Ce ne fut qu'au _Charles IX_ de Chénier que la révolution se dessina, et

il y avait deux ans que Monvel était en France! Ce retour, ne l'oublions

pas, eut lieu en 1788. Les articles biographiques qui font partir

brusquement Monvel de France, en ajoutant que son départ fut ordonné par

la haute police, n'ont pas plus de fidélité que ceux qui assignent à

1786 son retour à Paris. Nous nous bornerons à citer à ce sujet la date

précise de 1788, date donnée par madame Fusil, qui a connu

particulièrement mademoiselle Mars et son père[34].

Voilà donc Monvel banni de ce même théâtre où il avait joué _Séide_ et

_Xipharès_ avec autant de chaleur et peut-être plus d'art que son chef

d'emploi; voilà l'homme qui s'était cru en droit, à la mort de Lekain,

de réclamer les premiers rôles, froissé tout à coup dans son

amour-propre légitime, exilé, rayé de la Comédie-Française! Que faire,

que devenir, quelle chance tenter après un coup si terrible, et que son

orgueil dut en souffrir! Monvel quittait un pays où les enchantements se

succédaient, où la politesse souveraine du maître lui avait rappelé bien

souvent celle de la cour de France, à Versailles, à Trianon! Sa première

visite avait été pour ses anciens frères; combien il se repentit de les

avoir cru accessibles et oublieux!--«Décidément, écrivait-il à l'un de

ses amis de Suède[35], j'avais tort de penser que les comédiens

manquassent de mémoire; ceux-là ne m'ont pas pardonné!»

Le ressentiment de Monvel contre la Comédie était en partie injuste. Les

règlements de la société étaient précis; un seul homme, vis-à-vis d'eux,

menaça de donner sa démission si Monvel ne rentrait pas, et cet homme ce

fut Molé.

Nous tenons de feu M. le comte Beugnot lui-même[36] l'anecdote suivante,

qui prouve à quel point ces deux rivaux s'aimèrent et s'estimèrent

toujours.

Molé, l'ancien ennemi de Monvel, et qui jouait le rôle principal dans

l'_Amant bourru_, s'était déjà réconcilié une fois, à la première

représentation de cette pièce. Au retour de Monvel, quand celui-ci

revint de Suède, il ne montra pas moins d'élan et de générosité.

Un matin, après déjeuner, Molé rangeait des livres dans son cabinet,

quand on lui annonce tout d'un coup un brave fermier de la Beauce, qui

venait lui apporter son terme de la Saint-Jean.

--Faites entrer, dit Molé à son domestique.

Molé était au haut d'une petite échelle d'acajou, époussetant lui-même

je ne sais quel bouquin; il ne se dérangea pas.

--C'est vous, maître Jean, dit-il à un paysan en grosse veste et son

chapeau sur les yeux, qui déposa sur son bureau une sacoche assez

lourde.

--C'est moi, m'sieu Molet, Jean, son n'veu. V'là vos farmages, not'

maître! n'faut pas qu' ça vous chêne, mais j' v'nons de ben loin, ben

loin!

Molé s'apprêtait à descendre de son échelle.

--Queuque vous faites donc? restez-là, morgué! continua le villageois;

ast-ce qu'on s' dérange pour son farmier? J' vous apportons là d' bons

noyaux d'écus, fatigué! et, tenais, itou une lette à vot' adresse!

--C'est bon, pose-la sur mon bureau et verse-toi une rasade de ce bon

vin.

La nappe était encore mise, Molé venait de déjeuner avec un ami; le

fermier secoua la bouteille, il remplit le verre de Molé, ensuite le

sien.

--Parguenne, m'sieu Molet, j'aspérons bian que nous n'boirons pas seuls.

Vlà un vin de mine agriable, allais; croyais-vous que j' n'osons l'boire

sans vous? Rian n'est pus vrai.

--Bois, bois toujours, dit Molé, qui ne s'embarrassait guère de faire

attendre maître Jean et continuait à ranger ses livres en tournant le

dos au rustre.

--M'sieu Molet, laissez-moi c'te joie, pardi! Allais, allais, on sait

bian que vous n'êtes pas fiar! Si vous veniais cheux nous, j'vous

coucherions dans eun lit qui est dans not' gregnier, un biau lit; quand

ce serait pour le roi, laissais faire, il y taperait de l'œil!

--Laisse-moi donc un peu, je suis à toi dans l'instant!

--Vous avais raison. Qu' c'est biau ça les livres! Je leur préfaire

cependant eune bonne omelette mis sur d'la cendre chaude... J'en ons

fait eune l'aut' jour à m'sieu Monvel, et y s'en relichait les doigts.

--Monvel, dis-tu? tu connais Monvel?

--Hé donc, pourquoi point? I gnia pus d'un mois il est v'nu manger à la

ferme, j'l'ons débarrassé de ses guêtres, c'est un bian brave homme! À

c't heure-ci, c'est drôle! il est tout triste... On dit qu'ils ne le

pernent plus chez eux, à la Comaidie... Comme si un sac de farine de

plus avec queuques autres dans not' cour, ça frait grand mal! Vous

m'excuserais, m'sieu, mais j'aimais ben cet homme-là!

Molé avait quitté ses livres, il était redescendu vite et vite de son

échelle... Tout d'un coup il tombe dans les bras du fermier, il lui

arrache son grand feutre et le serre longtemps contre sa poitrine.

--Monvel, cher Monvel!

C'était la première fois qu'ils se revoyaient après une absence aussi

prolongée.

Monvel était, après Sedaine, l'homme qui savait le mieux prêter au

patois de nos paysans des grâces piquantes; il les imitait à s'y

méprendre; nul ne réussissait plus que lui à organiser ces parties

curieuses de Chantilly, où il jouait les villageois avec Laujon. Le

prince de Condé excellait, comme Monvel, à ces _paysaneries_[37].

L'entrevue fut longue; on parla d'abord de la Suède, puis du théâtre.

Monvel ne s'était pas encore présenté au comité, il n'avait fait que lui

écrire.

La réponse avait été longtemps méditée; mais alors Molé se trouvait

souffrant, il n'avait pu prendre part à ces délibérations.

Tout d'un coup Monvel le voit prendre sa canne et son chapeau; il

s'élance de l'appartement, le laissant seul dans son accoutrement

villageois.

L'appartement de Molé était celui d'un véritable petit-maître; la cour

et la ville l'avaient enrichi complaisamment et tour à tour. Un portrait

délicieusement coquet l'y représentait dans le personnage d'un jeune

officier, rôle qu'il avait rempli dans _Heureusement_, comédie de Rochon

de Chabannes. Dans un autre cadre suspendu près de son lit, il n'avait

pas rougi de se faire peindre lui-même, la figure pâle, le teint altéré,

dictant lui-même, pour Paris entier, un bulletin de sa nuit au docteur

ordinaire. Les vins les plus exquis, les fleurs les plus rares, les

analeptiques les plus recherchés lui avaient été envoyés pendant sa

convalescence, où la cour et le roi lui-même lui prodiguaient de riches

présents[38].

Bien qu'il eût passé alors la cinquantaine, c'était toujours l'élégant

marquis du _Cercle_, l'homme au jeu brillant que le fils de famille

prodigue et cité tenait à prendre pour modèle. Cependant son répertoire

s'était agrandi, à la mort de Lekain et de Bellecour: jusque-là il

n'avait encore joué dans les pièces anciennes des deux genres que des

rôles de second ordre; la tragédie lui paraissant une fatigue, il avait

pris les premiers rôles de la comédie. Arrivé à l'époque de la

Révolution, il en embrassait déjà les principes; sans être aussi exagéré

alors que Dugazon, il sacrifiait déjà aux idées du jour. La surprise de

Monvel fut assez grande en entendant le marquis de Moncade lui parler de

M. Necker et de Cazalès. Mais aussi sa gratitude fut vivement excitée,

au récit que Molé lui fit à son tour de la démarche tentée par lui

auprès de ses camarades. Madame Vestris seule était descendue dans la

lice armée en guerre, c'est-à-dire armée du code théâtral, et malgré

Molé, malgré l'offre formelle et généreuse de sa démission, le comité

avait passé outre!

Le _fermier_ Jean se consola de cette ingratitude ou de cette rigueur

avec le vin de Molé son maître; on devisa ce soir-là comme on put. Molé

se montra charmant et plein de sollicitude pour son ami.

--Nous trouverons bien moyen de te faire réparer le temps perdu, dit-il

à Monvel; je n'ose te dire de recourir au roi ou aux princes, ils

trouvent tous Gustave par trop philosophe; d'ailleurs le moment approche

où ils ne sont pas trop sûrs eux-mêmes de rester dans leur emploi!

Molé voulut voir ce que contenait le sac du fermier Jean: c'étaient de

simples pierres; tous deux se prirent à s'en moquer à qui mieux mieux.

--Voilà de quoi bâtir un théâtre nouveau, dit Molé, tu pourras te venger

un jour de la Comédie-Française!

Molé croyait plaisanter, et cependant le temps n'était pas si loin où la

salle de la rue de Richelieu, que le duc d'Orléans fit bâtir, serait

donné à MM. Gaillard et Dorfeuil; Monvel, recherché bien vite par eux,

devait en faire partie.

Mais n'anticipons pas sur les événements, et suivons chaque détail de

cette lutte si intéressante d'un homme qui, en rentrant en France, n'y

devait rencontrer que les rebuts et l'infortune.

Monvel ramenait avec lui une charmante femme; mais cette femme, comment

l'établir sur le pied qu'il espérait? La pension que recevait Monvel de

Gustave III ne dépassait pas le chiffre alloué à Cléricourt: elle avait

dû passer par la filière du trésor suédois; elle était trop mince pour

le comédien chargé d'une nouvelle famille. Molé partagea généreusement

quelques mois avec son ami, son ancien double; puis, le temps vint où

Molé lui-même, malgré ses deux pensions, l'une de la cour, l'autre de la

comédie, se trouva gêné; ce fut l'instant que Monvel choisit pour lui

faire savoir qu'il était au-dessus de ses affaires: c'était pourtant une

pure délicatesse, il cherchait alors de tous côtés un engagement.

Sur ces entrefaites, il rencontra un jour Valville à Versailles, cette

ville où mademoiselle Mars devait plus tard se retirer elle-même quelque

temps[39], Versailles, le premier théâtre où elle joua ses petits rôles

d'enfant, et où mademoiselle Montansier dirigeait elle-même alors un

établissement scénique[40]. La rencontre de Valville et de Monvel fut

curieuse. Monvel était seul; il tournait le coin de la chapelle, et se

disposait à entrer dans les jardins, quand il se vit face à face de son

ami. Il y eut d'abord entre eux un échange de politesses et d'attentions

embarrassées. Valville n'ignorait pas plus que madame Mars le mariage de

Monvel. Dès ce moment aussi elle avait résolu de ne plus le voir.

Seulement, avait-elle dit à Valville, je ne serai point assez cruelle et

assez injuste pour le priver d'Hippolyte, je lui enverrai sa fille de

temps en temps.

La pauvre femme avait ajouté:

--J'ai trop éprouvé par moi-même, mon cher Valville, combien il est

affreux de ne pouvoir embrasser sa fille!

Ainsi, avait-elle dit, en apprenant cette nouvelle qui la concernait;

mais bientôt le chagrin et le dépit s'en mêlèrent: elle ne s'était pas

hâtée d'envoyer l'enfant à Monvel.

Ce jour-là même, Monvel ne se doutait guère qu'elle était accourue de

son côté à Versailles avec Valville, pour voir la petite Hippolyte jouer

en cette royale cité déjà si morne, si triste, un de ces bouts de rôles

d'enfant par lesquels mademoiselle Mars débuta, même avant de préluder à

ceux de _Louison_ et de _Clistorel_.

Valville accompagnait madame Mars dans cette excursion; il l'avait

laissée à la _Cloche d'Or_, hôtel alors situé tout proche des Écuries.

Monvel eut à subir les reproches multipliés de son ami; il l'attendait

de pied ferme, il aimait, il idolâtrait celle qui était devenue sa

femme: cela lui donna du courage. Valville lui parut un Cléante fort

judicieux. Ce fut tout.

Toutefois il n'osait demander des nouvelles d'Hippolyte. Il avait su,

dès le premier jour de son arrivée, par Nivelon, que la petite allait

bien. Nivelon ignorait seulement que ce jour-là même elle dût jouer à

Versailles. Mademoiselle Montansier la protége, avait dit Nivelon à

Monvel. Mais ce nom, qui devait devenir européen,--la

Montansier!--n'était pas encore connu du père de mademoiselle Mars.

Valville poursuivit sa thèse tout en se promenant avec Monvel dans ces

jardins, où soufflait alors une bise d'automne qui pouvait fort bien

rappeler à l'ex-lecteur de Gustave III le climat de la Suède. Il

représenta à Monvel l'énormité de tous ses péchés.

--À quarante-trois ans, lui dit-il, on ne doit plus être un enfant; rien

ne t'excuse donc, et la mère d'Hippolyte a raison d'élever entre elle et

toi des barrières insurmontables. Ce sera moi, moi seul, qui m'occuperai

de l'éducation de ta petite!

Monvel regarda Valville d'un air courroucé; son seul désir était de

remplir cet emploi près de sa fille; il regardait l'usurpation de ses

droits comme un véritable outrage.

--Valville, dit-il froidement, non, cela n'aura pas lieu!

--Pourquoi?

--Parce que cette enfant est mon aînée, c'est ma perle, c'est mon

trésor!

--Et ceux que tu nous ramènes?

--Ceux que je ramène, reprit Monvel avec feu, ne sont pas nés sur le sol

français; mais Hippolyte Mars! y songes-tu, Valville, songes-tu à ce que

la sorcière m'a jadis prédit?

--Hippolyte verra que sa mère te hait...

--Elle saura qu'elle m'a aimé... Tiens, Valville, je te chéris, je

t'estime; mais si je savais que tu accapares ma fille, je te plongerais

cette épée nue dans le cœur!

Valville, qui plus tard racontait lui-même cette scène devant le témoin

encore vivant qui nous l'a redite, ajoutait que Monvel lui avait paru

alors effrayant. Sa physionomie, naturellement noble, avait revêtu alors

une expression étrange de colère et de dédain; c'était un défi qu'il

jetait à son ami. Doué d'une sensibilité inouïe, nerveux et

impressionnable à l'excès, il lui semblait que livrer sa fille aux

leçons d'un autre maître, c'était perdre son avenir. Cet habile

comédien, le plus intelligent peut-être de tous ceux qui se soient

montrés au théâtre, avait lutté de si bonne heure avec la faiblesse de

sa complexion, qu'il tremblait alors pour cette organisation frêle et

délicate de mademoiselle Mars; il se la représentait s'abandonnant déjà

à des développements hâtifs et périlleux. Nul doute que Valville, malgré

son amour pour cette plante jeune et faible, ne la compromît vite aux

rayons de la rampe; nul doute qu'il ne voulût en faire un _petit

prodige_, que le travail devait ruiner.

Après une discussion des plus vives, où Valville, toujours bon, toujours

dévoué, eut à subir plus d'un sarcasme acéré sur son propre talent, qui

était loin de valoir celui de Monvel, il proposa à celui-ci de se rendre

chez mademoiselle Montansier.

--Et qu'irai-je faire chez cette saltimbanque! répliqua Monvel, du ton

de Charles Morinzer dans l'_Amant bourru_.

--Écoute donc, dit Valville, cette femme est une puissance. Elle est

active, influente; les protecteurs de toute sorte pleuvent sur elle.

Elle a beaucoup de dettes et de procès, cela est vrai; mais elle aime

les uns et les autres; le croirais-tu, elle lit elle-même en entier les

nombreux exploits qu'on lui adresse, et y fait même de sa main des notes

marginales!

--Peste! voilà une maîtresse femme!

--Je la connais un peu, ajouta Valville d'un ton hypocrite qui échappa à

Monvel; elle a ici la direction du théâtre, elle peut nous être utile.

L'orgueil de Monvel se récria à l'idée d'une pareille présentation.

--Hier encore, s'écria-t-il avec fierté, je comptais parmi les comédiens

du roi, et tu veux que je fasse ma cour à une sauteuse!

--Crois-moi, laisse là les grands sentiments et viens lui demander à

déjeuner.

--Y penses-tu?

--J'y pense, parce qu'il est midi, et que c'est l'heure où elle a

coutume de déjeuner.

--De recevoir? répéta Monvel aigrement, ne dirait-on pas que c'est la

femme d'un ministre?

Moitié maugréant, moitié riant, il se laissa traîner chez mademoiselle

Montansier.

Valville fit à cette dernière, en entrant dans le salon, un signe

d'intelligence.

--C'est M. Monvel, lui glissa-t-il à l'oreille, c'est le père

d'Hippolyte Mars!

Puis se reprenant et la regardant de temps à autre pendant sa tirade,

ainsi que Monvel:

--Je vous présente, dit-il, un de mes amis, un amateur de province.

Monsieur habite Carcassonne.

--Es-tu fou? reprit Monvel à voix basse, en le tirant par la basque de

son habit.

Valville continua:

--Monsieur s'est mêlé parfois de jouer la comédie... seulement pour son

plaisir. On donne ce soir un divertissement qui lui plaira.

L'affiche portait: la _Princesse d'Élide_, avec un divertissement dont

le titre était: les _Flacons magiques_.

--Monsieur, poursuivit imperturbablement Valville, s'est de

plus,--toujours pour son plaisir,--occupé d'écrire; on a joué de fort

belles choses de lui à Carcassonne!

Cette fois Monvel comprit que Valville le prenait pour jouer le rôle de

compère. Il s'y résigna; la conversation tomba sur les acteurs de la

troupe.

--Nous avons ici une petite fille de neuf à dix ans qui joue comme une

fée, dit malignement mademoiselle Montansier.

Le déjeuner se trouvait servi, elle invita Valville et Monvel à le

partager.

Mademoiselle Montansier, qui devait épouser plus tard, à

soixante-dix-huit ans, le danseur Forioso[41], n'était pas un idéal de

beauté, loin de là! on eût pu même appliquer à son visage les vers de

Voltaire à sa nièce, madame Denys:

Si vous pouviez, pour argent ou pour or

À vos boutons trouver quelque remède,

Ma nièce, vous seriez moins laide,

Mais vous seriez bien laide encor?

Petite, ramassée, criarde, elle avait l'air de se mouvoir par ressorts,

comme un de ces _puppi_ qu'elle remplaça plus tard par des marionnettes

en chair et en os, quand elle fit bâtir sa salle par l'architecte Louis,

sur l'emplacement des Beaujolais. Elle avait épousé un comédien nommé

Bourdon de Neuville, mais on continua de l'appeler de son premier nom.

C'était une mégère, une _virago_ dans toute la force du terme; ses

créanciers le savaient par leur propre expérience. Elle avait à

Versailles un appartement avec un balcon donnant sur une cour intérieure

avec de hautes murailles; voilà qu'un beau matin, ils viennent tous en

députation carillonner à sa porte. Elle prenait son café.

--Cours ouvrir, dit-elle à sa femme de chambre, dépêche.

Pendant ce temps, elle tourne les clefs dans leurs serrures, puis, sans

changer même de pet-en-l'air, son petit pain mollet d'une main, sa tasse

de café de l'autre, elle se présente sur son balcon comme la reine à son

peuple.

L'essaim de créanciers la regarde, toutes les issues sont fermées, la

servante elle-même est dehors, et le balcon est très haut. On chuchote

d'abord, puis on s'impatiente, l'émeute grossit, mais elle n'y fait

guère attention et avale son café d'un air de princesse.

Tout d'un coup, voyant l'orage continuer, elle se lève, s'appuie à la

rampe de fer de ce balcon, et entonne le grand air d'_Armide_ (celui de

mademoiselle Saint-Huberti, qu'on lui faisait toujours répéter à

l'Opéra);

Ah! que je fus bien inspirée

Quand je vous reçus dans ma cour!

L'air fini, elle se retire majestueusement et ferme elle-même sa

fenêtre.

Une autre fois, des huissiers se présentent chez elle:

--Mademoiselle Montansier!

--C'est ici, répond une voix,--tournez la clé!

L'un d'eux y met la main, puis la retire en criant comme un beau diable.

Un second s'avance, il essaie, et il se retire en jurant. La clé de la

débitrice venait d'être rougie au feu.

Mademoiselle Montansier, tout en déjeunant avec l'appétit d'un Alcide,

parla à Monvel de ses beaux projets; elle allait acheter l'emplacement

des Beaujolais au Palais-Royal, l'architecte donnerait à sa salle les

dimensions voulues pour y jouer la tragédie et l'opéra.

Monvel approuva fort ses projets, tout en ne pouvant se dissimuler que,

si la spéculation réussissait, les petits théâtres allaient bientôt

pulluler autour d'elle. C'était le coup le plus sûr et le plus direct

que l'on pût porter à la Comédie-Française que celui de cette

multiplicité. Mademoiselle Montansier parut, du reste, à Monvel une

excellente femme, fort empressée à rendre service, agile, malicieuse

dans ses propos, mais toujours avec bonté. Le soir, il se rendit avec

Valville et elle dans sa loge, au théâtre; on y jouait la _Princesse

d'Élide_, pièce pendant laquelle Monvel ne cessa de donner des signes

d'impatience. Les acteurs, en effet, étaient loin d'en tenir les rôles

avec intelligence et distinction. Cette pièce finie, l'entr'acte

commence; Valville laisse son ami dans la loge, sous un prétexte;

mademoiselle Montansier s'esquive; voilà Monvel tout seul. La toile se

lève; le théâtre représente, pour le divertissement, un palais de fée.

Deux petites filles sont en scène; la fée, pour les empêcher de devenir

orgueilleuses, leur a fait croire que, par un procédé de sa science,

elle les a rendues laides. La cadette surtout,--la plus jolie,--est

inconsolable. Leur mère arrive, leur mère qui les a placés chez madame

la fée, et à qui celle-ci confie sa ruse d'institutrice. Les pauvres

petites n'osent s'approcher de leur mère; elles craignent que leurs

figures ne fassent horreur. La mère, au premier abord, feint de ne pas

les reconnaître; elles s'avancent en pleurant.

--Cruelle fée! s'écrient-elles en tombant toutes deux dans ses bras.

La mère, qui feignait d'abord de ne pas les reconnaître, est

attendrie... Elle supplie la fée de les tirer d'erreur; celle-ci promet

de leur offrir le moyen le plus sûr et le plus prompt de corriger leurs

défauts. Elle a, dit-elle, composé pour chacune d'elles deux fioles qui

contiennent une essence divine: l'une leur ôtera leur laideur et les

rendra telles qu'elles étaient auparavant; l'autre leur donnera toutes

les qualités du cœur et de l'esprit qui leur manquent. Mais il faut

choisir; la fée ne peut accorder aux deux enfants ces deux dons réunis:

son pouvoir ne va pas, dit-elle, jusque là. Elle tire les deux flacons

d'une boîte. Le rose doit faire disparaître la laideur; le blanc doit

rendre les jeunes filles parfaites. Enchantée de son épreuve, la fée

entraîne la mère, et les deux sœurs restent seules, ayant chacune deux

flacons en main.

Après un moment de silence, elles se demandent toutes deux ce qu'elles

vont faire. Elles se sont assises et ont posé leurs flacons sur une

petite table qu'elles approchent d'elles. Un miroir s'y trouve placé; un

miroir! n'est-ce point une tentation de la fée que ce hasard? Toutes

deux se refusent d'abord à le consulter; mais le miroir est si joli! La

plus jeune s'y regarde; elle n'a jamais trouvé sa figure si repoussante,

sa laideur si affreuse!

--Certainement, dit-elle à sa sœur, la vôtre est moins désagréable.

--Ah! ma sœur, vous allez préférer le flacon couleur de rose!

Un débat s'établit alors entre elles sur leur laideur réciproque.

--Vous êtes beaucoup moins bossue que moi.

--Je n'en crois rien.

--Je suis sans comparaison plus rousse que vous.

--Je ne vois pas cela.

--Mais, regardez; voyez nos deux figures dans ce miroir, vous en

conviendrez.

L'aînée se penche, se regarde; elle s'écrie:

--Ah! je suis mille fois plus affreuse que vous!

--Quel parti prendre? répond l'autre.

--Je ne sais, ma foi... Mais, sous des dehors si laids, prendrait-on la

peine d'aller chercher de l'esprit... un bon caractère?

--Vous dites vrai: on nous laisserait là avec notre perfection

intérieure: et nous ne pourrions un jour trouver de mari!

C'est à qui convoitera le flacon couleur de rose. L'une débouche le sien

et devient rêveuse; la main lui tremble.

--Ah! ma sœur, qu'allons-nous faire?

--Vous ne savez pas vous décider; allons, je vais vous donner l'exemple!

--Non, reprend l'aînée en lui arrachant le flacon; vous devez le

recevoir de moi: je suis la plus âgée.

--Et moi, la plus raisonnable!

--Écoutez-moi, de grâce! Si nous préférons ce flacon, nous affligerons

maman, qui nous aime.

--Si je pouvais le penser, je le casserais plutôt!

--Ma sœur, soyez-en sûre, j'ai vu son inquiétude quand elle nous a

quittées; elle tremblait que nous ne fissions un choix imprudent.

--En effet, je me rappelle son dernier regard: il était bien triste et

bien tendre.

--Ce regard nous apprenait notre devoir; il faut le suivre.

--Notre laideur nous est moins cruelle que maman ne nous est chère.

--Elle et madame la fée ne désirent que notre bonheur.

--Sacrifions-nous pour elle!

Elle prend les flacons.

--Je n'hésiterai pas pour celui-ci, dit l'aînée en prenant le flacon

blanc.

Elles boivent toutes deux.--Après avoir bu:

--Me voilà donc accomplie!

--Que vois-je?

--Ah! ma sœur, vous avez repris votre première figure!

--Et vous aussi!... Eh! mon Dieu, nous serions-nous trompées de flacons?

La fée survient, les rassure et les force à s'embrasser devant leur

mère. L'aînée ne peut comprendre par quel prodige le flacon blanc leur a

rendu la beauté. La fée leur fait une morale et leur explique que ce

n'était qu'une épreuve.

Tel était le canevas emprunté à madame de Genlis, auquel on avait cousu,

tant bien que mal, un divertissement. Certes, la morale et le ballet se

donnaient la main ce soir-là; on eût pu faire jouer cette fable par des

pensionnaires qui sortent du couvent.

Mémoires de Mademoiselle Mars (volume II) (de la Comédie Française) · 第 4 / 8 段