CHAPITRE XX.

Arrivée chez les Ajetas ou Négritos.--Départ.--Navigation

sur l'océan Pacifique.--Arrivée à Jala-Jala et à Manille.

Un matin, cheminant en silence, nous entendîmes devant nous un choeur

de voix glapissantes qui avaient plutôt l'air de cris d'oiseaux que

de voix humaines.

Nous nous tenions sur nos gardes, nous effaçant le plus possible à

l'aide des arbres et des broussailles.

Tout à coup nous aperçûmes à peu de distance une quarantaine de

sauvages, de tout sexe et de tout âge, qui avaient absolument l'air

d'animaux.

Ils étaient sur le bord d'un ruisseau, autour d'un grand feu.

Nous fîmes quelques pas en avant, leur présentant le bout de nos

fusils.

Dès qu'ils nous aperçurent, ils poussèrent des cris aigus et se

préparaient à prendre la fuite; mais je leur fis signe, en leur

montrant des paquets de cigares, que nous voulions les leur offrir.

J'avais heureusement pris à _Binangonan_ tous les renseignements

nécessaires pour savoir comment les aborder.

Dès qu'ils nous eurent compris, ils se rangèrent tous sur une ligne,

comme des hommes que l'on va passer en revue; c'était le signal que

nous pouvions approcher d'eux.

Nous les abordâmes nos cigares à la main, et par une extrémité de la

ligne je commençai à distribuer mon offrande.

Il était très-important de nous faire des amis et, selon leur coutume,

de donner à chacun une part égale.

Les femmes enceintes comptaient pour deux, et se frappaient sur le

ventre pour me faire signe qu'elles devaient avoir double part.

Ma distribution faite, notre alliance fut cimentée, la paix était

conclue; les sauvages et nous, nous n'avions plus rien à craindre

les uns des autres.

Ils se mirent tous à fumer.

Un cerf était suspendu à un arbre, le chef alla en couper trois gros

morceaux avec un couteau de bambou; il les jeta au milieu du brasier,

et un instant après les retira pour en présenter un à chacun de nous.

La partie extérieure de cette grillade était un peu brûlée et

saupoudrée de cendres, mais l'intérieur était parfaitement cru et

tout sanglant. Il ne fallait cependant pas manifester la répugnance

que j'éprouvais à faire un repas presque de cannibale; mes hôtes en

auraient été scandalisés, et je voulais vivre en bonne intelligence

pendant quelques jours avec eux.

Je mangeai donc mon morceau de cerf, qui, à tout prendre, n'était

pas trop mauvais; mes Indiens firent comme moi, après quoi nos bons

rapports étaient établis. Dans ces parages une trahison n'était

plus possible.

Je me trouvais enfin au milieu des hommes à la recherche desquels

j'étais depuis mon départ de _Jala-Jala_; j'allais les examiner et

les étudier à mon aise le temps que je voudrais.

Nous installâmes notre bivouac à quelques pas du leur, comme si nous

eussions fait partie de la famille de nos nouveaux amis.

Je ne pouvais leur parler que par gestes, et j'avais une difficulté

inouïe à me faire comprendre; mais, le lendemain de mon arrivée,

j'eus un interprète.

Une femme, qui vint m'apporter son enfant pour lui donner un nom,

avait été élevée par des Tagalocs, elle avait parlé leur langue,

elle s'en souvenait un peu, et pouvait me donner, quoique avec peine,

tous les renseignements qui m'intéressaient.

Les hommes avec lesquels je venais de me lier pour quelques jours,

tels que je les voyais, me paraissaient plutôt une grande famille de

singes que des créatures humaines.

Leur voix même imitait assez bien les petits cris de ces animaux,

et dans leurs gestes ils leur ressemblaient entièrement.

La seule différence que je trouvais, c'est qu'ils savaient se

servir d'un arc et d'une lance, et faire du feu; mais, pour bien

les dépeindre, je vais commencer par décrire leurs formes et leurs

physionomies.

L'Ajetas ou _Négrito_ est d'un noir d'ébène comme les nègres d'Afrique.

Sa plus haute stature est de quatre pieds et demi; sa chevelure est

laineuse, et comme il n'a pas soin de s'en débarrasser, et qu'il

ne saurait comment s'y prendre, elle forme autour de sa tête une

couronne qui lui donne un aspect tout à fait bizarre, et de loin la

fait paraître comme entourée d'une sorte d'auréole.

Il a l'oeil un peu jaune, mais d'une vivacité et d'un brillant

comparable à celui de l'aigle.

La nécessité de vivre de chasse et de poursuivre sans cesse sa

proie, exerce cet organe de manière à lui donner cette vivacité si

remarquable. Les traits des _Ajetas_ tiennent un peu du noir d'Afrique;

ils ont cependant les lèvres moins saillantes.

Quand ils sont jeunes, ils ont de jolies formes; mais la vie qu'ils

mènent dans les bois, couchant toujours en plein air, sans abri,

mangeant beaucoup un jour et souvent pas du tout, des jeûnes prolongés

suivis de repas pris avec la même gloutonnerie que les bêtes fauves,

leur donnent un gros ventre, et rendent leurs extrémités chétives

et grêles.

Ils ne portent jamais aucun vêtement, si ce n'est une petite ceinture

d'écorces d'arbres, large de huit à dix pouces, qui entoure le milieu

du corps.

Leurs armes consistent dans une lance en bambou, un arc de palmier,

et des flèches empoisonnées.

Ils se nourrissent de racines, de fruits, et du produit de leur chasse.

Ils mangent la viande à peu près crue, et vivent par tribus composées

de cinquante à soixante individus.

Durant le jour, les vieillards, les infirmes et les enfants se

tiennent autour d'un grand feu, pendant que les autres courent les

bois pour chasser. Quand ils ont une proie qui peut suffire à les

nourrir pendant quelques jours, ils restent tous autour de leur feu;

le soir, ils se couchent pêle-mêle au milieu des cendres.

Il est extrêmement curieux de voir ainsi une cinquantaine de ces

brutes de tout âge, et plus ou moins difformes.

Les vieilles femmes surtout sont hideuses: leurs membres décrépits,

leur gros ventre, et leur chevelure si extraordinaire, leur donnent

l'aspect de Furies ou de vieilles sorcières.

A peine étais-je arrivé, les mères qui avaient des enfants en bas

âge me les présentaient.

Afin de leur complaire, je faisais quelques caresses à leurs

nourrissons; mais ce n'était pas ce qu'elles voulaient, et, malgré

leurs gestes et leurs paroles, il m'était impossible de les comprendre.

Le lendemain, celle dont j'ai déjà parlé, et qui avait vécu parmi

les Tagalocs, arriva d'une tribu des environs.

Elle était accompagnée d'une dizaine d'autres femmes, qui toutes

portaient dans leurs bras leurs petits enfants.

Elle m'expliqua ce que je n'avais pu comprendre la veille.

«Nous avons, me dit-elle, très-peu de mots pour causer entre nous;

tous nos enfants, à leur naissance, prennent le nom de l'endroit où

ils sont nés: c'est alors une grande confusion, et nous venons vous

les apporter pour que vous leur donniez des noms.»

Dès que j'eus cette explication, je voulus faire cette cérémonie avec

toute la pompe que la circonstance et le lieu permettaient.

Je m'approchai d'un petit ruisseau. Je connaissais la formule pour

donner l'eau du baptême à un nouveau-né.

Je pris mes deux Indiens pour parrains, et pendant quelques jours je

baptisai environ cinquante de ces pauvres enfants.

Chaque mère qui apportait son nourrisson était toujours accompagnée de

deux personnes de sa famille. Je prononçais les paroles sacramentelles,

je versais l'eau sur la tête de l'enfant, puis j'articulais à haute

voix le nom qu'il me plaisait de lui donner.

Or, comme ils n'ont aucun moyen de transmettre leurs souvenirs, dès

que j'avais, par exemple, prononcé le nom de _François_, la mère et

les deux témoins qui l'accompagnaient le répétaient jusqu'à ce qu'ils

pussent bien le prononcer et en conserver la mémoire; puis ils s'en

allaient en continuant, pendant leur route, de répéter le nom qu'ils

avaient à retenir.

Le premier jour, ce fut une cérémonie assez longue; mais le jour

suivant le nombre diminua, et je pus me livrer entièrement à l'étude

de mes hôtes.

J'avais gardé près de moi la femme qui parlait tagaloc, et, dans les

longues conversations que j'eus avec elle, elle m'initia complétement

à toutes leurs coutumes et à leurs usages.

Les _Ajetas_ n'ont aucune religion, ils n'adorent aucun astre. Il

paraît cependant qu'ils ont transmis aux _Tinguianès_, ou qu'ils

tiennent de ceux-ci, l'usage d'adorer pendant une journée le rocher ou

le tronc d'arbre auquel ils trouvent une ressemblance avec un animal

quelconque; puis ils l'abandonnent ensuite pour ne plus penser à

aucune idole, jusqu'à ce qu'ils rencontrent une autre forme bizarre,

nouvel objet d'un culte aussi frivole.

Ils ont une grande vénération pour leurs morts. Pendant plusieurs

années ils vont sur leurs tombeaux déposer un peu de tabac et de bétel;

l'arc et les flèches qui ont appartenu au défunt sont suspendus,

le jour où il est mis en terre, au-dessus de sa tombe, et toutes les

nuits, suivant la croyance de ses camarades, il sort de sa tombe pour

aller à la chasse.

Les enterrements se font sans aucune cérémonie. On étend le mort tout

de son long dans une fosse, où on le recouvre de terre.

Mais lorsqu'un Ajetas est gravement malade, que la maladie est jugée

incurable, ou qu'il a été légèrement blessé par une flèche empoisonnée,

ses amis le placent assis dans un grand trou, les bras croisés sur

la poitrine, et l'enterrent ainsi tout vivant.

Je voulus parler religion à mon interprète.

Je lui demandai si elle ne croyait pas à un être suprême, à une

divinité toute-puissante, dont la nature entière et nous-mêmes

dépendrions en toutes choses, qui aurait créé le firmament et verrait

toutes nos actions.

Elle me regarda en souriant, et me dit:

«Quand j'étais jeune, parmi vos frères, je me souviens qu'ils me

parlaient souvent d'un maître qui, disaient-ils, avait le ciel pour

sa demeure. Mais tout cela était des mensonges; car voyez» (elle se

leva, prit un caillou, le jeta en l'air, et me dit d'un grand sérieux):

«Est-ce qu'un roi, comme vous dites, peut rester dans le ciel plutôt

que ce caillou?»

Qu'avais-je à répondre à un pareil raisonnement?... Je laissai la

religion de côté, pour lui faire d'autres questions.

Comme je l'ai déjà dit, les _Ajetas_ n'attendent souvent pas la mort

d'un malade pour le mettre en terre.

Aussitôt que les honneurs de la sépulture ont été rendus à l'un d'eux,

il faut, d'après leurs usages, que sa mort soit vengée.

Les chasseurs de la tribu à laquelle il appartenait partent avec

leurs lances et leurs flèches pour tuer le premier être vivant qui

tombera sous leur regard: homme, cerf, sanglier, ou buffle.

Dès qu'ils se mettent en campagne à la recherche de leur victime,

ils ont soin, partout où ils passent dans les forêts, de briser

les jeunes pousses des arbustes qu'ils trouvent sur leur passage,

en inclinant le sommet dans la direction de la route qu'ils suivent.

Cette précaution est pour avertir les voyageurs et leurs voisins de

s'éloigner des passages où ils cherchent l'animal ou l'homme qu'ils

doivent sacrifier; car si l'un des leurs tombait sous leurs mains,

c'est lui-même qu'ils prendraient pour victime expiatoire.

Ils sont fidèles dans le mariage, et n'ont qu'une femme.

Quand un jeune homme a fait son choix, ses amis ou ses parents font

la demande de la jeune fille.

Dans aucun cas ils n'éprouvent de refus. On choisit un jour.

Le matin de ce jour, avant que le soleil soit levé, la jeune fille

est envoyée dans la forêt; là elle s'y cache ou ne s'y cache pas,

selon le désir qu'elle a de s'unir à celui qui l'a demandée.

Une heure après, le jeune homme est envoyé à la recherche de sa

fiancée: s'il a le bonheur de la trouver et de la ramener vers ses

parents avant le coucher du soleil, le mariage est consommé, et elle

est pour toujours sa femme; si au contraire il rentre au camp sans

elle, il ne peut plus y prétendre.

La vieillesse est très-respectée chez les _Ajetas_, et c'est toujours

un des plus anciens qui gouverne la réunion dont il fait partie.

Tous les sauvages de cette race vivent, comme je l'ai déjà dit,

en grandes familles de soixante à quatre-vingts.

Ils errent dans les forêts sans avoir de résidence fixe, et changent

de lieu selon la plus ou moins grande abondance de gibier que leur

fournit la place où ils se trouvent.

Lorsqu'une femme ressent les douleurs de l'enfantement, elle

s'éloigne de ses compagnes, se rend sur le bord d'un ruisseau, lie

transversalement un morceau de bois à deux arbres, repose et incline

son corps sur cet appui, la tête penchée vers le sol, et reste dans

cette position jusqu'à ce qu'elle soit délivrée.

Alors elle prend son nouveau-né, se baigne avec lui dans le ruisseau,

et retourne ensuite à sa tribu.

Vivant à l'état de nature tout à fait primitive, ces sauvages ne

possèdent aucun instrument de musique; et leur langue imitant, comme

je l'ai dit, le gazouillement des oiseaux, emploie très-peu de mots,

d'une difficulté incroyable pour l'étranger qui voudrait l'étudier.

Ils sont tous bons chasseurs, et se servent de l'arc avec une adresse

merveilleuse.

Les petits négrillons des deux sexes, pendant que leurs parents

courent les bois, s'exercent sur le bord des rivières, armés d'un petit

arc. Lorsque dans l'eau transparente ils aperçoivent un poisson, ils

lui tirent une flèche, et il est très-rare que le coup ne porte pas.

Toutes les armes des _Ajetas_ sont empoisonnées. Une simple flèche ne

ferait point une blessure assez grave pour arrêter dans sa course un

animal aussi fort que le cerf; mais si le dard a été recouvert de

la préparation vénéneuse connue d'eux, la moindre piqûre produit

à l'animal atteint une soif inextinguible, et la mort immédiate

lorsqu'il la satisfait.

Les chasseurs, alors, enlèvent les chairs autour de la blessure, et

peuvent ensuite impunément se servir du reste pour leur nourriture;

tandis que s'ils négligeaient cette précaution, la chair entière

aurait acquis une saveur si amère, que des Ajetas mêmes ne pourraient

la dévorer.

N'ayant jamais cru au fameux _boab de Java_, j'avais fait à Sumatra des

recherches sur l'espèce de poison dont se servent les Malais. J'avais

découvert que c'était tout simplement une forte dissolution d'arsenic

dans du jus de citron, dont ils donnaient plusieurs couches à leurs

armes.

Je voulus savoir ce qu'employaient les _Ajetas_. Ils me conduisirent

au pied d'un grand arbre, en arrachèrent un peu d'écorce, et me dirent

que c'était cette écorce qui leur servait de poison.

J'en mâchai devant eux: elle était d'une amertume insupportable,

inoffensive d'ailleurs dans son état naturel; mais les _Ajetas_

lui font subir une préparation, dont ils ne voulurent pas me donner

le secret.

Quand leur poison forme une espèce de pâte, ils en mettent une simple

couche sur leurs armes, de l'épaisseur d'un quart de centimètre.

L'_Ajetas_ est d'une agilité et d'une adresse incroyables dans tous

ses mouvements; il monte comme les singes sur les arbres les plus

élevés, en saisissant le tronc des deux mains et y appliquant la

plante des pieds.

Il court comme un cerf à la poursuite des bêtes fauves, son occupation

favorite.

Il est extrêmement curieux de voir ces sauvages partir pour la chasse:

hommes, femmes et enfants marchent tous ensemble, à peu près comme

une troupe d'_orang-outangs_ qui vont à la picorée.

Ils ont toujours avec eux un ou deux petits chiens, d'une race toute

particulière, qui leur servent à poursuivre leur proie quand elle a

été blessée.

J'avais joui tout à mon aise de l'hospitalité que m'avaient donnée

ces hommes primitifs; j'avais vu par moi-même et au milieu d'eux tout

ce que je voulais savoir.

La vie pénible que je menais depuis mon départ n'ayant d'autre abri

que les arbres, et ne mangeant que ce que me donnaient les sauvages,

commençait à me fatiguer; je résolus de retourner à _Jala-Jala_.

Cependant, avant mon départ, il me vint une idée, ce fut d'emporter le

squelette d'un sauvage: c'était, selon moi, une pièce assez curieuse

pour en doter le Jardin des Plantes ou le Musée d'anatomie.

L'entreprise devenait fort dangereuse, à cause de la vénération des

_Ajetas_ pour leurs morts.

Ils pouvaient nous surprendre à violer leurs sépultures, et dans ce

cas ils ne nous eussent pas fait de quartier; mais j'étais si habitué

à vaincre ce qui pouvait s'opposer à ma volonté, que le danger ne me

fit pas changer de résolution.

J'en fis part à mes Indiens; ils ne s'opposèrent point à mon projet.

Quelques jours auparavant, à un quart de lieue de notre bivouac,

j'avais remarqué plusieurs sépultures.

Un après-midi, nous prîmes tout notre bagage, je fis mes adieux à

mes hôtes, et nous nous dirigeâmes vers cet endroit.

Dans les premières tombes que nous ouvrîmes, le temps avait détruit

une partie des os, et je ne pus me procurer que deux crânes, peu

dignes vraiment du danger qu'ils nous faisaient courir.

Cependant nous continuâmes notre travail, et vers la fin du jour

nous avions découvert une femme que nous reconnûmes, par la position

qu'elle occupait dans sa fosse, avoir été enterrée avant sa mort.

Ses ossements étaient encore recouverts de sa peau, mais elle était

desséchée, et presque à l'état de momie; c'était un sujet convenable.

Nous l'avions retirée de la fosse et nous commencions à la mettre

dans un sac fragments par fragments, lorsqu'à peu de distance nous

entendîmes de petits cris aigus.

C'étaient les _Ajetas_ qui arrivaient.

Il n'y avait pas de temps à perdre. Nous nous hâtâmes d'emporter

notre butin, et de nous sauver à toutes jambes.

Nous n'avions pas fait une centaine de pas, que nous entendîmes des

flèches siffler à nos oreilles.

Les _Ajetas_, perchés au sommet des arbres, nous attendaient et nous

attaquaient, sans que nous eussions même le moyen de nous défendre.

Heureusement la nuit venait à notre secours; leurs flèches

ordinairement si sûres étaient mal dirigées, et ne nous atteignaient

pas.

Tout en fuyant, nous déchargeâmes au hasard un de nos fusils pour

les effrayer, et bientôt nous pûmes les distancer sans autre mal que

la peur, et un avertissement préalable sur le danger de troubler le

repos des morts.

Cependant, au sortir du bois, quelques gouttes de sang me firent

remarquer une légère égratignure à l'index de la main droite,

égratignure que j'attribuai à ma course précipitée. Sans m'en inquiéter

davantage, selon mon habitude, je continuai ma marche jusqu'au bord

de la mer.

Nous n'avions point abandonné notre squelette: nous le déposâmes

sur la grève, ainsi que nos havre-sacs et nos fusils, et nous nous

assîmes pour nous remettre des fatigues de la journée.

Alors commencèrent de la part de mes compagnons les réflexions

motivées par notre position; le premier, mon lieutenant, inspiré

par son affection pour moi et l'appréciation des dangers communs,

m'apostropha ainsi:

«Ah! maître, qu'avons-nous fait, et qu'allons-nous devenir?

«Demain, les enragés _Ajetas_ vont être sur pied pour venger

l'exécrable butin que nous leur enlevons peut-être au prix de

notre vie.

«Si du moins ils nous attaquaient en rase campagne, avec nos fusils

nous pourrions nous défendre; mais que voulez-vous faire contre ces

animaux perchés çà et là, comme des singes, au haut des arbres de

leurs forêts?

«Ce sont pour eux autant de forteresses d'où pleuvront demain sur

nous ces dards qui, hélas! ne partent jamais en vain.

«Heureusement il était nuit lorsqu'ils nous ont attaqués, sans cela

nous aurions tous à l'heure qu'il est une bonne flèche au travers du

corps; ensuite ils auraient coupé nos têtes pour servir de trophée à

une superbe fête. La vôtre d'abord, maître, ils l'auraient placée sur

le sol et ils auraient dansé autour comme des brutes, et, en qualité

de chef, vous eussiez été la cible d'honneur proposée à leur adresse.

«Enfin, maître, tout ce qui nous serait arrivé si la nuit n'avait

pas favorisé notre fuite n'est, hélas! que différé.

«Nous ne saurions séjourner indéfiniment sur cette plage, seul

endroit favorable pour nous défendre de ces maudits négrillons: il

faudra bien retourner chez nous, ce que nous ne pouvons faire sans

traverser toutes les forêts habitées par cette race abominable, qui

nous a fait manger de la viande toute crue et assaisonnée de cendres.

«Tenez, maître, avant d'entreprendre ce maudit voyage, vous auriez bien

dû vous souvenir de tout ce qui nous est arrivé chez les _Tinguianès_

et les _Igorotès_.»

J'avais écouté cette touchante jérémiade de mon lieutenant, qui au

fond n'avait pas tout à fait tort; mais quand il eut fini je voulus

relever son courage, et je lui dis:

«Eh! comment, toi aussi, brave Alila, tu as donc peur?... Je croyais

que le _Tic-balan_, les esprits malins et les âmes des revenants

avaient seuls prise sur ta bravoure!

«Tu vas donc me laisser croire que des hommes comme toi, sans autres

armes que de mauvaises flèches, te causent de la frayeur?

«Allons, rassure-toi: demain il fera jour, et nous verrons ce que nous

avons à faire. En attendant, tâchons de trouver quelques coquillages;

car j'ai grand'faim, malgré la peur que tu voudrais me faire!»

Ce petit sermon réconforta mon Alila, qui se mit à faire du feu; puis,

à l'aide de bambous enflammés, lui et son camarade se dirigèrent vers

les rochers à la recherche des coquillages.

Alila, cependant, n'avait que trop raison, et moi-même je ne me

dissimulais pas qu'un hasard seul pouvait nous tirer de la position

critique dans laquelle nous nous trouvions par ma faute, pour avoir

pensé à mon pays, et vouloir orner le musée de Paris d'un squelette

d'_Ajetas_ [48].

Par tempérament et habitude, je n'étais pas homme à m'effrayer

d'un danger qui n'était pas immédiat; toutefois, je l'avoue, les

dernières paroles que j'avais dites à Alila, «Il sera jour demain,

et nous verrons,» me revenaient à la pensée et me préoccupaient.

Mes Indiens m'avaient déjà apporté une assez grande quantité de

coquillages pour suffire à notre souper, lorsque Alila revint tout

essoufflée:

«Maître, dit-il, je viens de faire une découverte: sur la plage,

à cent pas d'ici, se trouve une pirogue que la mer a jetée sur le

sable; elle est assez grande pour nous porter tous les trois; nous

pouvons nous en servir pour nous rendre à _Binangonan_, et là nous

serons à l'abri des flèches empoisonnées de ces chiens d'_Ajetas!_»

Cette découverte était, ou la Providence qui venait à notre secours,

ou une complication de dangers plus grands encore que ceux réservés,

sur terre, à notre réveil du lendemain.

Je me rendis tout de suite au lieu où Alila venait de faire son

importante découverte.

Après avoir dégagé la pirogue des sables qui en recouvraient une

partie, je m'assurai qu'avec des bambous, et en bouchant quelques

crevasses, elle pouvait nous porter tous les trois, et nous servir

à naviguer sur l'océan Pacifique pour nous éloigner des _Ajetas_.

«Eh bien! dis-je à Alila, tu le vois: n'avais-je pas raison, et ne

reconnais-tu pas ici la Providence? Ne semble-t-il pas que cette

belle embarcation, fabriquée peut-être à quelques mille lieues d'ici,

nous arrive tout exprès des îles de la Polynésie pour nous tirer des

griffes des sauvages?

«--C'est vrai, maître, c'était notre sort!... Demain, ils seront

bien attrapés de ne plus nous retrouver. Mais mettons-nous aussitôt

à l'ouvrage, car nous avons bien à faire pour que cette _belle_

embarcation, comme vous l'appelez, soit à peu près en état de

naviguer.»

Nous fîmes à l'instant un grand feu sur le bord de la mer, et nous

allâmes couper dans le bois quelques bambous et des rotins; puis,

nous nous mîmes à boucher toutes les ouvertures qui se multipliaient

sous nos efforts dans cette pirogue abandonnée.

Les personnes qui n'ont point voyagé chez les sauvages ne comprendront

pas comment, sans instruments et sans clous, on peut boucher les

fissures d'une embarcation, et la mettre en état de prendre la mer;

ce moyen cependant est des plus simples: nos poignards, des bambous

et quelques rotins suppléaient à tout.

En grattant un bambou, on en retire une espèce d'étoupe que l'on met

dans les fentes, pour que l'eau ne s'y introduise pas.

S'il faut boucher une ouverture de quelques pouces de diamètre, on

retire encore, du bambou, une petite planchette un peu plus grande que

l'ouverture que l'on veut boucher; puis, avec la pointe du poignard, on

la perce tout autour de petits trous correspondant à des trous pareils

que l'on a pratiqués à l'embarcation même. Ensuite, avec une longueur

suffisante de rotin, qui a été divisée et effilée en petites cordes,

on coud la planchette sur l'ouverture, comme on pourrait coudre un

morceau de drap sur un habit; on recouvre la couture avec de la gomme

élémie, et l'on est sûr que l'eau ne s'y introduira pas.

Le rotin remplace ainsi le chanvre, et répond à tous les besoins qui

peuvent, je crois, se présenter.

Nous travaillâmes avec ardeur à notre véritable planche de salut.

Une fois radoubée, nous y plaçâmes deux forts balanciers composés

de deux gros bambous, car, sans ces balanciers, nous n'eussions pas

navigué dix minutes sans chavirer.

Un autre bambou nous servit à faire un mât; notre grand sac en natte,

où était notre squelette, fut transformé en voile; enfin, la nuit

n'était pas très-avancée quand tous nos préparatifs furent terminés.

Le vent était favorable; nous avions hâte d'essayer notre embarcation

et de lutter contre de nouvelles difficultés. Nous mîmes dans notre

pirogue nos armes et le squelette, cause de nos tribulations nouvelles;

puis nous la poussâmes sur le sable pour la mettre à flot.

Pendant plus d'une grande demi-heure nous eûmes à lutter contre les

brisants. A chaque instant, nous étions sur le point d'être engloutis

par de grosses lames qui venaient se briser sur les rochers qui

bordent la côte.

Enfin, après des difficultés et des dangers inouïs, nous pûmes

atteindre la pleine mer, où la lame plus régulière, véritable montagne

mobile, élève sans secousse une frêle embarcation presque à la hauteur

des nuages, et avec la même mansuétude la précipite dans un abîme,

d'où elle se relève pour reparaître de nouveau au sommet d'une

montagne liquide.

Ces grandes lames, qui se succèdent d'intervalles en intervalles

ordinairement très-réguliers, font courir peu de dangers au bon pilote

qui a la précaution de leur présenter toujours la proue: mais malheur

à lui s'il s'oublie, et si en faisant une fausse manoeuvre il présente

le côté! il est alors certain de chavirer et de faire naufrage.

J'étais si habitué à gouverner des pirogues, que, plus confiant en

ma vigilance qu'en celle de mes Indiens, j'avais pris le gouvernail.

Le vent était de travers, nous avions déployé notre petite voile,

nous faisions bonne route, quoique à chaque instant je fusse obligé

de mettre la proue au large pour faire face à la lame.

Nous étions déjà à une assez grande distance de la côte pour ne

pas craindre, si le vent venait à changer, que la lame nous rejetât

dans les brisants; tout nous faisait espérer une navigation heureuse,

quand j'entendis mes pauvres Indiens faire des efforts. Ils n'avaient

jamais navigué que sur le lac, sur l'eau douce: ils venaient d'être

pris du mal de mer.

C'était fâcheux pour moi, car je savais par expérience que la personne

atteinte de ce mal, surtout pour la première fois, est tout à fait

incapable de rendre aucun service, et même de se défendre contre le

plus petit danger qui la menacerait.

Il ne fallait donc plus compter que sur moi seul pour gouverner la

barque; aussi je dis à celui qui tenait l'écoute de me la passer. Je

la tournai autour de mon pied, car je n'avais pas trop de mes deux

mains pour la pagaye qui me servait de gouvernail. Mes pauvres Indiens,

comme deux corps inanimés, se couchèrent dans le fond de la pirogue.

Quand je songe à la position dans laquelle je me trouvais, au

milieu de l'océan soi-disant Pacifique, dans une frêle pirogue,

ayant pour auxiliaires deux individus sans mouvement, deux crânes

et un squelette d'_Ajetas_, je ne puis m'empêcher de supposer à

mon lecteur la tentation assez naturelle de croire que je forge une

histoire pour mon bon plaisir. Cependant je ne raconte que l'exacte

vérité, et, du reste, me croira qui voudra.

J'étais donc seul dans ma frêle embarcation à lutter continuellement

contre ces grosses lames qui m'obligeaient à chaque instant à dévier

de la route.

Le jour pour moi tardait bien à revenir... car avec lui j'espérais

reconnaître la plage de _Binangonan-de-Lampon_, refuge assuré où je

devais retrouver l'hospitalité la plus franche et les secours précieux

de mes anciens amis.

Enfin, ce soleil tant désiré parut à l'horizon; je reconnus alors

que nous étions environ à trois lieues de la côte; j'avais beaucoup

trop pris le large, et dépassé _Binangonan_ d'une grande distance;

il était impossible de revenir en arrière, le vent ne le permettait

pas. Je me décidai donc à poursuivre la même route, et à faire tout

mon possible pour arriver avant la nuit à _Maoban_, grand village

tagaloc, situé sur la côte est de Luçon, et qu'une petite chaîne de

montagnes sépare du lac de Bay.

Les premiers rayons du soleil et un peu de calme remirent mes Indiens

en état de me rendre quelques services.

Nous passâmes toute la journée sans boire ni manger, et nous eûmes

le chagrin de voir revenir l'obscurité sans avoir atteint notre but.

Cette position était des plus inquiétantes. Il pouvait survenir un

orage, le vent pouvait souffler avec force, et la seule ressource que

nous aurions eue alors était d'aller nous jeter au milieu des brisants

pour faire côte: mais heureusement il n'en fut rien, et vers le milieu

de la nuit nous reconnûmes, par une petite île, que nous étions en

face du village de _Maoban_.

Je laissai aussitôt arriver, et, peu de temps après, nous nous

trouvâmes dans une baie calme et paisible, près d'une plage

sablonneuse.

La fatigue et le manque d'aliments avaient complétement épuisé mes

forces; je mis pied à terre, je m'étendis sur le sable et m'endormis

d'un profond sommeil, qui dura jusqu'au jour.

Lorsque je me réveillai, les rayons du soleil dardaient en plein sur

moi; il était à peu près sept heures.

En toute autre occasion, j'aurais rougi de ma paresse; mais le moyen de

m'en vouloir après trente-six heures de jeûnes et d'efforts désespérés!

Pendant mon sommeil, un de mes Indiens était allé au village chercher

des provisions; je trouvai près de moi d'excellent riz et du poisson

salé. Nous fîmes un repas délicieux et splendide.

Mes Indiens m'engagèrent, de la part des habitants, à me rendre au

village pour y passer la journée; mais j'avais trop hâte d'arriver

à mon habitation.

Je savais qu'en marchant bien nous pouvions traverser les montagnes

et arriver à la nuit sur le bord du lac de _Bay_, à quelques heures

de chez moi; je me décidai donc à partir sans délai.

Nous eûmes bientôt retiré nos effets de notre embarcation; la petite

voile reprit sa forme primitive pour contenir les crânes et le

squelette, cause de tous les dangers que nous venions d'affronter; et

tous trois enfin, bien restaurés, munis de provisions pour la journée,

nous commençâmes à gravir les hautes montagnes qui séparent le golfe

de _Maoban_ du lac de _Bay_.

La journée fut fatigante et pénible.

A sept heures du soir, nous nous embarquâmes sur le lac, et vers le

milieu de la nuit nous arrivâmes à _Jala-Jala_, où j'oubliai bien

vite toutes les fatigues de ce long et périlleux voyage, en pressant

sur mon coeur mon cher fils et le couvrant de mes baisers paternels.

Mon bon ami Vidie, à qui j'avais vendu mon habitation, me remit

des lettres qu'il avait reçues de Manille. On m'y attendait depuis

plusieurs jours pour des affaires importantes. Je me décidai à partir

dès le lendemain.

Je venais de terminer le dernier voyage que je devais faire dans

l'intérieur des Philippines; je ne voulais plus m'éloigner de mon

fils, seul être qui me restait de tous ceux que j'avais si tendrement

aimés; je l'emmenai à Manille avec moi; je ne fis pas tout à fait

mes adieux à _Jala-Jala_. Cependant j'avais presque l'intention de

ne plus y revenir.

Le voyage fut pour moi aussi agréable que le permettaient mes tristes

souvenirs.

J'éprouvais un si grand bonheur à tenir dans mes bras mon enfant

et à recevoir ses naïves caresses, que j'oubliais par instant tous

mes malheurs....

J'arrivai à Manille et fus prendre ma demeure chez Baptiste Vidie,

frère de l'ami que j'avais laissé à l'habitation.

Après avoir échappé à l'attaque des _Ajetas_, je m'étais aperçu

que j'avais une petite blessure à l'index de la main droite, et

j'attribuai ce léger accident à une branche ou une épine qui m'avait

froissé lorsque, avec tant de précipitation, nous nous sauvions des

flèches que nous décochaient les sauvages.

La première nuit que je passai à Manille, je ressentis à l'endroit

de cette légère blessure des douleurs si aiguës, que je tombai deux

fois sans connaissance.

La souffrance augmentait à chaque instant, et devint si violente,

que je ne doutai plus qu'elle ne fut causée par le poison d'une flèche

d'_Ajetas_; je fis venir un de mes confrères.

Après un scrupuleux examen, il me fit au doigt une large incision

qui ne me procura aucun soulagement; la main, au contraire,

s'envenimait. Peu à peu l'inflammation gagna tout le bras, et je fus

bientôt dans un état alarmant...

Bref, après un mois de souffrances et d'inquiétudes les plus cruelles,

il sembla que le poison fût passé à la poitrine. Je n'avais pas

un moment de sommeil, et malgré moi des cris sourds et douloureux

sortaient de ma poitrine en feu; mes yeux se voilaient, une sueur

ardente inondait mon visage, mon sang brûlant ne circulait plus dans

mes veines, ma vie semblait s'éteindre.

Les médecins déclarèrent que je ne passerais pas la nuit.

D'après les usages du pays, on me prévint qu'il fallait songer à

mettre ordre à mes affaires.

Je demandai qu'on fit venir près de moi le consul général de France,

mon bon ami, Adolphe Barrot.

Je savais Adolphe homme de coeur et de dévouement: je lui recommandai

mon fils. Il me promit d'en avoir soin comme s'il eût été son propre

enfant, de le conduire en France et de le remettre à ma famille.

Ensuite vint un bon moine dominicain: nous nous entretînmes longuement,

et, après m'avoir prodigué les consolations de son ministère, il

m'administra l'extrême-onction. Tout enfin s'était passé avec les

formes voulues; il ne manquait plus que moi pour achever la cérémonie

funèbre.

Toutefois, au milieu de tous ces préparatifs, moi seul n'étais

pas aussi pressé, et malgré mes douleurs je conservais ma présence

d'esprit, et ne voulais pas mourir.

Était-ce du courage? Était-ce cette grande confiance de ma force et

de ma robuste santé qui me faisait croire à ma guérison? Était-ce

un pressentiment, une voix intérieure qui me disait: Les médecins

se trompent; et quelle surprise ils auront demain de me trouver

mieux!... Bref, je ne voulais pas mourir; selon moi, ma volonté

devait arrêter l'ordre de la nature, et me faire survivre à toutes

les douleurs imaginables.

Le lendemain, j'étais mieux; les médecins me trouvèrent le pouls

régulier et sans intermittence. Quelques jours après, le poison passa

de la poitrine à la peau; tout mon corps se couvrit d'une éruption

miliaire... Dès lors j'étais sauvé.

Ma convalescence fut longue, et plus d'une année après je ressentais

encore de vives douleurs dans la poitrine.

Pendant le cours de ma maladie, j'avais reçu bien des marques

d'affection de mes compatriotes, et en général de tous les Espagnols

habitants de Manille; je dois dire ici, à la louange de ces derniers,

que, pendant vingt années passées aux Philippines, j'ai toujours

trouvé, dans tous ceux avec lesquels j'ai eu des relations, une grande

noblesse d'âme et un dévouement sans égoïsme.

Aussi jamais je n'oublierai tous les services que j'ai reçus de cette

noble race, pour qui je conserve de vifs sentiments de reconnaissance.

Pour moi, tout Espagnol est un frère à qui je serais heureux de

prouver que ses compatriotes n'ont point obligé un ingrat.

J'espère que mon lecteur me pardonnera de m'éloigner ainsi de mon

sujet pour remplir un devoir de reconnaissance. Ne sont-ce pas mes

souvenirs que j'écris [49]?

Le désir d'entreprendre prochainement avec mon fils le voyage qui

devait me rendre à ma patrie, la pensée de revoir ma bonne mère,

mes soeurs et tant d'amis que j'y avais laissés, me réconciliait avec

l'existence, et me faisait entrevoir encore un peu de bonheur.

J'attendais avec impatience l'époque de m'embarquer; mais, hélas! ma

mission n'était point encore terminée aux Philippines, et une nouvelle

catastrophe allait rouvrir toutes mes douleurs.

Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines · 第 30 / 73 题