bienfaisante, avait une pension de deux mille livres sur la cassette
du roi, elle la partagea avec Désaides généreusement. De son côté, le
notaire qui lui remettait autrefois ses fonds lui donna chez lui un
logement à Paris et à la campagne. Cette campagne était alors dans
Versailles même, c'est là que notre compositeur affamé de poème
conduisit Monvel.
Le dernier opéra de Désaides, _Alcindor_, avait été peu goûté; aussi le
musicien était-il pressé de prendre sa revanche.
À peine instruit du retour de Monvel à Paris, il l'avait cherché, traqué
partout; à la fin il l'avait trouvé un beau jour sur la place du
Palais-Royal, au bras d'une charmante personne,--c'était sa femme.
Monvel avait été d'abord décontenancé; il n'avait pas fait part de son
mariage à Désaides, avec lequel, nous l'avons vu cependant, il
correspondait du fond de Stockholm.
Aussi Désaides s'écria que, pour le punir, il lui devait un sujet...
mais un sujet étonnant!
Monvel se prit à rire; il rapportait, comme tout auteur qui venait de
loin, force anecdotes, force documents d'histoire, seulement il n'aimait
pas qu'on le pressât.
Désaides fit donc sur lui l'effet de l'épée de Damoclès; cependant il
s'en défit de son mieux, et lui dit:
--C'est bien, je te donnerai le _Général suédois_[44]!
Or, on peut le croire, après la scène d'émotion que Monvel venait de
subir en voyant jouer sa fille,--il ne pensait guère à ce fameux
_Général suédois_ qui, de son côté, troublait le sommeil de Désaides.
Une fois entré dans la maison du notaire, Désaides tira la clé de la
pièce où il poussa son ami, et s'écria:
--Eh bien! ton _Général suédois_?
Monvel ne put s'empêcher de partir d'un soudain éclat de rire.
--Laisse là cette brave Suède, reprit-il, et parle-moi plutôt de madame
de Belcourt.
À ce nom, la physionomie de Désaides se rembrunit. Il n'aimait pas
d'abord qu'on lui parlât de sa maîtresse; puis il trouvait sans doute
pour cela les moments trop précieux.
La perruque et les manchettes de Désaides étaient en désordre; il répéta
plusieurs fois d'une voix sourde et bouffonne en même temps:
--Le _Général suédois_!
Monvel, cette fois, ne douta plus qu'il fût fou.
--Écoute... dit Désaides d'un air sérieux, je suis fatigué des sujets
champêtres. Les bergers et les paysans m'ennuient.
--Que ne t'adresses-tu à Sauvigny?
--C'est cela, pour qu'il me joue encore un de ses tours!
--Que t'a-t-il donc fait?
--Un trait féroce, un trait de collaboration forcenée.
--Mais lequel encore?
--Je vais te le dire, il est court. Tu sais qu'il possède à quelques
lieues d'ici, sur cette même route, un petit bien que lui a donné la
duchesse de Chartres.
--C'est vrai.
--Tu sais aussi que s'il existe un compositeur paresseux...
journalier... aimant à travailler à ses heures...
--C'est bien toi!
--Oui, mais aussi il n'existe pas de chasseur plus acharné.
--Eh bien?
--Eh bien, mon cher, j'étais depuis trois jours chez Sauvigny et j'y
travaillais comme un vrai nègre, quand en me promenant un soir avec lui
je m'avise de lui dire:«--Mon ami, je pars demain!» Ma valise était déjà
bouclée, c'était donc vrai; Sauvigny ne me dit rien, mais en se penchant
sur le bord d'un petit mur, avec moi, il a l'air de se livrer à la
contemplation d'une énorme pièce de terre.
«--Est-ce que cela t'appartient? lui demandai-je.
«--Comment donc! reprit-il, je ne te l'avais pas dit! Non-seulement
celle-ci, mais celle-là!
«Et il m'indiqua emphatiquement une autre pièce avec un charmant bouquet
de bois au milieu,--une remise excellente pour le gibier.
«--Je t'y aurais fait chasser, reprend-il de l'air le plus innocemment
insoucieux; mais tu pars!
«Le lendemain je me lève mystérieusement avant l'aube. J'arme un fusil,
je cotoye la haie, me voilà dans la campagne. Un lièvre part; je
l'ajuste, j'avais bien visé, il est à bas. Un second succède, il a le
même sort; puis un troisième. Il faut être chasseur pour comprendre
toute ma joie.
«--Que ce Sauvigny est heureux, pensai-je, quelles plaines giboyeuses!
Quel malheur de les quitter!
«J'allais ranger dans mon carnier mes trois victimes, quand je me sens
empoigné tout d'un coup par un bras vigoureux.
«--Vous êtes sur les terres de M. le comte de Lancry, me dit un garde
orné de sa plaque.
«--Allons donc! mon chef, vous voulez rire, je chasse sur celles de M.
Sauvigny!
«L'impitoyable garde, pour toute réponse, me met la main au collet, il
m'ordonne de le suivre.
«Je me réclame alors de mon hôte; j'insiste, je me fais conduire chez
lui. Ah bien! oui! il s'était barricadé, et fut au moins une demi-heure
à ouvrir. Pendant ce temps le carrosse public passait; je suis rendu
enfin à la liberté, mais plus moyen de partir! Sauvigny m'avoua le soir
que c'était un tour de sa façon pour me donner le temps, disait-il, de
travailler à une ariette encore sur le métier!»
--Et tu ne l'as plus revu?
--Le moyen de travailler avec des gens qui vous font prendre au collet!
--C'est un peu ce que tu fais ici; regarde, tu m'as enfermé!
--Pour ton bien et le mien. Tu vas me dire le plan de ton _Général
Suédois_!
Monvel obéit à ce maestro original; il lui raconta le fait historique
sur lequel il avait basé sa pièce.
--Je ne vois rien là pour moi, dit Désaides désappointé.
Le poème, en effet, n'était guère musical. Monvel profita de ce refus
formel de Désaides pour s'endormir: il était très fatigué.
Il se passa alors dans le cœur du musicien un combat étrange... Le
portefeuille de Monvel était resté sur la table, et Désaides savait que
c'était dans cet arsenal portatif qu'il avait coutume de serrer ses
sujets de pièce.
Cédant à une curiosité invincible, il l'ouvrit machinalement... Monvel
s'était endormi.
Les regards du musicien tombèrent sur une écriture fine et déliée, qu'il
n'avait pas encore vue; c'était une feuille soigneusement pliée, dont la
suscription portait:
«À mon lecteur, mon ami.»
L'œil de Désaides pétilla, il approcha le flambeau de ce papier, et lut
en haut de la page:
_Histoire de la Bagata._
IV.
Histoire de la Bagata.--Un prince royal.--La danseuse de la place du
peuple.--L'éléphant.--Fin de l'histoire de la Bagata.--Étrange bonne
fortune.--Les lunettes.--Clistorel et Louison.--Sensibilité de
Monvel.--Larmes données à Molière.--Monvel professeur de mademoiselle
Mars.
«Dans le courant de l'année 1768, les diètes orageuses des dernières
années du règne de mon père me forcèrent à m'exiler volontairement de la
Suède; j'entrepris avec mon ancien gouverneur, le comte de Shum, un
voyage en Italie. Dalin, mon précepteur, et Samuel Klingenstiern
devaient m'accompagner; il y avait deux ans que j'avais épousé la
princesse Sophie-Madeleine de Danemark.
«Dalin et Klingenstiern, dont je me faisais grande joie de devenir ainsi
le compagnon, furent obligés de se récuser pour différents embarras
survenus à la cour; je partis donc seul avec le comte.
«Pour un homme chargé de la surveillance d'un prince royal, le comte de
Shum était bien le mentor le plus aimable et le plus complaisant; il
était profondément versé dans les sciences, mais il se vantait en
revanche de n'entendre rien à celle des femmes.
«--Je m'en réjouis, ajoutait ce savant candide, car cette étude là, mon
cher prince, fait perdre tout le temps qu'on pourrait utilement donner
aux autres. C'est un terrain mouvant, diabolique, où le pied le plus sûr
rencontre des fondrières. Vous m'êtes bien cher, poursuivait-il, mais le
devoir me l'est encore plus, et il faut que vous m'aidiez à vous y
maintenir vous-même. Une naissance illustre est, le plus souvent, la
source de bien des travers; il m'est ordonné par votre père de vous
suivre en tout; mais je connais les princes, vous me défendrez bientôt
de vous donner des conseils. Les miens seront courts; vous allez dans un
pays facile, où vous serez bien vite averti de votre mérite et de votre
figure par les prévenances dont vous vous verrez l'objet, et qu'on vous
témoignera d'une façon assez claire. Soyez léger sans être perfide,
effleurez la vie en sage, traitez les femmes comme les curieux traitent
les spectacles, c'est le moyen de conserver son cœur et son esprit dans
un parfait équilibre. Je ne vous vanterai pas la vertu, c'est un vieux
thème; je ne vous dégoûterai point des plaisirs, c'est une sottise. On
doit plus à l'expérience qu'à l'éducation; je me flatte de ne ressembler
en rien à un gouverneur de comédie; mais j'ai toujours vu que, si les
premières fautes donnaient des remords, les dernières les faisaient
perdre. L'amour, après cela, n'est qu'une extravagance calculée.»
«Ainsi me parlait le bon, l'honnête M. de Shum, en débarquant avec moi à
l'ambassade de Suède, située alors à Rome, place Minerve.
«Il était difficile, vis-à-vis de la déesse de la sagesse en personne,
de ne pas lui donner raison.
«D'un autre côté, comme l'amour est l'affaire de ceux qui n'en ont
point, que j'étais jeune, curieux, ardent à tout voir et à tout
connaître, il devenait douteux que je me contentasse d'une pareille
philosophie, si accommodante qu'elle fût.
«Après les visites obligées aux monuments, nous fûmes introduits bientôt
dans la société romaine; j'y trouvai des dames et des galants de toute
sorte. Les premières me parurent trop peu scrupuleuses, les seconds trop
asservis. Le prudent M. de Shum se félicitait tout bas du peu
d'impression que ces beautés produisaient sur mon esprit; au lieu
d'entrer en lice, je me tenais à l'écart. Avec le privilége de
_l'incognito_--car alors comme plus tard je cachais mon nom--il m'eût
été cependant facile de me ménager des aventures dont l'indiscrétion
n'eût pu s'emparer; mais tout commerce amoureux me paraissait impossible
avec ces femmes qui exigent d'un amant les devoirs d'un époux et
transportent ainsi le mariage dans l'adultère. Un lien chéri m'aurait
empêché d'ailleurs de recourir à une aussi indigne profanation; j'étais
marié: dès lors tout contrat dans le plaisir me paraissait odieux.
«Cependant le comte et moi nous courions, chaque matin, la ville aux
nobles palais, aux tableaux sans nombre, aux antiquités souvent
modernes. Le comte philosophait souvent d'un côté, tandis que j'errais
de l'autre à l'aventure; il s'abouchait avec les savants de Rome, moi je
poursuivais les belles Frascastanes, les paysannes de Narni ou d'Albano.
«Le café de la _Place du peuple_, à Rome, était notre rendez-vous
ordinaire. C'est la que les brocanteurs de toute sorte venaient nous
vendre de faux antiques; c'est là aussi que les connaisseurs
établissaient leur droit de contrôle; mais c'est là surtout qu'au moins
deux fois la semaine la Bagata venait chanter et danser.
«La Bagata! oh! si vous l'aviez connue, mon cher Monvel!
«Jugez de mon bonheur en rencontrant, pour la première fois dans cette
ville de princes et de cardinaux, une créature si gentille, si svelte,
si légère! Les carrosses armoriés, comme les plus simples chaises
s'arrêtaient à la porte de ce café, quand elle chantait ou dansait le
pas du ruban, pas merveilleux où la Bagata, repliée sur elle-même comme
une couleuvre, suivait les ondulations du ruban de moire que sa main
faisait flotter! Le plaisir de la rêverie et de la nouveauté est grand
chez un voyageur, je me mis à suivre la Bagata, comme un jeune homme
échappé du collége, et cependant j'avais alors mon gouverneur à côté de
moi.
«Je la suis donc; je prends une rue, puis une autre, une troisième, je
la suis encore; mais cet infortuné M. de Shum marchait si mal, que, par
égard pour ses jambes, je n'atteignis point la Bagata!
«Le second jour,--ce fut bien pis,--j'allais enfin l'approcher après
m'être essoufflé à la suivre sans lui, quand je vis une grille se
refermer sur ma céleste apparition; cette grille était celle du Ghetto,
le quartier des Juifs!
«--Me voici bien avancé, pensai-je; la Bagata est juive, c'est une
bohémienne et rien de plus! Moi qui la croyais la fille de quelque
Transtévérin[45].
«Je m'endormis bien triste et bien malheureux ce jour-là, mon cher
Monvel!
«Je ne puis vous en dire assez sur cette jolie Bagata! Elle semblait née
pour danser, comme Hérodiade, devant le tyran le plus cruel,--il eût été
attendri! Au milieu de toutes ces sottises arrogantes qui se débitaient
dans le café de la place du peuple, elle conservait son air dédaigneux
et regardait à peine la pluie de _baiocchi_[46] qui tombait à l'entour
d'elle. Son frère, en revanche, s'acquittait fort bien du soin de les
ramasser; c'était un grand drôle au teint cuivré qui se contentait de
jouer passablement du tambour de basque, et que le Poussin n'eût pas
dédaigné de peindre dans un de ses tableaux si gracieusement sévères,
accoudé contre quelque pan de brique romaine, plus âgé de six ans que la
Bagata, il s'en faisait servir, à la lettre, sans s'inquiéter le moins
du monde de ses fatigues. Que lui importait cette organisation délicate!
Pourvu qu'il soupât bien et qu'il bût du vin de Montefiascone, ce
nouveau maître de la Bagata était content.
«Un soir, comme je longeais la grande rue du Corso; j'entendis une
rumeur extraordinaire, c'était un concert de poêlons, de tasses fêlées,
de cymbales; des rubans de toute couleur s'agitaient devant moi au
milieu d'un tourbillon de poussière, une clameur rauque, étrange,
sortait de cette foule épaisse et confuse. Tout d'un coup je vis se
dresser du milieu de cette multitude la trompe d'un éléphant.
«C'était un colosse de neuf pieds au moins; sa couleur était d'un brun
foncé, il était reconnaissable en ce qu'il n'avait qu'une défense. On
l'appelait _Pesaro_.
«Il ne voyageait pas en cage, comme il arrive souvent, mais on le menait
d'une ville à une autre, et il se laissait conduire avec une telle
docilité, qu'il paraissait l'animal le plus sociable du monde.
«Trois Éthiopiens le précédaient; l'un était son cornac proprement dit,
les deux autres remplissaient le rôle de gardiens subordonnés au
premier.
«Comme il débouchait par la porte de la _piazza del Popolo_, il y eut un
grand tumulte. En cet endroit même dansait la bagata, pendant que son
frère faisait la quête des gros sous. Arrivé devant le café, l'énorme
quadrupède commença à prendre de l'humeur contre son gardien, sans qu'on
en ait pu depuis savoir la raison; il se disposa à l'attaquer. Le cornac
se réfugia dans la première ruelle ouverte, le peuple alarmé se dispersa
à grands cris; les portes du café, celles de la place se refermèrent
bruyamment; ce fut un _sauve qui peut_ général. L'animal reposa quelques
minutes sa lourde charpente sur un monceau de sable qui se trouvait là
pour quelques travaux de pavage, et regarda tranquillement la place du
peuple. Tout d'un coup il se relève, nous l'apercevons qui tourmente en
l'air une écharpe orange; à cette écharpe était suspendue une robe de
femme,--cette femme était la Bagata!
«Vous peindre l'étonnement, la frayeur des assistants à la vue de ce
spectacle inouï, leurs cris de détresse, d'angoisse, c'est se résoudre à
demeurer loin de la vérité: ce ne fut, dans cette multitude, qu'un
rugissement unanime et prolongé, comme celui des bêtes dans le cirque de
Rome. J'étais à une fenêtre de la grande place, que le comte de Shum et
moi nous avions gagnée avec bien de la peine, quand ce nom prononcé avec
terreur par mille bouches,--ce nom si charmant, si suave pour mon
oreille jusqu'à ce jour,--retentit comme un glas funèbre:
«--La Bagata! Mon Dieu, c'est la Bagata!
«Pour elle, immobile et un peu pâle, elle se laissait balancer sans trop
de terreur par l'éléphant; elle ne poussa aucun cri. L'animal la posa à
terre au bout de quelques minutes; il la flaira, la flatta de sa trompe
complaisamment, puis il se mit à courir vers le Corso avec une extrême
vivacité.
«Pendant que la garde suisse et plusieurs hallebardiers de Sa Sainteté
couraient à la poursuite du colosse avec le gardien et le cornac
effarés, nous nous empressâmes autour de la Bagata. Un seul homme était
resté près d'elle, un homme qui lui adressait de dures paroles; c'était
un marchand grec, le propriétaire de l'éléphant.
«Il la fit brusquement rentrer dans le café pendant que le peuple
suivait les traces de l'animal; il l'enferma dans une pièce basse, en
prit la clé et s'élança lui-même vers la rue du Corso.
«Tout cela s'était exécuté si promptement, que je demeurai avec M. de
Shum, encore interdit et palpitant de frayeur, au milieu de la grande
place.
«La Bagata ne nous connaissait point, mais nous avions résolu de la
sauver. Une langueur bizarre et voluptueuse voilait d'habitude son doux
regard, son front était petit comme celui des beautés grecques, ses yeux
en amandes fendues, son nez plus délicat et plus léger que celui d'une
statue. Il n'en fallait pas davantage pour porter le trouble dans tous
mes sens! J'aimais la Bagata à la fureur, j'étais jeune; l'idée de
l'arracher à un péril me transporta. Quel était cet homme, que lui
voulait-il, pourquoi l'avait-il renfermée si impérieusement dans une
chambre basse de ce café? Mon imagination scrutait encore ces questions,
quand je vis tout d'un coup voler en éclats une des vitres de cette
fenêtre, et la Bagata, aussi légère qu'une biche, tomba du même bond,
émue et craintive, entre mes bras.
«Sauvez-moi, murmurait-elle, sauvez-moi, qui que vous soyez, il me
tuera!
«Je l'entourai de mes deux mains comme d'un rempart, je l'entraînai à
l'écart pendant que le vertueux de Shum ne cessait de me répéter à
l'oreille d'un air alarmé:
«--Prenez garde, songez que vous êtes un prince royal!
«Mais le prince avait disparu, il n'y avait plus qu'un amoureux dans
tout le feu de sa jeunesse, une fille dans la première fleur de sa
beauté: je croyais étreindre contre mon cœur la Vénus de Canova!
«Elle me regardait avec une grâce indéfinissable... Jamais figure
n'exerça sur moi plus d'attraction et de prestige; sa pauvre petite
poitrine battait comme celle d'une fauvette, je me hasardai à
l'embrasser;--j'étais ivre, j'étais fou!
«--Quel est donc cet homme? demandai-je enfin, quel pouvoir peut-il
exercer sur vous? dites, serait-ce votre père?