pardonnent jamais à la victoire! De roi destiné à n'être qu'un roi de
théâtre, devenir comme moi prince absolu, c'est un grand pas! Vous ne
connaissez pas les esprits du Nord, ils sont rancuniers!
«Mais, ajouta-t-il, comme pour sortir d'un ordre d'idées pénible,
revenons au service dont je vous parlais tout à l'heure... J'ai voulu ne
m'en ouvrir à vous que dans ce lieu à l'insu de tous. Oh! ce service est
de nature, j'en conviens, à vous surprendre beaucoup!
«--Je suis prêt à obéir aveuglément à Votre Majesté, répondis-je.
«Il me prit la main et me la serra en me regardant avec bonté.
«--À m'obéir! bien vrai? reprit-il.
«--Quelque chose que me demande Sa Majesté, poursuivis-je, elle peut
être certaine...
«--Assez, interrompit-il, assez...
«--Mais que dois-je donc faire?
«--Vous marier.
«Me marier! repris-je étourdi de surprise; quoi, Sire?...
«Et en disant ces mots, je m'étais levé comme malgré moi, attachant sur
lui des yeux pleins d'inquiétude et d'embarras.
«--Vraiment! s'écria le roi avec gaieté, ne croirait-on pas, Monvel, que
je vous demande une chose bien terrible! Vous voilà pâle et tremblant au
seul mot de mariage, vous à qui cependant comme auteur, ou comme acteur,
tant d'hymens ont dû passer par les mains!
«--J'en conviens, Sire; ceux-là durent si peu!
«--C'est à dire que c'est la durée qui vous effraie! Rassurez-vous, il
n'y a pas de quoi vous croire encore perdu; il s'agit d'une charmante
jeune fille...
«J'avouerai, Désaides, que je fus prêt tout d'abord à remercier le roi
de ce qu'il ne songeait pas du moins pour moi à une veuve.
«Il reprit:
«--C'est une enfant à laquelle je porte le plus vif et le plus tendre
intérêt. J'ai promis de la marier, et de lui donner le nom d'un honnête
homme. À ce titre, Monvel, je devais penser à vous; elle aime la poésie,
les arts, c'est vous dire assez que vous êtes seul capable de la rendre
heureuse...--Pauvre petite, ajouta le roi avec un soupir d'émotion, je
tiens tant à son bonheur! Vous serez son guide, son ami, son époux
enfin; n'est-il pas vrai, cher Monvel?
«--Sire, lui répondis-je avec une défiance mal déguisée, mais en donnant
à mon ton l'accent le plus solennel, daignez m'excuser; je ne croyais
pas que le titre de lecteur de Votre Majesté entraînât avec lui d'aussi
onéreuses obligations...
«--Que voulez-vous dire?
«--Que s'il faut à tout prix un nom à cette jeune fille pour couvrir une
faute, une faute royale peut-être... Votre Majesté ne doit pas compter
sur le mien. Le roi de Suède, à qui je dois le peu que je suis, a le
droit de disposer sur l'heure de mon sang et de ma vie; mais mon
honneur! Sire, c'est le seul blason de ma conscience, je le garde!
«Après avoir prononcé ces mots avec un élan dont je ne m'étais pas senti
le maître, je demeurai moi-même interdit quelques secondes, comme un
homme étonné de ce que j'avais osé dire.
«--Ces sentiments sont ceux d'un galant homme, reprit le roi avec un
silence et une dignité tellement froide que je me crus un instant perdu
à ses yeux; je regrette seulement que le caractère du roi de Suède et
ses habitudes soient assez peu connus de vous, pour que vous le
supposiez capable de proposer à un homme qu'il distingue, auquel il
accorde une bienveillance peut-être trop intime, une chose contraire aux
lois de l'honneur.
«--Ah! Sire, m'écriai-je en me précipitant à ses pieds, je suis un
malheureux; pardonnez-moi...
«Pour toute réponse, Gustave me tendit la main; cette main royale, je la
baisai. Le roi put sentir tomber sur elle une larme de repentir et de
douleur... Je maudissais en moi-même l'injustice de ma fierté, j'eusse
tout donné pour convaincre le monarque de mes regrets!
«Son cœur me comprit; il me releva de cette même main que je portais à
mes lèvres.
«La jeune fille dont je vous ai parlé reprit-il, est digne de l'estime
de tous; elle apportera à son époux la dot la plus belle et la plus
sainte, celle que l'on trouve si rarement chez les plus riches, les plus
nobles héritières,--la sincérité de l'âme, les vertus chastes, et
prudentes. Rien n'a terni ce miroir de pudeur et de beauté; car elle est
aussi belle que bonne, Monvel, vous en jugerez bientôt. En vous la
destinant, je crois vous donner une preuve assez haute de mon amitié.
«--Oh! je crois à Votre Majesté, je me prosterne devant ses bontés
inépuisables! Avoir osé douter d'elle, mon Dieu, c'est du vertige; oui,
Sire, vous me proposiez le bonheur et j'ai osé, moi, par un soupçon...
«--Je ne me souviens que d'une chose, Monvel, de votre avenir, de votre
fortune. C'est pour assurer l'un et l'autre que je vous propose ce
lien...
«--Oh! je suis indigne d'un tel bonheur, repris-je; c'est plus que je ne
mérite! Votre Majesté ne peut savoir combien les chagrins que j'ai
éprouvés dans ma patrie ont souvent disposé mon cœur à la défiance, à
l'amertume! Ce n'est pas à moi, c'est à un autre qu'appartient de droit
un tel trésor. Votre Majesté trouvera facilement...
«--Non, non! voilà qui est convenu, interrompit Gustave pour couper
court à mon hésitation timide, vous me promettez d'épouser ma protégée?
«J'allais dire _oui_ machinalement, car il y avait dans l'accent du
prince, dans ses yeux, dans son ensemble, un empire irrésistible! Mais à
l'instant où j'allais prononcer ce _oui_ qui devait lier ma destinée à
tout jamais, un souvenir, un nom passa sur mon cœur comme une empreinte
de feu, l'air me manqua, mes genoux fléchirent, un poids affreux
m'étouffait... Je portai la main sur ma poitrine... là, Désaides, je
retrouvai de nouveau cette lettre datée de France; cette lettre qui me
rappelait tout un passé d'amour, de promesses solennelles, de joies
d'amant et de père! Je vis ma fille me reprochant ce que j'allais faire;
me demandant de quel droit je lui volais son nom pour le donner à une
étrangère!... Un mouvement convulsif s'empara de moi: la crise était
trop forte, la lutte trop vive; je devins si pâle que le roi lui-même
ouvrit la fenêtre de ce pavillon pour me faire respirer.
«--Vous m'épouvantez, Monvel; vous souffrez... qu'avez-vous donc?
«--J'eus la force de tendre cette lettre à Sa Majesté.
«--Sire, ajoutai-je d'une voix altérée par l'émotion et la souffrance,
les désirs du roi de Suède seront toujours des ordres pour son
serviteur; je sois donc prêt à faire ce qu'il vous plaira de m'ordonner.
Mais avant... que Sa Majesté daigne ici jeter les yeux sur cette lettre,
elle y trouvera le secret de toute ma vie! Et si après l'avoir lue... le
roi de Suède désire encore ce mariage... j'obéirai, je le jure sur
l'attachement que je lui ai voué à tout jamais!
«Le roi prit la lettre que je lui présentais d'une main tremblante; son
visage m'était connu, il était doué pour l'ordinaire d'une telle
mobilité qu'on pouvait lire sur lui, comme sur un cristal transparent,
les plus secrets mouvements de son âme. De temps à autre un soupir
profond, étouffé, sortait de la poitrine de Gustave III; il donnait les
signes de la plus vive surprise, de la bonté la plus généreuse et la
plus tendre.
«Les femmes, tu le sais, sont de vraies magiciennes dans l'art d'écrire
la lettre d'amour,--celle de madame Mars produisit sur Sa Majesté un
effet direct, profond... Il la relut deux fois, et deux fois je vis
qu'il s'efforçait de cacher son émotion.
«--Monvel, me dit-il enfin, vous avez raison, le mariage que je vous
avais proposé est impossible.
«--Je respirai comme un homme sorti de son cachot et dont les poumons
s'ouvrent à un air plus libre.
«Le roi poursuivit:
«--J'ignore quels sont vos sentiments pour celle qui vous écrit cette
lettre... mais je ne consentirai jamais à faire le malheur de personne,
ce serait d'ailleurs porter un coup mortel à la pauvre délaissée!... Je
connais l'amour, Monvel; l'espoir est le pain de ceux qui souffrent...
Qu'elle espère donc,--vous lui reviendrez un jour, vous lui direz ce qui
s'est passé entre nous... elle m'aimera peut-être comme un ami, un
bienfaiteur inconnu. Rompre un lien cimenté par la douleur, jamais! oh!
jamais! J'ai assez souffert moi-même, assez pleuré... pour comprendre le
chagrin d'un noble cœur, cher Monvel!
«Il avait dit ces mots d'un son de voix si pénétré que j'en fus moi-même
remué au fond du cœur. Le respect me défendait de l'interroger; il était
d'ailleurs trop visiblement ému pour que je ne me fisse pas une loi du
silence. Son cœur avait-il donc été froissé par l'amour pour qu'il
battît alors au souvenir d'une image douce et chère, pour qu'il compatît
à mes souffrances en se rappelant les siennes? Je contemplai ce visage
dans une douce et mélancolique rêverie... Un pur rayon de soleil venait
s'arrêter sur ce front qu'il baignait de sa limpide auréole... C'était
bien Gustave, Gustave le roi moitié Suédois, moitié français, Gustave
mon hôte souverain, j'allais presque écrire mon frère! Dans ce regard
simple et bon éclatait sa jeune et belle âme; une larme furtive roulait
dans son œil attendri...
«--Monvel, reprit-il après ce moment de silence où j'eusse pu compter
les battements de son cœur, Monvel, cette femme est-elle jeune?
«--Trente-six ans à peine, Sire.
«--Et... elle est belle?
«--Plus que je ne saurais vous l'exprimer.
«--L'aimez-vous?
«--Je l'ai tendrement aimée... répondis-je; mais la Baltique nous
sépare... Une absence assez longue...
«--J'entends, et l'absence est l'ennemie de l'amour, allez-vous dire.
Ah! Monvel, Monvel, vous ne savez pas aimer!
«--C'est vrai, Sire; mais en toutes choses n'est-il pas écrit que le roi
de Suède sera mon maître?
«--Voilà qui était écrit aussi; prenez-y garde, vous devenez courtisan!
reprit-il avec un sourire. C'est mal, c'est très mal; laissez cela à mes
conseillers de chancellerie!
«En ce moment, ma main rencontra sur la table du pavillon un livre relié
aux armes du roi: c'était un tome de Corneille dépareillé.
«--Sa Majesté veut-elle que je lui lise un morceau? demandai-je en
feuilletant le livre; c'est la _Clémence d'Auguste_.
«--Bravo! Monvel, bravo! vous voilà pris, cela ressemblera à une
punition!
«--Je lui lus la première scène d'Auguste, et je m'en tirai, ma foi!
assez bien. Le roi ne parlait plus de mariage; mais, en revanche; il me
fit passer du rôle de lecteur à celui de confident. Ce fut là, Désaides,
qu'il me raconta une histoire bien touchante... celle d'une pauvre fille
qu'il avait connue en Italie, et dont le portrait figure dans l'un de
ses boudoirs à Stockholm... Un jour peut-être... à toi... à toi seul...
mon meilleur ami... j'oserai redire cette royale confidence... à la
condition, pourtant, que tu n'en feras ni une romance ni une pièce; sans
cela, je te dénonce à Sa Majesté Suédoise!
«Mon entretien avec elle finit là, grâce à son secrétaire Kellgren, qui
vint la trouver au pavillon en toute hâte. Kellgren est le dieu de cet
Olympe de poètes suédois dont je te parlerai plus tard; il a écrit avec
le roi plusieurs opéras; tu vois que je devais me retirer devant son
soleil. C'est ce que je me proposais de faire en le voyant venir d'un
air si affairé vers Gustave; mais, il faut le dire, mon invincible
instinct de curiosité venait de se faire jour en moi: je voulais avant
de quitter le roi, à la porte de ce pavillon, savoir du moins de Sa
Majesté le nom de la jeune personne qu'il me destinait. Je me hasardai à
demander ce nom à Gustave.
«--Bon! reprit le roi en souriant, encore un défaut, Monvel, vous êtes
curieux! Je pourrais vous punir, mais décidément me voilà clément comme
Auguste... de par vous, mon cher lecteur! Apprenez donc que le nom de
cette jeune fille est mademoiselle Cléricourt? Elle sera à Stockholm
dans huit jours... à l'expiration de ses vacances, qu'elle passe à la
campagne!
«Et cela dit, le roi prit le bras de Kellgren...»
* * * * *
La correspondance de Monvel offre ici une lacune fort naturelle. Ces
huit jours, qui lui eussent paru un siècle, de son propre aveu, s'il
avait vu plus tôt celle à qui le roi songeait pour lui, furent employés
par notre comédien à des visites fructueuses. Ces visites avaient
d'ailleurs pour lui l'attrait de la distraction. C'est ainsi qu'il se
vit présenté tout d'abord à un poète amoureux des vers et de la table, à
Bellmann, esprit facile qui noyait sa muse le plus souvent dans un
vidercome du Nord, Bellmann l'improvisateur, qui eût fait pâlir de notre
temps Eugène de Pradel. Sa poésie bachique défraye encore, à l'heure
qu'il est, les veillées de la Finlande; elle peut passer pour la
paraphrase de l'ode d'Horace: _Nunc est bibendum!_ Heureux le poète que
chantent ainsi des lèvres humectées du jus de la taverne; il est plus
sûr de vivre que les lakistes aux strophes pleureuses, les penseurs aux
rêves creux! Comme un invité de tous les banquets, il a sa place auprès
de la jeune fiancée, et dénoue sa jarretière; il rit, il lutine, il
laisse après lui le sillon joyeux de sa verve de sa gaieté! Bellmann fut
un de ces hommes tour à tour admis au couvert de Gustave III et à la
table boiteuse du paysan suédois, réchauffant partout l'enthousiasme à
l'aide d'un couplet, préférant le vin du Rhin aux distinctions, la
treille aux lauriers, le tablier blanc de la servante à la robe de soie
de la grande dame! L'ennui, qui plissa le front d'Hoffmann, n'eut rien
de commun avec le chansonnier suédois; au sein d'une cour occupée à
scruter la philosophie de Voltaire, Bellmann eut celle de Lantara. En
voyant un pareil homme, Monvel ne put s'empêcher de songer à Panard et à
Collé.
Le vin que l'on buvait d'habitude à la table du roi était fort bon; mais
Bellmann, nous l'avons dit, pouvait faire autorité en cette matière:
aussi Gustave se plaisait-il souvent à l'éprouver, comptant le mettre en
défaut. Bellmann buvait un soir chez Sa Majesté d'excellent vin.
Cependant il s'abstenait de le louer. Le roi lui en fit servir de très
médiocre.
--Voilà de bon vin! s'écria le buveur silencieux.
--C'est du vin de mes gardes, reprit le roi, et l'autre est du vin des
dieux, mon ami Bellmann!
--Je le sais, reprit Bellmann, aussi ne l'ai-je pas loué; c'est celui-ci
qui a besoin qu'on le loue!
Il s'était complu à dresser une liste de tous les souverains qui avaient
proscrit le vin de leurs États. Elle commençait par Amurat et Mahomet
IV. Empédocle, qui appelait le vin de l'_eau pourrie dans du bois_,
figurait aussi dans cette liste.
--Je voudrais brûler tous ces gens-là, répondait Bellmann à ceux qui
s'en étonnaient, et comme Empédocle a été brûlé, je compte sur lui pour
les faire bien rôtir!
Il rit beaucoup d'une farce italienne que Monvel lui raconta. C'était
celle d'Arlequin, où Monvel était si précieux.--Un verre de vin
soutient, disait Léandre à Arlequin, c'est vrai!--C'est faux! répondait
celui-ci; car ce matin, monsieur, j'en ai bu un seau, et voyez, je ne
puis me soutenir!
Le tonnerre tomba un jour sur le palais et s'engouffra dans les caves du
roi. Le soir, au jeu de Sa Majesté, Bellmann se présenta en habit de
deuil, avec des pleureuses. Il tendit un placet au roi, en demandant au
roi qu'on le mît à la tête d'une enquête.
Le cercle des intimes de Gustave III devait se ressentir de ses
sympathies littéraires; Monvel y conquit bien vite l'amitié de deux
hommes célèbres, celle de Kellgren et du comte de Gyllenborg.
Kellgren, un des poètes les plus chers à la Suède, avait d'abord été
précepteur chez le général Meyerfeld; il fut ensuite nommé secrétaire du
roi, et cette place, il la méritait à plus d'un titre. Versificateur
charmant, il aidait Gustave dans ses pièces comme Voltaire aidait
Frédéric; seulement Kellgren eut le bon esprit de ne pas se brouiller
avec une muse couronnée. Cette collaboration soutenue profitait à tous
les deux: Gustave donnait le plan, Kellgren écrivait; il habillait si
vite la pensée royale qu'Emwalsen en était jaloux. L'influence de
l'esprit français devait amener le décalque exact, scrupuleux de sa
poésie; l'épître familière, l'ode à Chloris, les rubans à la Watteau
firent bien vite fureur à cette cour, occupée, à l'instar de celle de
Versailles, du soin perpétuel de se distraire. Schiller, dans un
prologue pour la rentrée du théâtre de Weymar, avait dit: _La vie est
sérieuse, l'art est un plaisir_; mais cela se disait en Allemagne, et
Gustave professait pour l'Allemagne une véritable antipathie.
Étonnez-vous donc que, dédaignant messieurs de la Comédie (ses bons
amis), Monvel soit demeuré longtemps sur cette terre hospitalière! Entre
un convive comme Bellmann et un roi comme Gustave III, le temps passe
vite. Le comte de Gyllenborg, conseiller de chancellerie, avait été
l'ami de Dalin[18], c'était un penseur aimable et instruit; il voyait
arriver Monvel en Suède avec bonheur, car il aimait la France en homme
qui l'avait appréciée. Le comte de Gyllenborg cultivait la poésie
didactique, il était de plus un conteur habile et ingénieux.
On parlait un soir de Charles XII, avant que le roi n'arrivât, dans les
petits appartements de Sa Majesté, à Drottinghom, château où elle se
rendait souvent, et dont l'arsenal conserve les habits du monarque tué
au siége de Frédérikshall.
Ces vêtements, dont Charles XII était si fier, consistaient dans un long
surtout, malpropre, de drap bleu grossier, un petit chapeau gras à trois
cornes et à bords étroits, une paire de gants encore teints de sang, et
une paire de bottes à talons très hauts.
--L'une de ces bottes est sans doute celle que Charles XII menaçait
d'envoyer au sénat de Suède, dit Kellgren, afin que ce corps délibérant
en prit ses ordres jusqu'à son retour de la Turquie!
--Vous croyez railler, reprit le comte de Gyllenborg, le fait est plus
sûr que celui de son chapeau, percé d'une balle, qui est devenu la
source de longues et violentes disputes[19]. Ce qu'il y a de certain,
c'est que l'on se fait depuis longtemps des idées absurdes de Charles
XII. On veut, par exemple, qu'il se soit montré toujours d'un caractère
rude et sauvage avec les femmes; je ne citerai, pour preuve du
contraire, que le trait suivant, que je tiens de bonne source:
«En décembre 1718, tandis que la batterie de Frédérikshall tirait sur la
tranchée des Suédois, une jeune personne, qui regardait le roi d'une
maison voisine, laissa tomber sa bague dans la rue. Charles XII l'ayant
observée, lui dit:--Madame, les canons de cette place font-ils toujours
autant de vacarme?--Cela n'arrive, lui répondit la dame, que lorsque
nous recevons la visite de personnages aussi célèbres que Votre
Majesté!» Le roi parut fort sensible au compliment de la dame. Satisfait
de sa réponse, il ordonna à l'un de ses soldats de lui rapporter sa
bague.»
Le poète Lidner, à qui Gustave accorda une si touchante protection, à
laquelle il ne répondit que par le désordre de sa conduite; Léopold, qui
devint plus tard secrétaire du roi, et qui composa des comédies; le
comte de Tassin, le comte de Ruez, etc., composaient, autour du prince
ami des lettres, une pléiade choisie. Le salon de Gustave III était une
arène ouverte aux idées: on y parlait de philosophie et de lyrisme, on y
contrôlait surtout Frédéric, de qui Gustave III se montra fort peu
l'ami. La fin tragique de la malheureuse madame Nordenflycht, cette
_Sapho suédoise_, comme on l'appela depuis, avait jeté sur les sociétés
littéraires de Stockholm une teinte de tristesse. On sait que cette
femme, qui laissa des élégies aussi douces et aussi tendres que celles
de Millevoye, trahie un jour par l'amant qu'elle adorait, ne trouva pas
d'autres parti que de se jeter à la mer. Bien que plusieurs années
eussent alors passé sur cet événement, on le racontait encore devant
Monvel comme on redira longtemps l'histoire de l'intéressante _Nina_. La
première fois qu'on parla de cette fin si triste devant Monvel, il se
trouva mal. Il songeait peut-être aussi à celle qu'il avait abandonnée!
D'autres fois, cette cour, si facile à accueillir chaque mouvement du
dix-huitième siècle, fatiguée de vers tirés au cordeau didactique des
Dorat, des Saint-Lambert, s'éprenait subitement, sur un simple caprice
du roi, des folies philosophiques qui avaient cours, et dont Paris
s'amusait. Si nous possédions encore Cagliostro, la Suède avait eu
Swedenborg[20]; si Cagliostro avait causé avec Jésus-Christ, Swedenborg
avait eu des entretiens plus réels avec Charles XII. Gustave III
avait-il lu son traité célèbre _De Cœlo et Inferno_; croyait-il à ses
visions débitées de bonne foi; voyait-il enfin dans ce vieillard un
imposteur et un philosophe? C'est ce qu'un récit qui trouvera bientôt sa
place ici éclaircira pour les curieux qui peuvent nous lire. Swedenborg
était mort à quatre-vingt-cinq ans, ce qui est assez l'âge des
patriarches; il laissait une secte à laquelle se rattachaient déjà les
prédicateurs du magnétisme. Ses partisans jouissaient en Suède d'une
parfaite tolérance; leur nombre s'élevait à deux mille. En 1787, le
prince Charles de Hesse en était membre. L'amour du merveilleux avait
rejailli sur sa doctrine; c'est ce qui encourageait sans doute les
courtisans à s'occuper encore de lui après sa mort, malgré leur
frivolité. La maison de cet assesseur au collége des mines était située
à Stockholm, faubourg du nord (_Norrmalm_); son appartement, véritable
laboratoire où brûlait le fourneau entouré du creuset classique, se vit
conservé religieusement même après sa mort. Là, Swedenborg méditait sur
ce problème immense, insoluble; là, comme Prométhée, il espérait dérober
à la nature le plus grand, le plus intime de ses secrets! Il avait été
soldat; il avait vu Charles XII dans ses jeunes et belles années; il se
souvenait de cette parole fière et martiale, de ce soleil qui avait
brillé, resplendi sur les glaces de la Norwége! Il avait vu
l'Angleterre, l'Allemagne, la Hollande, la France, l'Italie; il avait
été anobli par la reine Ulrique-Éléonore. Cagliostro écrivait à peine la
langue du pays où il se proposait de faire des dupes; Swedenborg parlait
purement et savamment tous les idiomes; aucune science, aucun progrès,
de quelque pays qu'il fût, ne lui était étranger. Toutes les académies
se le disputaient; il pouvait mourir avec la réputation d'un savant: il
préféra le rôle difficile de théosophe. Au lieu d'imposer silence aux
admirateurs de sa science mystique, sa mort ne fit que les exalter; il
était mort à Londres, sur le même sol où passa Cromwell, mort en
regrettant sans doute de ne pas mourir sur la terre de Charles XII et
des Wasa! Quand il sortit de Stockholm, à bord d'un vaisseau anglais, le
soleil se levait, dit-on, au-dessus de la montagne de Moïse; Swedenborg
put croire qu'un nouveau règne, un nouveau sauveur se levait aussi pour
la Suède: Gustave III fut couronné roi trois mois après la mort du
docteur illuminé. Cagliostro menait à Paris la vie d'un charlatan
enrichi et fastueux; celle de Swedenborg fut simple, exemplaire; sa
maison, sa table, son intérieur étaient modestes. Monvel fut admis à
voir, à toucher de ses deux mains le fauteuil de cuir du philosophe;
cela valait bien la promenade de dévotion traditionnelle que fait à
Ferney le moindre insulaire.
«La pièce où ce grand homme se tenait ordinairement, écrit dans une
autre lettre Monvel à M. de Sauvigny, est encore tapissée de peintures
allégoriques et mystiques; j'y ai vu la lampe à trois becs qui
l'éclairait; des échantillons de divers métaux, des plantes, des
curiosités du règne naturel, des feuilles de métal qui semblent
n'attendre que la fusion. Le comte de Fersen, qui l'a beaucoup pratiqué,
m'accompagnait dans cette visite; il m'expliquait tout, et je me croyais
dans le cabinet d'un alchimiste qu'on eût brûlé aux temps premiers de la
magie... Sa maison était machinée, à ce qu'on m'assure, comme les
planches d'un théâtre; pour moi, j'y tremblais à chaque instant, croyant
mettre le pied sur quelque trappe. Tous les personnages des vieilles
tapisseries de ce local me semblaient autant de spectres, à commencer
par la reine Louise-Ulrique, dont le portrait figurait au-dessus de la
cheminée. J'ai vu également un cadre où il est représenté dans l'habit
de membre équestre de la noblesse...
«Ce n'était pas là un esprit superficiel, croyez-le; c'était un sage,
ami de l'humanité!
* * * * *