Mort de mon fils.--Départ de Jala-Jala et des
Philippines.--Retour en France.
A peine fus-je rétabli, que mon cher fils, mon seul bonheur, le
dernier être bien-aimé qui me restât sur cette terre féconde et
dévorante tout à la fois, mon pauvre Henri tomba subitement malade;
son mal fit des progrès rapides.
Mes amis pressentirent aussitôt qu'un malheur suprême me menaçait. Moi
seul je ne connaissais pas l'état dans lequel se trouvait mon
enfant. Je l'aimais d'une si grande passion, que je croyais impossible
que la Providence voulût me séparer de lui.
Mon médecin, ou plutôt mon ami Genu, me conseilla de le conduire
à _Jala-Jala_, où l'air natal et la campagne, me disait-il,
favoriseraient sans doute sa guérison.
Je goûtai ce conseil; tant de personnes avaient recouvré la santé à
_Jala-Jala_, que je devais espérer le même succès pour mon fils.
Je partis donc avec lui et sa gouvernante; le voyage fut bien triste,
car je voyais mon pauvre enfant souffrir sans pouvoir le soulager.
A notre arrivée, Vidie vint me recevoir, et un instant après
j'occupais, avec mon Henri, la même chambre qui me rappelait déjà deux
pertes bien douloureuses, la mort de ma petite fille et celle de ma
chère Anna; de plus, c'était dans cette même chambre que mon Henri
était né, rapprochement cruel des moments les plus heureux de mon
existence avec celui où j'allais pleurer mon fils si tendrement aimé.
Néanmoins, ne désespérant pas encore des ressources de mon art et de
mon expérience, je m'assis au chevet de mon fils et ne le quittai
plus. Je dormais près de lui, et passais toutes mes journées à lui
donner des soins qui n'apportaient, hélas! aucun soulagement à ses
souffrances. Je perdis tout espoir, et, le neuvième jour après notre
arrivée, ce cher enfant expira dans mes bras.
Il est impossible de rendre compte de ce que je ressentis à cette
dernière épreuve. J'avais le coeur brisé, la tête en feu. Je devenais
fou, et jamais désespoir plus grand ne s'était emparé de moi. Je
n'écoutais plus que ma douleur, et il fallut employer la force pour
arracher de mes bras les restes mortels de mon enfant.
Le lendemain il fut déposé près de sa mère, et une tombe de plus
s'éleva dans l'église de _Jala-Jala_.
En vain mon ami Vidie chercha-t-il à me soulager et à me distraire;
plusieurs fois il voulut m'éloigner de la chambre fatale où je ne
comptais plus que des malheurs, il ne put y parvenir. J'avais l'espoir
et je croyais avoir le droit de mourir aussi... là où ma femme et mon
fils avaient rendu le dernier soupir. Mes larmes ne coulaient plus,
la parole elle-même manquait à l'épanchement de ma douleur. Une fièvre
ardente qui me dévorait était trop lente encore au gré de mon désir.
Dans un moment d'égarement, je fus sur le point de commettre la plus
grande lâcheté dont puisse se rendre coupable le malheureux envers
son Créateur: je fermai ma porte à double tour, je saisis le poignard
qui si souvent avait défendu ma vie, et le retournai contre moi...
Déjà je choisissais l'endroit où il fallait frapper pour terminer d'un
seul coup ma triste existence: mon bras, roidi par le délire, allait
s'abattre sur ma poitrine... lorsqu'une pensée subite vint m'empêcher
de consommer le crime sans pardon, le crime du désespoir. Ma mère,
ma pauvre mère que j'avais tant aimée, ma bonne mère se présenta à
mon esprit; elle me disait:
«Tu veux donc m'abandonner? Je ne te verrai donc plus?»
Je me rappelai aussi les dernières paroles de ma chère Anna:
«Va revoir ta vieille mère.»
Cette pensée opéra en moi une révolution complète: je rejetai avec
horreur mon poignard, je tombai anéanti sur mon lit; mes yeux,
secs et brûlants depuis bien des jours, retrouvèrent des larmes qui
soulagèrent mon coeur ulcéré.
Cette force d'âme dont j'avais tant besoin se réveilla en moi; je ne
pensai plus à mourir, mais à accomplir ma rigoureuse destinée. Plus
calme déjà, et soulagé par les larmes abondantes que j'avais versées,
je me livrai complétement à l'idée d'embrasser ma mère et mes soeurs;
puis je voulus ajouter la page suivante à mon journal.
Je n'avais pas encore la tête bien à moi; je traduirai ce que
j'écrivais alors en espagnol, ma langue adoptive et familière, de
préférence même au français, que je ne parlais presque plus depuis
près de vingt années.
«Comment ai-je la force de prendre cette plume? Mon pauvre fils,
mon Henri bien aimé n'existe plus; son âme s'est envolée vers le
Créateur! Mon Dieu, pardonnez cette plainte à ma douleur... Mais
qu'ai-je donc fait pour être éprouvé aussi cruellement? Mon fils, mon
cher fils, ma seule espérance, mon dernier bonheur, je ne le reverrai
plus! Autrefois j'étais encore heureux; j'avais ma bonne Anna et notre
cher enfant. Bientôt le sort cruel vint m'enlever ma compagne. Mon
chagrin fut bien grand et mon affliction bien profonde; mais tu me
restais, ô mon fils! et toutes mes affections se reportèrent sur toi;
tu séchais mes larmes avec tes caresses, tu souriais comme ta mère, et
les beaux traits de ton visage me faisaient la retrouver. Aujourd'hui,
hélas! je vous ai perdus tous deux!... Quel vide, mon Dieu! et quelle
solitude! Oh! je devrais mourir dans cette chambre, dépositaire de
tous mes malheurs. Ici j'ai pleuré mon pauvre frère; ici j'ai fermé
les yeux à ma fille; ici encore, baignée de larmes, Anna mourante
m'a fait ses derniers adieux... et ici enfin, toi, mon fils, on t'a
arraché de mes bras pour te déposer près des cendres de ta mère.
«Que d'afflictions, que de chagrins pour un seul homme! Dieu de bonté
et de miséricorde, ne me rendrez-vous pas mon pauvre enfant? Hélas! je
sens à peine que je m'abuse; mais il plaindra mon égarement celui
qui a été aimé, et qui s'est vu enlever un à un tous les éléments
de son bonheur. Quant à moi, être isolé et inutile désormais sur
cette terre, peu importe où je succomberai à ma douleur. Si ce
n'était l'espoir de voir ma mère et mes soeurs, ici, à _Jala-Jala_,
je terminerais ma pénible existence: mon sépulcre serait le vôtre,
ô vous que j'ai tant aimés! Je reposerais près de vous, et pendant
le reste de ma triste vie j'irais chaque jour sur votre tombe! Mais
non, un devoir sacré m'obligera bientôt à me séparer de vous, et à
vous dire un éternel adieu!... Cruel, bien cruel sera le moment où
je m'éloignerai de vous!... Et toi, ô chère et bonne épouse, Anna
si bien aimée, tes dernières paroles s'accompliront: je partirai,
mais le regret et la douleur m'accompagneront dans ce voyage, mon
coeur et mes souvenirs resteront à _Jala-Jala_.
«Terre arrosée de mes sueurs, de mon sang et de mes larmes, lorsque le
sort m'amena sur ta rive, tu étais alors couverte de sombres forêts qui
aujourd'hui ont fait place à de riches moissons; parmi les habitants,
l'ordre, l'abondance et le bien-être ont remplacé la débauche et la
misère; tout avait couronné mes efforts, tout prospérait autour de moi:
hélas! j'étais trop heureux!
«Mais, en m'accablant, le malheur n'aura frappé que moi, mon oeuvre me
survivra. Vous serez heureux, ô mes amis! et si je l'ai été moi-même
d'y avoir contribué, qu'un souvenir vienne quelquefois vous rappeler
celui à qui vous avez si souvent donné le nom de _père_! Si vous
conservez pour lui un peu de reconnaissance, oh! gardez religieusement
les tombeaux trois fois chéris qu'il vous confie!»
Mes lecteurs me pardonneront cette triste et longue plainte; ils la
comprendront, s'ils se pénètrent bien de ma position. Éloigné de cinq
mille cinq cents lieues de ma patrie, le coup le plus sensible, le
plus inattendu, venait de me frapper; je n'avais plus de parents aux
Philippines; en France seulement je pouvais retrouver des affections
vivantes, et, au moment d'abandonner pour toujours _Jala-Jala___,
l'idée de quitter aussi mes Indiens si affectueux, si dévoués pour
moi, était un surcroît ajouté à mes chagrins; aussi je ne pouvais me
décider à les prévenir de cette séparation.
Je restais renfermé dans ma chambre, sans en sortir, même pour
les repas.
Mon ami Vidie faisait tout au monde pour me préparer à ces adieux et
pour me consoler; il m'engageait surtout à me rendre à Manille pour
y faire mes préparatifs de départ; mais une force irrésistible me
retenait à _Jala-Jala_. J'étais si faible, j'avais le coeur tellement
brisé par le chagrin, que je n'avais plus le courage de prendre
aucune résolution. Je remettais de jour en jour, et de jour en jour
j'étais plus indécis; il fallait une occasion imprévue pour vaincre mon
apathie; il fallait surtout triompher de moi par les doux sentiments
de la reconnaissance, sentiments auxquels je n'ai jamais pu résister.
Cette occasion, ce motif déterminant à mon départ, la Providence
daigna me le fournir.
J'avais à Manille une amie, une femme angélique de bonté, de douceur
et de dévouement.
Dès mon arrivée aux Philippines, lié intimement avec toute sa famille,
je l'avais connue enfant, ensuite mariée à un homme honorable qu'elle
avait perdu; je lui avais alors prodigué les consolations que peut
offrir l'amitié la plus sincère. Elle avait été témoin du bonheur dont
j'avais joui avec ma chère Anna, et, apprenant que j'étais malheureux,
elle ne craignit pas de faire seule un long voyage pour venir à son
tour prendre sa part de mes chagrins.
La bonne Dolorès Señeris arriva un matin à _Jala-Jala_; elle se jeta
dans mes bras, et, pendant quelques instants, nos larmes seules furent
l'interprète de nos pensées.
Quand nous fûmes remis de notre première émotion, elle me dit
qu'elle venait me chercher, et fit elle-même les préparatifs de mon
départ. J'étais trop reconnaissant de cette preuve d'amitié de la
bonne Dolorès pour ne pas acquiescer à ses désirs, et il fut décidé
que le lendemain je quitterais pour toujours _Jala-Jala_.
Le bruit s'en répandit parmi mes Indiens.
Ils vinrent tous me faire leurs adieux. Tous paraissaient profondément
affligés; ils pleuraient, et me disaient: «O maître, ne nous ôtez
pas l'espoir de vous revoir! Allez vous consoler près de votre mère,
et revenez ensuite au milieu de vos enfants.»
Ce jour fut un jour de pénibles émotions.
Le lendemain, 29 février 1838, était un dimanche. J'allai faire mes
derniers adieux aux restes bien chers que je laissais dans la tombe;
j'entendis pour la dernière fois l'office divin dans cette modeste
église que j'avais fait élever, et où pendant longtemps, entouré de
toutes mes affections, j'étais heureux de réunir à pareil jour la
petite population de Jala-Jala.
Après l'office, je me rendis au rivage, où m'attendait l'embarcation
qui devait me conduire à Manille.
Là, entouré de tous mes Indiens, du bon curé le père Miguel, de mon
ami Vidie, je leur fis à tous mon dernier adieu.
Dolorès et moi nous entrâmes dans l'embarcation.
A peine s'éloigna-t-elle de la rive, que tous les bras furent tendus
vers moi, et toutes les bouches répétèrent:
«Bon voyage, maître; oh! revenez promptement!»
Un des plus anciens, d'un signe imposa silence, et dit à haute vois
ces prophétiques paroles:
«Frères, pleurons et prions... , car le soleil s'est obscurci pour
nous...; l'astre qui s'éloigne a éclairé nos meilleurs jours, et
désormais, privés de la lumière, nous ne saurons combien durera la
nuit où nous plonge le malheur de son départ.»
Cette exhortation du vieil Indien furent les dernières paroles qui
arrivèrent jusqu'à moi; l'embarcation s'éloignait, et j'avais les yeux
toujours fixés sur cette terre chérie que je ne devais jamais revoir.
Nous arrivâmes à Manille par une de ces ravissantes nuits telles que
je les ai décrites aux beaux jours de mes voyages.
Dolorès ne voulut pas que je logeasse ailleurs que chez elle.
Avant son départ, les soins et l'amitié avaient pourvu à tout. Je fus
entouré de ces petites attentions dont une femme seule a le secret,
et qu'elle sait faire accepter avec tant de grâce par celui qui en
est l'objet.
Mes fenêtres donnaient sur la jolie rivière de _Pasig_; j'y passais
des journées entières à voir glisser sur l'eau les jolies pirogues
indiennes, et à recevoir les visites de mes amis, qui à l'envi les
uns des autres venaient essayer de me distraire.
Lorsque j'étais seul, pour tromper ma mélancolie je pensais à mon
voyage, au bonheur que je goûterais encore à revoir ma pauvre mère,
mes soeurs, un beau-frère que je ne connaissais pas, et enfin des
nièces qui étaient nées pendant mon absence.
L'obligation où je me vis de rendre les visites que j'avais reçues,
et le rétablissement de ma santé, me permirent enfin de m'occuper
des affaires qui devaient hâter mon départ.
Mon ami Adolphe Barrot, consul général de France à Manille, devait de
jour en jour recevoir des nouvelles de son gouvernement pour retourner
en France; il me proposa de l'attendre et de faire le voyage avec
lui. J'acceptai avec plaisir, et nous décidâmes entre nous que pour
notre retour nous prendrions la route des Grandes Indes, la mer Rouge
et l'Égypte.
Je ne voulus pas rester oisif pendant le temps que j'avais à passer
à Manille.
Les Espagnols se rappelaient qu'à une autre époque j'avais exercé
la médecine avec assez de succès: bientôt il m'arriva des malades de
tous côtés, et gratuitement, il est vrai, je repris mon premier état.
Mais quelle différence entre ce temps et celui de mon début! Alors
j'étais jeune, plein de force et d'espérance; je me berçais des
illusions ordinaires à la jeunesse, un long avenir de bonheur se
présentait à mon imagination.
Maintenant, accablé sous le poids du chagrin et des pénibles travaux
que j'avais exécutés, il ne me restait plus qu'un seul désir, celui
de revoir la France; et cependant mes souvenirs se reportaient sans
cesse vers _Jala-Jala_.
Pauvre petit coin du globe que j'avais civilisé, où mes plus belles
années s'étaient passées dans une vie de travaux, d'émotions, de
bonheur et d'amertume!
Pauvres Indiens qui m'aimiez tant, je ne devais plus vous
revoir! L'immensité des mers allait nous séparer pour toujours!....
Que de réflexions et de souvenirs remplissaient alors ma pensée! Mais,
hélas! on lutterait en vain contre sa destinée; et la Providence,
dans ses vues impénétrables, me réservait encore de rudes épreuves
et de nouveaux malheurs.
Redevenu le médecin de Manille, où j'avais eu tant de peine à débuter,
je visitais les malades du matin au soir; je recevais de Dolorès
et de sa soeur Trinidad les soins les plus touchants et les mieux
choisis pour la blessure toujours saignante que je portais au fond
de mon coeur.
Je voyais aussi souvent les deux soeurs de ma pauvre femme, Joaquina
et Mariquita, ainsi que ma jeune nièce, fille de cette excellente
Joséphine pour qui j'avais eu tant d'amitié, et qui avait suivi de
si près ma chère Anna dans la tombe.
Peu à peu je formais de nouvelles affections, que bientôt il me
faudrait rompre pour ne plus les retrouver.
Je n'oubliais point _Jala-Jala_, et mes souvenirs ne quittaient pas
ce lieu, où étaient déposés les restes de ce que j'avais le plus aimé
au monde! Je formais des voeux pour que mon oeuvre de colonisation
se continuât, et que mon ami Vidie trouvât une compensation à la rude
tâche qu'il venait d'entreprendre.
A cette époque, lorsque j'étais encore à Manille, un grand malheur
fut sur le point de ramener _Jala-Jala_ à son premier état de barbarie.
Les bandits, qui avaient toujours respecté mon habitation pendant
que je la possédais, vinrent une nuit l'attaquer, et se rendirent
maîtres de la maison où s'était renfermé et défendu Vidie.
Il fut obligé de s'échapper par une fenêtre et d'aller se cacher dans
les bois, en abandonnant sa fille en très-bas âge aux soins d'une
Indienne, sa nourrice.
Les bandits pillèrent et brisèrent tout dans la maison, blessèrent
sa fille d'un coup de sabre dont elle porte encore les marques [50];
après quoi ils se retirèrent avec le butin qu'ils avaient fait.
Mais _Jala-Jala_ était devenu un point trop important; le gouvernement
espagnol y envoya des troupes pour protéger Vidie et y maintenir
l'ordre.
Enfin Adolphe Barrot reçut les instructions du gouvernement français
qui le rappelaient dans sa patrie; mes préparatifs étaient faits pour
le départ.
Le 29 octobre 1838, je passai la journée dans de pénibles et douloureux
adieux...
J'avais reçu tant de marques de bienveillance et d'affection des
habitants de Manille, j'y laissais des amis si bons, si dévoués, que la
pensée de ne plus les revoir me brisait le coeur... Ma douleur était
si grande, qu'il me fallut une force surhumaine pour ne pas renoncer
à m'éloigner de ma seconde patrie et de ces amis qui me disaient:
«Restez au milieu de nous.»
La pensée de ma mère me soutenait. Cependant cette douce pensée était
mêlée de mille réflexions qui jetaient encore plus de trouble dans
mon âme.
Depuis longtemps je n'avais pas reçu de nouvelles de cette bonne mère;
elle était bien âgée, sa vie entière s'était passée dans une longue
suite de malheurs et dans une abnégation complète d'elle-même. Les
nombreuses peines morales qu'elle avait éprouvées devaient avoir
agi sur sa santé; et puis j'étais si malheureux, le sort m'avait
si rudement frappé dans toutes mes affections, que je ne pouvais me
soustraire à la cruelle pensée que je ne reverrais plus celle pour
qui j'abandonnais un pays qui m'était si cher...
Cependant, dans un moment de calme, j'avais pris une résolution; le
trouble de mon âme ne pouvait m'empêcher de l'accomplir. Je m'arrachai
des bras de mes amis. Ils m'avaient accompagné au port; une légère
embarcation me conduisit à bord du trois-mâts américain le _Laïton_.
A dix heures du soir, il leva l'ancre et cingla vers la sortie de
la baie.
J'étais en proie à une si grande agitation, que je restai sur le
pont, espérant que la fraîcheur de la nuit calmerait l'ardeur qui
me dévorait. Je m'assis sur un banc de quart, et je vis peu à peu
disparaître les feux de Manille, puis l'île de Marivélès et les
montagnes de _Marigondon_. Je fis alors mentalement mes derniers
et plus cruels adieux aux Philippines, et, de plus en plus agité,
j'éprouvai bientôt une fièvre ardente qui produisit sans doute un
véritable délire.
Dans ce délire, je voyais _Jala-Jala_ dans sa prospérité, comme
à l'époque de mon bonheur. Ma chère compagne était dans ses plus
beaux jours; elle me souriait. Mon frère et mon fils étaient à
côté d'elle. Tous trois me tendaient les bras. En vain je voulais
m'y précipiter: une force invincible me retenait. Je faisais des
efforts pour leur parler, il m'était impossible d'articuler un
seul mot. J'entendais Anna me dire: «Attends, ta destinée n'est pas
accomplie.» Puis, ces trois êtres chéris devenaient pâles, livides;
ils se couvraient d'un suaire. Anna montrait à mon frère deux tombeaux,
et lui disait: «Marche, nous te suivons.» Ils se dirigeaient alors vers
les tombes, accompagnés du père Miguel et de mes Indiens en pleurs. Les
tombes s'ouvraient, et, à pas lents, ils en descendaient les degrés.
Sans doute mon délire devint alors tout à fait complet. Ce ne fut que
le lendemain, au jour, que j'eus le sentiment de moi-même. J'avais
le visage inondé de larmes et le corps brisé. Je me traînai dans ma
cabine, et me mis au lit. Mes larmes continuèrent à couler, jusqu'à
ce qu'un profond sommeil vint mettre un terme aux souffrances morales
exaltées par le délire.
Le soleil était à plus de moitié de sa course lorsque je me
réveillai. Les larmes et le repos m'avaient rendu à mon calme
habituel. Je me levai, et je fus jeter un dernier coup d'oeil vers
Luçon; mais, hélas! nous en étions bien loin!... Je ne devais plus
revoir cette terre où je laissais tant de souvenirs...
Ici devrait se terminer la relation que je me suis proposée; mais je
ne puis m'empêcher de consacrer encore quelques lignes à mon retour
dans ma patrie.
Je parcourus sur divers navires les côtes des Grandes Indes, le golfe
Persique et la mer Rouge; puis, après plusieurs relâches, j'abordai
en Égypte.
Après avoir si souvent admiré les grandes oeuvres de la nature,
j'avais un vif désir de voir les travaux gigantesques exécutés par
la main des hommes.
J'allai à Thèbes, et y visitai en détail ses palais, ses tombeaux et
ses nombreux monolithes.
Je descendis ensuite le Nil, en m'arrêtant partout où se présentaient
des monuments dignes de curiosité. Je montai au sommet de l'une des
pyramides; je passai quelques jours au Caire, et me rendis enfin
à Alexandrie, où je m'embarquai de nouveau pour franchir le petit
espace de mer qui me séparait de l'Europe.
J'avais voulu comparer de grands travaux humains aux oeuvres du
Créateur: cette comparaison n'avait pas été à l'avantage des premiers,
car tous ces inutiles monuments ne s'étaient présentés à moi que comme
des preuves durables de l'orgueil et du fanatisme de quelques hommes
auxquels obéissaient des peuples esclaves.
J'avais vu aussi ce qui restait des traces de destruction des deux plus
grands conquérants du monde: le premier n'était-il pas un orgueilleux
despote, faisant agir à sa volonté des cohortes d'esclaves, et portant
parmi des peuples paisibles le fer et la destruction, pour profaner
des tombeaux, poursuivre d'inutiles conquêtes? L'histoire nous le
montre mourant à la suite d'une orgie, et l'autre, hélas! après tant
de gloire, enchaîné sur un rocher!!
Du sommet de l'une des pyramides, accompagné de mon ami Barrot,
dans un religieux recueillement j'avais admiré le Nil majestueux,
qui serpente au milieu d'une vaste plaine bordée par le désert et
d'arides montagnes.
Regardant ensuite au-dessous de moi, j'avais eu de la peine à
apercevoir mes camarades de voyage qui contemplaient le grand sphinx,
et paraissaient de petites taches noires sur le sable.
Je me disais alors: Ce ne sont point ces inutiles monuments que
nous devons admirer, mais bien plutôt ce grand fleuve qui, obéissant
toujours aux lois d'une sagesse toute-puissante, franchit chaque année,
à une époque fixe, ses limites, et s'étend comme une vaste mer pour
arroser, vivifier d'immenses plaines qui se couvrent toujours de
riches moissons.
Sans cet ordre immuable et bienfaisant de la nature, toutes ces belles
campagnes ne seraient plus qu'une partie du désert où aucun être ne
pourrait exister.
Ces réflexions provenaient sans doute d'une vie presque entièrement
écoulée au milieu de cette grande nature, où l'homme puise constamment
des sentiments qui l'élèvent vers l'Être suprême. J'avais trop étudié
cette nature dans tous ses détails, ses bienfaits et sa magnificence,
pour que tout ce qui était de création humaine fit sur moi l'impression
à laquelle j'avais cru lorsque j'avais désiré voir les monuments
de l'Égypte; et tout en voguant pour l'Europe, je pressentais déjà
qu'un court séjour au milieu de la civilisation me ferait regretter
mon ancienne liberté, mes montagnes, et mes solitudes des Philippines.
J'arrivai à Malte, où, pendant dix-huit jours, je fus renfermé dans
le fort Manuel pour y purger ma quarantaine.
Je reçus alors des nouvelles de ma famille. Ma mère, mes soeurs
m'écrivaient qu'elles jouissaient d'une parfaite santé, et qu'elles
attendaient mon arrivée avec une bien vive impatience.
Ma quarantaine terminée, je restai près d'une semaine dans la ville,
attendant le départ d'un bateau à vapeur pour la France.
Je profitai de ce retard pour voir tout ce que Malte offre de curieux
aux voyageurs; puis je repris ma route vers ma patrie, et, la semaine
suivante, je reconnus les rochers arides de la Provence, enfin cette
France que j'avais quittée depuis vingt ans!...
Peu de jours après j'étais à Nantes, où, pendant quelque temps je
jouis dans toute sa plénitude du bonheur que l'on éprouve au milieu
de personnes dont on a été éloigné pendant de longues années, et qui
sont les dernières affections vivantes encore chez un malheureux trop
éprouvé par une bizarre destinée.
Mais l'oisiveté dans laquelle je vivais me devint bientôt
insupportable; j'avais toujours mené une vie trop active pour qu'une
transition aussi subite ne produisît pas en moi un effet nuisible à
ma santé, et la seule idée de soumettre le reste de mon existence à
une vie stérile et monotone m'était devenue insupportable.
Ne sachant toutefois que faire pour m'occuper, je me décidai à voyager
en Europe et à étudier le monde civilisé, auquel je me trouvais alors
si étranger.
Je parcourus la France, l'Angleterre, la Belgique, l'Espagne et
l'Italie.
Je retournai ensuite dans ma famille, sans avoir rien trouvé dans
l'étude que je venais de faire qui pût me faire oublier mes Indiens,
_Jala-Jala_, mes voyages solitaires dans mes forêts vierges; et la
société des hommes élevés dans une extrême civilisation ne pouvait
effacer de ma mémoire ma modeste existence passée.
Malgré mes efforts, je conservais toujours un fond de tristesse qu'il
m'était impossible de dissimuler: ma bonne mère, qui voyait avec peine
ma répugnance à me fixer dans aucun lieu de mon pays, et qui avait
des craintes, peut-être bien fondées, que je ne voulusse retourner
aux Philippines, mit tout en oeuvre pour l'empêcher.
Elle me parla mariage, me répétant dans toutes ses lettres qu'elle
ne serait heureuse qu'autant que je me déciderais à contracter de
nouveaux liens; elle me disait qu'après moi mon nom s'éteignait,
et enfin me demandait, comme dernière consolation pour elle, celle
de choisir une compagne.
Le désir de la satisfaire, et le souvenir d'ailleurs des dernières
paroles de mon Anna:
«Retourne dans ta patrie, marie-toi avec une de tes compatriotes,»
me décidèrent.
J'eus bientôt fait choix de celle qui pouvait combler les voeux de
l'homme qui n'aurait pas eu trop présent le souvenir d'une union
antérieure.
Cependant je fus aussi heureux que je pouvais l'être. Ma nouvelle
femme possédait toutes les qualités nécessaires à mon bonheur; elle
me rendit père de deux enfants, et je commençais déjà à bénir la
détermination que ma mère avait tant contribué à me faire prendre;
mais, hélas! le bonheur ne devait jamais être de longue durée pour
moi: la coupe de l'amertume n'était pas épuisée, et j'avais encore
bien des larmes à verser.
Dans le cimetière de Vertoux, pour toi, pauvre mère, un modeste
tombeau s'éleva entre celui d'un époux et d'un fils, et bientôt un
autre s'ouvrit encore dans celui de Neuilly.
Dans ma douleur profonde, je fis graver ces deux vers sur le dernier:
Veille, du haut des cieux, sur ta triste famille;
Conserve-moi ton fils, et revis dans ta fille!