«Les costumes des acteurs appartiennent tous à la couronne,

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MÉMOIRES DE MADEMOISELLE MARS

(DE LA COMÉDIE FRANÇAISE)

PUBLIÉS PAR ROGER DE BEAUVOIR.

II

PARIS,

GABRIEL ROUX ET CASSANET, ÉDITEURS,

33, rue Sainte-Marguerite-Saint-Germain.

1849.

I.

Monvel en Suède.--Douleur de madame Mars.--Gustave III. Ulrique et

Amélie.--Le lecteur du roi.--La nourrice.--Le palais de Stockholm.--Le

portrait voilé.--Causerie royale.--Fragments de correspondance de Monvel

à Désaides.--L'Opéra suédois et le Théâtre-Français.--Vie de Monvel à

Stockholm.--Particularités sur Gustave III.--Le château de

Haga.--Promenade sentimentale.

Ce matin-là, Valville, en faisant répéter à madame Mars une tragédie de

la Harpe, remise depuis peu au répertoire,--les trop fameux

_Barmécides_,--s'interrompit tout à coup en voyant que son

interlocutrice n'avait pas même l'air de l'écouter; en effet, au lieu de

songer à la réplique, elle regardait une carte de géographie étendue sur

le bureau de Valville.

Valville en avait marqué certaines lignes à l'encre rouge, c'était là

son occupation depuis un grand mois; il s'attelait à cette carte

géographique et se figurait que son fauteuil était devenu une chaise de

poste.

La configuration de la Suède préoccupait le digne homme autant que

Gustave Wasa; il s'était fait, en idée, bourgeois de Stockholm, et ne

parlait plus que de négociations avec la Prusse et l'Autriche. La

révolution de France arrivait à grands pas; bien qu'on ne fût qu'en

1788[1], la convocation des notables du royaume et les remontrances du

Parlement n'étaient pas de nature à rassurer sur l'avenir. À des menées

sourdes, hostiles contre la cour se joignaient les dénonciations contre

les ministres; les théâtres eux-mêmes, encouragés par l'audacieux

exemple de Beaumarchais, poussaient à l'émancipation; un an après on

devait représenter _Charles IX_, de Chénier, premier anneau de cette

chaîne de pièces affranchies de toute entrave. L'époque des violences

littéraires et politiques approchait; la censure de Bailly, le maire de

Paris, allait se voir plus tard elle-même brisée comme une digue

impuissante.

Et c'était dans un pareil moment que Valville, l'honnête et calme

Valville, s'occupait de la Suède!...

Les artistes sont faits ainsi, ils voyagent sur l'aile de l'imagination,

qui a du moins le mérite de les emporter loin d'un pays maussade et

orageux. Que faisaient à cet esprit pacifique les débuts de Robespierre

comme avocat[2], les chapeaux à la Marlborough[3], le Parlement et M. de

Calonne? Valville n'aimait, il faut bien le dire, qu'un homme au monde,

et cet homme c'était Monvel. Il l'avait apprécié de bonne heure dans la

société de Désaides, il le savait parfois quinteux, difficile; mais il

estimait cette probité rare, cette droiture à toute épreuve[4]. Si

Valville songeait tant à la Suède, c'est que du fond de cette cour de

Gustave III, Monvel en revanche songeait peu à lui; à peine avait-il

écrit quelques lettres à madame Mars! D'où provenait ce silence, cet

oubli, et comment Monvel ne s'était-il pas mieux fait pardonner son

prompt départ! Il avait rompu brusquement avec la Comédie, au mépris de

son contrat, et sans s'inquiéter en rien de la sanction de Messieurs les

gentilshommes de la chambre; le roi de Suède l'avait nommé son lecteur,

et dès lors la tête lui avait tourné. Il était écrit qu'il partirait

sans embrasser seulement la pauvre Hippolyte, sans serrer la main à

Valville ou à Désaides, à qui il laissait le soin de faire représenter

plusieurs pièces de lui, durant son absence; il était écrit que ce

départ cruel serait un coup de foudre pour madame Mars! «Quel courage,

pensait Valville, ou quelle incroyable sécheresse! A-t-il imposé silence

aux voix de son cœur, ou n'était-il pas digne de connaître les regrets?»

L'avortement de cette liaison effrayait Valville, il savait quelles

racines elle avait jetées dans l'âme de madame Mars! Au seul timbre de

Stockholm sur une lettre du fugitif, elle pâlissait en ouvrant

l'enveloppe, elle trahissait son angoisse par un tremblement fébrile.

Que d'humiliations, d'amertumes cruelles et dures, quand la poste se

taisait! Elle se confinait ces jours-là dans sa chambre ou dans sa loge,

évoquant en elle son orgueil blessé pour haïr l'ingrat; elle se

représentait son lâche abandon, elle jurait de ne plus toucher ses

lettres! Mais les planches même de cette scène, foulées par Monvel,

comment les fuir? Mais ce même public attentif à sa parole, comment

l'éviter? Des larmes impuissantes brûlaient alors les joues de la pauvre

femme, elle appelait Hippolyte et elle la serrait avec accablement

contre son cœur. Plus de sourire pour Dugazon, le joyeux diseur; plus

d'amour pour la promenade aux vertes allées du Luxembourg, plus de rayon

d'orgueil ou de joie en passant près de la loge de Monvel! C'était une

humble douleur, mais elle eût fait pitié même aux plus indifférents.

Telle est cependant l'immense activité de l'espoir, que madame Mars se

croyait encore aimée. Les premières lettres de Monvel étaient brûlantes,

elles ne dissimulaient rien de ses efforts, de sa lutte avec lui-même.

Le théâtre qu'il fuyait ne lui avait donné que des ennuis; cette liaison

était le seul bonheur dont il remerciât le Ciel; seulement,

poursuivait-il, «j'oppose la neige au feu en vous quittant, vous que je

conjure de prendre garde à toutes ces haines de là-bas!» Quelles étaient

ces haines dont parlait Monvel? Les meilleurs et les plus forts se sont

plaints souvent de l'injustice. Monvel était-il découragé, n'était-il

qu'ambitieux? Le désir d'une union prochaine éclatait dans cette franche

et noble épître, il y parlait d'Hippolyte, «_sa chère petite fée!_»

Quelle lecture que celle d'une pareille missive pour la pauvre

abandonnée, mais aussi quel brusque rayon de lumière sur les projets de

Monvel, quand peu à peu ses lettres devinrent plus courtes et plus

rares! Le moment est dur où l'on s'aperçoit de l'indifférence et de

l'oubli dans les cœurs qui nous sont chers; mener le deuil de ses

souvenirs n'appartient qu'à la vieillesse. Et quelle rudesse dans ces

mornes avertissements! L'illusion du théâtre lui-même n'ôte rien aux

épines d'un pareil drame, on se voit encore belle, et l'on se demande

pourquoi l'on est délaissée. Madame Mars avait mis en Monvel son avenir

et celui de sa fille; sa tendresse fut frappée d'un coup sensible en

apprenant qu'il épousait mademoiselle Cléricourt.

Voici dans quelles circonstances ce mariage eut lieu; si elles semblent

romanesques, c'est la faute des événements et non la nôtre:

Gustave III aimait les lettres, ses loisirs étaient spécialement

consacrés au dessin et à la lecture, il avait composé même plusieurs

pièces de théâtre dont le sujet était pris dans l'histoire de Suède. Le

commencement de son règne avait été marqué par la construction d'un

édifice splendide, le théâtre de l'Opéra national; plus tard il devait

fonder une académie suédoise sur le modèle de l'Académie française, et

concourir lui-même pour un des premiers prix qui furent proposés[5].

Jamais souverain n'avait possédé à un plus haut degré le don de la

parole; il aimait la représentation, la cour était devenue bientôt une

des plus brillantes de l'Europe. Une troupe française venait d'être

formée par lui à Stockholm, il l'y entretenait avec un luxe royal,

Monvel s'en vit nommé premier comédien et directeur, il partit convaincu

que Gustave avait grand besoin de lui, et il ne se trompait pas. Si le

roi le faisait trembler, en revanche le poète le rassurait; Monvel se

présenta donc résolument devant Sa Majesté suédoise.

Il trouva un homme dans la force de l'âge, bien fait, d'un port noble,

les yeux d'un bleu doux, le front large, la voix forte, sonore dans le

commandement, flexible et suave dans l'intimité de la causerie, prenant

tous les chemins pour arriver au cœur de son peuple, ardent, éclairé, et

surtout singulièrement épris des arts, qui le reçut entre le portrait de

Gustave Wasa et d'Adolphe Frédéric, lui parla de son voyage en France

sous le nom du comte de Haga, avant qu'il fût roi; l'entretint de

Voltaire et de Frédéric, du roi Stanislas et de Boufflers, puis arrivant

graduellement à la Comédie-Française, lui demanda des nouvelles de M. le

maréchal de Richelieu et de Préville. Le roi, dans ce premier entretien,

rappela à Monvel le trait de La Rissole[6]; tous deux en rirent

beaucoup.

On parla de Brizard, de Molé, et d'autres acteurs; Gustave gardait

Monvel pour la bonne bouche, il l'avait vu à Paris l'année qui suivit

ses débuts dans l'_Égisthe_ de _Mérope_; Monvel jouait alors les jeunes

rôles dans la tragédie. Le roi lui donna la réplique, et il fallut que

notre acteur récitât toute la scène quatrième du dernier acte. On ne se

figure pas avec quel charme, quel bonheur Gustave III l'écoutait! Ce

prince avait hérité toutes les qualités charmantes de sa mère Ulrique,

qui se montra digne du grand Frédéric, son frère, par ses lumières et

son instruction. Le mariage de cette princesse avec Adolphe avait été le

fruit d'un trait de finesse de sa part qui est peu connu et dont nos

lecteurs nous sauront gré.

La cour et le sénat de Suède avaient envoyé un ambassadeur _incognito_

en Espagne pour observer en secret le caractère des deux filles du

prince Frédéric, _Ulrique_ et _Amélie_. La première passait pour avoir

l'esprit malin, fantasque, satirique, et déjà la cour de Suède s'était

prononcée en faveur d'Amélie, princesse remarquable par sa douceur non

moins que par sa beauté. La mission secrète de l'ambassadeur transpira,

comme il arrive trop souvent; Amélie se trouva dans la plus grande des

perplexités, par l'invincible répugnance qu'elle avait de renoncer au

dogme de Calvin pour embrasser celui de Luther. Dans cette position

délicate, elle crut ne pouvoir mieux faire que de consulter sa sœur,

elle la pria de l'aider de ses avis. «Cette union, ajoutait-elle, est

contraire à mon bonheur, à mon repos!» La maligne Ulrique lui conseilla

d'affecter alors des airs de hauteur et de dureté pour toutes les

personnes qui l'approcheraient en présence de l'ambassadeur suédois.

Amélie ne suivit que trop cette perfide suggestion. Ulrique, de son

côté, eut soin de se parer de tous les dehors aimables dont elle

dépouillait sa sœur; tous ceux qui n'était pas initiés dans le secret

furent surpris d'un tel changement. L'ambassadeur informa sa cour de

cette méprise de la renommée, qui attribuait ainsi faussement les

qualités d'une sœur à l'autre; Ulrique se vit préférée et monta sur le

trône de Suède, au grand regret d'Amélie.

--C'est de la tragédie féminine, disait à ce propos Gustave III à l'un

de ses familiers, le baron de Geer: grâce à elle, je suis devenu le

premier citoyen d'un peuple libre.

À peine arrivé à Stockholm, Monvel s'y vit installé au palais, élégant

édifice commencé par Charles XI et fini par Gustave III. Vingt-trois

belles croisées ornaient sa façade, dix colonnes doriques supportaient

un pareil nombre de cariatides ioniques, appuyées sur dix balustres

d'ordre corinthien; la couverture en était à l'italienne. Le

rez-de-chaussée du palais et les arcades donnant sur le quai étaient de

granit; le jardin, orné de lions de bronze et de statues, offrait un

aspect magique, en ce qu'il s'avançait au-dessus de vastes galeries. La

chapelle, la salle où s'assemblaient les États, le muséum royal et les

logements de la cour frappèrent Monvel. Les appartements de sa majesté

offraient une très grande magnificence; la plupart des salles qui les

composaient étaient ornées de belles tapisseries des Gobelins. Le salon

de compagnie, remarquable par son décor à la turque, avait des siéges

dans la forme de ceux d'un divan; au-dessus de chacun était un miroir

magnifiquement taillé, dont le cadre était de verre colorié en jaune et

en pourpre.

Au sein de ce luxe, Gustave conservait jusque dans son costume une

simplicité étrange, sa tenue avait quelque chose de militaire. Rien

n'égalait sa vénération pour Gustave-Adolphe, qui ne s'engagea jamais,

on le sait, dans une bataille sans avoir dit sa prière à la tête de ses

troupes; après quoi il entonnait de la manière la plus énergique un

hymne allemand, que son armée répétait en chœur avec lui.

--Voilà qui vaut bien vos chœurs de l'Opéra, disait un jour le roi à

Monvel; l'effet de trente à quarante mille guerriers chantant à la fois

devait être imposant et terrible!

Il avoua à Monvel qu'il avait fait le plan d'une tragédie sur ce héros

qui mourut l'épée à la main, le mot du commandement sur les lèvres, et

la victoire dans le cœur.

--Je donnerais bien dix ans de ma vie pour jouer ce rôle-là, reprit

Monvel avec feu; mais vous me l'avez pris, Sire, comme mon chef

d'emploi!

Monvel causait encore dans cette première entrevue avec le monarque,

quand la femme d'un paysan dalécarlien entra sans avoir été annoncée le

moins du monde dans l'appartement.

--Mon cher Monvel, dit le roi, je vous présente la nourrice de mon fils;

c'est une brave Suédoise qui descend en droite ligne de l'honnête André

Péterson, qui défendit Gustave Wasa contre les meurtriers envoyés à sa

poursuite par Christian. C'est dans nos montagnes, asile de la santé et

de la paix, que j'ai voulu choisir la nourrice du roi futur, afin qu'il

suçât avec le lait la vigueur de nos montagnards et leur vieil amour

pour le pays.

--À propos de cela, demanda le roi, êtes-vous marié, êtes-vous père?

Monvel s'inclina, cette phrase avait fait passer dans ses veines un

frisson de glace. La nourrice du petit prince était vêtue de l'élégant

costume introduit par Gustave III lui-même dans ses États et qui tenait

beaucoup des anciennes modes espagnoles. Ses grands yeux bleus étaient

remplis de douceur et d'expression; il régnait dans toute sa personne un

air de propreté, de délicatesse et d'enjouement.

Le petit prince apparut bientôt; il était né le 1er novembre 1778, juste

un an avant Hippolyte Mars. Il portait une espèce de justaucorps

gris-blanc, à manches fendues, une paire de bottes à la Charles XII, une

épée à la dragonne, et des gants de couleur fauve. Le roi exigeait qu'il

s'assouplît déjà à tous les exercices du corps; il habitait une partie

du palais présentant tous les caractères de la solitude.

--Nous en ferons un Gustave-Adolphe, disait-il; il en a déjà le nom!

Le roi congédia l'enfant, et passa dans sa bibliothèque avec Monvel.

Elle ne contenait pas moins de vingt mille volumes et quatre cents

manuscrits.

--Bien que je vous aie nommé mon lecteur, je vous fais grâce de tout

ceci, mon cher Monvel. Beaucoup de ces livres font partie du pillage de

la bibliothèque de Prague; je laisse à l'Université d'Upsal des

curiosités d'autre nature. Vous y pourrez voir, par exemple, les

sandales de la _Vierge Marie_ et la bourse de _Judas_.

Monvel contint un sourire.

--Ah! j'avoue, à la louange de l'Université, que les professeurs qui

vous donneront l'explication de ces raretés vous paraîtront un peu

embarrassés de leur rôle. En revanche, on vous fera voir des manuscrits

islandais qui datent de plus de huit cents ans. Mais, tenez, ajouta le

roi avec un sourire gracieux, voici qui vous plaira plus: une comédie en

trois actes et en vers, de 1777, dont l'auteur est, je crois, de vos

parents. En vérité, vous n'auriez qu'un mot à dire pour le faire parler.

Monvel reconnut son _Amant bourru_ délicieusement relié.

--Vous me placez, Sire, en trop bonne compagnie.

--Que dites-vous là? Vous voilà à côté de traités écrits par des Lapons.

Mon bibliothécaire n'en fait jamais d'autres! Il est vrai qu'il est

Anglais! Ce qui va vous surprendre, c'est qu'ici tous nos professeurs

marchent bottés. Toutes les affaires en Suède se font en bottes; le cuir

est si bon marché! Que pensez-vous de Sergell, qui veut absolument me

sculpter en bottes? moi qui suis pour le brodequin: c'est plus antique.

Je vous ferai voir ce malheureux Sergell, qui devient mélancolique et

qui m'effraie; les deux Martin, frères et rivaux en mérite, deux

peintres dont je fais grand cas; et puis, mon cher Monvel, il faudra

bien aussi que je vous montre mes dessins: Frédéric montrait bien ses

vers à l'auteur de _Mérope_ et de _Zaïre_!

En parlant ainsi le roi poussait la porte d'un cabinet octogone, des

fenêtres duquel on découvrait Stockholm en amphithéâtre, ses murs de

pierre ou de briques, revêtus en plâtre blanc ou jaune tendre, ses

forêts de pins dégarnis, et les sinuosités admirables de la Baltique.

Cet endroit ressemblait à un _retiro_ profond. Çà et là quelques rideaux

recouvrant les cadres de ce boudoir, des plantes exotiques, et quelques

médailles d'un rare travail, classées dans des rayons de laque. Un

prie-Dieu était placé dans un des angles, et au-dessus de ce prie-Dieu,

un tableau également voilé.

--Regardez, Monvel, regardez, dit le roi, en soulevant la draperie de ce

tableau; cette figure n'est-elle pas celle d'une Vierge?

Monvel resta frappé de saisissement; il avait eu le temps de remarquer

avec quel frémissement religieux le roi était entré dans ce sanctuaire

qu'il nommait sa galerie.

La figure représentée dans ce portrait était celle d'une jeune et belle

Italienne de dix-huit ans environ, aussi noble aussi suave qu'une madone

de Raphaël ou du Guide. Gustave III, qui passait pour avoir fait preuve

d'une continence monacale dans sa première jeunesse, regardait souvent

ce portrait les larmes aux yeux.

--Quelle est donc cette personne? demanda timidement Monvel.

--Oh! reprit le roi, ce cadre est toute une histoire! C'est le portrait

d'une femme dont j'eus le tort de m'amouracher pendant mon voyage en

Italie...

--Le tort?

--Oui, sans doute, continua-t-il avec rêverie. Mais je vous conterai

cela un jour...

Et il recouvrit le tableau de son voile.

Le roi passa outre, non sans laisser échapper à l'œil de Monvel les

signes d'une profonde émotion. Il parla d'autre chose, ouvrit un

magnifique recueil de dessins, où il y avait des Watteau admirables, des

vues de diverses contrées, une série de costumes suédois depuis les

premiers temps de la monarchie, et même quelques autographes de têtes

couronnées. L'écriture de Marie-Antoinette fut la première qui frappa

les regards du comédien. C'était une lettre adressée au _comte de Haga_

lui-même, à la sortie d'une représentation à l'Opéra, où elle lui avait

promis de lui faire voir Vestris. Par un caprice malheureusement trop

commun à ce _dieu de la danse_, il avait fait défaut ce soir-là au royal

voyageur visitant les merveilles de Paris sous le nom d'emprunt de comte

de Haga. Marie-Antoinette, alors dauphine, dont beaucoup d'écrivains ont

trouvé moyen, de nos jours même, de calomnier la grâce et l'esprit,

s'excusait gaiement devant Gustave III de l'impolitesse inouïe du sieur

Vestris:

«Vous allez être roi, écrivait-elle au prince royal de Suède; mais il y

a longtemps que Vestris est dieu!»

L'impertinence de Vestris avait déjà éclaté à l'occasion d'un pas où

mademoiselle Heinel avait voulu danser, et, dans lequel en sa qualité de

maître de ballets, il s'était réservé tout le brillant. Il fut sifflé

d'abord dans la chaconne qui terminait l'opéra, et il insulta, à sa

rentrée dans les coulisses, mademoiselle Heinel. L'affaire portée devant

le Ministre de Paris, celui-ci crut devoir rendre justice à l'outragée.

Vestris fut obligé, le lendemain, de lui faire agréer les excuses les

plus soumises. Pour reconquérir son public ce soir-là même, l'illustre

danseur se surpassa dans la chaconne, et y fit de si grands efforts,

qu'en sortant de la scène il se trouva mal.

--De tout ce que j'ai vu avec mon frère à Paris, disait Gustave III à ce

sujet, ce qui m'a paru le plus drolatique, c'est Vestris et l'éléphant!

M. de Boufflers m'a fait des vers fort jolis[7], et je vous ai applaudi

à vos débuts; mais Vestris furieux, Vestris voulant dévisager

mademoiselle Heinel, il faut avoir vu cela! Pour l'éléphant, vous

souvient-il qu'il se montra bien plus furieux que Vestris, vis-à-vis de

mon secrétaire Stetten, qui le regardait d'un air de pitié et de dégoût?

Cet infortuné Stetten exprimait sa répugnance par des gestes qui

n'échappèrent point à l'intelligent colosse; il retira sa trompe, et, la

dardant avec rage contre son détracteur, il ne s'en prit heureusement

qu'à sa chevelure, qu'il dépoudra et mit en désordre! Si Stetten avait

porté perruque, il fût revenu chauve dans notre carrosse jusqu'au

palais.

À propos d'éléphant, continua le prince malignement, je ne dois pas

oublier mon cornac, M. d'Alembert; car en vérité vos Parisiens me

regardaient comme une bête curieuse! D'Alembert me promenait tant qu'il

me fatigua.

--S'il faut avoir une rude tête pour penser avec vous, lui dis-je un

soir, il faut avoir de rudes jambes pour vous suivre!

Les succès inouïs de mademoiselle Le Maure au Colysée[8], ceux de

l'électricité par M. le duc de Pecquigny[9], les encyclopédistes, le

coin de la reine et celui du roi, le sexe de d'Éon et l'esprit de

Diderot, tout fut passé ensuite en revue par le monarque, dont les

saillies n'étouffaient jamais la raison. Il avait tout vu, tout exploré

dans ce court voyage parisien, d'où il ne fut rappelé que pour occuper

le trône de Suède; et, pendant que l'impératrice de Russie faisait

transporter à grands frais à Pétersbourg des morceaux de rocher pour

servir de base à la fameuse statue de Pierre-le-Grand, il bâtissait,

lui, sur le granit, en appelant de tous côtés la lumière sur ses

projets, et en assurant, sans une goutte de sang, la sécurité publique.

Dès 1780 il avait conclu, avec la Russie et le Danemark, ce fameux

traité de neutralité armée qui eut tant d'influence sur les progrès du

commerce dans le Nord; quelques années plus tard paraissait la

convention entre le roi de Suède et le roi de France. Cependant, le

calme qui semblait régner de toutes parts ne cachait que troubles et

divisions intestines, comme on le verra par la suite, et pendant la

diète de 1786, il s'était formé une opposition décidée, que dirigeaient

quelques membres de la noblesse.

Monvel lecteur du roi, Monvel arrivé en Suède sur ces entrefaites et à

une époque où le trône de France se trouvait lui-même si exposé, ne put

se défendre d'un vif sentiment de douleur, à la vue de pareils

symptômes. Par une singulière coïncidence, dont il ne parlait plus tard

qu'avec les larmes dans les yeux, il fut conduit par le roi, le premier

jour de son arrivée, à l'Opéra, que ce jeune prince s'était complu

lui-même à faire élever, sans pressentir, hélas! l'horrible meurtre qui

épouvanterait cette scène le 17 mars 1792!

Nous laisserons ici parler Monvel; les fragments de cette correspondance

curieuse peindront mieux que notre plume la position du lecteur de

Gustave III, à Stockholm, et la cour de ce prince, dont les

encyclopédistes recherchaient beaucoup l'appui. Cette correspondance est

datée d'avril 1785[10]:

«Si je ne t'ai point encore dit, mon cher ami, ce qu'est l'Opéra élevé

par le roi dans sa ville de Stockholm, c'est qu'en vérité je m'occupe

plus de la troupe tragique et comique que des représentations de l'Opéra

en question, où l'on m'a fait pourtant l'honneur de reprendre l'autre

jour, devant S. M. notre pièce de _Blaise et Babet_[11]. Je te parlerai

plus tard de l'effet de cette reprise. Je passe maintenant à la salle où

elle a eu lieu.

«L'Opéra bâti par Gustave III est un édifice d'une forme élégante; la

façade en est ornée de colonnes et de pilastres corinthiens. Je puis

l'assurer que les comédiens italiens en seraient fort satisfaits, et M.

de Sauvigny lui-même, qui n'est pas toujours content de tout[12].

«L'intérieur de cette salle a la forme d'une ellipse tronquée; il ne

répond pas malheureusement à la façade, car le vaisseau est petit et ne

peut contenir plus de mille spectateurs. Il est fort richement décoré;

mais ce qui va te surprendre bien fort, c'est que les places de la

famille royale sont dans le parterre.

«Les costumes des acteurs appartiennent tous à la couronne, sans

exception, et sont d'une grande valeur; à cet égard, l'Opéra suédois

l'emporte sur tous ceux de l'Europe.

«Parmi les pièces suédoises que l'on donne à ce théâtre, il y en a un

grand nombre composé par Sa Majesté elle-même, dont le talent, tu le

sais, a excité plus d'une fois la jalousie littéraire de Frédéric de

Prusse. Je trouve pour mon compte que c'est là un trait de politique

bien digne du génie de Gustave III, d'avoir attaché la nation à son

propre idiome, en le rendant celui du spectacle; c'est le moyen le plus

sûr et en même temps le plus flatteur de porter la langue d'un peuple à

son dernier degré de perfection.

«Le premier opéra suédois qui ait été donné ici est, je crois, _Thétis

et Pélée_; mais la pièce nationale la plus goûtée en Suède est

certainement _Gustave Wasa_. Un ballet occupe ici cent danseurs, et on y

emploie quatre-vingts costumiers; c'est fort joli. Il existe dans le

bâtiment de très beaux appartements destinés aux parties de plaisir

secrètes du monarque; mais je puis t'assurer qu'ils sont de pure

étiquette, bien que ce prince habite rarement avec la reine. J'ai vu

dans ces pièces diverses deux ou trois toiles de l'Albane, que le prince

a recueillies lui-même en Italie: elles sont délicieuses de fini.

«Ce n'est que depuis peu, et par une bienveillance toute royale pour

nous, qu'on a introduit sur le théâtre de l'Opéra la représentation de

quelques pièces françaises; cela se faisait _in petto_ et devant des

ambassadeurs et des étrangers. Dis à madame Dugazon que si je l'ai

regrettée dans _Blaise et Babet_, en revanche cette troupe a redoublé

d'efforts ce soir-là. Le roi était fort content.

«Cet édifice et le palais contigu forment le côté d'une fort belle place

nommée la _Place du Nord_. On voit, au centre de cette place, le socle

monumental qui doit supporter la statue équestre en bronze de

Gustave-Adolphe[13].

* * * * *

«Mais quittons l'Opéra, mon cher ami, pour t'entretenir un peu

longuement de moi.

«Sa Majesté Suédoise, en me nommant son lecteur, m'a imposé une rude

tâche; persuade-toi que ce n'est pas là une sinécure.

«Pour peu que le détail de mes occupations au palais t'intéresse, je

vais te le faire avec une grande exactitude.

«Je me lève le matin de fort bonne heure, et sur la pointe du pied, de

peur d'éveiller le comte de Geer, près de qui l'on m'a donné en ce

moment une chambre au palais; je me rends de là au club des négociants,

où je déjeune. Les appartements de cette maison consistent dans une

longue salle à manger, un salon de billard, et un cabinet de lecture où

l'on trouve les papiers étrangers et même ceux de France, auxquels je

tiens essentiellement. La vue de l'hôtel, qui donne sur le Méler, est

très belle; on découvre, du balcon, les rochers qui dominent ce lac, et

dont la cime est couronnée pat les dernières maisons des Faubourgs.

«Il y a dans Stockholm un autre club supérieur au premier par le style

et la dépense qu'y s'y fait; mais je m'en tiens à celui-ci, d'abord

parce que M. Sparmann m'y a présenté[14], puis j'y rencontre Sergell le

sculpteur, dont je t'ai déjà parlé dans l'une de mes précédentes

lettres. Le moka est loin de valoir ici celui que nous prenions tous

deux au café de la Régence; mais comme j'abhorre le thé, cette boisson

anglaise qui jaunit les dents, il faut bien que je m'en contente. Après

la lecture des gazettes, je me rends au théâtre, non sans donner en

passant quelque attention à la diversité de costumes qui m'assiége en

cette capitale, où chacun paraît dispos, content et robuste. En sortant

du théâtre, tu peux t'imaginer aisément la série de mes _travaux_: je

cours à la poste recevoir ou porter mes lettres; de là je me promène sur

la grande place avec quelques banquiers et commis qui ne manquent jamais

de se plaindre devant moi de la pêche du hareng dont le dépérissement

est sensible. Ces gens-là sont pour la plupart assez ennuyeux: mais les

personnes du premier rang en Suède ont l'esprit si cultivé que cela

gâte. Je n'en veux pour preuve que la causerie intelligente et profonde

des seigneurs qui entourent Gustave, et parmi lesquels je dois placer le

comte de Fersen, qui m'aime singulièrement.

«L'heure à laquelle je dois faire ma cour ordinaire au roi est fixée à

dix heures. Je me presse, j'arrive; mais il m'est bien difficile de voir

dans le bienveillant et ingénieux souverain qu'on nomme Gustave III un

autre personnage que le _comte de Haga_! L'aimable frère de notre amie

commune madame Lebrun[15], m'écrivait l'autre jour pour me demander des

conseils sur la façon de lire certains vers; ces conseils il eût pu les

demander à Sa Majesté, qui est, en fait de lecture poétique, un

excellent juge. Je lui ai fait répéter moi-même l'autre jour quelques

vers du _roi Léar_[16], et elle me les a redits avec une sensibilité,

une douleur qui eussent ému Brizard. Ce prince est un modèle d'esprit,

de délicatesse et de prudence; il a fait vers moi le premier pas de si

bonne grâce que j'en suis vraiment tout pénétré. Ce qu'il y a de bon

dans cette cour hyperboréenne, c'est qu'on n'y voit point de femmes

ridicules comme la B..., qui tourne en raillerie les plus sérieux

sentiments; point de soupeurs assommants comme Ch...; point de

correcteurs de petits vers comme V...; point de petites sottes comme

mademoiselle d'A... et point d'avocats comme M... Des déjeuners, des

concerts, des promenades occupent les loisirs de cette multitude de

courtisans: la gaieté, la grâce s'emparent ici de tous leurs moments, de

toutes leurs heures. Le roi n'est impérieux que dans une chose, il exige

de ceux qui l'écoutent qu'ils lui rendent histoire pour histoire; il

préfère les douceurs d'une conversation choisie à toutes les parties de

pêche, de chasse et de danse. Nul plus que lui ne s'est attaché à

l'examen de notre société française: sa verve et son esprit

philosophique s'en ressentent, il ne lit que les auteurs qui ont écrit

de conviction; tous les autres, selon lui, se sont privés eux-mêmes de

lecteurs. Son domestique est admirablement composé; il donne, après cinq

ans, des pensions aux vieux serviteurs, des maris aux jeunes filles; il

prétend que ne récompenser qu'à la fin de la carrière, c'est acheter des

serviteurs, et qu'après tout, les serviteurs sont des hommes. Nos

lectures ont lieu le plus souvent dans la serre du palais, salon parfumé

où les cocotiers de l'Inde, l'arbre d'O-Taïti, les grenades d'Espagne,

les figues et les jasmins s'épanouissent comme dans leur sol naturel,

tant on donne un soin royal à ces travaux exotiques, tant le nombre de

ces jardiniers dévoués au maître est abondant. Chaque livre qu'il me

fait ouvrir est surchargé de notes qui attestent à la fois et son goût

et son respect pour le vrai; c'est l'ami de la raison et de la nature,

et me voilà forcé de recommencer avec lui un cours d'hommes illustres de

tous les pays. Il interroge, je réponds, et tu peux le croire, la

lecture est souvent interrompue.

«--Que fait d'Alembert?--Il raconte.--Francklin?--Il se

montre.--Diderot?--Il rumine.--Saint-Lambert?--Il versifie.--Que vous

donnera Necker?--Des plans.--Raynal?--D'anciens contes.--La Guimard?--De

longs soupers.--Greuze?--De charmantes toiles.--Désaides?--De bonne

musique, etc., etc.

«Tu vois que je n'oublie rien! Par exemple, il m'a reproché l'autre jour

de l'avoir endormi en lui lisant les _Incas_. C'était là, il est vrai,

un crime de lèse-majesté!

* * * * *

«Presque tous les grands seigneurs, parlent ici français, ce dont je

bénis Dieu et la Baltique.

«Les manœuvres commencent de fort bon matin; le roi y assiste ainsi qu'à

la petite guerre, car nous avons ici un camp depuis peu. D'ordinaire, il

est à pied; mais quelquefois aussi il traverse la ligne dans une calèche

à six chevaux, accompagné de quelques officiers ainsi que de six pages

de sa maison et d'une escorte de gardes du corps. Les soldats sont

disciplinés et vigoureux; les levées se font sur les terres qui

appartiennent à la couronne; ces domaines se nomment _Hemmans_ et se

partagent en districts. L'armée compose ici une grande force

constitutionnelle et à la fois une défense peu onéreuse pour le peuple.

* * * * *

«[17] Mais comment passer sous silence, mon cher ami, la scène qui m'a

peut-être le plus impressionné depuis que j'existe, une scène qui te

peindra à la fois les déchirements de mon âme depuis huit grands jours

et l'inépuisable intérêt de ce prince, qui prend à tâche de me cacher

toujours le roi pour ne me laisser voir que l'ami?

«Depuis que je réside ici, Sa Majesté ne m'avait jamais entretenu de mes

affaires particulières; un hasard récent l'a mise à même de les

pénétrer: maintenant la voilà instruite aussi bien que toi de la liaison

que je laisse en France.

«Sa Majesté avait bien voulu m'inviter l'autre semaine à une partie de

campagne dans un château voisin, afin de me mettre un peu à même de

considérer le caractère rural de ses Suédois. On m'avait parlé beaucoup

des paysannes de la Dalécarlie; la beauté de ces femmes a beaucoup de

rapport avec celles de la principauté de Galles. Les faneuses surtout

attirèrent mon attention. C'était merveille, en effet, de voir ces

filles à la taille enchanteresse, ayant fait le voyage à pied pour voir

leur roi, sur le seul bruit de son séjour momentané dans ce palais que

l'on nomme _Haga_, et qui est situé à un mille et demi de la porte

septentrionale de la ville. Ce joli domaine et ses jardins ont été

disposés sur les dessins même de Gustave III, Marselier l'a secondé.

Nous arrivâmes à ce palais en miniature par une allée touffue d'arbustes

les plus beaux et les mieux fleuris que j'aie vus dans le Nord; une

chaîne pittoresque de rochers couverts de pins régnait à une petite

distance.

«Le château, construit en bois peint de façon à imiter la pierre,

consiste dans une façade à trois étages et deux ailes très longues

formant galerie. Il est situé à l'extrémité d'une belle prairie sur les

bords du Méler, qui forme en ce lieu une magnifique nappe d'eau. La

distribution des terres dépendantes de ce palais et de ses bâtiments me

rappelait trop le _Petit Trianon_, pour que je ne songeasse pas à notre

chère reine Marie-Antoinette.

«Cette suave et noble figure évoquée une fois par mon souvenir, il ne me

fut plus possible de m'en détacher. Il me semblait vraiment qu'elle me

suivait douce et rêveuse, dans ce frais pèlerinage où il ne manquait que

sa laiterie et son théâtre. Que de fois, en la faisant répéter à

Trianon, mon cher Désaides, mes yeux s'étaient mouillés de larmes

furtives; que de fois quittant sa brochure, j'avais comprimé l'élan qui

me poussait à ses pieds! Comme notre belle reine, Gustave III passait

une grande partie de son temps dans ce séjour, il avait tous ses goûts

purs, élevés, et surtout celui de faire le bien.

«Je ne tardai pas à m'enfoncer dans les rochers qui forment la beauté de

ces sites romanesques. J'étais venu dans la voiture du comte de Fersen;

mais des soins multipliés l'appelaient près de Gustave: je jouissais

donc seul du calme enchanteur de ces beaux lieux.

«--Excellent endroit pour faire une pièce à ariettes, vas-tu dire;--car

vous autres compositeurs, habitués à ne poursuivre que des notes, vous

ne voyez que la musique dans ce beau livre de la création! Mais que tu

eusses vite baissé pavillon, mon pauvre ami, devant les rossignols, les

bouvreuils, les rouges-gorges! Tous ces chanteurs ailés formaient

au-dessus de ma tête un séraphique concert.

«Une petite pluie douce et tiède était venue mouiller complaisamment

sous mes pieds la sciure odorante tombée des mélèses, la neige des

acacias et les pétales ouverts dans les herbes. En vérité, ce jour-là,

j'étais poète; mon cœur s'ouvrait à toutes les joies, à tous les

espoirs, à l'amour et à la vie! Ces faneuses, aux jambes nues, aux yeux

d'un bleu doux et mélancolique, dont la nourriture n'est pourtant que du

pain noir et de l'eau, le costume une jupe grossière, je les comparais

aux nymphes de notre Opéra: c'était un corps de ballet qui valait pour

moi celui de Rebel et de Francœur! Je me laissais aller involontairement

à une rêverie silencieuse; je poursuivis ainsi ma promenade jusqu'à ce

que je me trouvasse fatigué.

«Je m'assis sur un grand quartier de roche, vis-à-vis d'un pavillon aux

vitres de couleur, dont la porte était fermée. Le calme profond de ce

lieu, sa fraîcheur et son attrait, tout concourait à m'entretenir dans

une méditation telle, que mes pensées m'emportaient à mon insu vers le

climat que j'avais quitté.

«Là aussi, me disais-je, il y a des bois enchantés, des abris chers au

poète et à l'oiseau; il y a des cœurs amoureux de l'ombre et du silence!

Verdoyantes allées de Trianon, charmilles de Marly, beaux arbres de

Fontainebleau, gazons de Chantilly, rives d'Hyères, où m'entraîna tant

de fois Ducis, que de fois ne me vîtes-vous pas, un livre ou un rôle à

la main, demander à vos aspects le doux repos qui semblait me fuir; le

bonheur de l'oubli et la chasteté de l'étude! Un rôle qu'on apprend sur

le velours de la mousse, près de la source qui chante, de l'oiseau qui

vous écoute, des feuilles qui tremblent ou de l'abeille qui bourdonne,

c'est un ami avec qui l'on se perd pour travailler et causer! Un pauvre

comédien devient bien vite près de vous un homme riche; tout ce vert des

prairies, tout ce bleu du ciel est à lui et se réfléchit sur son rôle

comme sur un miroir! Admirables voix que celle du soir, où l'on trouve

des voix et des tendresses inconnues, cris de l'ouragan qui couve et qui

s'unissent à vos cris, nuits étoilées où devait aimer Roméo, nuits

terribles où la foudre devait effrayer Macbeth! Consulter Dieu dans ses

œuvres, c'est ouvrir à son génie les portes d'un monde; lire les poètes

devant lui et sous ses yeux, c'est les élever, les agrandir!

«Ainsi me perdais-je dans cette contemplation pleine de charmes. Par un

retour insensible, j'en vins à me ressouvenir de cette nature factice du

théâtre, de ces arbres et de ces cieux en carton qui me parurent odieux.

«Pendant que je rêve ici, pensais-je, on me déchire là-bas; le tripot de

la Comédie se remue. Molé ne m'écrit que rarement et il ne m'écrit

jamais ce qu'il pense. Dugazon me menace de publier mes Mémoires si je

ne reviens. Brizard et Dazincourt jettent les hauts cris, on fulmine

contre moi des réquisitions au théâtre et à la cour! Messieurs les

gentilshommes de la chambre, de la sanction desquels je me suis passé,

sont capables d'en référer à Gustave III! Il n'y a que Fleury à qui mon

départ assure une vraie fortune! Et les femmes, les femmes de cet

aréopage couronné! elles me déchireraient comme des furies, depuis cette

désertion!

«En ce moment même et comme je m'arrêtais à cette pensée, il me sembla

qu'un fer ardent venait de pénétrer ma poitrine; j'y portai la main, ce

n'était pourtant qu'un simple papier... une lettre, Désaides, dont le

contact me brûlait.--Cette lettre était de madame Mars!

«Pauvre femme! comme elle déroulait dans ces quatre pages si tristes, si

accablées, si brûlantes, l'état actuel de son cœur! Mon départ précipité

lui avait donné le coup de la mort, et depuis ce temps elle n'accusait

même plus, elle se contentait de noter jour par jour toutes ses

souffrances. L'avoir délaissée de la sorte, elle et cette enfant si

douce et si chère! m'être enfui subitement sans leur avoir même laissé

mes larmes et mes caresses pour adieu! Tu peux te douter de ces

douleurs, de ces angoisses incessantes! Et ce n'était pourtant que la

cinquième lettre de ce genre que je recevais depuis mon long séjour à

Stockholm, tant j'avais mis d'art à calmer son chagrin par l'espérance,

tant je me berçais moi-même de l'idée de la rejoindre un jour, elle et

ma chère Hippolyte, une fois que je me serais dégagé de ces liens

d'ambition et de fortune qui me retiennent ici! Si les lettres de

l'infortunée étaient rares, en revanche elles avaient gardé sur moi un

tel pouvoir, qu'après les avoir lues je demeurais souvent trois jours

dans un morne accablement. Aucune partie de plaisir, aucun devoir n'eût

pu m'en faire sortir; ces jours-là je me renfermais dans ma chambre et

je ne la quittais que sur le soir. Ce qui me désolait, ce qui

m'irritait, c'était cette perpétuelle insistance de ma victime au sujet

du mariage projeté; elle me rappelait ma promesse avec toute l'exigence

du souvenir, toute la fierté de la douleur! Je finis bientôt par ne voir

en elle qu'une créancière importune; j'appelais à mon aide l'exemple de

Molière, et je me disais qu'un comédien ne doit pas se marier. Pour

elle, en m'écrivant, elle n'avait que ce seul but-là, et ce but me

révoltait. Tu peux te figurer aisément cette répugnance, toi qui me sais

depuis longtemps ennemi de toute entrave. Ma fortune d'ailleurs ne

motive-t-elle pas mes refus? Comment se dénouera ma fugue en Suède? par

une pension sans doute. Or le roi ne paraît pas pressé de me renvoyer à

messieurs de la Comédie. Je ne te dirai pas les termes de cette lettre,

tu te les figures; je n'ai vu là seulement ni apprêt de style, ni

douleur forcée, et cependant la pauvre femme continue de jouer la

tragédie! Bref, je serais perdu si je la revoyais un jour seulement, car

je l'aime de toute la force de mes souvenirs. Elle veut quitter le

théâtre, et cela serait folie. Maintiens-la, je te prie, dans l'idée

contraire; tu trouveras d'ailleurs sous ce même pli un mot écrit pour

Valville à ce sujet. On a bien raison de dire qu'on ne fait jamais dans

la vie ce que l'on veut. Il y a huit grands jours que je reçois cette

lettre de France, je la lis, je la relis, puis je me jure ensuite de ne

plus la relire; et vois, cependant, Désaides, elle se retrouve encore

toute ouverte sur mon bureau pendant que je trace ces lignes, mes yeux

ne peuvent l'éviter, je croirais faire un crime en la brûlant! Tu vas

voir maintenant si la fatalité ne se mêle pas de moi!

II.

Suite de la lettre de Monvel.--Le roi et le Comédien.--Proposition

embarrassante.--_La Clémence d'Auguste_.--Mademoiselle

Cléricourt.--Divers portraits.--Le poète Bellmann.--Kellgren, secrétaire

du roi.--Galanterie de Charles XII.--Lidner.--La Sapho

suédoise.--Swedenborg.--_Le Docteur de la Lune_.--Prédiction faite à

Kellgren.--L'armurier du roi.--Vision de Gustave III.--Rapprochement de

cette vision avec une anecdote de Pichegru.--Retour de Monvel en France.

«Je demeurais assis vis-à-vis du pavillon, écoutant ainsi ces voix

diverses et agitées de mon cœur, quand une main se posa sur mon

épaule... Je me retournai brusquement, et je vis Gustave III.

«Le bruit de ses pas avait été sans doute amorti par la mousse qui

tapissait le sentier; je demeurai muet, interdit comme un homme qui sort

d'un rêve!

«Le roi sourit de mon étonnement, me fit signe de me lever; cela fait,

il me prit le bras avec une grâce charmante.

«Comprendras-tu, Désaides, ce qui dut se passer en moi dans un pareil

moment? Un mot, un geste du roi me faisait son ami, son égal! Et j'étais

bien éveillé; ce n'était point un jeu de mon imagination, un rôle appris

et joué sur le théâtre de Stockholm; non, c'était le prince, c'était le

roi, Gustave III, qui me parlait! Tout ce qu'avait rêvé cet homme était

beau; tout ce qu'il réalisait déjà était grand! Il avait changé à lui

seul la forme d'un gouvernement, et cette révolution s'était opérée

presque sans effort, tandis que la nôtre qui s'élabore, Désaides, que de

sang, que de crimes ne coûtera-t-elle peut-être pas! C'était un roi de

chevalerie, jeune, ardent, si noble que la plupart des courtisans s'en

montraient jaloux; tour à tour sévère, élégant, ou valeureux, il

imprimait à son siècle un cachet de nationalité; son éducation semblait

se résumer par ce seul mot: Reconquérir! Et en effet, Désaides, il avait

reconquis, par le plus audacieux de tous les coups, sa souveraineté et

son peuple; il aimait la poésie et il couvrait les poètes de son

manteau; il idolâtrait la France, et on ne parlait guère à sa cour que

la langue française: il ne lisait lui-même que des livres français et

s'inquiétait fort peu des vers venus d'Allemagne! C'était un soleil vers

lequel tous les rayons de la froide Baltique convergeaient: il écrivait

avec le comte de Tassin; il collaborait avec Kellgren, il protégeait

chez lui Dalin et Léopold; ailleurs Diderot et Helvétius! Et c'était ce

monarque, ce prince qui venait à moi! Il m'avait cherché à travers les

solitudes vertes du château de Haga, moi son lecteur officiel, moi

directeur en titre de sa troupe française; et, je ne le prévoyais que

trop à la sensibilité affectueuse de son regard, ce n'était point de

prose ou de vers qu'il allait m'entretenir; non, un intérêt bienveillant

le guidait seul vers ton ami: ce n'était plus le roi, c'était Gustave!

«À l'entour de nous, tout était vrai, imposant! La nature elle-même

prêtait à cet entretien la solennité de son silence, je retenais mon

haleine, j'allais écouter le roi!

«L'écouter loin de tous les seigneurs, loin de tous les importuns, moi,

pauvre comédien mis à l'index de la société!

«Je me trouvais ainsi, comme par miracle, entre deux royautés, mon cher

Désaides, l'une créée par Dieu et aussi éternelle que lui, l'autre bâtie

par les hommes et aussi fragile que leur nature! Sur ma tête un ciel

éclatant, limpide; à mon bras le roi de Suède! Pour la première fois de

ma vie, je sentis le feu de l'orgueil courir dans mes veines! Un pareil

triomphe! Ah! j'aurais donné tous les autres pour celui-là!

«--Monvel, me dit le roi, vous ne m'attendiez pas, convenez-en.

«--J'en demande pardon à Votre Majesté, elle a dit vrai. L'homme est

fait de la sorte, qu'il espère souvent un bonheur trop loin de lui pour

l'atteindre, et ne devine pas celui que Dieu lui tient en réserve dans

sa bonté...

«--Je tenais à vous voir ici, reprit Gustave, c'est ma résidence

favorite, et j'y suis trop calme, trop heureux pour que mes moindres

désirs ne s'y réalisent pas.

«Je ne compris point d'abord le sens de ces paroles, et je gardai le

silence, attendant que le roi daignât m'en donner l'explication.

«Ce que Gustave m'avait dit au sujet de ce séjour concordait avec l'idée

que j'avais dû m'en faire, d'après les récits de la cour; c'était, en

effet, à Haga, qu'à la révolution de 1772, il avait consulté secrètement

ses amis sur la lutte qu'il commençait. Cette circonstance l'avait même

déterminé à prendre dans ses voyages le nom de cette résidence qui lui

était devenue si chère.

«Nous étions devant le pavillon dont je t'ai parlé. Gustave III tira de

sa poche une petite clé dorée; puis s'étant assuré que nous n'étions pas

suivis, il ouvrit la porte de cette mystérieuse retraite, après m'avoir

fait signe de l'y suivre.

«L'intérieur du pavillon était tapissé de gramens et de coquillages; une

table rustique occupait le milieu; le plafond seul était peint, il

représentait Hébé versant le nectar aux Dieux.

«Le roi ne fit asseoir auprès de lui par un geste plein de bonté.

«--Monvel, me dit-il, avec ce son de voix pénétrant qui n'appartient

qu'à lui seul, je vais exiger de vous un vrai service...

--Un service, Sire! repris-je un peu étonné.

«--Un service; j'ai compté sur vous. Ai-je eu tort?

«--Ah! Sire, répondis-je, je voudrais payer du reste de mon existence

les bontés dont vous me comblez...

«--Voilà une phrase bien respectueuse, et que je vous interdis pour

l'avenir, mon cher lecteur.

«Il y eut une seconde de silence.

--«Monvel, reprit le roi avec une mélancolie qui me toucha dans un

prince si jeune, vous vivrez plus longtemps que moi, et ce sera pour le

mieux...

«--Quoi! Sire...

«--Sans doute; vous avez de nombreux amis que vous retrouverez à l'heure

du succès, fiers de vous, de votre gloire! Les rois, eux, les pauvres

rois, n'ont que des flatteurs, des courtisans ou des ennemis!

«--Ah! Sire, Votre Majesté oublie que je suis là!

«J'ajoutai bientôt avec chaleur:

«--Et qui n'aimerait autant que moi celui que chacun admire? Que

Frédéric vous envie quand Voltaire vous chante, cela est tout simple:

quand le rossignol a chanté, la grenouille coasse; votre règne n'en sera

pas moins rangé au nombre de ceux qui relèvent un peuple; les muses de

la Suède vous sont aussi fidèles que vos soldats!

«Il sourit.

Mémoires de Mademoiselle Mars (volume II) (de la Comédie Française) · 第 1 / 8 段