Jala-Jala.--Agriculture.--Pertes douloureuses.--Vente de
Jala-Jala.--M. Adolphe Barrot.
L'agriculture, aux Philippines, présente bien des difficultés; mais
aussi elle donne des produits que l'on ne peut trouver dans aucun
autre pays.
Les années exemptes de calamités, la terre se couvre de richesses,
toutes les denrées coloniales se produisent avec une abondance
extraordinaire; il n'est pas rare que la production soit dans la
proportion de quatre-vingts pour un, et sur beaucoup de plantations
on fait deux récoltes du même produit dans la même année.
La richesse et l'immensité des pâturages donnent la facilité d'élever
un grand nombre de bestiaux, qui ne coûtent absolument que les faibles
gages payés par le propriétaire à quelques bergers.
Je possédais sur mon habitation trois troupeaux: un de bêtes bovines,
de trois mille têtes; un autre de huit cents buffles, et l'autre de
six cents chevaux.
A une époque de l'année, lorsque les riz étaient récoltés, les bergers
parcouraient les montagnes, et chassaient tous les bestiaux vers une
grande plaine peu éloignée de ma maison.
Cette plaine se couvrait de ces trois espèces, et présentait, surtout
pour le propriétaire, un coup d'oeil admirable; le soir, ils étaient
conduits dans de grands enclos, près du village.
Le lendemain, on choisissait les boeufs qui étaient bons pour la
boucherie, les chevaux en âge d'être domptés, et les buffles assez
forts pour être employés au labourage; puis les troupeaux étaient
reconduits à la plaine, pour y rester jusqu'au soir.
Cette opération se prolongeait pendant une quinzaine de jours, après
lesquels on leur donnait la liberté jusqu'à l'année suivante, à la
même époque.
Le troupeau en liberté se divisait par petites bandes dans les
montagnes et dans les pâturages qu'ils avaient l'habitude de
fréquenter; et pour tous soins les bergers faisaient de temps en
temps une promenade dans les lieux où ils pâturaient.
Tout prospérait autour de moi: mes Indiens étaient heureux aussi,
et avaient pour moi un respect et une obéissance qui allaient presque
jusqu'à l'idolâtrie.
Mon frère me secondait dans mes travaux, et auprès de ma chère Anna
j'oubliais toutes les fatigues et les contrariétés que je pouvais
éprouver.
Bientôt un nouvel espoir vint encore ajouter au bonheur que je lui
devais, et me la rendre plus chère.
Depuis quelques mois, la santé d'Anna s'était altérée; elle avait
eu des symptômes de grossesse. Cependant il y avait près de douze
années que nous étions unis, et jamais elle n'avait donné aucun signe
de maternité.
J'étais si persuadé que nous n'aurions jamais d'enfants, que le
dérangement de sa santé me donnait de vives inquiétudes, lorsqu'un
matin, partant pour aller à mes travaux, elle me dit:
«Je ne me sens pas bien; reste près de moi aujourd'hui.»
Deux heures après, à ma grande surprise, elle mettait au monde une
petite fille qui n'était attendue de personne. Elle n'était pas
arrivée à terme, et vécut seulement pendant une heure, le temps de
recevoir le baptême, que je m'empressai de lui donner.
C'était la seconde créature humaine qui expirait dans la maison de
_Jala-Jala_, mais aussi c'était la première qui y recevait le jour!
Le chagrin que nous en ressentîmes fut adouci par la certitude que ma
chère Anna pouvait devenir mère dans des conditions plus favorables. Sa
santé fut bientôt rétablie, elle reprit sa gaieté et tous ses charmes.
Elle était si belle, que souvent des Indiennes faisaient de longs
voyages uniquement pour la voir; elles lui disaient:
«Madame, nous sommes enceintes; si nous devons avoir une petite fille,
nous voudrions qu'elle eût vos traits: permettez-nous donc de vous
regarder quelque temps.»
Alors elles demeuraient devant elle pendant une demi-heure, et
retournaient dans leur village, où elles mettaient au monde une
créature qui n'avait rien du modèle qu'elles avaient observé avec
tant de soin et une confiance aussi naïve.
Mon Anna donna de nouveaux signes de maternité. Cette fois,
sa grossesse suivit un cours ordinaire sans que sa santé en fût
très-altérée, et au bout de neuf mois je reçus dans mes bras un petit
garçon faible et délicat, mais plein de vie.
Nous étions au comble du bonheur, nous possédions enfin ce que nous
avions tant désiré, et ce qui seul nous manquait, je crois.
Mes Indiens manifestèrent tous une grande joie.
Pendant plusieurs jours ce furent des fêtes continuelles à _Jala-Jala_,
et mon Anna, quoique alitée, fut obligée de recevoir d'abord la visite
de toutes les femmes et jeunes filles du village, ensuite celle de
tous les Indiens pères de famille.
Chacun apportait un petit présent pour le nouveau-né, et le plus
habile était chargé de faire un petit compliment qui se résumait en
des souhaits de toute espèce de bonheur pour la mère et pour l'enfant,
et en assurances de la joie qu'ils avaient de penser qu'un jour ils
seraient gouvernés par le fils du maître qui leur avait fait tant de
bien, nous disaient-ils dans leur sincère reconnaissance.
La nouvelle des couches de ma femme amena chez moi une nombreuse
société d'amis et de parents.
Ils y restèrent jusqu'au baptême, qui eut lieu dans mon salon.
Anna, presque entièrement rétablie, put y assister; mon fils fut
nommé Henri, du nom de son oncle.
A cette époque j'étais heureux, oh! bien heureux! car tous mes voeux
étaient presque remplis.
Je n'en formais plus qu'un, c'était de revoir ma vieille mère et mes
soeurs; et j'espérais que le temps n'était pas bien éloigné où je
pourrais réaliser le projet de revoir ma patrie.
Tout prospérait sur mon habitation, j'augmentais tous les ans mon
revenu, mes champs étaient couverts de riches moissons de cannes
à sucre.
A cette culture et à celle du riz j'avais joint celle du café, et mon
frère avait pris la direction d'une vaste plantation qui promettait
de brillants résultats, et plus tard la prime que le gouvernement
espagnol s'était engagé à donner au possesseur d'une plantation de
quatre-vingt mille pieds de café en rapport; mais hélas! le temps de
bonheur pour moi était passé! Et que de peines et de douleurs j'avais
à supporter avant de revoir ma patrie!!
Mon frère, mon pauvre Henri commit quelques imprudences, et fut tout à
coup pris d'une fièvre intermittente qui l'enleva en quelques jours!...
Mon Anna et moi nous versâmes bien des larmes! car nous aimions Henri
avec une profonde tendresse.
Depuis plusieurs années nous vivions ensemble; il partageait nos
travaux, nos peines et nos plaisirs; c'était le seul parent que
j'eusse aux Philippines.
Il avait quitté la France, où il occupait une place honorable, dans
l'unique but de me voir et de m'aider dans la grande tâche que je
m'étais imposée. Ses qualités aimables et un coeur excellent nous le
rendaient bien cher; sa perte était irréparable, et la pensée que
je n'avais plus de frère... venait encore rendre ma douleur plus
poignante et plus amère.
Prudent, le plus jeune, était mort à Madagascar; Robert, mon cadet, à
la Planche, près de Nantes, dans la petite maison de campagne qui avait
abrité notre jeunesse; et mon pauvre Henri, à _Jala-Jala_!--Je lui fis
élever un modeste tombeau à la porte de l'église, et pendant plusieurs
mois _Jala-Jala_ ne fut plus qu'un séjour de deuil et de tristesse...
Nous commencions à peine, non à nous consoler, mais à supporter la
perte que nous venions de faire, lorsqu'un nouveau coup du sort vint
encore fondre sur moi.
A mon arrivée aux Philippines, pendant mon séjour à Cavite, je m'étais
lié étroitement avec Prosper de Malvilain, natif de Saint-Malo,
et second d'un navire du même port.
Pendant quelques mois qu'il séjourna à Cavite, notre liaison devint
intime.
Il était bien rare si nous passions un jour sans nous voir, et jamais
deux amis n'ont eu l'un pour l'autre un plus sincère dévouement.
Nos deux navires étaient mouillés dans le port, à peu de distance
l'un de l'autre.
Un jour que je me promenais sur le pont, attendant une embarcation
pour me conduire à bord du navire de Malvilain, qui, dans ce moment,
faisait faire une manoeuvre pour la mâture, une corde vint à se rompre,
et le mât tomba avec fracas sur le pont, au milieu des hommes de
l'équipage où Malvilain se trouvait.
De mon navire je voyais tout ce qui se passait sur celui de mon ami.
Je crus qu'il était mort ou blessé; j'eus un moment d'angoisse
et d'inquiétude que je ne pus maîtriser. Je me jetai à l'eau, et
atteignis à la nage le navire de mon ami que j'eus le bonheur de
trouver sans blessure, et seulement tout étourdi du danger auquel il
venait d'échapper.
Après l'avoir étroitement serré dans mes bras, tout ruisselant encore
du bain de mer d'où je sortais, je donnai mes soins à quelques matelots
de son équipage qui avaient été moins heureux que lui.
Une autre fois, c'était moi qui devais causer une vive frayeur
à Malvilain.
Un jour, une masse de nuages noirs et compactes s'étaient amoncelés
au-dessus de la pointe de Cavite, et un épouvantable orage _des
tropiques_ avait éclaté.
Les coups de tonnerre se succédaient de minute en minute, et à chaque
coup la foudre en longs serpents de feu s'échappait des nuages, et
venait labourer la petite plaine située à l'extrémité de la pointe
de Cavite, près du mouillage des navires.
Malgré cet orage, j'allai voir Malvilain. J'étais déjà prêt à mettre
le pied sur le pont de son navire, lorsque la foudre tomba dans la mer,
mais si près de moi, que la respiration me manqua.
Je ressentis tout à coup une vive souffrance dans le dos, aussi forte
que si l'on m'avait appliqué un tison ardent entre les deux épaules;
la douleur fut si aiguë, qu'à peine revenu à moi je jetai un cri.
Malvilain, qui se trouvait à quelques pas, se sentait lui-même tout
étourdi de la commotion électrique dont je venais d'être légèrement
atteint. Il crut, en entendant ce cri, que j'étais grièvement
blessé. Il se précipita vers moi, et me tint dans ses bras jusqu'à
ce que je l'eusse rassuré à plusieurs reprises. L'étincelle m'avait
frôlé, mais n'avait produit aucune lésion.
J'ai cité ces deux petites anecdotes pour faire connaître toute
l'intimité qui existait entre nous, et combien j'ai été frappé dans
mes plus chères affections.
Mon existence a été jusqu'au jour où j'écris si pleine de faits
extraordinaires, que j'ai été naturellement conduit à croire que la
destinée de l'homme est soumise à un ordre qui doit infailliblement
s'accomplir.
Cette pensée a eu une grande influence pour me résigner à supporter
tous les malheurs qui m'ont affligé.
Était-ce aussi bien ma destinée qui m'avait conduit à aimer Prosper
de Malvilain, et à être aussi sincèrement aimé de lui?--Je ne puis
en douter.
Quelques jours avant que le terrible fléau du choléra se déclarât
aux Philippines, le navire de Malvilain mit à la voile pour retourner
en France.
Le coeur serré, nous nous quittâmes en nous promettant bien de part
et d'autre de nous revoir... Mais, hélas! le sort en avait décidé
autrement.
Malvilain retourna dans son pays, alla à Nantes pour y prendre un
commandement; là il fit connaissance avec ma soeur aînée, et l'épousa.
J'avais appris cette nouvelle à l'époque où j'habitais encore Manille;
elle m'avait causé une grande joie, et certes si j'avais été à même
de choisir un mari pour ma chère soeur Émilie, cette union seule eût
pu répondre aux souhaits de bonheur que je formais pour tous les deux.
Après son mariage, Prosper de Malvilain avait continué à naviguer
pour le port de Nantes.
Son noble caractère et ses connaissances l'avaient fait apprécier de
tout le haut commerce.
Ses affaires étaient dans une assez bonne position pour ne plus exposer
sa vie aux hasards de la mer; il était enfin à son dernier voyage
lorsqu'à l'île Maurice il fut atteint d'une maladie à laquelle il
succomba, en laissant ma soeur inconsolable et trois filles en bas âge!
Cette nouvelle perte irréparable que je venais d'apprendre ajoutait
encore à la douleur que m'avait fait éprouver la fin malheureuse de
mon pauvre frère.
Quelle calamité ne pesait pas alors sur moi!
Après quelques années de bonheur, je voyais peu à peu disparaître de
ce monde mes plus chères affections; mais, hélas! je n'étais pas encore
au bout de mes douleurs, et de bien plus rudes épreuves m'attendaient!
Je voyais avec plaisir mon fils d'une bonne santé, et prendre des
forces. Cependant je n'étais pas heureux, et à la tristesse que
m'avaient laissée les pertes que je venais de faire se joignit une
mortelle inquiétude: ma chère Anna ne s'était pas bien remise de ses
couches, et de jour en jour sa santé s'altérait; elle ne connaissait
pas son état; son bonheur d'être mère était si grand, qu'elle ne
pensait pas du tout à elle.
J'avais terminé ma récolte de sucre, elle avait été abondante; mes
plantations étaient faites.
Désirant donner un peu de distraction à ma femme, je lui proposai
d'aller passer quelque temps chez sa soeur Joséphine, qu'elle aimait
avec une véritable passion. Elle accepta avec empressement.
Nous partîmes avec notre cher Henri et sa nourrice; nous allâmes
nous installer chez mon beau-frère don Julien Calderon, qui habitait
alors une jolie maison de campagne sur le bord de la rivière de Pasig,
à une demi-lieue de Manille.
Joséphine était l'une des trois soeurs de ma femme pour qui j'avais
le plus d'affection; je l'aimais comme ma propre soeur.
Le jour de notre arrivée fut un jour de fête. Tous nos amis de Manille
vinrent nous voir.
Anna était si heureuse de faire admirer notre cher Henri, que sa santé
parut s'améliorer sensiblement; mais ce bien apparent ne dura que
quelques jours, et bientôt j'eus la douleur de voir son mal s'aggraver.
J'appelai le seul médecin de Manille en qui j'eusse confiance, mon
ami Genu; il vint fréquemment la voir, et, après six semaines de
soins assidus sans aucun résultat satisfaisant, il me conseilla de
retourner à mon habitation, où tant de malades avaient recouvré la
santé dans des maladies semblables à celle qui affectait ma chère
Anna. Elle-même le désirant, je fixai le jour du départ.
Une embarcation commode, avec de bons rameurs, nous attendait sur le
Pasig, à l'extrémité du jardin de mon beau-frère, et une nombreuse
société nous accompagna jusqu'au bord de l'eau.
Au moment de nous séparer, une sombre tristesse était peinte sur toutes
les physionomies; chacun avait l'air de se dire: «Nous reverrons-nous?»
Ma belle-soeur Joséphine, qui versait d'abondantes larmes, se jeta
dans les bras d'Anna. J'eus beaucoup de peine à les séparer; enfin,
il fallut partir.
J'entraînai ma femme dans l'embarcation, et, de la voix, ces deux
soeurs, qui avaient toujours eu l'une pour l'autre une amitié si
tendre, se firent leurs derniers adieux, en se promettant de ne pas
être longtemps séparées et de se revoir bientôt.
Ces pénibles adieux et les souffrances de ma femme firent qu'un
voyage que nous avions toujours fait avec tant de gaieté fut triste
et silencieux.
A notre arrivée, je ne revis point non plus _Jala-Jala_ avec le même
bonheur que d'ordinaire; je fis mettre ma pauvre malade au lit,
et ne quittai plus sa chambre, espérant que mes soins assidus lui
donneraient un peu de soulagement.
Mais, hélas! de jour en jour la maladie faisait des progrès effrayants;
j'étais désespéré.
J'écrivis à Joséphine, et envoyai une embarcation à Manille pour
qu'elle vînt soigner sa soeur, qui désirait ardemment la voir.
L'embarcation revint seule, avec une lettre dans laquelle la bonne
Joséphine m'apprenait qu'elle-même, gravement malade, ne quittait
pas son lit; qu'elle était bien affligée, mais que je pouvais assurer
Anna que bientôt elles seraient réunies pour ne plus se séparer.
Cinquante jours, plus longs qu'un siècle, s'étaient à peine écoulés
depuis notre retour à _Jala-Jala_, que je n'avais plus d'espoir!
La mort s'approchait à grands pas, et l'instant fatal où j'allais
être séparé de celle que j'aimais tant était arrivé.
Elle conservait toute sa raison, et pouvait voir ma profonde tristesse
et mes traits bouleversés par la douleur.
Quand elle sentit sa dernière heure arriver, elle m'appela près d'elle,
et me dit:
«Adieu, mon Paul chéri, adieu! Console-toi, nous nous reverrons
dans le ciel. Conserve-toi pour ton fils. Quand je ne serai plus,
retourne dans ta patrie, pour revoir ta vieille mère. Ne te remarie
qu'en France, si ta mère te le demande, mais non aux Philippines,
car tu n'y trouverais pas une compagne qui t'aimerait autant que je
t'ai aimé!»
Ces paroles furent les dernières que prononça cet ange de douceur et
de bonté. Les liens les plus sacrés, la plus tendre et la plus pure
union venaient de se rompre: mon Anna n'existait plus.
Je tenais son corps inanimé entre mes bras, j'espérais par mes caresses
le rappeler à la vie; mais, hélas! le destin avait prononcé.
On fut obligé d'employer la force pour m'arracher les précieux restes
que je pressais sur mon coeur, et m'entraîner dans une chambre voisine
où était mon fils.
En le pressant dans mes bras convulsivement, j'aurais voulu pleurer;
mais mes yeux n'avaient plus de larmes, et j'étais insensible aux
caresses mêmes de mon pauvre enfant.
Il n'y a point de nature assez forte pour résister à cinquante jours
de veilles et d'inquiétudes, et à l'anéantissement dans lequel se
trouvent le physique et le moral, après que le désespoir a remplacé
la lueur d'espérance qui nous soutenait encore; aussi tombai-je dans
un affaissement qui fut suivi d'un profond sommeil.
Je me réveillai le lendemain avec mon fils entre mes bras; mais,
grand Dieu! quel épouvantable réveil! Tout ce que ma position
avait d'horrible vint se représenter à mon imagination. Hélas! elle
n'existait plus, mon adorable compagne, cet ange chéri et consolateur
qui avait tout abandonné, parents, amis, et les plaisirs d'une
capitale, pour se renfermer avec moi seul dans des lieux sauvages
où elle était exposée à mille dangers, et n'avait que moi pour
la soutenir! Elle n'existait plus! le sort funeste venait de me
l'arracher, et me plonger pour toujours dans la désolation et la
douleur!
Ses funérailles eurent lieu le lendemain.
Pas un habitant de _Jala-Jala_ ne manqua d'y assister.
Son corps fut déposé près de l'autel de la modeste église que j'avais
fait élever, et où si souvent elle avait adressé des voeux ardents
pour mon bonheur.
Le deuil et la consternation régnèrent longtemps à _Jala-Jala_.
Tous mes Indiens se montrèrent sensibles à la perte qu'ils venaient
de faire. Anna avait été aimée avec idolâtrie pendant sa vie, elle
fut pleurée sincèrement après sa mort.
Pendant plusieurs jours je demeurai plongé dans un complet abattement,
sans pouvoir m'occuper d'autres soins que de ceux que je donnais à
mon fils, seule consolation qui me restait.
Trois semaines s'étaient déjà écoulées sans que je fusse sorti de la
chambre où avait expiré ma pauvre femme, lorsque je reçus une lettre
de Joséphine.
Elle m'apprenait que sa maladie s'était aggravée, et terminait en
me disant:
«Viens, mon cher Paul, viens près de moi, nous pleurerons ensemble;
je sens que ta présence me soulagera.»
Je ne balançai pas à me rendre aux sollicitations de ma chère
Joséphine.
J'avais pour elle la même affection que pour ma propre soeur; ma
présence pouvait la soulager, et je sentais moi-même que ce serait
pour moi une grande consolation de voir une personne qui avait tant
aimé mon Anna.
L'espoir de lui être utile ranima un peu mon courage; je laissai mon
habitation aux soins de Prosper Vidie, un excellent ami qui pendant
les derniers jours de ma femme ne m'avait point quitté, et je partis
avec mon fils.
Après la première émotion que nous ressentîmes, Joséphine et moi,
en nous revoyant, et que nous eûmes tous deux versé bien des larmes,
j'examinai son état.
Il me fallut un grand effort pour lui cacher mon inquiétude
en reconnaissant en elle une des maladies les plus graves, et
qui me faisait craindre d'avoir bientôt à déplorer un nouveau
malheur. Hélas! je prévoyais trop bien: huit jours plus tard, la
pauvre Joséphine, dans des souffrances inouïes, expirait dans mes bras.
Que d'infortunes dans un si court laps de temps! Il fallait être doué
d'une constitution aussi forte que la mienne pour résister à tant de
douleurs et ne pas y succomber.
Après avoir rendu les derniers devoirs à ma belle-soeur, je retournai
à _Jala-Jala_.
Le monde m'était à charge; il me fallut revoir mes forêts, mes
montagnes, pour recouvrer un peu de calme.
Quelques mois s'écoulèrent sans que je pusse penser à mes affaires;
cependant, la dernière prière de ma pauvre femme, de quitter les
Philippines et de retourner dans ma patrie, m'obligea de m'en occuper.
Je cédai mon habitation à mon ami Vidie, que je croyais plus que
personne en état de poursuivre mon oeuvre et de bien traiter mes
pauvres Indiens.
Il me demanda de rester quelque temps avec lui pour le mettre au
courant de mon petit gouvernement; j'y consentis d'autant plus
volontiers que ces quelques mois rendraient mon fils plus fort et
plus en état de supporter le voyage.
Je restai donc à _Jala-Jala;_ mais la vie m'était devenue si pénible
qu'elle m'était tout à fait à charge; rien ne pouvait me distraire
ni m'arracher à mes tristes pensées.
Les beaux sites de _Jala-Jala_, que j'avais toujours vus avec tant de
plaisir, m'étaient devenus indifférents; je recherchais les lieux les
plus sombres et les plus silencieux, j'aillais souvent sur le bord
d'un ruisseau encaissé au milieu de hautes montagnes, et ombragé par
de grands arbres.
Ce site n'était peut-être connu que de moi seul, et probablement
jamais avant moi créature humaine ne s'y était assise. Là je me
livrais tout entier à l'amertume de mes souvenirs; ma femme, mes
frères, ma belle-soeur occupaient toute mon imagination.
Quand la pensée de mon fils venait enfin m'arracher à mes sombres
rêveries, je retournais lentement à mon habitation, où je retrouvais
ce pauvre enfant, qui par ses caresses paraissait chercher à faire
diversion à ma douleur; mais elles ne faisaient guère que me rappeler
l'époque où c'était toujours mon Anna qui accourait me recevoir, et
en me serrant dans ses bras me faisait oublier toutes les fatigues et
les ennuis que j'avais éprouvés loin d'elle. Hélas! ce temps avait fui
sans retour, et en perdant ma compagne j'avais perdu tout mon bonheur.
Mon ami Vidie faisait ce qui dépendait de lui pour me distraire;
il me parlait souvent de la France, de ma mère, et de la consolation
que je trouverais à leur présenter mon fils.
L'amour de la patrie, la pensée d'y retrouver des affections dont
j'avais tant besoin était un baume salutaire qui endormait un peu
des souffrances toujours vibrantes au fond du coeur.
Mes Indiens étaient profondément affligés de la résolution que j'avais
prise de les quitter.
Ils me témoignaient leur chagrin en me disant, toutes les fois qu'ils
m'abordaient:
«O maître, que deviendrons-nous lorsque nous ne vous verrons plus?»
Je les tranquillisais le plus qu'il m'était possible en leur disant
que Vidie travaillerait à leur bonheur; que, mon fils devenu grand,
je reviendrais avec lui pour ne plus les quitter. Ils me répondaient:
«Que Dieu vous entende, maître! Mais que de temps nous passerons sans
vous voir!... Cependant nous ne vous oublierons point.»
A l'époque à laquelle je suis arrivé de mes souvenirs, au milieu de ma
tristesse et de mes chagrins, j'eus l'occasion de me lier intimement
avec un compatriote, digne et bon ami pour lequel je conserve toujours
cette sincère amitié qui a pris naissance dans un pays étranger,
à quelques milliers de lieues de la patrie: je veux parler d'Adolphe
Barrot, qui avait été envoyé consul général à Manille.
Il vint avec quelques amis passer plusieurs jours à _Jala-Jala_. Ne
voulant point qu'il eût à souffrir de ma situation d'esprit, je tâchai
de lui rendre le séjour de _Jala-Jala_ aussi agréable que possible.
Je lui fis faire plusieurs belles parties de chasse, des promenades
dans les montagnes et sur le lac; je repris pour lui ma vie habituelle
avant les malheurs qui venaient de m'accabler.