Le galéopithèque, nommé _guiga_ par les Indiens, est un joli
petit animal de la grosseur d'un lapin de garenne. Sa fourrure,
fine et soyeuse, varie beaucoup dans sa couleur. Ainsi, il y en a
de tout à fait noirs, de gris de diverses nuances, de jaune nankin,
de noirs tachetés de blanc, de gris tachetés de blanc, etc. Il est
extraordinaire qu'un animal à l'état sauvage présente une aussi grande
variété dans la couleur de sa robe.
Le _guiga_ porte des membranes comme les écureuils volants; il s'en
sert pour sauter d'un arbre à l'autre. Il ne se trouve que dans
les _Bisayas_.
Le jour, il demeure caché dans les arbres sur lesquels il peut trouver
un trou pour se blottir. Il en sort la nuit pour se nourrir de fruits
et d'insectes.
Les Indiens ont une habileté particulière pour préparer leurs peaux,
qu'ils vendent généralement aux Américains du Nord.
Comme on vient de le voir, le nombre des mammifères aux îles
Philippines est réduit à quelques individus. Ses grandes forêts
n'abritent point d'animaux féroces comme Java, Bornéo et Sumatra,
leurs voisines.
§ VII.--Oiseaux.
Les oiseaux sont si nombreux aux Philippines, que plusieurs volumes
suffiraient à peine pour dépeindre toutes leurs variétés de forme et
de plumage, leurs habitudes, et l'instinct que la prévoyante nature
a donné à plusieurs espèces pour se reproduire, se garantir de leurs
ennemis, et pourvoir à leur subsistance.
Ne pouvant pas faire un cours d'ornithologie, je vais me borner à
décrire quelques individus dans les familles les plus remarquables,
et donner le catalogue de tous ceux qui sont connus.
Dans les rapaces, où se trouve le monarque des habitants de l'air,
on remarque _l'haliateus blagrus_, l'_aigle-pêcheur_, que les Indiens
nomment _laouyn_. Il habite les bois situés près des bords de la mer,
des lacs ou des grandes rivières. Son plumage est varié de noir et
de blanc; il est armé d'un bec crochu et tranchant; il a des pattes
nerveuses couvertes d'écailles, des serres aiguës, l'oeil étincelant;
il frappe l'air de ses puissantes ailes, plane dans les nuages, d'où il
se précipite sur sa proie avec la rapidité d'une flèche; il la saisit
dans ses serres, s'élève de nouveau, puis, suspendant son vol rapide,
plane majestueusement pendant qu'il déchire sa victime. Lorsqu'elle
est sans vie, il reprend son vol, et va se percher sur un arbre élevé
qu'il a choisi pour le lieu de ses festins.
A l'époque de la reproduction, le mâle aide sa femelle à construire son
aire. Celle-ci y dépose deux ou trois oeufs, et, pendant tout le temps
qu'elle passe à les couver, le mâle, sur une branche voisine, veille
sur elle, et ne s'en éloigne que pour chercher sa pâture. Lorsque les
aiglons sont éclos, il partage avec sa compagne le soin de les nourrir.
Le plus petit individu connu de cette famille, l'_irax siriceus_,
auquel quelques naturalistes ont donné le nom de _gironieri_, est un
joli faucon de la grosseur du moineau. Son ventre et sa gorge sont
blanc argenté, et le reste de son corps d'un beau noir bronzé.
On pourrait le prendre pour le symbole de la fidélité: le mâle ne
quitte jamais sa femelle; il est toujours perché près d'elle, sur une
branche morte, d'où il plane de son oeil perçant sur le sommet des
arbres voisins; lorsqu'il aperçoit voler un insecte, il s'élance à
tire-d'aile, le saisit, et revient partager sa proie avec sa compagne.
Dans les perroquets, famille si variée par la diversité du plumage,
on remarque plusieurs espèces de jolies perruches, dont la couleur
dispute aux feuilles leur verdure, à l'écarlate, au jaune et au bleu
leur éclat. Ces jolis oiseaux, qui flattent si agréablement la vue,
n'ont qu'un cri discordant et désagréable. Ils vivent ordinairement
par couples, font leur nid dans des trous d'arbres, et se nourrissent
de fruits.
Dans cette même famille se trouvent les _cacatois_ au blanc plumage,
à la huppe couleur de soufre. A certaines époques de l'année, ils sont
réunis en grandes bandes, font retentir la lisière des bois de leurs
cris aigus et discordants, et ne s'interrompent qu'après avoir placé
des sentinelles de distance en distance, pour avertir de l'approche
de l'ennemi, pendant que la bande entière s'est abattue sur un champ
de riz ou de maïs, qu'elle dévaste.
Plusieurs espèces de gallinacés méritent l'attention du
naturaliste. L'une est le _labouyo_ des Indiens, le _bankiva_ des
naturalistes, ou le _coq sauvage_, le coq primitif qui a fourni son
espèce à toutes nos basses-cours.
Dans les champs, en liberté, loin de l'esclavage, le _bankiva_ a
conservé son beau plumage noir bronzé et rouge doré, et sa femelle
celui de noir, mêlé d'un peu de gris et de jaune.
Dans l'état de nature, il est étranger aux vices contractés dans la
civilisation par les esclaves de son espèce; il a conservé intactes
les lois qu'il a reçues de la nature; ainsi il ne remplit jamais le
rôle de nos sultans de basses-cours, auxquels il faut tout un harem
de jeunes poules. Pendant la saison des amours, il choisit une seule
compagne, qu'il aide assidûment dans tous ses soins maternels.
Le coq sauvage a plus de fierté et de bravoure que le coq
domestique. Les Indiens profitent de son courage pour le faire
succomber dans un combat inégal, et se régaler ensuite de sa chair
délicate.
Le matin, lorsque la sentinelle vigilante des hôtes des bosquets
annonce l'aube du jour, l'Indien aux aguets lui envoie un de ses
semblables qu'il a apprivoisé et armé de deux éperons en acier
tranchant. Dès que les deux champions se rencontrent, il s'engage entre
eux un combat acharné. L'habitant des bois, avec ses armes naturelles,
ne fait que de légères blessures à son ennemi, tandis que celui-ci,
fort de celles que lui a données son maître, le blesse mortellement,
fait couler son sang jusqu'à ce que, trahi par ses forces et son
intrépidité, le loyal habitant des bois succombe aux pieds de son
déloyal vainqueur.
La seconde espèce du même genre présente, dans sa reproduction,
des particularités qui font admirer l'art et l'intelligence que le
Créateur a donnés à tous les êtres qui peuplent notre globe.
Le _mangapodius rubripes_ des naturalistes, nommé par les Indiens
_tabon_ [57], est de la grosseur d'une poule ordinaire. Le mâle et
la femelle sont de la même couleur, _noir fauve_. Ils se servent peu
de leurs ailes pour voler, ont des pattes plus fortes et plus longues
que la poule, des ongles très-forts dont ils se servent pour gratter
la terre.
Ces oiseaux vivent ordinairement en troupe dans les grands bois. A la
saison de la ponte, ils se séparent par couples. Le mâle et sa femelle
cherchent aux environs des lacs ou des rivières de grands amas de
sable. La femelle s'y introduit à une profondeur de huit à dix pieds;
elle y dépose un oeuf et le recouvre soigneusement. Le lendemain, elle
revient à la même place, fait la même opération, et dépose un second
oeuf à côté du premier. Elle continue ainsi tous les jours, jusqu'à
ce que sa ponte, qui se compose de huit à dix oeufs, soit terminée.
Ces oeufs, entièrement blancs ou de couleur rosée, sont d'une grosseur
plus que double de celle des oeufs de nos poules.
L'oeuvre de l'incubation est abandonnée à la chaleur du sable. Pendant
tout le temps qu'elle s'opère, le mâle et la femelle se tiennent
éloignés de leur précieux dépôt, de crainte que leur présence ne le
fasse découvrir à leurs ennemis.
A une époque fixe, que la nature sans doute leur indique, ils
reviennent. La femelle s'introduit de nouveau dans le sable, casse
le premier oeuf qu'elle a pondu, et il en sort un petit qui a toute
la force nécessaire pour suivre sa mère. Elle recouvre le reste de la
couvée, revient le lendemain, et ainsi de suite tous les jours, jusqu'à
ce qu'elle ait cassé un par un tous les oeufs dans le même ordre
qu'elle les avait pondus. Toute la famille retourne alors habiter les
bois et vit en commun jusqu'au retour de la saison de l'accouplement.
L'éperonnier (_polyplectron bicalcaratum_), qui se trouve aux îles
_Bisayas_, est aussi de la famille des _gallinacés_. C'est un bel
oiseau, de la taille d'un petit faisan, et dont le plumage est à peu
près semblable à celui du paon.
On compte aux Philippines trois espèces de _calaos_. Le grand, le
plus remarquable (_buceros hydrocorax_), est brun et blanc, et porte,
sur son énorme bec rouge, une monstrueuse protubérance osseuse, de
la même couleur que le bec; elle est entièrement vide, et sa cavité
communique par des ouvertures à l'intérieur du bec. C'est un vrai
diapason, qui donne au cri de cet oiseau une telle sonorité, que ce
cri s'entend à des distances considérables; il imite parfaitement le
nom de l'oiseau: _calao_.
La nature a refusé au _calao_ la faculté de se poser à terre. Les
arbres lui servent de demeure, les fruits qu'ils produisent de
nourriture; et les feuilles qui conservent la rosée du ciel lui
fournissent l'eau nécessaire pour étancher sa soif.
L'une des deux autres espèces, _noire et blanche_, porte sur le bec
une moins grosse protubérance, d'une couleur blanchâtre.
La troisième espèce, beaucoup plus petite, que les Indiens nomment
_talictic_, a le dos verdâtre, le ventre blanc, et une très-petite
protubérance noirâtre, bariolée de jaune.
Tous ces oiseaux se nourrissent de fruits, et particulièrement de
celui que produit le _balète-ficus_.
Aucun pays n'offre plus de variétés de colombes que les
Philippines. Pour orner leur beau plumage, la nature semble avoir
mis à contribution toutes les combinaisons possibles.
C'est dans les _Bisayas_ que se trouve ce beau pigeon (_caloenas
nicobarina_) d'un vert d'émeraude resplendissant, et qui porte à la
naissance du cou de légères plumes d'un brillant métallique, longues
et flottantes, et qui forment au-dessus des ailes et sur sa poitrine
la plus jolie collerette qu'il soit possible d'inventer.
C'est aussi à la même espèce qu'appartient la jolie colombe _coup de
poignard_ (_caloenas luzonica_). Elle a le dos couleur d'ardoise,
le ventre et le cou d'un blanc parfait, et à la poitrine une tache
de sang si naturelle, que celui qui la voit pour la première fois a
peine à ne pas la prendre pour une blessure.
Cette espèce se trouve dans l'île de Luçon, habite sous les grands
bois, et fait son nid sur la terre.
Parmi les hirondelles, on trouve deux espèces de _salangans_: l'une,
l'_esculenta_, et l'autre, le _nidifica_. Les habitudes de ces oiseaux,
au vol léger, sont bien différentes de celles des oiseaux de la même
famille habitant nos pays.
L'_esculenta_ et le _nidifica_ vivent presque toujours sur les eaux
de la mer. Ils s'éloignent des plages à plusieurs centaines de lieues,
planent continuellement entre les vagues, et pendant les plus terribles
tempêtes ils caressent l'onde du bout de leurs ailes sans paraître
y toucher; et cependant, dans leur vol rapide, ils recueillent, sur
la surface de l'eau, une gomme blanche et diaphane. Ils l'apportent
dans des cavernes, sur les rochers les plus arides, les plus escarpés,
pour y construire artistement leur nid. Ces nids sont recherchés avec
avidité par les Indiens; ils les vendent au poids de l'or aux opulents
Chinois, qui, après leur avoir fait subir une préparation culinaire,
les considèrent comme l'aliment le plus riche et le plus recherché
qu'ils puissent servir dans leurs splendides festins.
La famille des _palmipèdes_ est aussi très-abondante et
très-variée. Sur les eaux des lacs et des grandes rivières on voit
continuellement se jouer des millions de canards, de sarcelles, de
plongeons, de poules d'eau, de cormorans et de monstrueux _pélicans
blancs_, auxquels la nature a donné, sous leur long bec, une énorme
poche membraneuse où ils conservent tout vivants, comme dans un
vivier, les poissons qu'ils ont pris pendant le calme, et dont ils
se nourrissent à loisir lorsque l'onde trop agitée ne leur permet
pas de pourvoir à leur subsistance.
Sur les plages des lacs et des rivières, on voit se promener
majestueusement des troupeaux d'_échassiers_, parmi lesquels on
distingue la belle _aigrette_ aux plumes blanches comme neige, qui
donne une partie de sa parure pour orner la tête de nos dames et la
coiffure de nos officiers.
Enfin, la famille la plus nombreuse, la plus variée, celle qui
offre dans le plumage tant de couleurs différentes, est celle des
_passereaux_. Bien que l'on dise généralement qu'entre les tropiques
les oiseaux ne chantent pas, aux Philippines ils sont les véritables
orphéonistes du ciel. Le matin surtout, lorsque de leurs chants
harmonieux ils célèbrent la naissance d'un beau jour, chaque bosquet
semble une académie de musique, où une troupe de jeunes artistes
fait assaut d'harmonie. Mais ces doux ramages sont interrompus par
intervalle par les pics, les coucous et les martins, plus brillants
par leur plumage que par leur chant, et qui font retentir les bois
de leurs cris aigus et discords.
Je dois à MM. Édouard et Jules Verreaux la nomenclature scientifique
des oiseaux des Philippines.
A une époque où les trois frères Jules, Alexis et Édouard Verreaux
avaient un grand établissement d'histoire naturelle au cap de
Bonne-Espérance, Édouard, le plus jeune, interrompit ses périlleuses
excursions dans l'intérieur de l'Afrique, pour visiter les contrées
asiatiques. Sa vie aventureuse l'amena à _Jala-Jala_. Pendant les
quelques mois de son séjour chez moi, il se livra particulièrement à
l'étude de l'ornithologie, et il recueillit une belle collection qui
figure maintenant dans le grand établissement que son frère Jules et
lui ont créé à Paris, place Royale, 9.
Les curieux et les savants qui désireraient consulter MM. Verreaux sur
les particularités que j'ai pu omettre dans mon aperçu sur l'histoire
naturelle, peuvent le faire en toute confiance. Ils trouveront en
eux, avec l'obligeance la plus bienveillante, une profonde et solide
instruction sur toutes les branches de l'histoire naturelle.
C'est avec plaisir que j'insère ici cette note, qui n'est qu'un faible
témoignage de ma reconnaissance pour le concours qu'ils m'ont donné
dans mon travail sur l'ornithologie.