CHAPITRE XVIII.

Jala-Jala.--Agriculture.--Pertes douloureuses.--Vente de

Jala-Jala.--M. Adolphe Barrot.

L'agriculture, aux Philippines, présente bien des difficultés; mais

aussi elle donne des produits que l'on ne peut trouver dans aucun

autre pays.

Les années exemptes de calamités, la terre se couvre de richesses,

toutes les denrées coloniales se produisent avec une abondance

extraordinaire; il n'est pas rare que la production soit dans la

proportion de quatre-vingts pour un, et sur beaucoup de plantations

on fait deux récoltes du même produit dans la même année.

La richesse et l'immensité des pâturages donnent la facilité d'élever

un grand nombre de bestiaux, qui ne coûtent absolument que les faibles

gages payés par le propriétaire à quelques bergers.

Je possédais sur mon habitation trois troupeaux: un de bêtes bovines,

de trois mille têtes; un autre de huit cents buffles, et l'autre de

six cents chevaux.

A une époque de l'année, lorsque les riz étaient récoltés, les bergers

parcouraient les montagnes, et chassaient tous les bestiaux vers une

grande plaine peu éloignée de ma maison.

Cette plaine se couvrait de ces trois espèces, et présentait, surtout

pour le propriétaire, un coup d'oeil admirable; le soir, ils étaient

conduits dans de grands enclos, près du village.

Le lendemain, on choisissait les boeufs qui étaient bons pour la

boucherie, les chevaux en âge d'être domptés, et les buffles assez

forts pour être employés au labourage; puis les troupeaux étaient

reconduits à la plaine, pour y rester jusqu'au soir.

Cette opération se prolongeait pendant une quinzaine de jours, après

lesquels on leur donnait la liberté jusqu'à l'année suivante, à la

même époque.

Le troupeau en liberté se divisait par petites bandes dans les

montagnes et dans les pâturages qu'ils avaient l'habitude de

fréquenter; et pour tous soins les bergers faisaient de temps en

temps une promenade dans les lieux où ils pâturaient.

Tout prospérait autour de moi: mes Indiens étaient heureux aussi,

et avaient pour moi un respect et une obéissance qui allaient presque

jusqu'à l'idolâtrie.

Mon frère me secondait dans mes travaux, et auprès de ma chère Anna

j'oubliais toutes les fatigues et les contrariétés que je pouvais

éprouver.

Bientôt un nouvel espoir vint encore ajouter au bonheur que je lui

devais, et me la rendre plus chère.

Depuis quelques mois, la santé d'Anna s'était altérée; elle avait

eu des symptômes de grossesse. Cependant il y avait près de douze

années que nous étions unis, et jamais elle n'avait donné aucun signe

de maternité.

J'étais si persuadé que nous n'aurions jamais d'enfants, que le

dérangement de sa santé me donnait de vives inquiétudes, lorsqu'un

matin, partant pour aller à mes travaux, elle me dit:

«Je ne me sens pas bien; reste près de moi aujourd'hui.»

Deux heures après, à ma grande surprise, elle mettait au monde une

petite fille qui n'était attendue de personne. Elle n'était pas

arrivée à terme, et vécut seulement pendant une heure, le temps de

recevoir le baptême, que je m'empressai de lui donner.

C'était la seconde créature humaine qui expirait dans la maison de

_Jala-Jala_, mais aussi c'était la première qui y recevait le jour!

Le chagrin que nous en ressentîmes fut adouci par la certitude que ma

chère Anna pouvait devenir mère dans des conditions plus favorables. Sa

santé fut bientôt rétablie, elle reprit sa gaieté et tous ses charmes.

Elle était si belle, que souvent des Indiennes faisaient de longs

voyages uniquement pour la voir; elles lui disaient:

«Madame, nous sommes enceintes; si nous devons avoir une petite fille,

nous voudrions qu'elle eût vos traits: permettez-nous donc de vous

regarder quelque temps.»

Alors elles demeuraient devant elle pendant une demi-heure, et

retournaient dans leur village, où elles mettaient au monde une

créature qui n'avait rien du modèle qu'elles avaient observé avec

tant de soin et une confiance aussi naïve.

Mon Anna donna de nouveaux signes de maternité. Cette fois,

sa grossesse suivit un cours ordinaire sans que sa santé en fût

très-altérée, et au bout de neuf mois je reçus dans mes bras un petit

garçon faible et délicat, mais plein de vie.

Nous étions au comble du bonheur, nous possédions enfin ce que nous

avions tant désiré, et ce qui seul nous manquait, je crois.

Mes Indiens manifestèrent tous une grande joie.

Pendant plusieurs jours ce furent des fêtes continuelles à _Jala-Jala_,

et mon Anna, quoique alitée, fut obligée de recevoir d'abord la visite

de toutes les femmes et jeunes filles du village, ensuite celle de

tous les Indiens pères de famille.

Chacun apportait un petit présent pour le nouveau-né, et le plus

habile était chargé de faire un petit compliment qui se résumait en

des souhaits de toute espèce de bonheur pour la mère et pour l'enfant,

et en assurances de la joie qu'ils avaient de penser qu'un jour ils

seraient gouvernés par le fils du maître qui leur avait fait tant de

bien, nous disaient-ils dans leur sincère reconnaissance.

La nouvelle des couches de ma femme amena chez moi une nombreuse

société d'amis et de parents.

Ils y restèrent jusqu'au baptême, qui eut lieu dans mon salon.

Anna, presque entièrement rétablie, put y assister; mon fils fut

nommé Henri, du nom de son oncle.

A cette époque j'étais heureux, oh! bien heureux! car tous mes voeux

étaient presque remplis.

Je n'en formais plus qu'un, c'était de revoir ma vieille mère et mes

soeurs; et j'espérais que le temps n'était pas bien éloigné où je

pourrais réaliser le projet de revoir ma patrie.

Tout prospérait sur mon habitation, j'augmentais tous les ans mon

revenu, mes champs étaient couverts de riches moissons de cannes

à sucre.

A cette culture et à celle du riz j'avais joint celle du café, et mon

frère avait pris la direction d'une vaste plantation qui promettait

de brillants résultats, et plus tard la prime que le gouvernement

espagnol s'était engagé à donner au possesseur d'une plantation de

quatre-vingt mille pieds de café en rapport; mais hélas! le temps de

bonheur pour moi était passé! Et que de peines et de douleurs j'avais

à supporter avant de revoir ma patrie!!

Mon frère, mon pauvre Henri commit quelques imprudences, et fut tout à

coup pris d'une fièvre intermittente qui l'enleva en quelques jours!...

Mon Anna et moi nous versâmes bien des larmes! car nous aimions Henri

avec une profonde tendresse.

Depuis plusieurs années nous vivions ensemble; il partageait nos

travaux, nos peines et nos plaisirs; c'était le seul parent que

j'eusse aux Philippines.

Il avait quitté la France, où il occupait une place honorable, dans

l'unique but de me voir et de m'aider dans la grande tâche que je

m'étais imposée. Ses qualités aimables et un coeur excellent nous le

rendaient bien cher; sa perte était irréparable, et la pensée que

je n'avais plus de frère... venait encore rendre ma douleur plus

poignante et plus amère.

Prudent, le plus jeune, était mort à Madagascar; Robert, mon cadet, à

la Planche, près de Nantes, dans la petite maison de campagne qui avait

abrité notre jeunesse; et mon pauvre Henri, à _Jala-Jala_!--Je lui fis

élever un modeste tombeau à la porte de l'église, et pendant plusieurs

mois _Jala-Jala_ ne fut plus qu'un séjour de deuil et de tristesse...

Nous commencions à peine, non à nous consoler, mais à supporter la

perte que nous venions de faire, lorsqu'un nouveau coup du sort vint

encore fondre sur moi.

A mon arrivée aux Philippines, pendant mon séjour à Cavite, je m'étais

lié étroitement avec Prosper de Malvilain, natif de Saint-Malo,

et second d'un navire du même port.

Pendant quelques mois qu'il séjourna à Cavite, notre liaison devint

intime.

Il était bien rare si nous passions un jour sans nous voir, et jamais

deux amis n'ont eu l'un pour l'autre un plus sincère dévouement.

Nos deux navires étaient mouillés dans le port, à peu de distance

l'un de l'autre.

Un jour que je me promenais sur le pont, attendant une embarcation

pour me conduire à bord du navire de Malvilain, qui, dans ce moment,

faisait faire une manoeuvre pour la mâture, une corde vint à se rompre,

et le mât tomba avec fracas sur le pont, au milieu des hommes de

l'équipage où Malvilain se trouvait.

De mon navire je voyais tout ce qui se passait sur celui de mon ami.

Je crus qu'il était mort ou blessé; j'eus un moment d'angoisse

et d'inquiétude que je ne pus maîtriser. Je me jetai à l'eau, et

atteignis à la nage le navire de mon ami que j'eus le bonheur de

trouver sans blessure, et seulement tout étourdi du danger auquel il

venait d'échapper.

Après l'avoir étroitement serré dans mes bras, tout ruisselant encore

du bain de mer d'où je sortais, je donnai mes soins à quelques matelots

de son équipage qui avaient été moins heureux que lui.

Une autre fois, c'était moi qui devais causer une vive frayeur

à Malvilain.

Un jour, une masse de nuages noirs et compactes s'étaient amoncelés

au-dessus de la pointe de Cavite, et un épouvantable orage _des

tropiques_ avait éclaté.

Les coups de tonnerre se succédaient de minute en minute, et à chaque

coup la foudre en longs serpents de feu s'échappait des nuages, et

venait labourer la petite plaine située à l'extrémité de la pointe

de Cavite, près du mouillage des navires.

Malgré cet orage, j'allai voir Malvilain. J'étais déjà prêt à mettre

le pied sur le pont de son navire, lorsque la foudre tomba dans la mer,

mais si près de moi, que la respiration me manqua.

Je ressentis tout à coup une vive souffrance dans le dos, aussi forte

que si l'on m'avait appliqué un tison ardent entre les deux épaules;

la douleur fut si aiguë, qu'à peine revenu à moi je jetai un cri.

Malvilain, qui se trouvait à quelques pas, se sentait lui-même tout

étourdi de la commotion électrique dont je venais d'être légèrement

atteint. Il crut, en entendant ce cri, que j'étais grièvement

blessé. Il se précipita vers moi, et me tint dans ses bras jusqu'à

ce que je l'eusse rassuré à plusieurs reprises. L'étincelle m'avait

frôlé, mais n'avait produit aucune lésion.

J'ai cité ces deux petites anecdotes pour faire connaître toute

l'intimité qui existait entre nous, et combien j'ai été frappé dans

mes plus chères affections.

Mon existence a été jusqu'au jour où j'écris si pleine de faits

extraordinaires, que j'ai été naturellement conduit à croire que la

destinée de l'homme est soumise à un ordre qui doit infailliblement

s'accomplir.

Cette pensée a eu une grande influence pour me résigner à supporter

tous les malheurs qui m'ont affligé.

Était-ce aussi bien ma destinée qui m'avait conduit à aimer Prosper

de Malvilain, et à être aussi sincèrement aimé de lui?--Je ne puis

en douter.

Quelques jours avant que le terrible fléau du choléra se déclarât

aux Philippines, le navire de Malvilain mit à la voile pour retourner

en France.

Le coeur serré, nous nous quittâmes en nous promettant bien de part

et d'autre de nous revoir... Mais, hélas! le sort en avait décidé

autrement.

Malvilain retourna dans son pays, alla à Nantes pour y prendre un

commandement; là il fit connaissance avec ma soeur aînée, et l'épousa.

J'avais appris cette nouvelle à l'époque où j'habitais encore Manille;

elle m'avait causé une grande joie, et certes si j'avais été à même

de choisir un mari pour ma chère soeur Émilie, cette union seule eût

pu répondre aux souhaits de bonheur que je formais pour tous les deux.

Après son mariage, Prosper de Malvilain avait continué à naviguer

pour le port de Nantes.

Son noble caractère et ses connaissances l'avaient fait apprécier de

tout le haut commerce.

Ses affaires étaient dans une assez bonne position pour ne plus exposer

sa vie aux hasards de la mer; il était enfin à son dernier voyage

lorsqu'à l'île Maurice il fut atteint d'une maladie à laquelle il

succomba, en laissant ma soeur inconsolable et trois filles en bas âge!

Cette nouvelle perte irréparable que je venais d'apprendre ajoutait

encore à la douleur que m'avait fait éprouver la fin malheureuse de

mon pauvre frère.

Quelle calamité ne pesait pas alors sur moi!

Après quelques années de bonheur, je voyais peu à peu disparaître de

ce monde mes plus chères affections; mais, hélas! je n'étais pas encore

au bout de mes douleurs, et de bien plus rudes épreuves m'attendaient!

Je voyais avec plaisir mon fils d'une bonne santé, et prendre des

forces. Cependant je n'étais pas heureux, et à la tristesse que

m'avaient laissée les pertes que je venais de faire se joignit une

mortelle inquiétude: ma chère Anna ne s'était pas bien remise de ses

couches, et de jour en jour sa santé s'altérait; elle ne connaissait

pas son état; son bonheur d'être mère était si grand, qu'elle ne

pensait pas du tout à elle.

J'avais terminé ma récolte de sucre, elle avait été abondante; mes

plantations étaient faites.

Désirant donner un peu de distraction à ma femme, je lui proposai

d'aller passer quelque temps chez sa soeur Joséphine, qu'elle aimait

avec une véritable passion. Elle accepta avec empressement.

Nous partîmes avec notre cher Henri et sa nourrice; nous allâmes

nous installer chez mon beau-frère don Julien Calderon, qui habitait

alors une jolie maison de campagne sur le bord de la rivière de Pasig,

à une demi-lieue de Manille.

Joséphine était l'une des trois soeurs de ma femme pour qui j'avais

le plus d'affection; je l'aimais comme ma propre soeur.

Le jour de notre arrivée fut un jour de fête. Tous nos amis de Manille

vinrent nous voir.

Anna était si heureuse de faire admirer notre cher Henri, que sa santé

parut s'améliorer sensiblement; mais ce bien apparent ne dura que

quelques jours, et bientôt j'eus la douleur de voir son mal s'aggraver.

J'appelai le seul médecin de Manille en qui j'eusse confiance, mon

ami Genu; il vint fréquemment la voir, et, après six semaines de

soins assidus sans aucun résultat satisfaisant, il me conseilla de

retourner à mon habitation, où tant de malades avaient recouvré la

santé dans des maladies semblables à celle qui affectait ma chère

Anna. Elle-même le désirant, je fixai le jour du départ.

Une embarcation commode, avec de bons rameurs, nous attendait sur le

Pasig, à l'extrémité du jardin de mon beau-frère, et une nombreuse

société nous accompagna jusqu'au bord de l'eau.

Au moment de nous séparer, une sombre tristesse était peinte sur toutes

les physionomies; chacun avait l'air de se dire: «Nous reverrons-nous?»

Ma belle-soeur Joséphine, qui versait d'abondantes larmes, se jeta

dans les bras d'Anna. J'eus beaucoup de peine à les séparer; enfin,

il fallut partir.

J'entraînai ma femme dans l'embarcation, et, de la voix, ces deux

soeurs, qui avaient toujours eu l'une pour l'autre une amitié si

tendre, se firent leurs derniers adieux, en se promettant de ne pas

être longtemps séparées et de se revoir bientôt.

Ces pénibles adieux et les souffrances de ma femme firent qu'un

voyage que nous avions toujours fait avec tant de gaieté fut triste

et silencieux.

A notre arrivée, je ne revis point non plus _Jala-Jala_ avec le même

bonheur que d'ordinaire; je fis mettre ma pauvre malade au lit,

et ne quittai plus sa chambre, espérant que mes soins assidus lui

donneraient un peu de soulagement.

Mais, hélas! de jour en jour la maladie faisait des progrès effrayants;

j'étais désespéré.

J'écrivis à Joséphine, et envoyai une embarcation à Manille pour

qu'elle vînt soigner sa soeur, qui désirait ardemment la voir.

L'embarcation revint seule, avec une lettre dans laquelle la bonne

Joséphine m'apprenait qu'elle-même, gravement malade, ne quittait

pas son lit; qu'elle était bien affligée, mais que je pouvais assurer

Anna que bientôt elles seraient réunies pour ne plus se séparer.

Cinquante jours, plus longs qu'un siècle, s'étaient à peine écoulés

depuis notre retour à _Jala-Jala_, que je n'avais plus d'espoir!

La mort s'approchait à grands pas, et l'instant fatal où j'allais

être séparé de celle que j'aimais tant était arrivé.

Elle conservait toute sa raison, et pouvait voir ma profonde tristesse

et mes traits bouleversés par la douleur.

Quand elle sentit sa dernière heure arriver, elle m'appela près d'elle,

et me dit:

«Adieu, mon Paul chéri, adieu! Console-toi, nous nous reverrons

dans le ciel. Conserve-toi pour ton fils. Quand je ne serai plus,

retourne dans ta patrie, pour revoir ta vieille mère. Ne te remarie

qu'en France, si ta mère te le demande, mais non aux Philippines,

car tu n'y trouverais pas une compagne qui t'aimerait autant que je

t'ai aimé!»

Ces paroles furent les dernières que prononça cet ange de douceur et

de bonté. Les liens les plus sacrés, la plus tendre et la plus pure

union venaient de se rompre: mon Anna n'existait plus.

Je tenais son corps inanimé entre mes bras, j'espérais par mes caresses

le rappeler à la vie; mais, hélas! le destin avait prononcé.

On fut obligé d'employer la force pour m'arracher les précieux restes

que je pressais sur mon coeur, et m'entraîner dans une chambre voisine

où était mon fils.

En le pressant dans mes bras convulsivement, j'aurais voulu pleurer;

mais mes yeux n'avaient plus de larmes, et j'étais insensible aux

caresses mêmes de mon pauvre enfant.

Il n'y a point de nature assez forte pour résister à cinquante jours

de veilles et d'inquiétudes, et à l'anéantissement dans lequel se

trouvent le physique et le moral, après que le désespoir a remplacé

la lueur d'espérance qui nous soutenait encore; aussi tombai-je dans

un affaissement qui fut suivi d'un profond sommeil.

Je me réveillai le lendemain avec mon fils entre mes bras; mais,

grand Dieu! quel épouvantable réveil! Tout ce que ma position

avait d'horrible vint se représenter à mon imagination. Hélas! elle

n'existait plus, mon adorable compagne, cet ange chéri et consolateur

qui avait tout abandonné, parents, amis, et les plaisirs d'une

capitale, pour se renfermer avec moi seul dans des lieux sauvages

où elle était exposée à mille dangers, et n'avait que moi pour

la soutenir! Elle n'existait plus! le sort funeste venait de me

l'arracher, et me plonger pour toujours dans la désolation et la

douleur!

Ses funérailles eurent lieu le lendemain.

Pas un habitant de _Jala-Jala_ ne manqua d'y assister.

Son corps fut déposé près de l'autel de la modeste église que j'avais

fait élever, et où si souvent elle avait adressé des voeux ardents

pour mon bonheur.

Le deuil et la consternation régnèrent longtemps à _Jala-Jala_.

Tous mes Indiens se montrèrent sensibles à la perte qu'ils venaient

de faire. Anna avait été aimée avec idolâtrie pendant sa vie, elle

fut pleurée sincèrement après sa mort.

Pendant plusieurs jours je demeurai plongé dans un complet abattement,

sans pouvoir m'occuper d'autres soins que de ceux que je donnais à

mon fils, seule consolation qui me restait.

Trois semaines s'étaient déjà écoulées sans que je fusse sorti de la

chambre où avait expiré ma pauvre femme, lorsque je reçus une lettre

de Joséphine.

Elle m'apprenait que sa maladie s'était aggravée, et terminait en

me disant:

«Viens, mon cher Paul, viens près de moi, nous pleurerons ensemble;

je sens que ta présence me soulagera.»

Je ne balançai pas à me rendre aux sollicitations de ma chère

Joséphine.

J'avais pour elle la même affection que pour ma propre soeur; ma

présence pouvait la soulager, et je sentais moi-même que ce serait

pour moi une grande consolation de voir une personne qui avait tant

aimé mon Anna.

L'espoir de lui être utile ranima un peu mon courage; je laissai mon

habitation aux soins de Prosper Vidie, un excellent ami qui pendant

les derniers jours de ma femme ne m'avait point quitté, et je partis

avec mon fils.

Après la première émotion que nous ressentîmes, Joséphine et moi,

en nous revoyant, et que nous eûmes tous deux versé bien des larmes,

j'examinai son état.

Il me fallut un grand effort pour lui cacher mon inquiétude

en reconnaissant en elle une des maladies les plus graves, et

qui me faisait craindre d'avoir bientôt à déplorer un nouveau

malheur. Hélas! je prévoyais trop bien: huit jours plus tard, la

pauvre Joséphine, dans des souffrances inouïes, expirait dans mes bras.

Que d'infortunes dans un si court laps de temps! Il fallait être doué

d'une constitution aussi forte que la mienne pour résister à tant de

douleurs et ne pas y succomber.

Après avoir rendu les derniers devoirs à ma belle-soeur, je retournai

à _Jala-Jala_.

Le monde m'était à charge; il me fallut revoir mes forêts, mes

montagnes, pour recouvrer un peu de calme.

Quelques mois s'écoulèrent sans que je pusse penser à mes affaires;

cependant, la dernière prière de ma pauvre femme, de quitter les

Philippines et de retourner dans ma patrie, m'obligea de m'en occuper.

Je cédai mon habitation à mon ami Vidie, que je croyais plus que

personne en état de poursuivre mon oeuvre et de bien traiter mes

pauvres Indiens.

Il me demanda de rester quelque temps avec lui pour le mettre au

courant de mon petit gouvernement; j'y consentis d'autant plus

volontiers que ces quelques mois rendraient mon fils plus fort et

plus en état de supporter le voyage.

Je restai donc à _Jala-Jala;_ mais la vie m'était devenue si pénible

qu'elle m'était tout à fait à charge; rien ne pouvait me distraire

ni m'arracher à mes tristes pensées.

Les beaux sites de _Jala-Jala_, que j'avais toujours vus avec tant de

plaisir, m'étaient devenus indifférents; je recherchais les lieux les

plus sombres et les plus silencieux, j'aillais souvent sur le bord

d'un ruisseau encaissé au milieu de hautes montagnes, et ombragé par

de grands arbres.

Ce site n'était peut-être connu que de moi seul, et probablement

jamais avant moi créature humaine ne s'y était assise. Là je me

livrais tout entier à l'amertume de mes souvenirs; ma femme, mes

frères, ma belle-soeur occupaient toute mon imagination.

Quand la pensée de mon fils venait enfin m'arracher à mes sombres

rêveries, je retournais lentement à mon habitation, où je retrouvais

ce pauvre enfant, qui par ses caresses paraissait chercher à faire

diversion à ma douleur; mais elles ne faisaient guère que me rappeler

l'époque où c'était toujours mon Anna qui accourait me recevoir, et

en me serrant dans ses bras me faisait oublier toutes les fatigues et

les ennuis que j'avais éprouvés loin d'elle. Hélas! ce temps avait fui

sans retour, et en perdant ma compagne j'avais perdu tout mon bonheur.

Mon ami Vidie faisait ce qui dépendait de lui pour me distraire;

il me parlait souvent de la France, de ma mère, et de la consolation

que je trouverais à leur présenter mon fils.

L'amour de la patrie, la pensée d'y retrouver des affections dont

j'avais tant besoin était un baume salutaire qui endormait un peu

des souffrances toujours vibrantes au fond du coeur.

Mes Indiens étaient profondément affligés de la résolution que j'avais

prise de les quitter.

Ils me témoignaient leur chagrin en me disant, toutes les fois qu'ils

m'abordaient:

«O maître, que deviendrons-nous lorsque nous ne vous verrons plus?»

Je les tranquillisais le plus qu'il m'était possible en leur disant

que Vidie travaillerait à leur bonheur; que, mon fils devenu grand,

je reviendrais avec lui pour ne plus les quitter. Ils me répondaient:

«Que Dieu vous entende, maître! Mais que de temps nous passerons sans

vous voir!... Cependant nous ne vous oublierons point.»

A l'époque à laquelle je suis arrivé de mes souvenirs, au milieu de ma

tristesse et de mes chagrins, j'eus l'occasion de me lier intimement

avec un compatriote, digne et bon ami pour lequel je conserve toujours

cette sincère amitié qui a pris naissance dans un pays étranger,

à quelques milliers de lieues de la patrie: je veux parler d'Adolphe

Barrot, qui avait été envoyé consul général à Manille.

Il vint avec quelques amis passer plusieurs jours à _Jala-Jala_. Ne

voulant point qu'il eût à souffrir de ma situation d'esprit, je tâchai

de lui rendre le séjour de _Jala-Jala_ aussi agréable que possible.

Je lui fis faire plusieurs belles parties de chasse, des promenades

dans les montagnes et sur le lac; je repris pour lui ma vie habituelle

avant les malheurs qui venaient de m'accabler.

Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines · 第 28 / 73 题