8. Le galéopithèque (_guiga_).

Le galéopithèque, nommé _guiga_ par les Indiens, est un joli

petit animal de la grosseur d'un lapin de garenne. Sa fourrure,

fine et soyeuse, varie beaucoup dans sa couleur. Ainsi, il y en a

de tout à fait noirs, de gris de diverses nuances, de jaune nankin,

de noirs tachetés de blanc, de gris tachetés de blanc, etc. Il est

extraordinaire qu'un animal à l'état sauvage présente une aussi grande

variété dans la couleur de sa robe.

Le _guiga_ porte des membranes comme les écureuils volants; il s'en

sert pour sauter d'un arbre à l'autre. Il ne se trouve que dans

les _Bisayas_.

Le jour, il demeure caché dans les arbres sur lesquels il peut trouver

un trou pour se blottir. Il en sort la nuit pour se nourrir de fruits

et d'insectes.

Les Indiens ont une habileté particulière pour préparer leurs peaux,

qu'ils vendent généralement aux Américains du Nord.

Comme on vient de le voir, le nombre des mammifères aux îles

Philippines est réduit à quelques individus. Ses grandes forêts

n'abritent point d'animaux féroces comme Java, Bornéo et Sumatra,

leurs voisines.

§ VII.--Oiseaux.

Les oiseaux sont si nombreux aux Philippines, que plusieurs volumes

suffiraient à peine pour dépeindre toutes leurs variétés de forme et

de plumage, leurs habitudes, et l'instinct que la prévoyante nature

a donné à plusieurs espèces pour se reproduire, se garantir de leurs

ennemis, et pourvoir à leur subsistance.

Ne pouvant pas faire un cours d'ornithologie, je vais me borner à

décrire quelques individus dans les familles les plus remarquables,

et donner le catalogue de tous ceux qui sont connus.

Dans les rapaces, où se trouve le monarque des habitants de l'air,

on remarque _l'haliateus blagrus_, l'_aigle-pêcheur_, que les Indiens

nomment _laouyn_. Il habite les bois situés près des bords de la mer,

des lacs ou des grandes rivières. Son plumage est varié de noir et

de blanc; il est armé d'un bec crochu et tranchant; il a des pattes

nerveuses couvertes d'écailles, des serres aiguës, l'oeil étincelant;

il frappe l'air de ses puissantes ailes, plane dans les nuages, d'où il

se précipite sur sa proie avec la rapidité d'une flèche; il la saisit

dans ses serres, s'élève de nouveau, puis, suspendant son vol rapide,

plane majestueusement pendant qu'il déchire sa victime. Lorsqu'elle

est sans vie, il reprend son vol, et va se percher sur un arbre élevé

qu'il a choisi pour le lieu de ses festins.

A l'époque de la reproduction, le mâle aide sa femelle à construire son

aire. Celle-ci y dépose deux ou trois oeufs, et, pendant tout le temps

qu'elle passe à les couver, le mâle, sur une branche voisine, veille

sur elle, et ne s'en éloigne que pour chercher sa pâture. Lorsque les

aiglons sont éclos, il partage avec sa compagne le soin de les nourrir.

Le plus petit individu connu de cette famille, l'_irax siriceus_,

auquel quelques naturalistes ont donné le nom de _gironieri_, est un

joli faucon de la grosseur du moineau. Son ventre et sa gorge sont

blanc argenté, et le reste de son corps d'un beau noir bronzé.

On pourrait le prendre pour le symbole de la fidélité: le mâle ne

quitte jamais sa femelle; il est toujours perché près d'elle, sur une

branche morte, d'où il plane de son oeil perçant sur le sommet des

arbres voisins; lorsqu'il aperçoit voler un insecte, il s'élance à

tire-d'aile, le saisit, et revient partager sa proie avec sa compagne.

Dans les perroquets, famille si variée par la diversité du plumage,

on remarque plusieurs espèces de jolies perruches, dont la couleur

dispute aux feuilles leur verdure, à l'écarlate, au jaune et au bleu

leur éclat. Ces jolis oiseaux, qui flattent si agréablement la vue,

n'ont qu'un cri discordant et désagréable. Ils vivent ordinairement

par couples, font leur nid dans des trous d'arbres, et se nourrissent

de fruits.

Dans cette même famille se trouvent les _cacatois_ au blanc plumage,

à la huppe couleur de soufre. A certaines époques de l'année, ils sont

réunis en grandes bandes, font retentir la lisière des bois de leurs

cris aigus et discordants, et ne s'interrompent qu'après avoir placé

des sentinelles de distance en distance, pour avertir de l'approche

de l'ennemi, pendant que la bande entière s'est abattue sur un champ

de riz ou de maïs, qu'elle dévaste.

Plusieurs espèces de gallinacés méritent l'attention du

naturaliste. L'une est le _labouyo_ des Indiens, le _bankiva_ des

naturalistes, ou le _coq sauvage_, le coq primitif qui a fourni son

espèce à toutes nos basses-cours.

Dans les champs, en liberté, loin de l'esclavage, le _bankiva_ a

conservé son beau plumage noir bronzé et rouge doré, et sa femelle

celui de noir, mêlé d'un peu de gris et de jaune.

Dans l'état de nature, il est étranger aux vices contractés dans la

civilisation par les esclaves de son espèce; il a conservé intactes

les lois qu'il a reçues de la nature; ainsi il ne remplit jamais le

rôle de nos sultans de basses-cours, auxquels il faut tout un harem

de jeunes poules. Pendant la saison des amours, il choisit une seule

compagne, qu'il aide assidûment dans tous ses soins maternels.

Le coq sauvage a plus de fierté et de bravoure que le coq

domestique. Les Indiens profitent de son courage pour le faire

succomber dans un combat inégal, et se régaler ensuite de sa chair

délicate.

Le matin, lorsque la sentinelle vigilante des hôtes des bosquets

annonce l'aube du jour, l'Indien aux aguets lui envoie un de ses

semblables qu'il a apprivoisé et armé de deux éperons en acier

tranchant. Dès que les deux champions se rencontrent, il s'engage entre

eux un combat acharné. L'habitant des bois, avec ses armes naturelles,

ne fait que de légères blessures à son ennemi, tandis que celui-ci,

fort de celles que lui a données son maître, le blesse mortellement,

fait couler son sang jusqu'à ce que, trahi par ses forces et son

intrépidité, le loyal habitant des bois succombe aux pieds de son

déloyal vainqueur.

La seconde espèce du même genre présente, dans sa reproduction,

des particularités qui font admirer l'art et l'intelligence que le

Créateur a donnés à tous les êtres qui peuplent notre globe.

Le _mangapodius rubripes_ des naturalistes, nommé par les Indiens

_tabon_ [57], est de la grosseur d'une poule ordinaire. Le mâle et

la femelle sont de la même couleur, _noir fauve_. Ils se servent peu

de leurs ailes pour voler, ont des pattes plus fortes et plus longues

que la poule, des ongles très-forts dont ils se servent pour gratter

la terre.

Ces oiseaux vivent ordinairement en troupe dans les grands bois. A la

saison de la ponte, ils se séparent par couples. Le mâle et sa femelle

cherchent aux environs des lacs ou des rivières de grands amas de

sable. La femelle s'y introduit à une profondeur de huit à dix pieds;

elle y dépose un oeuf et le recouvre soigneusement. Le lendemain, elle

revient à la même place, fait la même opération, et dépose un second

oeuf à côté du premier. Elle continue ainsi tous les jours, jusqu'à

ce que sa ponte, qui se compose de huit à dix oeufs, soit terminée.

Ces oeufs, entièrement blancs ou de couleur rosée, sont d'une grosseur

plus que double de celle des oeufs de nos poules.

L'oeuvre de l'incubation est abandonnée à la chaleur du sable. Pendant

tout le temps qu'elle s'opère, le mâle et la femelle se tiennent

éloignés de leur précieux dépôt, de crainte que leur présence ne le

fasse découvrir à leurs ennemis.

A une époque fixe, que la nature sans doute leur indique, ils

reviennent. La femelle s'introduit de nouveau dans le sable, casse

le premier oeuf qu'elle a pondu, et il en sort un petit qui a toute

la force nécessaire pour suivre sa mère. Elle recouvre le reste de la

couvée, revient le lendemain, et ainsi de suite tous les jours, jusqu'à

ce qu'elle ait cassé un par un tous les oeufs dans le même ordre

qu'elle les avait pondus. Toute la famille retourne alors habiter les

bois et vit en commun jusqu'au retour de la saison de l'accouplement.

L'éperonnier (_polyplectron bicalcaratum_), qui se trouve aux îles

_Bisayas_, est aussi de la famille des _gallinacés_. C'est un bel

oiseau, de la taille d'un petit faisan, et dont le plumage est à peu

près semblable à celui du paon.

On compte aux Philippines trois espèces de _calaos_. Le grand, le

plus remarquable (_buceros hydrocorax_), est brun et blanc, et porte,

sur son énorme bec rouge, une monstrueuse protubérance osseuse, de

la même couleur que le bec; elle est entièrement vide, et sa cavité

communique par des ouvertures à l'intérieur du bec. C'est un vrai

diapason, qui donne au cri de cet oiseau une telle sonorité, que ce

cri s'entend à des distances considérables; il imite parfaitement le

nom de l'oiseau: _calao_.

La nature a refusé au _calao_ la faculté de se poser à terre. Les

arbres lui servent de demeure, les fruits qu'ils produisent de

nourriture; et les feuilles qui conservent la rosée du ciel lui

fournissent l'eau nécessaire pour étancher sa soif.

L'une des deux autres espèces, _noire et blanche_, porte sur le bec

une moins grosse protubérance, d'une couleur blanchâtre.

La troisième espèce, beaucoup plus petite, que les Indiens nomment

_talictic_, a le dos verdâtre, le ventre blanc, et une très-petite

protubérance noirâtre, bariolée de jaune.

Tous ces oiseaux se nourrissent de fruits, et particulièrement de

celui que produit le _balète-ficus_.

Aucun pays n'offre plus de variétés de colombes que les

Philippines. Pour orner leur beau plumage, la nature semble avoir

mis à contribution toutes les combinaisons possibles.

C'est dans les _Bisayas_ que se trouve ce beau pigeon (_caloenas

nicobarina_) d'un vert d'émeraude resplendissant, et qui porte à la

naissance du cou de légères plumes d'un brillant métallique, longues

et flottantes, et qui forment au-dessus des ailes et sur sa poitrine

la plus jolie collerette qu'il soit possible d'inventer.

C'est aussi à la même espèce qu'appartient la jolie colombe _coup de

poignard_ (_caloenas luzonica_). Elle a le dos couleur d'ardoise,

le ventre et le cou d'un blanc parfait, et à la poitrine une tache

de sang si naturelle, que celui qui la voit pour la première fois a

peine à ne pas la prendre pour une blessure.

Cette espèce se trouve dans l'île de Luçon, habite sous les grands

bois, et fait son nid sur la terre.

Parmi les hirondelles, on trouve deux espèces de _salangans_: l'une,

l'_esculenta_, et l'autre, le _nidifica_. Les habitudes de ces oiseaux,

au vol léger, sont bien différentes de celles des oiseaux de la même

famille habitant nos pays.

L'_esculenta_ et le _nidifica_ vivent presque toujours sur les eaux

de la mer. Ils s'éloignent des plages à plusieurs centaines de lieues,

planent continuellement entre les vagues, et pendant les plus terribles

tempêtes ils caressent l'onde du bout de leurs ailes sans paraître

y toucher; et cependant, dans leur vol rapide, ils recueillent, sur

la surface de l'eau, une gomme blanche et diaphane. Ils l'apportent

dans des cavernes, sur les rochers les plus arides, les plus escarpés,

pour y construire artistement leur nid. Ces nids sont recherchés avec

avidité par les Indiens; ils les vendent au poids de l'or aux opulents

Chinois, qui, après leur avoir fait subir une préparation culinaire,

les considèrent comme l'aliment le plus riche et le plus recherché

qu'ils puissent servir dans leurs splendides festins.

La famille des _palmipèdes_ est aussi très-abondante et

très-variée. Sur les eaux des lacs et des grandes rivières on voit

continuellement se jouer des millions de canards, de sarcelles, de

plongeons, de poules d'eau, de cormorans et de monstrueux _pélicans

blancs_, auxquels la nature a donné, sous leur long bec, une énorme

poche membraneuse où ils conservent tout vivants, comme dans un

vivier, les poissons qu'ils ont pris pendant le calme, et dont ils

se nourrissent à loisir lorsque l'onde trop agitée ne leur permet

pas de pourvoir à leur subsistance.

Sur les plages des lacs et des rivières, on voit se promener

majestueusement des troupeaux d'_échassiers_, parmi lesquels on

distingue la belle _aigrette_ aux plumes blanches comme neige, qui

donne une partie de sa parure pour orner la tête de nos dames et la

coiffure de nos officiers.

Enfin, la famille la plus nombreuse, la plus variée, celle qui

offre dans le plumage tant de couleurs différentes, est celle des

_passereaux_. Bien que l'on dise généralement qu'entre les tropiques

les oiseaux ne chantent pas, aux Philippines ils sont les véritables

orphéonistes du ciel. Le matin surtout, lorsque de leurs chants

harmonieux ils célèbrent la naissance d'un beau jour, chaque bosquet

semble une académie de musique, où une troupe de jeunes artistes

fait assaut d'harmonie. Mais ces doux ramages sont interrompus par

intervalle par les pics, les coucous et les martins, plus brillants

par leur plumage que par leur chant, et qui font retentir les bois

de leurs cris aigus et discords.

Je dois à MM. Édouard et Jules Verreaux la nomenclature scientifique

des oiseaux des Philippines.

A une époque où les trois frères Jules, Alexis et Édouard Verreaux

avaient un grand établissement d'histoire naturelle au cap de

Bonne-Espérance, Édouard, le plus jeune, interrompit ses périlleuses

excursions dans l'intérieur de l'Afrique, pour visiter les contrées

asiatiques. Sa vie aventureuse l'amena à _Jala-Jala_. Pendant les

quelques mois de son séjour chez moi, il se livra particulièrement à

l'étude de l'ornithologie, et il recueillit une belle collection qui

figure maintenant dans le grand établissement que son frère Jules et

lui ont créé à Paris, place Royale, 9.

Les curieux et les savants qui désireraient consulter MM. Verreaux sur

les particularités que j'ai pu omettre dans mon aperçu sur l'histoire

naturelle, peuvent le faire en toute confiance. Ils trouveront en

eux, avec l'obligeance la plus bienveillante, une profonde et solide

instruction sur toutes les branches de l'histoire naturelle.

C'est avec plaisir que j'insère ici cette note, qui n'est qu'un faible

témoignage de ma reconnaissance pour le concours qu'ils m'ont donné

dans mon travail sur l'ornithologie.

Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines · 第 40 / 73 题