Sans doute, parler du Corse, c’est nommer Napoléon: il faut encore le
peindre. La Corse à fait toute sa lignée maternelle. Mais la terre a ses
secrets, même si elle fuit tout. Les Corses ne sont pas tous des
Bonaparte, si chaque Corse se reconnaît en lui.
La Corse est une nation antique, et plus antique même que Rome ou
l’Italie du treizième. Rien de Grec en elle. Mais elle a l’odeur
profonde de l’Orient. En mer, par la nuit d’été, le parfum de la Corse
enivre les narines, comme la tunique de la Sulamite déployée. C’est une
senteur de cédrat et de myrrhe, d’encens, de thym et de cyprès: plus
douce que la fleur d’oranger, plus chaude que l’œillet, plus fraîche que
les épices, comme si une source coulait sur le bois de santal et le clou
de girofle. Dans son exil d’Elbe, chaque soir, le vent d’Ouest portait
l’odeur vivante de la Corse à Napoléon, tourné vers le couchant. Et,
fermant les yeux, il s’en laissait hanter; il s’en faisait bercer; car
ce parfum roucoule, pareil à la tourterelle, qui va et vient, et qui
enveloppe le solitaire aux écoutes, de son aile à la fois et de son doux
gémissement.
La Corse est une Phénicie villageoise, au génie punique. Le clan est
l’âme de la Corse. Ils vivent par clans, comme il y a trente siècles.
Ils ont la morale du clan, qui est le respect de la force: toujours
fidèles au plus fort. Et le plus fort est le plus intelligent. Ce peuple
vénère l’intelligence comme le Juif ou l’Arabe. Pour lui comme pour eux,
dans l’intelligence, il y a le succès, la ruse et le juste, l’excuse de
la perfidie, au besoin, et l’usage légitime de la violence. Ainsi, la
vengeance n’est pas un droit, mais un devoir; et jamais le clan n’y
manque.