Voyage chez les Négritos ou Ajetas.--Le bambou.--Le
cocotier.--Le bananier.
Les jours que je venais de passer avec Adolphe Barrot m'avaient rappelé
mes anciens exercices, et avaient réveillé en moi ma passion dominante
des excursions.
Mon ami Vidie, toujours en vue de me distraire, m'engageait fortement
à aller voir des peuplades que j'avais toujours eu le désir de visiter.
Mes affaires étaient à peu près réglées; mon fils était sous sa
surveillance, sous celle de sa nourrice et d'une gouvernante en
qui j'avais toute confiance: cette sécurité et les instances de mon
ami me décidèrent enfin à me rendre chez les _Ajetas_ ou Négritos,
peuples sauvages, tout à fait dans l'état de simple nature, véritables
aborigènes des Philippines, et qui furent longtemps les seuls maîtres
de Luçon.
A une époque qui n'est pas encore bien éloignée, lors de la conquête
par les Espagnols, les _Ajetas_ exerçaient des droits seigneuriaux
sur les populations tagales établies sur les plages du lac de _Bay_.
A jour fixe, ils sortaient de leurs forêts, venaient dans les villages,
dont ils forçaient les habitants à leur donner une certaine quantité
de riz et de maïs; et lorsque les Tagalocs refusaient de payer cette
contribution, ils la remplaçaient en coupant quelques têtes qu'ils
emportaient pour leurs fêtes barbares.
Après la conquête des Philippines, les Espagnols prirent la
défense des Tagalocs; et les _Ajetas_, épouvantés par les armes à
feu, restèrent dans leurs forêts, et ne reparurent plus chez les
populations indiennes.
Dans plusieurs parties de la Malaisie on retrouve la même race
d'hommes, et les habitants de la Nouvelle-Zélande, les Papouins,
leur sont presque semblables par leurs formes et leur couleur.
Ce fut parmi ces sauvages que je voulus aller habiter pendant
quelques jours.
Mes préparatifs furent bientôt faits.
Je choisis deux de mes meilleurs Indiens pour m'accompagner; et il
va sans dire que mon lieutenant en faisait partie; il ne m'a jamais
quitté dans toutes mes périlleuses expéditions.
Nous prîmes chacun un petit havresac qui contenait pour trois ou quatre
jours de riz, un peu de viande de cerf boucanée, une bonne provision
de poudre, des balles et du plomb à giboyer, quelques mouchoirs de
couleur, et une assez forte quantité de cigares pour notre provision
et notre bienvenue chez les _Ajetas_.
Chacun de nous avait un bon fusil à deux coups et son poignard.
Nos vêtements étaient ceux que nous portions habituellement dans
toutes nos expéditions: le salacot, la chemise de soie végétale, le
pantalon relevé jusqu'au-dessus des genoux; les pieds et les jambes
restaient à découvert.
Ce fut après ces simples préparatifs que nous nous mîmes en route pour
un voyage de plusieurs semaines, durant lequel, et dès le second jour
de notre départ, nous devions avoir pour seul abri les arbres de la
forêt, et pour toute nourriture notre chasse et les palmiers.
Je me gardai bien aussi d'oublier le _vade-mecum_ que je prenais
toujours avec moi lorsque je m'éloignais pour quelques jours; je veux
dire du papier et un crayon. Je prenais ainsi quelques notes qui,
aidées de ma mémoire, me servaient à consigner ensuite sur mon journal
les remarques que j'avais faites pendant mes voyages.
Tout étant préparé, nous partîmes un matin de _Jala-Jala_; nous
traversâmes la presqu'île formée par mon habitation, et nous allâmes
nous embarquer, de l'autre côté, dans une petite pirogue qui nous
conduisit au fond du lac, dans la partie nord-est de mon habitation.
Nous passâmes la nuit dans le grand village de _Siniloan_, et le
lendemain nous nous remîmes de bonne heure en route.
Cette première journée fut pénible, car nous étions au commencement
de la saison des pluies; de forts orages avaient grossi les rivières.
Nous côtoyâmes les bords d'un torrent qui descendait des montagnes,
et que nous eûmes à traverser à la nage quinze fois dans la journée.
Nous arrivâmes vers le soir au pied des montagnes où commencent les
forêts d'arbres gigantesques qui occupent à peu près tout le centre
de Luçon.
Là, nous fîmes notre première halte; nous allumâmes nos feux, nous
préparâmes nos lits et notre souper.
Je crois avoir déjà dit ce que nous appelions nos _lits_; l'habitude et
la fatigue nous les faisaient trouver délicieux, lorsque nul accident
ne venait troubler notre sommeil.
Mais je n'ai encore rien dit de la composition fort simple de nos
repas et de la manière dont nous les préparions.
Il nous fallait faire cuire notre riz et notre palmier, opération
qui pourrait sembler embarrassante, car nous ne portions pas avec
nous de grands ustensiles de cuisine; le briquet même et l'amadou
nous manquaient le plus souvent. Le bambou suppléait à tout.
Le bambou est une des trois plantes des tropiques que la nature,
dans sa bienfaisante prévoyance, paraît avoir données aux hommes pour
suffire à une foule de besoins.
Je ne puis résister au désir de consacrer quelques lignes à décrire
ces trois productions des tropiques: le _bambou_, le _cocotier_
et le _bananier_.
Le _bambou_, de la famille des graminées, croît en épais buissons dans
les bois, sur le bord des rivières, et partout où il peut trouver un
sol un peu humide.
On en compte, aux Philippines, vingt-cinq ou trente espèces, bien
distinctes par leur forme et leur grosseur.
Il y en a du diamètre du corps d'un homme ordinaire, formant à
l'intérieur un grand vide: cette espèce sert particulièrement à
construire des cabanes, à faire des vases pour transporter de l'eau
et l'y conserver.
Divisé en filaments, il sert à faire des corbeilles, des chapeaux,
et toute espèce d'objets de vannerie; enfin, des cordes ou des câbles
d'une grande solidité.
Un autre bambou, d'une dimension plus petite, vide aussi à l'intérieur
et recouvert d'un vernis presque aussi solide que l'acier, sert
également aux constructions des cases indiennes.
Taillé en pointe, il présente une extrémité aiguë et tranchante:
les Indiens s'en servent pour faire des lances, des flèches, des
lancettes pour saigner les chevaux, ouvrir un abcès, ou entamer les
chairs et en extraire une épine ou tout autre corps étranger qui s'y
serait introduit.
Un troisième, beaucoup plus solide et de la grosseur du bras, ne
présentant pas de vide à l'intérieur, sert particulièrement pour la
partie des cases qui exige une grande solidité, comme la toiture.
Un quatrième, beaucoup plus petit et aussi sans vide, sert à faire
des barrières et des entourages pour clore les champs cultivés.
Les autres espèces sont moins employées, mais cependant elles ont
toutes leur utilité.
Pour conserver la plante et la rendre tous les ans bien productive,
on coupe les jets à la hauteur de dix pieds du sol; tous ces jets
imitent un assemblage de tuyaux d'orgue, et sont entourés de branches
et d'épines.
Au commencement de la saison des pluies, il sort de chacun de ces
buissons, comme de grosses asperges, une quantité de bambous qui
s'élèvent comme par enchantement.
Dans l'espace d'un mois, ils ont cinquante à soixante pieds, et au
bout de quelque temps ils ont acquis toute la solidité nécessaire
pour être employés aux divers ouvrages auxquels ils sont destinés.
Le _cocotier_, de la famille des palmiers, met sept années à croître
avant de donner des fruits; mais après ce temps, et pendant plus d'un
siècle, il fournit toujours la même récolte, c'est-à-dire, tous les
mois, une vingtaine de grosses noix. Jamais cette récolte ne manque,
et, sur le même tronc, on voit constamment des fleurs et des fruits
de toutes les grosseurs.
La noix de coco est, comme on sait, une bonne nourriture; on en retire
aussi une grande quantité d'huile.
L'enveloppe solide sert à faire des vases, et la partie filamenteuse
des cordes et des câbles pour les navires, et même des vêtements
grossiers.
Les feuilles sont employées à couvrir les cases, ou à faire des balais
et des corbeilles.
On retire encore du cocotier ce que l'on nomme _vin de coco_; c'est
une liqueur très-enivrante, et dont les Indiens font habituellement
usage dans leurs fêtes.
Pour produire le vin de coco, de grands bois de cocotiers sont destinés
à ne plus donner de fruits, mais seulement leur sève.
Les arbres se communiquent tous à leur sommet par de longs bambous;
ces bambous servent de passerelles aux Indiens, qui, tous les matins,
munis de grands vases, vont faire une récolte.
C'est un métier pénible et dangereux, véritable promenade dans les
airs, à soixante et quatre-vingts pieds du sol.
C'est du bouton qui doit produire la fleur que l'on retire l'eau ou
la liqueur destinée à la fabrication de l'eau-de-vie.
Aussitôt qu'un bouton est prêt à s'épanouir, l'Indien chargé du soin de
la récolte le lie fortement, à quelques centimètres de son extrémité;
puis il coupe toute cette extrémité, en dehors de la ligature. C'est de
cette coupure, ou des pores qu'elle laisse à découvert, que s'écoule
continuellement une liqueur sucrée, douce et agréable au goût tant
qu'elle n'a pas fermenté.
Lorsqu'elle a passé à l'état de fermentation, on la porte à l'alambic
pour la transformer par la distillation en liqueur alcoolique connue
sous le nom de _vin de coco_.
Enfin, l'enveloppe solide de la noix étant brûlée donne une belle
peinture noire dont les Indiens font usage pour teindre les chapeaux
de paille.
Le _bananier_ est une plante herbacée, sans partie ligneuse; le tronc
de chaque pied est formé de feuilles superposées les unes aux autres.
Ce tronc s'élève ordinairement de douze à quinze pieds du sol, et va
s'épanouir en longues et larges feuilles qui n'ont pas moins de cinq
à six pieds chacune.
C'est du milieu de ces feuilles que sort la fleur, et ensuite ce que
l'on nomme un _régime_.
Par ce mot, il faut entendre une centaine de grosses bananes attachées
sur la même tige, formant une longue grappe qui vient s'incliner vers
le sol.
Avant que les fruits aient acquis toute leur maturité, on coupe le
_régime_, et on se sert de bananes pour aliments au fur et à mesure
qu'elles mûrissent.
La partie de la plante qui est en terre est une espèce de grosse souche
de laquelle sortent successivement une trentaine de jets. Chaque
jet ne doit fournir qu'un seul _régime_ ou grappe; ensuite il est
coupé vers le sol; et comme tous les jets qui sont sortis du même
tronc ont différents âges, il s'en trouve de toutes les époques de
fructification; de manière que, chaque mois ou chaque quinzaine, et en
toute saison, on peut recueillir un régime ou deux de la même plante.
C'est aussi d'une espèce de bananier, dont les fruits ne sont pas
bons à manger, que l'on retire la soie végétale, ou abaca, qui sert
à faire des vêtements et des cordages de toute espèce.
Ce filament se trouve dans le tronc de la plante, qui, comme je l'ai
dit, est formé de feuilles superposées les unes aux autres.
On les sépare en longues lanières que l'on met quelques heures au
soleil; ensuite on les place sur une lame de fer qui n'est pas aiguë,
et l'on tire fortement à soi.
Le parenchyme de la plante est retenu par la lame de fer, et les
filaments s'en séparent: il n'y a plus qu'à les mettre quelque temps
au soleil pour les livrer ensuite au commerce.
Je m'aperçois que je me suis déjà bien éloigné de mon voyage; mais j'ai
voulu faire connaître les trois plantes des tropiques qui pourraient
suffire à tous les besoins de l'homme.
Ces plantes sont bien connues; mais peut-être quelques personnes
ignorent-elles tous les services qu'elles rendent aux habitants des
tropiques, et mes lecteurs seront naturellement amenés à réfléchir
combien les naturels de cette zone sont favorisés de la nature,
comparativement à ceux de notre climat glacé.
Nous étions donc au pied des montagnes à faire nos préparatifs pour
passer la nuit.
Nous nous divisions toujours le travail: l'un préparait le coucher,
l'autre le feu, et le troisième la cuisine.
Celui qui s'occupait du feu réunissait une grande quantité de bois
mort et de broussailles. Au-dessous de ce bûcher, il mettait une
douzaine de livres de gomme élémie, très-commune aux Philippines,
et que l'on trouve amoncelée sur le sol, au pied des grands arbres
dont elle découle naturellement.
Ensuite il prenait un morceau de bambou long d'un demi-mètre, le
fendait dans sa longueur, grattait avec son poignard l'un de ces
morceaux pour faire de petits copeaux bien menus; puis il les frottait
en les roulant entre ses deux mains, et les plaçait ensuite dans la
partie concave de l'autre morceau, l'appliquait sur le sol, et, avec
la partie d'où il avait retiré des copeaux, de son côté tranchant il
frottait vivement celui qui était sur le sol, comme s'il eût voulu
le scier en deux.
En moins d'une minute, le bambou qui contenait les copeaux était
traversé, et le feu s'en emparait; la flamme qu'on obtenait en
soufflant légèrement sur ces copeaux allumait la gomme élémie, et
dans un instant nous avions assez de feu pour rôtir un boeuf.
Celui qui s'occupait de la cuisine coupait deux ou trois morceaux
de gros bambou, mettait dans chacun ce qu'il voulait faire cuire,
ordinairement du riz ou du palmier; il y ajoutait l'eau nécessaire,
bouchait l'extrémité avec des feuilles, et le plaçait au milieu du feu.
Ce bambou se charbonnait à l'extérieur; mais l'intérieur était protégé
par l'humidité de l'eau qu'il contenait, et les aliments s'y cuisaient
aussi bien que dans des vases en terre.
Ensuite, de grandes feuilles de palmier nous servaient d'assiettes.
Nos repas, comme on voit, étaient assez Spartiates, même pendant nos
jours de provisions de riz et de viande boucanée; car lorsqu'elles
étaient épuisées il fallait nous contenter de palmier.
Mais lorsque la chasse fournissait, qu'un cerf ou qu'un buffle tombait
sous nos coups, pendant quelques jours notre nourriture était celle
de vrais épicuriens.
Nous buvions de l'eau lorsqu'une source ou un ruisseau nous y invitait;
mais si nous en étions privés, nous coupions de longs morceaux de
lianes dites d_u voyageur_, d'où découlait une eau claire et limpide,
préférable peut-être à celle que nous aurions pu nous procurer à la
meilleure source.
Évidemment, je ne voyageais pas comme un nabab; plus de bagages eût
été impossible: comment eût-on pu, avec de grandes provisions et
un pompeux fourniment, circuler au milieu de montagnes couvertes de
forêts littéralement vierges de toutes traces humaines, et obligé, pour
les parcourir, de traverser à chaque instant des torrents à la nage,
et n'ayant toujours pour guide que le soleil ou le souffle du vent?
Il n'y avait donc pas à choisir: voyager ainsi que je le faisais,
comme un Indien, ou rester chez soi.
La première nuit que nous passâmes à la belle étoile s'écoula
paisiblement; le sommeil vint réparer nos forces, et nous mettre en
état de continuer.
Le lendemain, nous fûmes de bonne heure sur pied, et après un déjeuner
frugal nous reprîmes notre marche.
Pendant plus de deux heures, nous gravîmes une montagne couverte de
grands bois; la pente était rude et fatigante; enfin, tout essoufflés,
nous arrivâmes au sommet, sur un vaste plateau que nous devions mettre
plusieurs jours à traverser.
C'est là, sur ce plateau, que j'ai vu la plus majestueuse, la plus
belle forêt vierge qui existe au monde.
Elle est toute plantée d'arbres gigantesques, s'élevant droits comme
des joncs à des hauteurs prodigieuses.
A leur sommet seulement naissent des branches qui, s'entrelaçant les
unes aux autres, forment une voûte impénétrable aux rayons du soleil.
Sous cette voûte et entre ces beaux arbres, la nature féconde donne
naissance à une foule de plantes grimpantes très-remarquables.
Le rotin, par exemple, et la liane flexible s'élèvent jusqu'à leurs
plus hautes branches, redescendent jusqu'au sol, y reprennent racine
pour y puiser un nouvel aliment; puis remontent de nouveau, et de
distance en distance se lient au tronc hospitalier de ses colonnes,
avec lesquelles ils figurent parfois les plus beaux décors.
On y remarque aussi des variétés de _pandanus_, dont les feuilles
en faisceau partent du sol pour prendre la forme d'une belle gerbe;
on y voit d'énormes fougères, véritables arbres par leur taille, et
sur lesquelles nous montions souvent pour en couper le sommet, d'une
saveur agréable, et qui sert d'aliment à peu près comme le palmier.
Mais, au milieu de cette végétation extraordinaire, la nature est
triste et silencieuse; aucun bruit ne se fait entendre, si ce n'est
parfois le vent qui souffle au sommet des arbres, ou, de temps à autre,
le murmure lointain d'un torrent qui se précipite en cascade du haut
des montagnes vers leur base.
Le sol humide ne reçoit jamais les rayons du soleil; de petits lacs,
et des rivières qui ne coulent que lorsqu'elles sont grossies par les
orages, présentent à l'oeil une eau noire et stagnante, sur laquelle
jamais on ne voit le reflet d'un beau ciel bleu.
Les seuls habitants de ces sites lugubres, mais grandioses, sont les
cerfs, les buffles et les sangliers, qui, cachés le jour dans leur
tanière, ne sortent que la nuit pour chercher leur pâture.
Il est rare d'y apercevoir un oiseau; et les singes, si communs aux
Philippines, fuient la solitude de ces immenses forêts.
Une seule espèce d'insectes, véritable désolation des voyageurs,
s'y trouve en abondance: ce sont de petites sangsues qui habitent
sur toutes les hautes montagnes des Philippines recouvertes de forêts.
Elles se blottissent dans l'herbe, sur les feuilles des arbres,
et s'élancent comme des sauterelles sur la proie à laquelle elles
veulent s'attacher.
Aussi les voyageurs sont-ils toujours munis de petits couteaux en
bambou pour leur faire lâcher prise; après quoi ils frottent la petite
blessure avec du tabac mâché.
Mais bientôt une autre sangsue, attirée par le sang qui coule, vient
remplacer celle dont on s'est débarrassé; et il faut une attention
continuelle pour ne pas être la victime de ces petits vampires,
d'une voracité bien plus grande que celle de nos sangsues ordinaires.
C'était au milieu de cette singulière nature que nous cheminions:
moi, tout occupé de l'examiner sous tous ses aspects, et mes Indiens,
cherchant à découvrir une proie quelconque, cerf, buffle ou sanglier,
pour remplacer nos provisions de riz et de viande boucanée, dont nous
avions vu la fin.
Nous étions réduits alors au palmier pour toute pitance.
Or, le palmier est agréable au goût, mais pas assez nourrissant pour
réparer les forces de pauvres voyageurs aux prises avec l'extrême
fatigue, et qui, après une marche pénible, ne trouvent pour gîte que
le sol humide, et pour tout abri que la voûte céleste.
Nous nous dirigions autant que possible vers la côte baignée par
l'océan Pacifique.
Nous savions que c'était vers cette partie que les _Ajetas_ commencent
à habiter.
Nous voulions aussi traverser un grand village tagaloc,
_Binangonan-de-Lampon_, qui se trouve isolé et perdu au pied des
montagnes de l'est, au milieu des sauvages.
Nous avions déjà passé plusieurs nuits dans la forêt sans y éprouver
de grandes incommodités.
Les feux que nous allumions tous les soirs nous réchauffaient, et nous
préservaient des myriades de ces terribles sangsues qui, autrement,
nous eussent dévorés.
Nous pensions n'avoir plus qu'un jour de marche pour arriver sur le
bord de la mer, où nous espérions prendre un peu de repos, lorsque
tout à coup le bruit lointain du tonnerre nous fit craindre un orage.
Nous continuâmes cependant notre route; mais, peu après, le bruit se
rapprochait de manière à ne plus nous laisser de doute sur l'ouragan
qui allait fondre sur nous.
Il fallait nous arrêter, allumer nos feux avant la nuit, faire cuire
notre repas du soir et placer quelques feuilles de palmier sur des
perches inclinées, pour nous préserver au moins de la grosse pluie.
Nous n'avions pas encore terminé ces divers préparatifs, que l'orage
grondait au-dessus de nous.
Sans la clarté blafarde de nos tisons, nous eussions été déjà dans
l'obscurité la plus profonde, et cependant la nuit n'était pas
encore arrivée!
Tous trois, avec un morceau de tige de palmier à la main, nous nous
blottîmes sous l'espèce d'abri que nous avions improvisé, et attendîmes
que l'orage éclatât.
Les coups de tonnerre redoublèrent, la pluie commença à battre les
arbres avec force, puis à nous assaillir, semblable à un torrent.
Nos feux furent bientôt éteints; nous nous trouvâmes alors dans
d'épaisses ténèbres, interrompues seulement par la foudre, qui de temps
à autre, serpentant au milieu des arbres de la forêt, répandait une
clarté éblouissante, pour laisser après elle une plus grande obscurité.
Il se faisait autour de nous un fracas épouvantable: le tonnerre
grondait sans interruption, les échos des montagnes répétaient de
loin en loin son bruit, quelquefois sourd et d'autres fois éclatant.
Le vent qui soufflait avec force balançait la cime des arbres,
d'énormes branches s'en détachaient, et tombaient avec fracas sur
le sol; des troncs entiers déracinés se renversaient en brisant dans
leur chute les branches des arbres voisins.
La pluie ne cessait pas de tomber...
Un torrent qui passait au pied du mamelon où nous nous étions réfugiés
faisait entendre, dans les intervalles des coups de tonnerre, le
sourd mugissement des eaux qui roulaient vers le bas de la montagne.
A tout ce fracas venaient se joindre des cris tristes et lugubres,
semblables aux hurlements d'un gros chien qui a perdu son maître;
c'étaient les plaintes des cerfs épouvantés, et cherchant çà et là
un abri.
La nature entière paraissait en convulsion, et déclarer la guerre à
tous les éléments.
Le faible toit sous lequel nous nous étions réfugiés avait été bien
vite traversé; nous étions tout ruisselants d'eau.
Nous quittâmes ce triste abri, préférant donner un peu de mouvement
à nos membres engourdis et presque perclus.
Nous étions couverts de ces redoutables petites sangsues, dont les
morsures peu à peu nous faisaient perdre les forces qui nous étaient
si nécessaires.
J'avoue que dans ce moment je donnais au diable une curiosité dont
j'étais bien puni...
Je pouvais comparer cette affreuse nuit à celle passée dans les
bambous, lorsque j'avais fait naufrage sur le lac.
En apparence, nous ne courions pas un danger aussi pressant, car nous
ne pouvions pas être engloutis par les eaux; mais l'un des grands
arbres sous lesquels nous étions obligés de rester pouvait être
déraciné et tomber sur nous; une branche brisée par le vent eût suffi
pour nous écraser, et la foudre, plus épouvantable par son bruit que
par ses effets, pouvait à chaque instant nous frapper.
Une chose nous effrayait surtout: c'était le froid que nous
ressentions, et la difficulté de remuer les membres, glacés et
paralysés pour ainsi dire...
Nous attendions avec une grande impatience que l'orage cessât; mais ce
ne fut qu'après plus de trois grandes heures d'une mortelle angoisse
que peu à peu le bruit du tonnerre s'éloigna. Le vent cessa ensuite,
puis la pluie; et pendant quelque temps nous n'entendîmes plus que
les grosses gouttes d'eau qui tombaient des arbres, et enfin le bruit
sourd des torrents.
Le calme rétabli, le ciel devint sans doute pur et étoilé; mais nous
étions privés de cette vue qui rend l'espérance au voyageur, puisque
toute la forêt présentait comme un dôme de verdure impénétrable
à l'oeil.
Le sommeil est une chose si nécessaire à l'homme, que, malgré le froid
et nos vêtements traversés par cette horrible pluie, nous pûmes le
reste de la nuit dormir assez tranquillement.
Le lendemain au jour, cette forêt, où quelques heures auparavant avait
lieu la scène effrayante que j'ai décrite, était calme et silencieuse.
Lorsque nous sortîmes de notre tanière, nous étions affreux à voir:
sur tout le corps nous avions des sangsues, et sur la figure des
traces de sang qui nous rendaient hideux.
En voyant mes deux pauvres Indiens, je ne pus m'empêcher de partir
d'un éclat de rire: eux aussi me regardaient..., et le respect seul
contenait leur hilarité; car je devais être tout aussi maltraité,
et ma peau blanche devait conserver encore davantage les marques de
ces maudites bêtes.
Nous étions harassés: à peine pouvions-nous faire un mouvement,
tant nous étions faibles.
Cependant il fallait agir, et promptement; allumer à la hâte du feu
pour nous réchauffer, faire cuire des tiges de palmier, traverser à
la nage un torrent qui coulait avec un fracas épouvantable au-dessous
de nous, et gagner dans la journée les bords de l'océan Pacifique.
Si nous tardions à nous mettre en route, il ne serait peut-être plus
possible de traverser le torrent; nous en avions laissé plusieurs
derrière nous; nous nous trouverions alors dans l'impossibilité
d'aller en avant ou en arrière, et peut-être dans la nécessité de
rester plusieurs jours à attendre l'écoulement des eaux pour continuer
notre voyage.
De plus, il pouvait survenir d'autres orages, si fréquents dans cette
saison; et nous aurions été plusieurs semaines dans un lieu désert,
sans ressources, et que cette première nuit passée sous un si mauvais
toit ne recommandait pas à notre reconnaissance.
Il n'y avait donc pas de temps à perdre; nous tirâmes d'un amas de
feuilles de palmier nos havre-sacs, que nous avions pris le plus grand
soin de préserver de l'humidité, et fort heureusement nos précautions
n'avaient pas été inutiles: ils étaient parfaitement secs.
Nous fîmes un grand feu, grâce à la gomme élémie, qui s'enflamme
facilement.
Quelle douce sensation nous ressentîmes de cette chaleur bienfaisante
qui venait pénétrer dans tous nos membres, sécher nos vêtements
ruisselant d'eau, ranimer notre courage et nous donner un peu de force!
Mais si pour savourer cette jouissance il fallait l'acheter ce qu'elle
venait de me coûter, je doute que beaucoup d'Européens voulussent
prendre leur part de la veille et du lendemain de cette nuit.
Notre mince cuisine fut bientôt préparée, encore plus vite expédiée,
et nous songeâmes à déguerpir.
Mes Indiens étaient inquiets.
Ils craignaient de ne pouvoir passer le torrent que nous entendions
à une grande distance; ils marchaient plus vite que moi, aussi
arrivèrent-ils les premiers.
Lorsque je les eus rejoins, je les trouvai consternés.
«Oh! maître, me dit mon fidèle Alila, pas possible de passer; il
faut nous établir ici pour quelques jours.»--Je jetai les yeux sur
le torrent: il roulait entre des roches escarpées une eau jaune et
boueuse; il avait tout l'aspect d'une cascade, et entraînait des
troncs d'arbres et des branches brisées pendant l'orage.
Mes Indiens avaient déjà pris leur parti; ils se préparaient à choisir
l'endroit où nous aurions pu bivouaquer convenablement.
Mais, pour moi, je ne voulus pas jeter si vite le manche après la
cognée: je me mis à examiner avec soin si nous ne pouvions pas nous
tirer d'embarras.
Le torrent n'avait guère dans toute sa largeur qu'une centaine de
pas qu'un bon nageur pouvait franchir en quelques minutes.
Mais il fallait, sur l'autre rive, aborder dans un endroit qui ne
fût pas trop escarpé, où l'on pût mettre pied à terre et sortir du
torrent; autrement, on courait le risque d'être entraîné on ne sait où.
Sur la rive où nous étions, il était facile de se jeter à l'eau; mais,
sur celle opposée, à une centaine de pas en aval, il n'y avait qu'un
endroit où les rochers fussent interrompus.
Après avoir bien calculé, de la vue, la distance à parcourir, je
me crus assez de force pour tenter le passage. Je nageais beaucoup
mieux que mes Indiens, et j'étais certain qu'une fois à l'autre bord,
ils me suivraient.
Je leur déclarai donc que j'allais passer.
Mais une réflexion me fit suspendre ma détermination.
Comment préserver les havre-sacs, où se trouvait notre précieuse
provision de poudre? Comment garantir mes armes? Il était impossible
de penser à transporter tous ces objets sur mon dos au milieu d'un
torrent si rapide, et où j'allais sans doute faire le plongeon plus
d'une fois avant d'arriver à l'autre bord.
Mes Indiens, féconds en expédients, me tirèrent d'embarras à l'instant
même.
Ils coupèrent plusieurs rotins et ils les réunirent, montèrent au
sommet d'un arbre qui penchait sur le torrent; ils y attachèrent un
des bouts, et me donnèrent l'autre pour le porter sur la rive opposée.
Toutes nos mesures bien prises, je me jetai à l'eau, et sans trop de
peine j'arrivai, en entraînant mon rotin, à l'autre bord.
Je le fixai sur la berge à une hauteur suffisante pour que, de l'arbre
au lieu où j'étais, il y eût une légère inclinaison, et qu'il fût
cependant assez élevé au-dessus de l'eau pour préserver les objets
que nous allions faire glisser sur ce pont d'un nouveau genre.
Notre manoeuvre réussit à merveille, et mes Indiens eux-mêmes,
à l'aide du rotin, me rejoignirent promptement.
Nous nous trouvâmes bien heureux tous les trois sur l'autre bord,
d'autant plus que nous espérions arriver avant la fin du jour à
l'océan Pacifique.
Nous en avions assez des bois! il nous tardait de revoir le soleil,
voilé depuis plusieurs jours à nos regards. Les sangsues nous causaient
toujours une vive souffrance, et nous affaiblissaient de plus en
plus; notre chétive nourriture n'était pas suffisante pour réparer
nos forces épuisées: du reste, nous ne doutions pas qu'arrivés à
la mer nous ne fussions amplement dédommagés des privations et des
fatigues que nous avions endurées.
Bref, avec l'espoir nous avions retrouvé notre grand courage et oublié
la fatale nuit d'orage.
Je marchais presque aussi vite que mes Indiens, qui, comme moi,
avaient hâte de sortir de l'humidité insupportable au milieu de
laquelle nous vivions depuis plusieurs jours.
Il y avait deux heures que nous avions quitté le torrent, quand un
bruit sourd et lointain vint frapper nos oreilles.
Nous crûmes d'abord que c'était un nouvel orage; mais bientôt nous
reconnûmes que ce bruit régulier, qui paraissait venir de si loin,
n'était autre que le murmure de l'océan Pacifique, et le bruit des
vagues qui viennent se briser sur la côte-est de Luçon.
Cette certitude me causa une bien douce émotion.
Dans quelques heures j'allais revoir mon ciel bleu, me réchauffer
aux rayons bienfaisants du soleil, n'avoir plus la vue limitée que
par l'horizon; j'allais enfin me débarrasser des maudites sangsues,
saluer de nouveau la nature animée par des oiseaux et des animaux,
en échange des solitudes que nous venions de parcourir.
Nous étions sur le versant des montagnes; la pente était douce et
notre marche facile.
Le bruit des vagues augmentait sensiblement. Vers trois heures de
l'après-midi, à travers les arbres, nous aperçûmes la clarté du soleil,
et un instant après nous contemplions la mer, et une magnifique plage
recouverte d'un sable fin et brillant.
Notre premier mouvement à tous les trois fut de nous débarrasser
de nos vêtements et de nous jeter au milieu des vagues; et, tout en
prenant un bain salutaire, nous nous amusâmes à détacher des rochers
une grande quantité de coquillages qui nous servirent à faire le repas
le plus savoureux que nous eussions pris, hélas! depuis notre départ.
Après nous être bien restaurés, nous pensâmes au repos; nous en avions
grand besoin.
Ce n'était plus sur des morceaux de bois noueux et inégaux que nous
allions nous reposer, mais sur le sable moelleux que nous offrait la
grève, tiède encore des derniers feux du jour.
Il était presque nuit lorsque nous nous étendîmes sur cette couche,
préférable pour nous au meilleur lit de plume.
Nos sacs nous servaient d'oreillers; nous plaçâmes nos armes bien
amorcées à côté de nous, et quelques minutes après nous dormions tous
trois d'un profond sommeil.
Je ne sais combien de temps j'avais joui de son charme réparateur,
lorsque je fus réveillé par l'impression douloureuse d'animaux qui se
promenaient sur moi. Je sentais comme l'empreinte de griffes aiguës
qui labouraient mon épiderme, et me causaient parfois une vive douleur.
La même sensation venait de réveiller aussi mes Indiens; nous réunîmes
quelques tisons qui brûlaient encore, et nous pûmes reconnaître
quel nouveau genre d'ennemis venaient nous assaillir: c'étaient des
_Bernard-l'ermite_ [47], et en si grande quantité que tout le sol
autour de nous en était parsemé; il y en avait de toutes les grosseurs
et de tous les âges.
Nous balayâmes le sable autour de notre gîte, espérant les éloigner
et retrouver quelque repos; mais les importuns ou bien plutôt les
affamés _Bernard-l'ermite_ revinrent bientôt à la charge, et ne nous
laissaient ni paix ni trêve.
Nous étions occupés à repousser cette agression, lorsque tout à coup
nous aperçûmes sur la lisière de la forêt une clarté qui s'avançait
vers nous; nous prîmes nos fusils, et attendîmes dans un profond
silence et une complète immobilité.
Nous vîmes bientôt sortir du bois un homme et une femme qui tous
deux tenaient une torche à la main; nous reconnûmes que c'étaient
des _Ajetas_, qui sans doute venaient sur la plage pour chercher des
poissons; ils s'approchèrent à quelques pas de nous, restèrent un
instant immobiles en nous regardant fixement.
Nous étions tous trois assis et nous les observions, faisant en sorte
de deviner leurs intentions. Au mouvement que fit l'un d'eux pour
prendre son arc sur son épaule, j'armai mon fusil; le léger bruit
du ressort de mon arme suffit pour les terrifier; ils jetèrent leurs
flambeaux et, comme deux bêtes fauves effarouchées, ils disparurent
dans la forêt.
Cette apparition disait assez que nous foulions déjà le sol fréquenté
par des _Ajetas_; il n'était plus prudent de nous livrer au sommeil.
Les deux sauvages dont nous avions reçu la visite allaient peut-être
prévenir leurs camarades, qui pourraient bien revenir en grand nombre
nous décocher quelques flèches empoisonnées.
Cette crainte et les _Bernard-l'ermite_ qui nous harcelaient nous
firent passer le reste de la nuit auprès d'un grand feu.
Dès que le jour parut, après avoir fait un bon repas, grâce à
l'abondance des coquillages que nous pouvions choisir à notre gré,
nous reprîmes notre route, quelquefois côtoyant le bord de la mer,
de rochers en rochers; d'autres fois nous enfonçant dans les bois.
La journée fut très-fatigante, mais sans incident digne de remarque.
Il était tout à fait nuit lorsque nous arrivâmes au village de
_Binangonan-de-Lampon_.
Ce village, habité par des Tagalocs, est jeté là comme une oasis
d'hommes presque civilisés au milieu des forêts et des populations
sauvages, sans aucune route praticable pour se rendre à d'autres
peuplades placées sous la domination espagnole.
Mon nom était connu des habitants de _Binangonan-de-Lampon_. Nous
fûmes reçus à bras ouverts, et tous les chefs du village se disputèrent
l'honneur de m'avoir chez eux.
Je donnai la préférence au premier qui m'avait invité; je trouvai
chez lui une hospitalité des plus affectueuses.
A peine arrivé, la maîtresse de la maison voulut elle-même me laver
les pieds, et me prodiguer les petits soins qui me prouvaient le
plaisir qu'ils ressentaient tous deux de la préférence que je leur
avais accordée.
Pendant que je soupais et savourais de bons aliments, la case où
j'étais se remplit de jeunes filles qui me regardaient avec une
curiosité vraiment comique.
Lorsque j'eus terminé, la conversation avec mon hôte commençait un
peu à me fatiguer; j'avais un grand désir de m'étendre dans un bon lit
(c'est-à-dire sur une natte), lorsque mon Tagaloc me dit:
«Monsieur, vous êtes fatigué, il faut aller vous reposer: choisissez,
entre ces jeunes filles, la plus belle pour vous tenir compagnie.»
J'étais, hélas! trop rempli de souvenirs récents et douloureux,
pour accepter l'offre singulière de mon amphitryon.
Je me contentai de noter sur mon journal la manière excentrique,
à _Binangonan-de-Lampon_, de fêter ses visiteurs.
Je demandai à l'Indien si cet usage était général; il me répondit:
«Oui, mais nous le pratiquons seulement à l'égard des étrangers
remarquables par leur rang et leur couleur.»
Je passai trois jours chez les bons Tagalocs de _Binangonan_, qui
m'avaient reçu et fêté comme un véritable prince.
Le quatrième, je leur fis mes adieux, et nous nous dirigeâmes vers
le nord, au milieu de montagnes toujours couvertes d'épaisses forêts,
et qui, semblables à celles que nous quittions, n'offrent au voyageur
aucune route tracée, si ce n'est quelques petits sentiers fréquentés
par les animaux sauvages.
Nous marchions avec précaution, car nous nous trouvions dans les
lieux habités par les _Ajetas_.
La nuit, nous cachions nos feux, et toujours un de nous faisait
sentinelle, car ce que nous craignions le plus c'était une surprise.