VI

Une fois, il a aimé de passion: il avait vingt-sept ans, et venait

d’avoir la gale. Avoir la gale est une bonne entrée de jeu: la peau

flambe. L’ambition est une autre espèce de gale, où le cœur démange à

jamais. En ce premier amour, Bonaparte se venge d’avoir trop attendu la

fortune et la gloire. Il se venge d’avoir pensé se faire Turc. La créole

mûre, à mi chemin entre la femme galante et la marquise, sans tête, sans

mœurs, sans esprit, a tout, le charme de l’idole charnelle. Elle a le

goût des parfums et de la toilette. Elle se couvre de dentelles et de

soie. Elle est gourmande. Elle jacasse à bout de branche, sur le

cocotier des îles, l’arbre chaud du plaisir. Elle s’adore. Et lui, le

chaste ambitieux aux joues creuses, le lion maigre, il croit tenir en

elle tout le raffinement de l’ancien monde. Cet homme qui ne dépense

rien pour sa table, rien pour ses habits, rien pour rien enfin,

s’imagine de posséder, en cette femme, tout ce qui tente les autres et

tout ce qu’il dédaigne: il s’empare du luxe et de la chair; il croit

jouir en elle de toutes les folies: peut-être même jouit-il d’être dupe.

Plus tard, il a un autre amour de raison pour Marie-Louise. L’homme de

quarante-cinq ans, l’aigle gras, au gros jabot, le ventre plein sur les

petites cuisses, veut sentir, dans une victime choisie, le monde qui

palpite. Il jubile de presser entre ses serres la fille des Habsbourg,

et il rit de la lèvre pendante qui fait toujours la moue. Ah, s’il avait

pu faire un enfant à la fille de Louis XVI! Le mariage, qui a perdu

Napoléon, tout de même l’accomplit; alors, il est tout calcul. Qu’il est

beau de voir l’homme du fait, le dieu du réel, ne rien saisir de la

réalité qu’en géomètre, qui modèle toutes les formes sur les figures de

son esprit! L’amour de tête est l’exercice favori des tyrans.

De Napoléon · 第 10 / 45 题