Sur la géologie et la nature du sol des îles Philippines; sur ses
habitants; sur le règne minéral, le règne végétal et le règne animal;
sur l'agriculture, l'industrie et le commerce de cet archipel.
§ I.--Nature du sol.
L'île de Luçon, la principale de l'archipel des Philippines, est située
entre les 123º 22' et les 127° 53' 30'' de longitude, et par les 12°
10' et 15° 43' de latitude du méridien de Madrid.
C'est la plus grande de l'archipel.
A l'est, ses côtes sont baignées par l'océan Pacifique, et à l'ouest
par la mer de Chine.
Dans toute sa longueur du nord au sud, elle est divisée par une haute
chaîne de montagnes, dont de grandes ramifications s'étendent à l'est
et à l'ouest.
Son sol est essentiellement volcanique. On y remarque encore quelques
volcans en combustion, de nombreux cratères éteints, et de grands
bouleversements produits par des feux souterrains. Ses montagnes
doivent leur origine à de grands soulèvements du sol.
Le volcan de _Taal_, au milieu du lac de _Bombon_, dans la province
de _Batangas_, est toujours à l'état d'ignition; et, bien que depuis
1754 il n'ait pas fait de grandes éruptions, d'énormes colonnes de
fumée s'échappent continuellement de son vaste cratère, qui n'a pas
moins de quatre kilomètres de circonférence. L'éruption de 1754 fut
si terrible, qu'à une distance de trente à quarante lieues la clarté
du jour était obscurcie par l'immense quantité de cendres qu'il
avait projetée dans l'air. A Manille, éloignée de vingt lieues,
on entendit plusieurs détonations semblables à celles de la grosse
artillerie. Les bourgs de _Sala, Lipa, Tanaban_ et _Taal_, situés
sur les bords du lac de _Bombon_, furent entièrement détruits.
Il est probable que ce volcan a des communications souterraines avec
la haute montagne de _Mainit_, située au nord-est, à une distance
de quatre à cinq lieues du lac de _Bombon_. Peut-être à une époque
prochaine cette haute montagne se transformera-t-elle en un énorme
volcan: elle menace continuellement de faire éruption; à son sommet,
plusieurs crevasses laissent parfois échapper une épaisse fumée et
souvent des flammes. A sa base, dans la partie baignée par les eaux
du lac de _Bay_, surgissent de nombreuses sources thermales, à la
température de l'eau bouillante. Toutes ces sources vont se jeter
dans les eaux froides de _Bay_, et dégagent une si grande quantité
de vapeur, qu'à une petite distance cette partie du lac paraît dans
une ébullition continuelle. C'est dans ces sources que quelques
auteurs ont prétendu que des poissons vivaient et que des plantes
croissaient. Je puis assurer que c'est là une erreur.
L'île de _Socolme_, dont j'ai parlé, éloignée de quatre à cinq
kilomètres des sources thermales, est un ancien cratère.
Dans les provinces de la _Lagune_ et de _Tayabas_, plus à l'est de
_Mainit_, la montagne de _Majayjay_, une des plus élevées de l'île
de _Luçon_, a probablement été formée par un volcan dont le cratère,
qui occupait le sommet, est maintenant un lac circulaire; sa profondeur
n'a jamais pu être mesurée. A l'époque où ce volcan était en ignition,
la lave qui coulait du sommet vers la base, dans la direction du bourg
de _Nacarlang_, a probablement recouvert d'immenses cavités dans une
grande étendue. Souvent, à la suite d'inondations ou de tremblements
de terre, la couche volcanique qui recouvre ces cavités vient à se
rompre, et laisse à découvert d'énormes profondeurs que les Indiens
nomment _bouches de l'enfer_.
Entre _Mainit_ et _Majayjay_, sur tout le territoire du bourg de
_San-Pablo_, on trouve de distance en distance des petits lacs
circulaires qui étaient autant de volcans. Les amas de pierre ponce
et de laves de diverses natures qu'on remarque aux alentours de ces
lacs ne laissent aucun doute sur leur première nature.
Le volcan de _Mayon_, qui, le 23 octobre 1766, fit une si terrible
éruption, est situé tout à l'extrémité de _Luçon_, dans la province
d'_Albay_. En 1814, une nouvelle éruption détruisit complétement le
bourg de ce nom.
Tout le territoire de cette province est volcanique. On y trouve un
grand nombre de cratères éteints, d'où l'on retire une grande quantité
de soufre pour le commerce.
Tout à fait au nord de Luçon, les îles _Babuyanes_ sont entièrement
volcaniques. Dans ce groupe, celles nommées _Camiguin, Dalapury_
et _Fuya_ fournissent une grande quantité de soufre.
Comme on vient de le voir, au centre de l'île de Luçon, et à ses deux
extrémités, le sol est essentiellement volcanique. Il serait superflu
de donner dans ce court aperçu plus de détails sur les autres parties,
qui sont absolument de la même nature, et qui prouvent évidemment que
les Philippines ont été bouleversées par des feux souterrains et de
fréquents tremblements de terre.
Ceux de ces tremblements de terre qui font époque ont eu lieu en 1627,
1645, 1675, le 24 septembre 1716, le 20 juin 1767, 1796, 1824, 1828
et 1852.
Celui de 1627 engloutit une des plus hautes montagnes de la province
de _Cagayan_.
Celui de 1675 sépara, dans l'île de Mindanao, une haute montagne. Les
eaux de la mer se précipitèrent par cette ouverture, et inondèrent
une immense étendue de terres cultivées.
Le dernier qu'a éprouvé Luçon commença le 16 septembre 1852, à six
heures trente minutes du soir. Les premières oscillations, accompagnées
d'un fort bruit souterrain, firent varier le pendule de 43 degrés;
elles se répétèrent, moins fortes, d'intervalles en intervalles plus
ou moins éloignés, jusqu'au 12 octobre.
Il causa la ruine de tous les grands édifices; la montagne
d'_Uba-Uba_, située dans la baie de _Subic_, province de _Zembales_,
fut complétement engloutie.
Dans plusieurs parties de Luçon, la terre s'entr'ouvrit pour rejeter
des masses d'eau, de vase et de sable. Non-seulement ce cataclysme
fit sentir ses terribles effets dans toute l'île de Luçon, mais
aussi dans les îles voisines. A _Mindanao_, les édifices et les ponts
s'écroulèrent, et la terre, comme à _Luçon_, s'ouvrit dans plusieurs
endroits pour vomir des masses d'eau, de vase et de sable.
§ II.--Climat.
La position topographique de l'île de _Luçon_ et la haute chaîne de
montagnes qui la divise du nord au sud, nommée _Caravallo_, procurent à
ces belles contrées un printemps perpétuel. Cependant deux saisons bien
distinctes y régnent en même temps: celle des pluies ou l'hivernage,
celle des sécheresses ou l'été.
Pendant six mois, depuis juin jusqu'à la fin de novembre, le vent
souffle du sud-ouest, et, pendant les autres six mois, du nord-est.--On
distingue ces deux époques par mousson de sud-ouest et mousson de
nord-est.
Pendant la durée de la mousson de sud-ouest, toute la partie de l'île
située à l'ouest est dans la saison de l'hivernage, tandis que la
partie opposée, à l'est, est dans la saison d'été, et _vice versa_,
lorsque c'est le vent de nord-est qui règne. Celui qui voudrait
éviter l'hivernage pourrait employer le même moyen que les _Négritos_
ou _Ajetas_, lesquels, ainsi que je l'ai dit, changent de localité
avec la mousson.
Le vent, dans une mousson ou dans l'autre, vient toujours de la mer. Il
est arrêté par la haute chaîne de montagnes. Les nuages qu'il apporte,
retenus par cette barrière, grossissent et s'accumulent jusqu'à ce
qu'un orage vienne à se former. Alors le tonnerre gronde, la foudre
sillonne l'air, la pluie tombe comme si le ciel avait ouvert ses
cataractes; les rivières et les torrents grossis se précipitent dans
la plaine, qu'ils fertilisent de tous les détritus et des terres
limoneuses qu'ils ont arrachés au flanc des montagnes couvertes
de hautes forêts. Mais bientôt le calme se rétablit, les nuages
se dissipent, et le soleil luit de tout son éclat. Alors l'air est
rafraîchi non-seulement pour les habitants de la région de l'hivernage,
mais aussi pour ceux qui, de l'autre côté des montagnes, se trouvent
dans la saison des sécheresses, car la brise qu'ils reçoivent a lamé
cette fraîcheur dans la région humide qu'elle a parcourue.
Les orages, qui se répètent continuellement pendant la saison de
l'hivernage, ne se passent pas toujours comme je viens de l'indiquer:
souvent le tonnerre se fait à peine entendre, et la pluie tombe à
torrents pendant cinq à six jours sans interruption; ou bien le vent
ne suit pas son cours naturel. Dans moins de vingt-quatre heures,
il parcourt tous les points de la boussole; il se déclare alors des
ouragans ou _tay-foungs_, tels que je les ai décrits au commencement
de ce livre.
Généralement, ces grands bouleversements de l'atmosphère arrivent au
changement de mousson, pendant la lutte qui se livre entre le vent
de nord-est et celui de sud-ouest. A cette époque aussi il survient
des calmes de plusieurs jours, pendant lesquels les plus fortes et
les plus accablantes chaleurs de l'année se font sentir.
§ III.--Regne minéral.
Le règne minéral est très-riche dans les Philippines.
L'or s'y trouve en paillettes et en grains dans presque toutes les
rivières et les torrents.
Dans l'île de _Luçon_, les provinces de _Tondoc_, _Nueva-Ecija_,
_Camarines-Nord_, en fournissent abondamment.
M. Oudan de Virly, Parisien d'origine, a longtemps exploité une mine en
filon dans les montagnes nommées _Caragas_, dans l'île de _Mindanao_.
On trouve aussi à Luçon plusieurs mines de fer _hydraté_ et d'_aimant_
qui pourraient fournir à des exploitations gigantesques.
Dans la province de _Boulacan_, les montagnes d'_Angat_ sont presque
entièrement formées de ce minéral.
Dans la province de la _Laguna_, sur le territoire de _Moron_, il
existe une grande étendue couverte de blocs séparés de minerai de
fer, dont le rendement à la fonte n'est pas moindre de 80 p. 100. Ces
blocs, disséminés sur le sol, paraissent avoir été rejetés du sein
de la terre par une éruption volcanique.
On trouve aussi des mines de cuivre dans les provinces de _Batangas_
et de _Panpanga_; leurs échantillons indiquent qu'elles sont d'une
grande richesse.
Les _Igorrotès_ et les _Tinguianès_ connaissent, sans aucun doute,
sur leur territoire, des mines vraisemblablement très-riches de ce
métal; car ils fabriquent pour leurs usages des ustensiles grossiers
qui paraissent avoir été faits avec un seul bloc de cuivre, tiré de
la mine à l'état natif.
Le soufre, le charbon de terre y sont aussi très-abondants.
Enfin les roches basaltiques, le porphyre, le cristal de roche et les
agates se trouvent en abondance, ainsi que des marbres de diverses
couleurs.
Le granit y est peu connu; celui dont on se sert à Manille pour les
trottoirs est apporté de la Chine.
La pierre la plus utile, celle que l'on emploie pour la construction
des édifices, est une espèce de tuf volcanique très-solide, et aussi
facile à tailler que le tuf ordinaire.
La province de la _Laguna_ renferme une quantité considérable de
sources _thermales_ et _minérales_.
On trouve les premières à des températures différentes: elles ont
de 80 à 90 degrés aux environs du bourg de _Mainit_, et de 28 à 30
degrés à _Pagsanjan_ et à _Jala-Jala_.
Cette dernière localité renferme une grande variété de sources
minérales, ferrugineuses, acides et sulfureuses.
Dans un des ravins de _Jala-Jala_ on trouve du sulfate de fer en
grande quantité. C'est sans doute la dissolution de ce sulfate de
fer qui donne à quelques sources le goût acide.
Dans diverses autres parties de Luçon, aux environs de Manille entre
autres, il y a aussi plusieurs sources d'eaux minérales ferrugineuses.
§ IV.--Règne végétal.
C'est dans le règne végétal que la nature a déployé aux Philippines
toute sa magnificence.
Les hautes montagnes s'étendant du nord au sud dans tout l'archipel,
qui, à une époque reculée, ont éprouvé de si grands bouleversements
où les feux souterrains ont joué un si grand rôle, sont actuellement
le plus grand, le plus puissant auxiliaire qui puisse aider cette
luxuriante végétation.
Ainsi que je l'ai fait remarquer lorsque j'ai parlé du climat, ces
montagnes divisent l'année _en saison des pluies_ et _en saison des
sécheresses_.
Leurs versants _est_ et _ouest_, chacun à son tour, pendant six mois,
reçoivent abondamment les eaux du ciel.
Les vallées qui se trouvent entre les montagnes, les inégalités du
sol, les crevasses, les cratères éteints, sont autant de réservoirs
où, pendant ces six mois, se réunissent les eaux pluviales pour
s'échapper, pendant la saison des sécheresses, en sources et en
ruisseaux limpides qui vont serpenter dans les plaines et y porter
la fertilité et l'abondance.
Presque sans exception, toutes les montagnes sont recouvertes d'une
forte couche de terre végétale, et revêtues de la plus splendide
végétation qu'il y ait au monde.
Sur leurs versants se déroulent d'immenses forêts d'arbres gigantesques
de diverses essences, où se mêlent des _palmiers_, des _fougères
hautes comme des arbres_, des _bambous_, des _rotins_, des _pandanus_
et des _lianes_ de mille espèces, qui semblent avoir été créées pour
former, d'un arbre à l'autre, des décors de guirlandes de verdure,
de fleurs et de fruits.
La nature a pourvu à tout aux Philippines.
Ces hautes montagnes couvertes de bois précieux ont généralement un de
leurs versants (celui qui se trouve le plus exposé aux pluies) garni
de magnifiques et gras pâturages, où croissent diverses graminées,
particulièrement le _talaje_, espèce de canne à sucre sauvage, le
_cogon_, long et flexible, d'un usage précieux pour la couverture
des cases indiennes.
Dans ces beaux pâturages s'engraissent, sans aucun soin, d'innombrables
troupeaux de _buffles_, de _boeufs_, de _chevaux_ et de _timides
cerfs_, qui, la nuit, sortent en troupes des sombres forêts pour y
venir prendre leur pâture.
A l'époque des sécheresses, toutes ces graminées ont atteint une
hauteur de six à huit pieds.--Les Indiens prévoyants, pour renouveler
l'herbe trop sèche et trop dure, y mettent le feu. D'immenses incendies
se déclarent; la flamme, emportée par le vent, détruit tout sur
son passage jusqu'à la lisière des bois, où elle s'arrête toujours
[51]. Le sol, mis à nu, paraît brûlé et calciné; mais, trois jours
après, la nature a déjà repris ses droits. Il ne reste plus trace
de l'incendie, un tapis d'herbe tendre et verdoyante a remplacé les
désastres de l'incinération, et offre aux animaux une nourriture
abondante et succulente.
Les bois les plus remarquables par leur emploi dans l'industrie sont
les suivants:
Le _molauin_ ou _molave_, _vitex_ (didynamie de Linné). Son bois, de
la couleur du buis, est incorruptible et inattaquable par les insectes;
il est employé dans toutes les constructions exposées aux intempéries,
et particulièrement pour la membrure des vaisseaux.
Le _banaba_, mouchausia speciosa (polyadelphie de Linné). Le bois,
de couleur rose, sert pour toutes espèces de construction, et il
donne de belles fleurs couleur violette.
Le _palomaria_, calophyllum, inophyllum (polyadelphie de Linné),
fournit une gomme résine employée dans la médecine indienne; son
bois, léger et flexible, est d'une grande solidité, et il est employé
particulièrement pour la mâture.
Le _mangachapoi_, mocanera (polyandrie de Linné), et le _guio_, de
la même espèce, parviennent tous deux à une hauteur prodigieuse. Il
n'est pas rare d'en trouver de 30 à 40 mètres sur un équarrissage
de 70 à 90 centimètres sur toute leur longueur. Leur bois, compact,
serré, et d'une grande solidité, est employé pour les grandes pièces
de charpente, et notamment pour la mâture des jonques chinoises.
Le _dongon_, helicteres apelata (décandrie de Linné), est aussi un
arbre gigantesque, dont le bois solide est propre aux constructions.
L'_anobin_, arctocarpus maxima (monoécie de Linné), acquiert des
dimensions colossales; son bois, jaune, léger, et inaltérable dans
l'eau, est employé aux constructions navales, et particulièrement
pour faire des pirogues. Cet arbre est de la même famille que celui
connu sous le nom d'arbre à pain: en faisant des incisions à l'écorce,
il en découle une gomme dont les Indiens se servent pour prendre des
oiseaux, comme avec la glu.
La _narra_, ou _asana_, pterocarpus palidus (diadelphie de Linné). Le
bois est semblable à l'acajou pour la couleur. Cet arbre acquiert
des dimensions énormes; un seul tronc est souvent employé à faire une
embarcation qui peut charger plusieurs tonneaux; il est généralement
employé à faire des meubles, et particulièrement des tables d'une
seule pièce, qui peuvent contenir vingt et trente couverts.
Le _calantas_, cedrela odorata (pentandrie de Linné), est une espèce
de cèdre dont le bois a la couleur, l'odeur et toutes les propriétés
du cèdre du Liban; il est généralement employé pour les constructions
navales.
Le _baleté_, ficus indius (monoécie de Linné), est un arbre dont le
bois blanc et spongieux est peu employé; il parvient à une élévation
prodigieuse, et son tronc acquiert des dimensions colossales: c'est
avec son écorce que les sauvages font leurs vêtements et les cordes
de leurs arcs. J'ai déjà parlé de cet arbre dans le cours de mon livre.
Dans les espèces propres à l'ébénisterie, on trouve une grande variété:
L'ébène ordinaire; puis le _camagon_, ou _mabolo_, diospyros koki
(octandrie de Linné), qui donne un fruit savoureux, de la grosseur
et de la couleur de la pêche, et dont le bois est veiné de noir et
de blanc.
Le _malatapai_, diospyros pilosanthera (octandrie de Linné), donne
une ébène veinée de noir et de rouge.
Le _lanotan_, uvaria lanotan (polyandrie de Linné), dont le bois
blanc et compacte ressemble beaucoup à l'ivoire.
On trouve aussi aux Philippines des citronniers d'une dimension
prodigieuse, ayant plusieurs mètres de circonférence; et enfin pour
le commerce une grande variété de bois de teinture.
Il serait trop long de donner ici la nomenclature de tous les arbres
qui croissent dans les forêts des Philippines. La province d'_Ilocos
Nord_ en produit à elle seule cent seize espèces différentes, toutes
utiles et propres à l'industrie.
Auprès de ces arbres gigantesques et dont le bois est précieux, il
s'en trouve une multitude qui fournissent aux habitants des fruits
savoureux et d'excellents aliments.
Le _manguier_, manga mangifera india (pentandrie de Linné). Dans
aucun pays du monde cet arbre, qui atteint la taille de nos plus
grands chênes, ne fournit des fruits aussi savoureux et aussi variés
qu'aux Philippines.
Le _lanzones_, ekebergia de Jus. (ennéandrie de Linné), est un arbre
propre aux Philippines; il fournit un excellent fruit, qui a beaucoup
de rapport avec le _lechi_.
Le _chicos_, achras sapota (hexandrie de Linné), est un arbre dont
cinq ou six espèces donnent des fruits délicieux.
Le _macupa_, eugenia iambos (icosandrie de Linné), produit des fruits
d'une belle couleur rose et très-savoureux, ayant l'odeur de la rose.
Le _lumboi_, calyptrantes jambolana (icosandrie de Linné), se
trouve dans toutes les forêts; son fruit, de couleur violette, est
rafraîchissant et d'un goût agréable.
Le _santol_, sandoricum ternatum (décandrie de Linné), est un grand
arbre qui donne une prodigieuse abondance de fruits de la grosseur
d'une pomme.
Le camias, averrhoa bilimbi (décandrie de Linné), est un arbuste qui
produit un gros fruit, remarquable par sa propriété rafraîchissante.
Le _tamarinier_, le _papayer_, le _goyavier_, les diverses espèces
d'_orangers_ et _citronniers_, les _pamplemousses_, fournissent tous
des fruits aussi savoureux que variés, ainsi que les bananiers de
tant d'espèces dont j'ai déjà parlé.
Il y a aussi dans les forêts des Philippines une grande variété
de _palmiers_, parmi lesquels on en trouve qui servent d'aliment,
tel que celui qui donne le sagou; d'autres, d'où découle une
liqueur douce et agréable à boire; et enfin une grande quantité de
rotins, dont quelques-uns produisent un fruit agréable au goût et
très-rafraîchissant.
Le _rima_, arctocarpus maxima (monoécie de Linné), connu vulgairement
sous le nom d'arbre à pain, est aussi très-abondant aux Philippines.
Les plantes et les arbustes cultivés dans l'île de Luçon, et qui font
la richesse du pays, sont:
Le _caféier_,
Le _cacaotier_,
L'_indigo_,
Le _poivre_,
Le _tabac_,
Le _riz_, de diverses espèces;
Le _froment_,
Le _maïs_;
Une grande variété de plantes légumineuses;
La _canne à sucre_,
L'_abaca_, espèce de bananier qui croît presque
naturellement dans la province _d'Albay_;
Diverses espèces de _cotonniers_.
J'aurai à entretenir le lecteur de ces diverses plantes lorsque je
parlerai de l'agriculture.
On cultive aussi des patates de diverses espèces.
Dans les forêts on trouve plusieurs genres de tubercules
très-abondants, et excellents comme nourriture.
Parmi les palmiers de diverses espèces, on trouve celui (dont j'ai
déjà parlé) qui produit le sagou, et celui dont la sève, d'une saveur
agréable, donne, lorsqu'elle est réduite au feu, une espèce de sucre
très-recherchée comme assaisonnement pour le riz.
Un pays aussi riche dans le règne végétal fournit également, à l'état
sauvage, les plus belles, les plus brillantes fleurs que l'on puisse
voir.
§ V.--Des habitants des Philippines.
Avant de m'occuper du règne animal, sur lequel je suis obligé de
m'étendre plus que je ne me l'étais proposé, je vais passer rapidement
en revue les diverses races d'hommes qui habitent les Philippines,
et chercher à établir, par des calculs et des rapprochements
approximatifs, l'origine probable de celles de ces races qui ne sont
pas connues.
Des Espagnols.
Les Espagnols et leurs créoles sont au nombre de 4,050 [52]. Ce
sont généralement, à part les créoles, des habitants de passage, qui
viennent aux Philippines comme employés du gouvernement ou négociants,
y séjournent le temps nécessaire pour y faire fortune, et retournent
dans leur patrie.
Il est remarquable que quelques milliers d'hommes puissent gouverner et
maintenir en paix une population de plus de trois millions d'habitants,
composée d'êtres si divers, braves et belliqueux, souvent cruels
envers leurs ennemis. Ce n'est ni par l'oppression ni par la force
brutale qu'ils les dominent, mais par une justice bien entendue,
scrupuleusement administrée, par un gouvernement tout paternel, et par
la plus juste indépendance dont puisse jouir l'homme en société. Si,
dans cette vaste administration, il se commet quelques abus, ce sont
des faits isolés, provenant d'employés subalternes, contre la volonté
du pouvoir.
Dans aucun pays du monde le peuple ne jouit d'une plus grande somme de
liberté et de plus larges prérogatives qu'aux Philippines. L'Indien,
à quelque classe qu'il appartienne, est un mineur qui a pour tuteur
la loi et ceux qui la font exécuter [53].
Il y aurait une grande étude à faire, une belle page à écrire sur la
conquête des Philippines, et sur cette maxime sublime du conquérant
disant à des peuples presque à l'état sauvage: «Vous êtes mes enfants;
mon Dieu m'envoie vers vous: fiez-vous à moi. Je vous offre l'appui
et l'indulgence qu'un père doit à la faible créature que la Providence
lui a confiée.»
Cette indulgence, cette justice que l'homme éclairé doit à son
semblable à l'état primitif, n'a point enrichi l'Espagne, mais elle
lui a donné plus que la richesse, la satisfaction d'avoir répandu
l'abondance, la paix et le bonheur parmi des peuples divisés et
décimés par des guerres de province à province; elle les a réunis
en une grande famille, leur a apporté ses lumières, ses relations,
les animaux domestiques qui leur manquaient, les préservatifs à
la terrible épidémie qui moissonnait leurs enfants [54], des lois
indulgentes qui protégent toutes les classes, l'ordre et la paix;
et enfin le culte d'un Dieu plein de bonté et de clémence, qui a
remplacé l'idolâtrie et le mensonge.
Tous ces bienfaits, si justement appréciés par les peuples auxquels
ils étaient offerts, et qui ont eu de si grands résultats pour leur
bonheur, ne valent-ils pas l'or et les richesses conquis par le fer et
la destruction? L'Espagne, en exécutant scrupuleusement le programme
qu'elle avait offert, en remplissant religieusement sa noble mission,
ne doit-elle pas s'enorgueillir de sa belle conquête?
Je serais heureux que cette page, écrite avec toute l'impartialité
d'un observateur consciencieux, pût inspirer à mon lecteur une partie
de l'admiration dont je suis pénétré pour cette noble nation, et
détruire les préventions qu'ont pu donner quelques fragments écrits
par des voyageurs de passage, qui saisissent avec avidité une faute
exceptionnelle, un abus inévitable dans une grande administration,
sans se rendre compte de l'organisation toute paternelle qui gouverne
un peuple encore dans l'enfance.
Il est un fait positif: c'est que l'Espagne a fait le bonheur de la
population indienne. Il serait trop long d'entrer ici dans tous les
détails de son administration; quelques lignes suffiront à démontrer
sa sollicitude pour cette classe d'hommes.
Le capitaine général des Philippines a le pouvoir et les attributions
de l'autorité royale en Espagne.
Il a pour adjoint un assesseur, espèce de ministre responsable,
qui prépare les décrets et les ordonnances soumis à sa signature.
Il est à la fois le chef civil et militaire, et il préside la cour
royale, la seconde autorité de la colonie.
Cette cour se compose d'un régent, de cinq conseillers (_oïdores_) et
de deux _fiscaux_, l'un pour le civil, l'autre pour le criminel. Ces
deux fiscaux sont spécialement chargés de protéger les Indiens.
L'un des membres de la cour royale est nommé juge contre
l'esclavage. Il n'y a pas d'esclaves aux Philippines. Cependant,
comme cet abus pourrait se présenter, le magistrat dont il s'agit
est spécialement chargé de le surveiller et de le réprimer au besoin.
L'archipel est divisé en provinces. Chaque province est gouvernée
par un _alcade_. Comme souvent il est, dans sa province, le seul et
unique Espagnol, il a droit à une garde de vingt à trente indigènes.
Chaque province est divisée par bourgs, et chaque bourg est administré
par un _gobernadorcillo_ et son conseil municipal, indigènes élus
d'après le mode que j'ai indiqué.
Le capitaine général gouverne, promulgue des lois, rend des décrets.
La cour royale fait exécuter les lois, rend la justice, et protége
la classe indienne contre les abus.
L'alcade, dans la province, remplit les fonctions du gouverneur, fait
exécuter les décrets, et reçoit des percepteurs les fonds provenant
de l'impôt.
Le _gobernadorcillo_, dans son bourg et avec le conseil municipal,
administre la commune et exécute les ordres de l'alcade.
Des Indiens convertis au christianisme.
La population indienne soumise au christianisme s'élève à 3,304,742
âmes. A l'époque de la conquête, elle était fort inférieure à ce
chiffre. Elle était divisée en grandes peuplades qui se gouvernaient
elles-mêmes, et qui parlaient chacune un idiome différent. Ces idiomes
paraissent dériver du tagaloc, lequel a lui-même une certaine analogie
avec la langue malaise.
Les noms de ces diverses peuplades et leurs idiomes se sont conservés;
ils ont servi aux Espagnols dans la division de l'archipel en
provinces.
En commençant par le nord de Luçon, on trouve les provinces
de _Cagayan_, habitées par les _Cagayanès_, qui ont une langue
particulière;
En descendant vers le sud, les provinces d'_Ilocos___, qui ont aussi
un idiome particulier, l'_ilocano_;
Celles de _Pangasinan_ et de _Panpanga_, où l'on parle le _panpango_;
Les provinces de _Zembales_, _Nueva-Exija_, _Bulacan_, _Tondoc_,
_la Laguna_, _Tayabas_ et _Batangas_, habitées par les _Tagalocs_,
qui parlent la langue _tagale_;
En allant toujours vers le sud, les provinces de _Camarinès_, _Albay_,
et tout le groupe des îles que l'on nomme _Bisayas_, où l'on parle
le _bisayo_.
Les habitants de ces diverses provinces, dont la langue varie,
présentent aussi une différence marquée dans leur type et leur
physionomie. Doit-on attribuer cette différence à la variété des
races? ou n'est-ce pas des hommes de même origine qui, sous l'influence
du climat et des habitudes, auraient subi un changement dans leurs
formes et leurs couleurs primitives?
Quoi qu'il en soit, il est un fait certain, c'est que de toute cette
diversité d'hommes, _Cagayanès_, _Ilocanos_, _Panpangos_, _Tagalocs_
et _Bisayos_, aucune n'est originaire des Philippines.
Il est probable qu'elles sont un mélange d'hommes de différentes
nations, que des circonstances fortuites ont amenés dans une partie
de l'archipel.
Que l'on jette un coup d'oeil sur la carte, et l'on verra les
Philippines entourées, d'un côté, par le _Japon_, la _Chine_, la
_Cochinchine_, _Siam_, _Sumatra_, _Bornéo_, _Java_, les _Célèbes_, et,
de l'autre côté, par toutes les îles dont est semé l'océan Pacifique.
On peut supposer, de ce voisinage, que les premiers conquérants,
établis dans cet archipel contre la volonté des _Ajetas_, véritables
aborigènes dont je parlerai bientôt, auront eu des relations, soit
par le commerce, soit par des naufrages, avec les divers peuples qui
les environnaient, et avec les _Ajetas_ eux-mêmes. De ces relations
il est sans doute résulté un si grand mélange de races, que les types
primitifs se sont presque entièrement effacés.
A l'appui de cette opinion, je puis citer un fait dont j'ai déjà parlé:
mon curé de _Jala-Jala_, le père _Miguel_, naturel de la province
de _Tayabas_, connaissait exactement l'origine de sa famille; il
descendait du mariage d'un _Japonais_ avec une femme _tagaloc_,
et on remarquait chez lui tous les traits _japonais_.
Cependant le _type malais_ est le plus généralement répandu, et celui
qui est demeuré le plus apparent.
Il est probable que les _Malais_ furent les premiers qui occupèrent
les côtes de l'archipel des Philippines, et qu'à ceux-ci se mêlèrent
successivement quelques _Ajetas_, des _Japonais_, des _Chinois_,
et des habitants si variés de la _Polynésie_.
Les Indiens soumis aux Espagnols diffèrent fort peu, dans leurs
coutumes et leur caractère, des _Tagalocs_ que j'ai décrits et fait
connaître.
De la langue tagale.
On a recherché l'origine des divers idiomes en usage aux
Philippines. Quelques personnes les font provenir du chinois et du
japonais; d'autres, de l'hébreu ou du malais. Cette dernière opinion
paraît la plus vraisemblable, si l'on considère la langue _malaya_
comme primitive.
Dans le _bisayo_ et le _tagaloc_, d'où dérivent tous les idiomes parlés
aux Philippines, on trouve un grand nombre de mots _malayos_, et qui
ont la même signification dans les deux langues. On en trouve aussi
d'exactement semblables, mais qui ont une signification différente.
Ainsi, _Olo_, tête;
_Puti_, blanc;
_Languit_, ciel;
_Mata_, yeux;
_Susu_, saint;
_battu_, pierre, sont les mêmes en _togaloc: bisayo_
et _malayo_.
Beaucoup d'autres mots varient fort peu. Ainsi, en _malayo_, _lina_
veut dire _langue_; _babi_, _porc_; en _tagaloc_, _dila_ signifie
_langue_; _babui_, _porc_.
Il faut considérer que les idiomes des Philippines ont été
singulièrement altérés par les divers dialectes qui s'y sont mêlés. La
langue espagnole a fourni les caractères qui lui sont propres aux
idiomes des races placées sous la domination de cette nation.
On ne retrouve plus de documents écrits avec les premiers caractères de
la langue tagale. Les anciens _Tagalacs_ écrivaient sur les feuilles
d'un arbre nommé _banava_; ils traçaient leurs caractères sur ces
feuilles au moyen de la pointe d'un _bambou_.
La langue tagale est claire, riche, élégante, métaphorique et
poétique. Elle prête beaucoup à l'improvisation, pour laquelle le
_Tagaloc_ a un goût prononcé.
L'écriture, avant l'adoption des caractères espagnols, allait de
droite à gauche, à la manière orientale.
L'alphabet _tagaloc_ ne possédait que dix-sept lettres, dont trois
voyelles ayant la même valeur que les voyelles de notre langue.
A et E ont le même son que I, et un autre son qui équivaut à O et
U. De là vient une grande diversité dans la prononciation. Ainsi le
mot _tubi_ (qui signifie permettez-moi) se prononce _tobe_; _olo_
se prononce _ulu_.
Les consonnes sont au nombre de quatorze; elles se prononcent toujours
avec la finale A. Ainsi les lettres C, M se prononcent _CA, MA_. Mais
en plaçant un point au-dessus, cette prononciation se change en E
ou en I. Le même point mis au bas, la finale se change en _O_ ou
en _U_. Les lettres _C_ et _S_ ont la même valeur. Le D se prononce
souvent comme R: ainsi _madali_ se prononce _marali_. F se change en
P. Souvent le C se change en M, le G en Y.
Dans la poésie, les syllabes Ge-Ji se prononcent quelquefois comme
_guy_.
H se prononce d'une manière gutturale, comme la _J_ espagnole;
Q comme K, et U comme _ou_.
La langue tagale a ses noms, qui se déclinent en six genres; elle
a aussi ses conjonctions: de telle sorte que l'on peut écrire le
_tagaloc_ et le _bisayo_ comme nos langues européennes.
On a publié à Manille, en langue tagale, divers ouvrages en vers et
en prose, par exemple, une traduction de l'Écriture sainte, diverses
tragédies, des odes, etc.
Métis espagnols-indiens, chinois-indiens, et métis chinois-espagnols.
Les métis _espagnols-indiens_ sont au nombre de 8,584. Les métis
_chinois-indiens_ et les métis _chinois-espagnols_ sont les plus
nombreux: on en compte 180,000. Ils sont répandus dans tout l'archipel,
et gouvernés par les mêmes lois que celles qui régissent les Indiens,
sans différence de priviléges.
Des Chinois aux Philippines.
A l'époque du dernier recensement, en 1845, on comptait dans toutes
les Philippines 9,901 Chinois.
Depuis, la cour de Madrid ayant accordé de nouveaux priviléges aux
naturels du Céleste Empire afin d'encourager l'immigration, leur
nombre a dû augmenter considérablement.
Ce sont, en général, des hommes laborieux, s'occupant, avec une
remarquable aptitude, d'agriculture, d'industrie, et particulièrement
de commerce. Aussi économes qu'habiles, ils sont peut-être les
premiers commerçants du monde. Lorsqu'ils ont amassé une fortune assez
considérable pour que le tiers puisse satisfaire la cupidité de leur
mandarin, le second tiers celle de leur famille, et leur dernier tiers
leur suffire à eux-mêmes, ils retournent volontiers dans leur patrie.
Comme c'est uniquement l'intérêt matériel qui les amène aux
Philippines, ils s'y marient et y changent facilement de religion;
mais s'ils y trouvent leur compte, lorsqu'ils rentrent en Chine ils
reprennent leur ancienne religion, et souvent même la femme qu'ils
y avaient laissée.
Les Chinois ont à Manille une juridiction à part, mais à peu près
semblable à celle des _Tagalocs_, c'est-à-dire qu'ils nomment entre
eux leur _gobernadorcillo_, ainsi que les collecteurs de l'impôt
qu'ils sont tenus de payer au gouvernement espagnol.
Ainsi qu'on vient de le voir, la population de l'archipel des
Philippines, gouvernée par les lois espagnoles, se compose:
1º De la population blanche. 4,050 habitants.
2º Métis _espagnols-indiens_. 8,584 habitants.
3º Métis _chinois-espagnols_ et
_chinois-indiens_. 180,000 habitants.
4º Indiens. 3,304,742 habitants.
5º Chinois. 9,901 habitants.
Ensemble. 3,507,277 habitants.
Des infidèles.
Au centre de l'île de Luçon se trouve une étendue de terres de quatre
cent cinquante lieues carrées, que les Espagnols nomment _le pays
des infidèles_.
Cette partie de l'île est habitée par des peuples insoumis, vivant plus
ou moins à l'état sauvage, mais en grandes réunions, se garantissant
des intempéries des saisons sous un toit dans le genre des cases
indiennes, vivant de chasse, d'un peu d'agriculture, et empruntant
aux arbres de la forêt l'écorce qui leur sert de vêtement.
Les _Ajetas_ sont les seuls qui, dans l'état de primitive nature,
habitent indistinctement presque toutes les montagnes de l'île de
Luçon. Ces peuples, dont l'origine se perd en vaines conjectures,
changent de nom selon les localités qu'ils habitent, ou portent celui
qu'ils se sont donné eux-mêmes. En 1838, le gouvernement espagnol
voulut tenter de les soumettre, et fit pénétrer chez eux une petite
armée. Cette expédition fut obligée de se retirer sans avoir rempli
le but qu'on s'était proposé [55]. On ne connaîtra leurs moeurs que
lorsqu'on aura pu les aller étudier chez eux-mêmes.
Les _Tinguianès_ et les _Igorrotès_ sont ceux chez lesquels j'ai le
plus voyagé. J'ai donné dans ce livre d'assez longs détails sur leurs
coutumes et leurs moeurs; je crois inutile de me répéter.
Il serait difficile d'indiquer d'une manière exacte l'origine des
_Tinguianès_, de même que celle des peuplades qui les avoisinent. Il
paraît cependant certain qu'ils ne sont point aborigènes des
Philippines.
Les _Tinguianès_, par leur couleur, leurs belles formes, leurs
cheveux longs, leurs yeux bridés, le prix qu'ils attachent aux vases
en porcelaine, leur musique, par l'ensemble de leurs habitudes enfin,
pourraient bien descendre des Japonais. Peut-être, à une époque sans
doute bien reculée, des jonques japonaises, poussées par la tempête,
auront-elles fait naufrage sur la côte nord-est de _Luçon_. Les
équipages, dans l'impossibilité de retourner dans leur pays, pour se
soustraire aux _Ajetas_ ou aux habitants des côtes, se seront réfugiés
dans l'intérieur des montagnes, dans des lieux où la difficulté de
pénétrer aura pu les mettre à l'abri des poursuites de leurs ennemis.
Les marins japonais, dont la navigation est généralement limitée au
simple cabotage sur leurs côtes, embarquent ordinairement leurs femmes
avec eux. J'ai eu l'occasion de m'en assurer à bord de deux jonques de
cette nation qui avaient été poussées par une tempête, et s'étaient
abritées sur la côte est de Luçon. Elles y séjournèrent quatre mois,
pour attendre avec la mousson du nord-ouest qu'un vent favorable leur
permît de retourner dans leur pays. Si elles n'avaient pas trouvé
un gouvernement protecteur, leurs équipages auraient été obligés,
comme je suppose qu'ont dû le faire les premiers _Tinguianès_, de
se réfugier dans les montagnes. Ces derniers ayant quelques femmes,
s'en seront procuré d'autres, soit des _Ajetas_ ou des populations
environnantes. De ce mélange, de l'influence du climat, il sera
résulté des types différant du primitif, et, sous ce beau ciel,
dans ce magnifique pays, leur nombre se sera rapidement accru.
Ne seraient-ils pas encore descendants des _Dajacks_, que l'on croit
être les habitants primitifs de Bornéo?
Comme les _Tinguianès_, les _Dajacks_ ont la coutume de couper la tête
de leurs ennemis, et de les emporter comme trophée de victoire. De
même qu'eux également, ils attachent un grand prix aux vases,
qui sont une marque de noblesse et de richesse pour celui qui les
possède. Dans leurs fêtes, d'après M. Temminck, ils font des libations
de _docok-katan_, boisson enivrante préparée avec du riz fermenté qui
lui donne la couleur laiteuse que prend le _bassi_ des _Tinguianès_,
lorsqu'ils y ont dissous les cervelles de leurs ennemis. Enfin,
comme ces derniers, les Dajacks portent une espèce de turban et une
ceinture faits avec la seconde écorce d'une espèce de figuier.
Aujourd'hui la race des _Tinguianès_ habite seize villages [56].
Les _Igorrotès_, que j'ai eu bien moins l'occasion d'étudier,
paraissent être, et on le croit généralement, les descendants de la
grande armée navale du Chinois _Lima-on_, qui, après avoir attaqué
Manille le 30 novembre 1574, s'était réfugié avec son armée dans le
golfe de _Lingayan_, province de _Pangasinan_. Là il fut de nouveau
attaqué et battu. Sa flotte, complétement détruite, une grande partie
des équipages prit la fuite, et se sauva dans les montagnes, où les
Espagnols ne purent les poursuivre.
Les _Igorrotès_ sont de petite stature; ils ont les cheveux longs,
les yeux à la chinoise, le nez un peu gros, les lèvres épaisses, les
pommettes prononcées, de larges épaules, les membres gros et nerveux,
et la couleur fortement cuivrée. Ils ressemblent beaucoup aux Chinois
des provinces avoisinant la Cochinchine.
Je n'émets ici qu'une opinion basée sur des probabilités. On
ne connaîtra sûrement jamais d'une manière exacte l'origine des
_Tinguianès_ et des _Igorrotès_, pas plus que celle des _Guinanès_,
des _Buriks_, _Busaos_, _Ibréis_, _Apayoos_, _Gadanos_, _Caluas_,
_Ifugos_ et _Ibilaos_.
Toutes ces populations, si différentes entre elles, habitent _la terre
des infidèles_. On ne peut que supposer qu'ils descendent des Chinois,
des Japonais, des Malais et des naturels de la Polynésie.
Des Ajetas ou Négritos.
Si on se perd en conjectures sur l'origine des habitants de _la
terre des infidèles_, il n'en est pas de même des Ajetas. Toutes les
traditions indiennes s'accordent à dire qu'ils sont les véritables
aborigènes et les anciens possesseurs des Philippines.
A certaine époque ils étaient si nombreux, si puissants, que beaucoup
de villages _tagalocs_ les reconnaissaient pour maîtres et seigneurs du
sol, et leur payaient un tribut annuel en riz, en patates, ou en maïs.
Ainsi que j'ai déjà eu occasion de le dire, tous les ans, à une
époque déterminée, ils descendaient de leurs montagnes, sortaient
de leurs forêts, et obligeaient les _Tagals_ à payer le tribut. Si
ces derniers refusaient, ils leur déclaraient la guerre, et ne
retournaient dans leurs forets qu'après avoir coupé quelques têtes
à leurs vassaux. Ils emportaient ces têtes comme trophées et comme
preuves de leur domination.
Après la conquête des Philippines, les Espagnols prirent la défense des
_Tagalocs_; et les _Ajetas_, éprouvant pour la première fois l'effet
des armes à feu, furent saisis d'effroi, obligés de demeurer dans leurs
forêts et de renoncer à l'exercice de leurs droits de suzeraineté.
J'ai déjà eu l'occasion, lorsque j'ai raconté mon voyage chez les
_Ajetas_, de parler longuement de cette race d'hommes, la seule
qui vit, aux Philippines, à l'état de nature primitive. C'est
la plus nombreuse, la plus répandue.--Elle n'est susceptible
d'aucune civilisation, et a donné, dans plus d'une occasion, la
preuve irrécusable qu'elle préfère sa vie nomade, l'ombre des bois
pour abri, l'écorce des arbres pour vêtements, la terre nue pour
reposer ses membres, la poursuite de sa proie pour assouvir sa faim,
aux douceurs et au confortable de la vie civilisée. Elle peut être
comparée à certains animaux sauvages qu'on n'a jamais pu réduire à
l'état de domesticité.
Un archevêque de Manille avait pu se procurer un _Ajetas_ tout
à fait en bas âge. Il le fit élever avec une sollicitude toute
paternelle. Après lui avoir fait donner une instruction solide,
il le destina à l'état ecclésiastique; mais lorsqu'il fut devenu
vicaire, et par conséquent entièrement libre, pouvant mener une
existence paisible et heureuse, il se rappela son enfance, sa vie
nomade d'autrefois, ses montagnes et ses forets. Tout à coup il se
dépouille de sa soutane, reprend le vêtement primitif de ses parents,
s'enfuit, et va les rejoindre. Toutes les tentatives qu'on a pu faire
pour le ramener à la vie civilisée furent inutiles.
On pourrait citer bien des exemples de ce genre.
Il serait impossible de déterminer, même approximativement, la
population des _Ajetas_. Elle a dû considérablement diminuer depuis
la conquête des Philippines; elle finira par disparaître entièrement.
§ VI.--Règne animal.
Mammifères.
Les animaux domestiques que possédaient les habitants des Philippines
avant l'époque de la conquête, et ceux qui peuplaient leurs forêts,
ont conservé leurs noms _tagals_; ainsi:
_Cambin_, chèvre;
_Babui_, porc;
_Asso_, chien;
_Poussa_, chat;
_Oussa_, cerf;
_Carabajo_, buffle;
Les animaux domestiques apportés par les Espagnols ont conservé,
ou à peu près, les mêmes noms qu'en Espagne:
_Caballo_, cheval;
_Vaca_, vache;
_Carnero_, mouton, etc., etc.
Des quadrumanes, en langue Tagaloc, matchin.
Les singes sont peu variés aux Philippines. A _Mindanao_ on en remarque
qui sont albinos, tout à fait blancs, ayant les yeux rouges et la
peau d'un joli rose. Cette variété est recherchée par les Chinois,
qui les élèvent à l'état de domesticité comme animaux curieux.
Les deux espèces que l'on trouve dans l'île de Luçon, connus sous le
nom de _bonnets-chinois_, macacus niger, que les _Tagalocs_ nomment
_matschin_, vivent par petites familles dans les grands bois, et de
préférence aux environs des champs cultivés. L'étude de leurs moeurs
serait assez curieuse; mais je crains d'abuser de la patience de mon
lecteur, et je me bornerai à faire connaître qu'ils ont l'instinct le
plus intelligent pour satisfaire leur appétit vorace et se défendre
de leurs ennemis.
J'ai souvent vu autour d'une cage, espèce de piége pour les prendre,
toute une petite famille. Celui qui paraissait le plus âgé se
donnait tous les soins qu'aurait pu prendre un grand'père pour ses
petits-enfants; il semblait les empêcher de s'approcher de la cage;
lorsqu'il les avait placés à une certaine distance, il s'en approchait
seul, prenait un morceau de bois, le fourrait à l'intérieur de la cage,
à travers les barreaux, et en retirait adroitement et sans danger les
épis de riz qui y avaient été mis comme appât. Lorsque les Indiens
voyaient tant de précautions, ils disaient: «Nous n'en prendrons
point de cette famille, car les écoliers ont un vieux maître avec eux.»
Des quadrupèdes.
Il y a peu de variétés dans les quadrupèdes. La nature, qui a prodigué
tous ses bienfaits aux Philippines, n'y a point fait naître d'animaux
féroces, et dans le genre carnassier on ne compte qu'une petite espèce,
peu nuisible, comme on le verra.
Les chevaux, les boeufs et les moutons, comme je l'ai déjà fait
savoir, ont été apportés par les conquérants. Dans ce beau pays,
dans ces gras pâturages, où ils vivent presque en liberté, ils ont
prospéré d'une manière si extraordinaire, qu'un boeuf gras rendu
à Manille ne se vend pas plus de 60 à 70 francs; un beau cheval,
depuis 50 jusqu'à 100 francs. Les moutons n'ont pas de valeur; les
Indiens ne se donnent pas la peine d'en conduire au marché.
Le porc paraît de la même race que celui de Chine. Il est
très-abondant; sa chair est l'aliment préféré des Indiens, qui ne
manquent jamais d'en pourvoir abondamment leur table dans les grands
festins.
Le chien et le chat sont des animaux qui se trouvaient aux Philippines
lors de la conquête. Une espèce de chien paraît particulière à Luçon:
c'est un dogue d'une taille monstrueuse et d'une férocité remarquable;
il a le poil court, d'une couleur jaunâtre, un peu plus foncé que celui
du lion. Cette belle race tend à disparaître; lors de mon séjour aux
Philippines, il était fort difficile de s'en procurer.