Saint-Germain, ce sera lui faire injure! J'ai vu Cagliostro avec sa
tunique blanche, ses colombes et ses carafes, paisiblement assis entre
un jambon et une bouteille de vin coloré: le dieu, tout dieu qu'il
était, mangeait comme un ogre. Il se disait bien obligé depuis onze
cents ans, comme Saint-Germain, d'assister régulièrement au lever du
soleil; mais tout son appareil ne constituait que des jongleries
d'artificier avec des pots à feu de Bengale.»
Le but d'Emmanuel Swedenborg devait frapper autrement les esprits; ses
convictions étaient profondes. Rêveur assidu, il promenait ses
méditations près du lac Méler et de ses îles, sur le port rempli de
vaisseaux, sur les hauteurs boisées de la montagne de Moïse. La terre
des anciens scaldes avait tressailli en se voyant tout d'un coup
repeuplée par lui d'apparitions étranges, de légendes audacieuses. En ne
tenant même aucun compte de ses doctrines, Swedenborg fut le seul poète
hors ligne de cette époque trop amie de l'esprit de France pour ne pas
le copier. Les étudiants, les adeptes qui l'environnaient comme Faust
aux clartés sereines de la lune, purent lire souvent d'étranges présages
au ciel; le génie de la contemplation fait des miracles. Quelle fut
l'âme confidente des secrets d'un pareil homme, quel abri s'était-il
choisi pour les jours de l'orage? Le baron de Sylwerheim, nous dit M. le
vicomte de Beaumont-Vassy dans un livre qui lui fait honneur[21], a
laissé dans des papiers trouvés à sa mort un portrait de la femme aimée
par Swedenborg:
«Elle n'était, dit-il, ni fort jeune, ni fort belle, mais elle possédait
au plus haut degré le charme féminin: une taille élancée, une
physionomie souffrante. Elle sentait vivement, avait un esprit simple et
était la confidente de tous les secrets de Swedenborg.»
Les intimes du roi aimaient souvent à parler de ce grand révélateur du
monde invisible: il faut, à certaines heures, des sujets de conversation
tout créés; Marmontel les appelait _des bons amis qui ne manquent jamais
au besoin_.
Or, ce soir-là, comme on venait de parler, dans le cercle du roi, de
Swedenborg le grand docteur, on continua à ne s'occuper que de choses
merveilleuses.
M. de Norberg, neveu d'un vieux capitaine qui avait fait la guerre avec
Charles XII, croyait beaucoup aux illuminés, aux rose-croix, partant à
Cagliostro et à ses adeptes. Il interrogea Monvel sur cet homme
merveilleux; la lettre du comte de Mirabeau[22] venait de paraître; elle
avait fait sensation. Cet autre professeur des sciences occultes, ce
grand Albert des salons, ce comte de Fienix si diversement jugé, défraya
la conversation au point qu'on ne fit guère attention à l'horloge du
salon royal qui déjà sonnait minuit.
Minuit! ce nombre fatidique qui appelle les visions des fantômes;
minuit! l'heure sacramentelle des amants, des romanciers et des voleurs!
Le roi semblait absorbé, il n'écoutait guère qu'avec distraction et
embarras.
--J'ai toujours cru aux choses surnaturelles, disait M. de Norberg. Me
trouvant en 1791 à Berlin, j'y fus témoin des miracles d'un certain
homme qu'on appelait le _Docteur de la Lune_. C'était un fabricant de
bas de laine nommé Weisleder, qui guérissait toutes sortes de maux
ostensibles en les présentant aux rayons de la lune, et en murmurant des
prières. L'influence de cet astre me paraissait au moins douteuse;
cependant ce nouveau docteur était si couru, que pendant les trois jours
de la nouvelle lune de chaque mois (c'était à ce temps qu'il bornait ses
prodiges), il recevait à peu près mille personnes par jour, depuis
quatre heures après midi jusqu'à minuit. Les hommes et les femmes du
premier rang ne dédaignaient pas de se trouver dans ces assemblées.
Weisleder n'acceptait pas d'argent, mais sa femme, qui possédait son
secret, et qui, à l'exemple de Serafina Feliciani (la femme de
Cagliostro), guérissait les dames, n'en refusait pas; même à la fin on
ne pouvait pénétrer chez le docteur qu'avec un billet contenant au moins
deux gros (environ six sous de France).
--Voilà qui est merveilleusement imaginé, reprit Kellgren d'un air
narquois; mais ce que vous ignorez peut-être, monsieur de Norberg, c'est
que le collége supérieur de médecine de Berlin chargea le docteur de
cette ville, M. Pyl, médecin très estimé, de faire des recherches sur
les personnes qui prétendaient avoir été guéries par la lune. Le
résultat fut que la plupart des gens qui avaient confié leurs fractures
au docteur étaient mortes des suites de leur crédulité, et pour avoir
négligé leur mal; ceux que M. Pyl trouva bien portants n'avaient jamais
eu de vrais maux, et leur imagination seule avait été guérie. La police
de Berlin eut la sagesse de ne rien faire pour empêcher les succès et
les essais du _Docteur de la Lune_. Elle plaça seulement des sentinelles
à la porte de sa maison, pour prévenir le désordre. Cette tolérance fit
plus contre Weisleder que toutes les rigueurs possibles: on l'oublia.
--Et c'était prudemment vu, reprit Gustave; mais ne vous advint-il pas,
à vous-même, Kellgren, quelque chose d'étrange avec ce docteur?
--Sans doute, et je crois avoir conté déjà une fois à Sa Majesté...
--Redites-moi cette histoire; elle a peut-être quelque analogie avec le
rêve qui me préoccupe.
Chacun regarda Gustave d'un air étonné; Monvel surtout, qui était, on
l'a pu voir, superstitieux à ses heures.
--Contez-nous d'abord votre histoire, mon cher, dit le roi à Kellgren.
--J'obéis à Votre Majesté, reprit celui-ci; je ne passe guère pour être
ami des choses surnaturelles: Bellmann, qui m'écoute, peut l'attester;
mais ce qui m'arriva à Berlin avec ce Weisleder surpasse toute croyance.
--Voyons cela, reprirent curieusement les familiers du cercle du roi.
--J'ai toujours été d'une constitution très faible, reprit Kellgren[23],
et par cette raison je me suis toujours montré assez accessible aux
médecins. L'existence, on l'a dit, est une pendule qu'ils avancent
souvent, ne pouvant plus la retarder; malgré cet aphorisme dirigé contre
Esculape, j'eus recours plus d'une fois à ses prescriptions. Je
souffrais beaucoup d'une ancienne chute de cheval que je fis au retour
de l'université d'Abo; on me persuada, comme je devais passer par
Berlin, d'avoir recours à Weisleder. Je lui fus présenté à la nouvelle
lune, en compagnie d'une foule de personnes. Le Docteur de la Lune
murmura sur mon genou malade quelques paroles insignifiantes; j'étais
resté le dernier avec Rosenstein, qui ne se gênait guère pour rire de
Weisleder à deux pas de lui. Nous nous trouvions sur une plate-forme où
tombaient alors d'aplomb les rayons de la lune. Tout d'un coup je vois
Rosenstein fuir avec vitesse; un serpent énorme, sorti de la crevasse de
cette tour en ruines, le poursuivait.
--Ne craignez rien, reprit tranquillement Weisleder, ce serpent est mon
ami... À ce titre seulement, il a dû poursuivre cet incrédule visiteur
qui vous accompagne.
Et, tirant de sa poche un petit sifflet d'ivoire, il modula bientôt sur
lui un air bizarre, qui fit rebrousser chemin au reptile. Le serpent,
sur un geste du docteur, se réfugia dans les pierres à demi croulées de
la plate-forme; Weisleder apporta à l'entrée du trou un amas de briques,
et nous pûmes causer plus tranquillement.
J'étais irrité de cette jonglerie, d'autant plus que j'entendais
retentir encore dans la cour de ce manoir délabré le pas du pauvre
Rosenstein.
Arrivé de la veille à Berlin, il me paraissait impossible que Weisleder
pût savoir mon nom; il m'en régala pourtant tout au long, en me
demandant des nouvelles de Sa Majesté Gustave III.
--Monsieur le secrétaire du roi, ajouta-t-il en me quittant, Dieu
veuille que la Suède aille un jour aussi bien que votre jambe ira dans
peu!
Et, comme je le regardais attentivement, il ajouta:
--Vous mourrez, monsieur Kellgren, trois ans avant Sa Majesté le roi
Gustave!
--Si l'on mesure l'étendue des jours réservés au roi sur son génie et
sur ses bienfaits, répondis-je, je ne me plains pas, docteur: je vivrai
longtemps!
Là-dessus je le quittai.
Malgré le trait courtisanesque lancé par Kellgren comme correctif à la
fin de cette histoire, Gustave III était devenu soucieux, au point que
chacun le remarqua. Ce qu'il y a de non moins étrange, c'est qu'à peu de
chose près la prédiction de Weisleder reçut plus tard sa confirmation.
Sans tirer aucune induction de cette anecdote, celle qui suit, et qui
fut contée à Monvel lui-même, qui se plaisait souvent à la répéter,
prouverait que Gustave reçut, quelque temps avant sa mort, un
avertissement non moins lugubre et aussi vrai.
L'armurier du palais était venu un matin, selon Monvel, trouver Gustave
III dans son cabinet, au moment où le roi se faisait lire une tragédie
par son lecteur ordinaire. Il lui avait apporté différentes armes; il
allait sortir, quand le roi crut voir une boîte à pistolets sous son
bras.
Gustave III demanda à qui l'armurier portait ces armes.
--À un gentilhomme suédois, enseigne des gardes de Sa Majesté, répondit
l'armurier; son nom est Ankarstroem.
Le roi ouvrit sa boîte et toucha les pistolets.
--Mauvaises armes, reprit-il, canon trop court, gâchette rude. Et qui
les a fabriquées?
L'armurier lut un nom allemand sur le canon.
Six jours avant ceci, un enseigne des gardes s'était tué volontairement.
Gustave savait Ankarstroem d'un caractère ardent et presque sauvage, il
manifesta quelque crainte au sujet de l'emploi qu'il pourrait faire de
ces armes.
--Sire, c'est un cadeau, reprit l'armurier, un cadeau que votre enseigne
fait à un de ses amis qui est à Gefle.
Le roi n'en demanda pas davantage, l'armurier sortit.
* * * * *
À quelque temps de là, le roi fit venir Monvel pour le consulter sur des
vers français qu'il venait de faire. Monvel trouva Gustave III
singulièrement pâle; il se contenta de répondre à son lecteur qui lui
demandait des nouvelles de sa nuit:
--Ma nuit a été mauvaise.
Monvel n'osa demander _le pourquoi_; il examina les vers de Sa Majesté,
le roi n'apportait à ses remarques qu'une attention distraite.
--J'ennuie, je le crains, Votre Majesté, dit Monvel timidement. Les lois
du sévère Boileau n'ont rien de fort effrayant; si du moins elles
avaient le pouvoir de vous endormir!
--Dormir! reprit le roi d'un air accablé, dormir! oh! je le vois bien,
désormais c'est impossible!
--Impossible!
--Écoutez, Monvel, dit Gustave en lui prenant affectueusement la main,
écoutez une chose que nul n'entendra, excepté vous.
Monvel se rapprocha du roi avec une émotion involontaire; les lèvres de
Gustave étaient agitées par un mouvement fébrile, sa main tremblait dans
la main de son lecteur, et des éclairs sombres jaillissaient de sa
prunelle.
--C'est lui! c'est lui! s'écria-t-il tout à coup en ayant l'air de
suivre alors dans l'espace, quelque fantôme invisible.
--Qui? lui! demanda Monvel effrayé et ne trouvant autour de lui que le
vide.
--Lui, Monvel, répéta Gustave; lui que j'ai vu déjà une fois pendant la
diète de 1778[24] au pied de mon lit. Vous ne le voyez pas? Tenez! il a
un pistolet, et il tient un masque!
Et le doigt de Gustave, étendu vers la tapisserie du cabinet, suivait
l'étrange vision.
--Cet homme continua-t-il, en retombant accablé sur un siége que Monvel
lui présenta, cet homme m'a parlé deux fois à travers ce masque de
velours... Est-ce Éric Wasa[25], massacré par Christian? est-ce
l'assassin inconnu de Charles XII? Dieu seul le sait; mais il m'a, cette
nuit encore, répété les mêmes paroles:
«Roi Gustave, songe à ton salut éternel; nous sommes trois!»
Et là dessus, il s'est abîmé dans la muraille, au son d'une bruyante
musique!...
* * * * *
On lit, dans Charles Nodier[26], au sujet de Pichegru:
«La destinée que lui avait prédite Eisenberg, en allant à la mort, ne
s'est que trop réalisée...
«Je donne, pour ce qu'elle vaut, l'historiette suivante avec toutes ses
inductions; mais je crois qu'on ne s'étonnera pas que je m'en sois
souvenu une dizaine d'années après. Puisse-t-elle absoudre la mémoire de
Napoléon du plus lâche et du plus odieux des assassinats!
«Je portais ordinairement, comme Pichegru, une cravate noire serrée au
cou de très près, par opposition aux merveilleux de la ville qui avaient
adopté à l'envi, d'une manière toute courtisanesque, la cravate
volumineuse du proconsul; et comme j'avais aussi un penchant naturel à
la flatterie, car j'ai toujours volontiers flatté ceux que j'aime, je
m'étais étudié à l'attacher comme lui d'un seul nœud sur la droite,
méthode peu coquette, à la vérité, et que je conserve aujourd'hui sans
la moindre prétention.
«Une nuit, comme je dormais péniblement, et tourmenté sans doute par
quelque fâcheux cauchemar, je sentis tout d'un coup une main se glisser
dans ce nœud, en relâcher le lien et relever ma tête qui s'était appuyée
sur le plancher dans l'agitation de mon sommeil. J'étais éveillé. «C'est
vous, général? m'écriai-je; avez-vous besoin de moi?--Non, répondit
Pichegru, c'est toi qui avais besoin de moi. Tu souffrais et tu te
plaignais, je n'ai pas eu de peine à en connaître le motif. Quand on
porte comme nous une cravate serrée, il faut avoir soin de lui donner du
jeu avant de s'endormir; je t'expliquerai une autre fois comment l'oubli
de cette précaution peut être suivi d'apoplexie et de mort subite.
«Je pressai sa noble main sur mes lèvres et je me rendormis.»
Ces quelques lignes donnent assez créance à cette singulière vision de
Gustave III, dont Monvel ne crut devoir raconter les détails au foyer
même de la Montansier qu'au moment où il apprit la mort de ce prince.
* * * * *
Le vaisseau qui rapportait en 1788 Monvel en France ramenait aussi sa
nouvelle famille, sa femme avec ses parents, et les deux enfants qu'il
avait eus en Suède.
Le fils de Monvel (Théodore) fut tué au siége de Sarragosse, et
mademoiselle Joséphine Monvel, sa fille, devint en France l'épouse d'un
médecin.
Cette personne charmante, pour laquelle Hippolyte Mars, dès l'âge de dix
ans, se prit d'une tendre amitié, partagea jusqu'à sa mort l'intimité de
la célèbre actrice.
Monvel avait été anobli en Suède par Gustave III.
En serrant la main de son lecteur bien-aimé, le roi de Suède ne pouvait
guère prévoir l'horrible fin qui lui était réservée à lui-même quatre
ans après! Il venait de retourner dans sa capitale après s'être
transporté à Gothenbourg; sa rentrée dans ses États s'était vue marquée
par des fêtes. Stockholm entière fut illuminée, plusieurs bourgeois
s'attelèrent d'eux-mêmes à la voiture du monarque. Les odes de ses
poètes favoris, l'élan du peuple, et surtout la conscience de ses
bienfaits, tout devait rassurer Gustave III, tout lui présageait une
longue durée de règne.
Mais s'il ne faut qu'une nuit pour dresser un échafaud, il n'en faut
qu'une aussi pour élever le parquet d'une salle de bal; c'était le
tumulte d'une fête qui devait couvrir le bruit du pistolet
d'Ankarstroem!
III.
Coup-d'œil sur Paris de 1788 à 1789.--Les acteurs de la rue.--Éclipse
des salons.--Étonnements d'un banni.--Situation de la Comédie.--Monvel
refusé.--Le neveu de maître Gervais.--Beau trait de Molé.--Valville et
Monvel.--Versailles.--Mademoiselle Montansier.--Les Flacons
magiques.--Un père malheureux.--Désaides.--Une collaboration.--L'ariette
et le chasseur.--Le portefeuille.--Une indiscrétion d'ami.
Enfin Monvel revoyait Paris!
Ce Paris tant de fois regretté par lui à Stockholm, et qui certes était
bien fait pour étonner un homme sortant du paisible et gothique
cérémonial d'une cour dont le maître s'occupait de vers, d'opéras et de
ballets, tout en ayant l'œil sur les délibérations de la diète.
Le Paris d'alors, le Paris fiévreux et convulsif de 88 à 89, le Paris de
Mirabeau et de la Bastille!
Dès le mois d'août 1783, M. de Brienne, quittant le ministère, était
parti pour Rome, afin de recevoir des mains du pape le chapeau de
cardinal, demandé à Sa Sainteté par Louis XVI. L'archevêque de Sens
avait été remplacé par M. Necker. La première chose que remarqua Monvel
à Paris, ce fut une gravure représentant une femme; dans le sein de
cette femme un prêtre donnait un coup de poignard. Le sang qui en
jaillissait lui formait un chapeau de cardinal. Monvel demanda le nom de
cette victime, on lui répondit que c'était la France; et il put
entendre, en même temps, les cris de l'émeute, promenant ses fureurs à
la place Dauphine; des gens du peuple y brûlaient un mannequin décoré de
la mitre et des insignes de l'épiscopat.
M. de Lamoignon, qui avait quitté le ministère de la justice, n'était
pas mieux traité; il se retira dans sa terre, où il mourut subitement.
On répandit le bruit qu'il s'y était brûlé la cervelle pour ses dettes,
et que le pape, aussi touché de son accident que de celui de M. de
Brienne, ferait présent au premier d'un chapeau vert, et au second d'un
parachute écarlate.
Si la révolution prenait déjà partout droit de cité; si la menace et le
pamphlet levaient le front, que dut penser Monvel du théâtre même,
devant ce Paris en tumulte? Frappé au cœur dans ce qu'il avait de plus
distinctif, sa frivolité, l'esprit français, travaillé par d'ardents
rénovateurs, avait vu couper ses ailes; on le tenait en laisse avec les
grands mots de _nationalité_ et de _réforme_. Sa prédilection pour tout
ce qui touchait les idées nouvelles éclatait en révoltes de mille
espèces. Le théâtre ne pouvait ignorer qu'il avait tous les moyens
d'expression; Beaumarchais, le premier, lui avait montré à s'en servir;
il méditait lentement une voie d'agression inévitable. Un drame inouï,
terrible, s'élaborait; le temps approchait où Chénier, en faisant
imprimer sa tragédie de _Charles IX_[27], y joindrait un _Essai sur la
liberté du théâtre_. Les débuts de Robespierre comme avocat avaient eu
lieu en 1784[28]; Robespierre plaidait à Arras pour un procès de
paratonnerre, bizarre procès, dirent plus tard ses amis, pour un homme
qui allait bientôt lui-même manier la foudre! Beaumarchais habitait son
hôtel, et cet hôtel était vis-à-vis de cette même Bastille qui devait
crouler plus tard devant lui!
Les véritables acteurs étaient dans la rue, vaste arène ouverte à des
agioteurs plus dangereux que ceux de Law, agioteurs d'idées, de phrases,
d'utopismes, nouveaux équilibristes, qui se vantaient de faire tourner
l'axe du monde, de combler la dette nationale et de chasser la famine,
montrant d'un côté une main vide au peuple, pendant que de l'autre ils
jetaient du pain dans les filets de Saint-Cloud, afin de faire croire à
la misère et de tirer parti d'une insurrection. Où courir, où ne pas
courir au milieu de cette effervescence populaire? à quel médecin se
confier, sur quels hommes fonder un plan de rénovation et de salut?
--Mais, se serait alors demandé un étranger épris de l'art et des
lettres,--qu'est donc devenue cette société française, qui se réunissait
à jour fixe dans les salons ingénieusement splendides de madame du
Deffant et de mademoiselle de l'Espinasse, sous les règnes de Louis XV
et de Louis XVI? Ces sortes d'assemblées avaient duré près de cinquante
ans[29], et l'Angleterre avait possédé moins de temps lady Montague et
mistress Vesey. En transportant son salon à Ferney, Voltaire fut un
égoïste; Diderot n'aima que sa chambre, Jean-Jacques des forêts aux
ombres profondes; et tous ces hommes, en se choisissant la solitude pour
maîtresse, ne déclaraient-ils pas aux salons la plus opiniâtre des
guerres? Les salons une fois fermés, l'esprit dut errer comme un
proscrit de porte en porte, mendiant à Versailles, hardi ou ténébreux
dans Paris, jusqu'au jour où il descendit dans la rue avec son manteau
troué, son impatience et ses rancunes. Dès lors plus d'entraves, plus de
ménagements, de contrainte; la cour, le parlement, le clergé, tout ce
que le neveu de Rameau frondait à voix basse, _piano_, sur son archet,
sera bravé, chanté et tympanisé à grand orchestre. Ce sera l'histoire
des sauvages de l'Orénoque que l'histoire de cette liberté gloutonne et
hâtive; le rhum enivre d'abord ces palais inaccoutumés à la boisson,
puis il rend bientôt les buveurs frénétiques et furieux! Et c'est ainsi
que l'ex-lecteur de Sa Majesté le roi de Suède retrouva la capitale de
la France, à la veille d'une catastrophe. Différents clubs s'étaient
organisés, on parlait déjà d'y jouer des tragédies patriotiques; les
tailleurs, les perruquiers, les garçons marchands voulaient être des
héros. On était bien revenu des chevaliers, des marquis, des
petits-maîtres! En vérité, Monvel n'en put croire d'abord ses yeux. Il
courut au Théâtre-Français, ne fût-ce que pour voir s'il était encore à
sa même place; le Théâtre-Français siégeait encore au faubourg
Saint-Germain, mais tout annonçait chez lui une désorganisation
prochaine. Il avait des orateurs, des démagogues et des opposants: on y
parlait abus, constitution, principes. Le foyer était devenu un vaste
champ clos, seulement l'esprit public y avait remplacé l'esprit. Plus
d'un conspirait à la sourdine, comme Dugazon, et cherchait à prendre un
rôle dans les prochaines saturnales. L'enthousiasme pour tout ce qui
était nouveau tournait les têtes. Fabre d'Églantine eût pu détrôner
Molière en certains moments; on voyait déjà poindre l'aurore littéraire
de madame Olympe de Gouges; quelle royauté nouvelle pour l'art!!! Talma
prenait le forum trop à cœur pour que, jeune encore, il ne s'éprît point
de cette tragédie menaçante, la tragédie populaire. Cependant il se
trouvait encore des jours dans ces tristes temps où l'on plaisantait
comme aux beaux jours de M. de Bièvre.
«Quand le mot d'aristocrate, dit Fleury[30], vint à être créé, nous
nommâmes bien vite Dugazon _Aristocrâne_; Molé, qui ne savait trop s'il
serait blanc ou noir, _Aristopie_, et notre brave Larochelle, qui ne
parlait jamais politique sans changer deux fois de mouchoir de poche,
_Aristocrache_.»
Cette logomachie nouvelle, cette syntaxe révolutionnaire effrayait
pourtant les anciens de la Comédie. Quand Monvel, avec ses fourrures de
Suède, son titre de lecteur, et son air dalécarlien, se représenta
devant eux, ils crûrent voir Gustave Wasa, et lui tendirent la main de
bon cœur; celui-là du moins parlait leur langue! Mais les fanatiques,
les _nouveaux_, de quel air le revirent-ils? Monvel anobli, Monvel ami
d'une tête couronnée! Ces langues ardentes travaillèrent le comité, qui
de son côté invoqua la sévérité de ses règlements. Le Théâtre-Français
devait y tenir, car il tenait aussi à conserver ses priviléges; un
artiste comme Monvel se vit donc forcé de ne point rentrer dans le sein
de cette ingrate patrie, de son théâtre français! Vainement Dazincourt,
Raucourt et Contat prirent sa défense, ce furent, hélas! les seules voix
qui l'appuyèrent. Le Théâtre-Français, autour duquel, en vertu d'une loi
promulguée plus tard[31], allaient se grouper en foule les théâtres
secondaires, ne ressemblait pas mal à la république de Venise faisant
eau de toutes parts. Le temps approchait où, lassés de la tyrannie, les
jeunes auteurs et les mécontents formeraient pour le détruire une
nouvelle ligue; la guerre intestine était déjà dans le camp de ces
farouches pachas. Joignez à ceci, comme on l'a fort bien observé, que la
Comédie en masse était jeune; qu'après Molé, Dazincourt et Dugazon,
Fleury se trouvait son doyen et n'avait pas quarante ans; que sur
trente-six comédiens dont se composait la troupe, on comptait neuf
femmes jeunes, jolies, rieuses, et qui, à la rigueur, auraient pu faire
encore quelques années de couvent[32], et dites si dans cette maison de
Molière, exposée de toutes parts aux attaques, à la ruine, il y avait un
ensemble assez solennel et assez dominant pour la défendre?
«Vers le milieu de l'année 1789, une reprise d'une comédie de Destouches
(l'_Ambitieux_ ou l'_Indiscret_) obtint un succès de première
représentation, tout cela parce qu'il se trouvait dans cette comédie un
ministre honnête homme; on y découvrit une sorte d'application au retour
de M. Necker[33].»