CHAPITRE XV.

Jala-Jala.--Bermigan.--Le capitaine Gabriel Lafond.--Joaquin

Balthazar.--Tay-Foung.--Rixes.--Bandits.--Tapuzi.-- Ile de

Talim.--Guerre civile.

A cette époque, un malheur vint mettre le deuil dans ma maison.

Des lettres de ma famille m'annonçaient que mon frère Robert était

revenu de Porto-Rico, mais que bientôt une maladie grave l'avait

conduit au tombeau.

Il était mort entre les bras de ma mère et de mes soeurs dans la

petite maison de la Planche, où, comme je l'ai dit, nous avons tous

été élevés.

Ma bonne Anna pleura avec nous, et employa mille soins et les plus

douces attentions pour alléger la douleur que mon frère Henri et moi

nous ressentions d'une perte si cruelle.

Quelques mois après, un nouveau chagrin vint encore nous affliger.

Nous avions une petite société à _Jala-Jala_, qui se composait de ma

belle-soeur, de Delaunay, jeune homme de Saint-Malo, venu de Bourbon

pour établir à Manille des usines pour la cuisson des sucres; de

Bermigan, jeune Espagnol, et de mon ami le capitaine Gabriel Lafond,

Nantais comme moi [32].

Il était venu aux Philippines sur _le Fils de France_, avait passé

quelques années dans l'Amérique du Sud, et y avait occupé plusieurs

emplois de distinction dans la marine, comme capitaine commandant;

enfin, après bien des aventures et des vicissitudes, il était arrivé à

Manille avec une petite fortune, avait acheté un navire, et s'était

rendu dans l'océan Pacifique pour y faire la pêche du _balaté_,

ou ver de mer.

A peine arrivé à l'île de _Tongatabou_, son navire s'était brisé sur

les rochers qui entourent cette île. Lafond s'était sauvé à la nage,

et avait tout perdu.

De là, il s'était rendu aux îles Mariannes, où le chagrin et la

mauvaise nourriture l'avaient fait tomber malade; il était revenu à

Manille, affecté d'une affreuse dysenterie.

Je l'avais conduit à mon habitation, et là je lui donnais tous les

soins que méritait un compatriote, un bon ami, doué de qualités

solides et aimables.

Nos soirées se passaient en conversations amusantes et instructives.

Chacun de nous, ayant beaucoup voyagé, avait quelque chose à raconter;

dans la journée, les malades tenaient compagnie aux dames, pendant

que mon frère et moi nous vaquions à nos occupations ordinaires.

Mais bientôt, hélas!... un malheureux accident vint troubler le calme

qui régnait à _Jala-Jala_.

Bermigan tomba si dangereusement malade, que quelques jours suffirent

pour m'ôter tout espoir de lui sauver la vie. Jamais je n'oublierai la

nuit fatale dans laquelle nous étions tous réunis au salon, la douleur

et la consternation sur tous les visages et dans tous les coeurs; à

quelques pas de nous, dans une chambre voisine, nous entendions le râle

de la mort: le pauvre Bermigan n'avait plus que peu d'instants à vivre.

Mon bon ami Lafond, que la maladie avait aussi réduit à un état

presque désespéré, rompit le silence et dit:

--«Allons, aujourd'hui Bermigan, et dans quelques jours, peut-être

demain, ce sera mon tour. Vois, mon cher don Pablo: je puis dire

que je n'existe plus. Regarde mes jambes, mon corps, je ne suis plus

qu'un squelette, je ne peux plus prendre aucune nourriture. Ah! il

vaut mieux mourir que de vivre comme cela!»

J'étais si persuadé que son pressentiment ne tarderait pas à

se vérifier, que j'osais à peine lui donner quelques paroles de

consolation et d'espérance.

Qui m'eût dit alors que lui seul et moi survivrions à tous ceux qui

nous entouraient, tous si pleins de vie et de santé!

Mais, hélas! n'anticipons pas sur l'avenir.

Le pauvre Bermigan rendit le dernier soupir.

La maison de _Jala-Jala_ n'était plus vierge; une créature humaine

venait d'y expirer, et le lendemain, tristes et silencieux, nous nous

rendions tous au cimetière pour y déposer notre ami et lui rendre

les derniers devoirs.

Son corps fut placé au pied d'une grande croix qui occupait le centre

du cimetière, et pendant plusieurs jours la tristesse et le silence

régnèrent dans la maison de _Jala-Jala_.

Quelque temps après, j'eus le bonheur de voir mes efforts couronnés

de succès pour mon ami Lafond.

A la suite de violents remèdes que je lui administrai, sa santé revint

tout à coup, et peu de temps après l'appétit.

Bientôt il fut en état de s'embarquer pour la France.

Maintenant établi à Paris, marié à une femme ornée de toutes les

qualités faites pour rendre un homme heureux, père de beaux enfants,

jouissant d'une position honorable et de l'estime publique, il n'a

point oublié les six mois passés à _Jala-Jala_, et l'ingratitude ne

souilla jamais un coeur noble, aimant et dévoué.

Aussi existe-t-il toujours entre lui et moi le plus sincère

attachement, et je suis heureux de lui dire ici qu'il est et sera

toujours mon meilleur ami.

Puisque je viens de nommer plusieurs personnes qui ont séjourné quelque

temps à _Jala-Jala_, je ne passerai pas sous silence un de mes colons,

Joaquin Balthazar, Marseillais d'origine, homme excentrique comme je

n'en ai jamais connu.

Joaquin, très-jeune, s'était embarqué par-dessus le bord à Marseille.

Étant arrivé à Bourbon sans être porté sur le rôle d'équipage, il

avait été pris et mis à bord de _l'Astrolabe_, qui faisait le voyage

du tour du monde.

Il avait déserté aux îles Mariannes, était arrivé dans le plus grand

dénûment aux Philippines, s'était adressé à de bons moines pour faire,

disait-il, sa conversion et son salut.

Il avait vécu parmi eux et à leurs dépens près de deux années;

ensuite il avait ouvert un café à Manille, et absorbé en plaisirs

et en débauches une assez forte somme qu'un Français et moi lui

avions avancée.

Enfin il était venu faire construire sur mon habitation un grand

édifice en paille, qui avait plutôt l'air d'un grand magasin que

d'une maison.

Là, il entretenait toujours une espèce de sérail, adoptait tous les

enfants qu'on voulait lui donner, et qui, avec les siens, faisaient

ressembler sa maison à une école mutuelle.

Le jour où il était fatigué d'une de ses femmes, il faisait venir un

de ses ouvriers, et, avec un grand sérieux, il lui disait:

«Voilà une femme que je te donne; sois bon mari, traite-la bien. Et

toi, femme, voilà ton mari; sois-lui fidèle. Allez, que Dieu vous

bénisse! décampez, et que je ne vous revoie plus.»

Il était toujours sans le sou, ou tout à coup se voyait riche de

sommes assez fortes, qui, en peu de jours, étaient dissipées.

Il empruntait à tout le monde, ne rendait jamais, vivait comme un

véritable Indien, et était poltron comme une poule mouillée.

Ses cheveux blonds, sa figure blafarde et sans barbe lui avaient fait

donner par les Indiens le surnom de _Ouela-Dougou_, paroles tagales

qui voulaient dire: _Qui n'a point de sang_.

Un jour que je traversais le lac dans une petite pirogue avec lui

et deux Indiens, nous fûmes surpris par un de ces terribles coups de

vent des mers de Chine que l'on nomme _tay-foung_.

Ces coups de vent, qui sont extrêmement rares, sont effrayants.

Le ciel se couvre de gros nuages, la pluie tombe à torrent, la lumière

du jour disparaît presque comme dans nos plus sombres brouillards,

et le vent souffle avec une telle furie, qu'il renverse tout ce qui

se trouve sur son passage [33].

Nous étions donc dans notre pirogue: à peine le vent commença-t-il

à souffler avec toute sa force, que Balthazar se mit à invoquer tous

les saints du paradis.

Dans sa désolation, il criait à haute voix: «O mon Dieu! moi qui suis

un si grand pécheur, faites-moi la grâce que je puisse me confesser

et recevoir l'absolution!»

Toutes ses jérémiades et ses cris ne faisaient qu'épouvanter mes deux

Indiens; et certes notre position était assez critique pour tâcher

de conserver notre présence d'esprit, afin de manoeuvrer notre frêle

embarcation, qui d'un moment à l'autre allait être submergée.

Cependant j'étais certain qu'armée de ses deux grands balanciers en

bambou elle pouvait parfaitement se tenir entre deux eaux et ne pas

chavirer, si nous avions la précaution et la force de fuir devant le

temps, et de ne pas présenter le côté à la lame; car dans ce cas nous

eussions tous péri.

Ce que je prévoyais arriva.

Une lame vint déferler sur nous; pendant quelques secondes nous fûmes

totalement engloutis; mais, la lame passée, nous revînmes au-dessus

de l'eau.

Notre pirogue resta submergée entre deux eaux, mais nous ne l'avions

pas abandonnée, nous avions passé nos jambes sous les bancs, où nous

nous tenions fortement cramponnés; nous avions tout le haut du corps

au-dessus de l'eau.

Toutes les fois qu'une lame s'avançait sur nous, elle nous passait

par-dessus la tête, s'éloignait, et nous avions alors le temps de

respirer jusqu'à ce qu'une autre lame vînt encore nous atteindre.

A chaque trois ou quatre minutes, la même manoeuvre se répétait.

Mes Indiens et moi nous mettions alors toute notre force et notre

adresse à toujours fuir devant le temps.

Balthazar avait fini ses jérémiades, le plus grand silence régnait

parmi nous; seulement je prononçais de temps en temps ces quelques

mots: «Courage, enfants! nous arriverons.»

Pour empirer notre triste position, la nuit était venue.

La pluie continuait à tomber à torrents, le vent redoublait de fureur.

De temps en temps nous étions éclairés par des globes de feu semblables

à ce que les marins appellent _feu de saint Elme_.

Dans ces moments de rayons de lumière, je portais les yeux au loin,

mais je n'apercevais que l'immensité des eaux en fureur.

Pendant deux heures à peu près nous fûmes ainsi ballottés par la lame,

qui cependant peu à peu nous poussait vers une plage; et au moment où

nous y pensions le moins, nous nous trouvâmes au milieu d'un énorme

buisson de hauts bambous.

Je reconnus alors que nous étions sur la plage, et que le lac avait

débordé à plusieurs milles dans les terres.

Nous avions de l'eau jusqu'à la poitrine, et il n'était pas possible

de traverser l'inondation.

L'obscurité était trop grande pour pouvoir prendre une direction

quelconque; notre pirogue, engagée dans les bambous, ne pouvait plus

nous servir.

Nous nous hissâmes comme nous pûmes au milieu du buisson, jusqu'à la

hauteur où les bambous se terminent en flèches; nous avions le corps

déchiré par les épines aiguës qui garnissent toujours les petites

branches; la pluie continuait à tomber sans interruption, le vent

soufflait toujours, et chaque rafale faisait plier les bambous, dont

les branches flexibles venaient nous déchirer le corps et la figure.

J'ai bien souffert dans ma vie; mais jamais nuit ne me parut si longue

et si cruelle!

Joaquin Balthazar recouvra alors la parole, et d'une voix tremblante

et saccadée il me dit:

«Ah! don Pablo, écrivez, je vous en prie, à ma mère la fin tragique

de son malheureux fils!...»

Je ne pus m'empêcher de lui répondre:

«Maudit poltron!... crois-tu que je sois plus à mon aise que

toi?... Tais-toi, sinon je vais te faire faire le plongeon pour ne

plus t'entendre.»

Le pauvre Joaquin prit alors son parti, et ne prononça plus une parole;

seulement, de temps en temps, il faisait connaître sa douleur par de

profonds soupirs.

Le vent, qui avait soufflé à l'est et au nord, vers les quatre heures

du matin passa subitement à l'est, et peu de temps après cessa tout

à coup.

Il était presque jour, nous étions sauvés.

Nous pûmes alors nous reconnaître: nous avions tous les quatre un

aspect déplorable; nos vêtements étaient en lambeaux.

Nous avions tout le corps flagellé et couvert de profondes écorchures.

Le froid avait pénétré jusque dans la moelle de nos os, et le long bain

que nous venions de prendre avait ridé notre peau; nous ressemblions

à des noyés retirés des eaux après y avoir demeuré plusieurs heures.

Enfin, perclus comme nous l'étions, nous nous laissâmes glisser de

nos bambous pour rentrer dans les eaux du lac.

Elles firent sur nous une impression salutaire et agréable; elles

nous paraissaient tièdes comme un bain à 30 degrés de chaleur.

Ranimés par cette douce température, nous retirâmes notre pirogue du

buisson, où fort heureusement elle était tellement engagée, que les

vagues et les courants n'avaient pu l'entraîner plus loin.

Nous la remîmes à flot, et nous parvînmes à gagner une case indienne,

où nous nous séchâmes et réparâmes nos forces.

Le calme était rétabli, le soleil brillait de tout son éclat; mais

partout on voyait les traces qu'avait laissées le _tay-foung_.

Dans la journée nous regagnâmes _Jala-Jala_, où notre arrivée causa

une grande joie.

On me savait sur le lac, et tout devait faire présumer que j'avais

péri.

Ma bonne et chère Anna se jeta dans mes bras en pleurant; elle avait

été si inquiète, que sa joie de me voir ne put s'exprimer pendant

plusieurs instants que par les larmes qui inondaient son visage.

Balthazar retourna à son sérail.

Tant qu'il fut sous ma protection, les Indiens le respectèrent; mais

après mon départ de _Jala-Jala_, il fut assassiné, et tous ceux qui le

connaissaient bien convinrent qu'il l'avait mérité à plus d'un titre.

Puisque j'ai parlé d'un _tay-foung_, je vais un peu anticiper, et,

le plus brièvement possible, en décrire un bien plus terrible encore

que celui que j'avais essuyé dans une frêle pirogue et sur le buisson

de bambous.

Je venais de terminer de jolis bains sur le lac, en face de ma maison;

j'étais tout fier et tout content de procurer ce nouvel agrément à

ma femme.

Le jour même où mes Indiens venaient d'y ajouter les derniers

ornements, vers le soir, le vent d'ouest commença à souffler avec

furie; peu à peu les eaux du lac s'agitèrent, bientôt nous ne doutâmes

plus que nous allions avoir affaire à un _tay-foung_.

Mon frère et moi restâmes longtemps à examiner, à travers les vitraux

des croisées, si les bains résisteraient à la force du vent; mais,

dans une forte rafale, mon pauvre édifice disparut comme un château

de cartes.

Nous nous retirâmes de la fenêtre, et bien nous en prit, car une plus

forte rafale que celle qui avait détruit les bains enfonça toutes les

croisées qui donnaient à l'ouest; le vent s'enfourna dans la maison,

et se fit jour en renversant toute la muraille au-dessus de la porte

d'entrée.

Le lac était si agité, que les lames passaient par-dessus ma maison

et inondaient tous les appartements.

Nous ne pouvions plus y tenir...

En nous aidant les uns les autres, ma femme, mon frère, un jeune

Français qui se trouvait alors à _Jala-Jala_ [34], et moi, nous pûmes

gagner un rez-de-chaussée qui n'avait jour au dehors que par une

petite fenêtre; là, dans une obscurité profonde, nous passâmes une

grande partie de la nuit, mon frère et moi, l'épaule appuyée contre

la fenêtre, opposant toute notre force à celle du vent qui menaçait

de l'enfoncer.

Dans ce rez-de-chaussée il y avait quelques dames-jeannes d'eau-de-vie:

ma chère Anna en versait dans sa main, et nous en donnait à boire

pour soutenir nos forces et nous réchauffer.

Au point du jour le vent cessa, et le calme reparut.

Tous les meubles et ornements de ma maison avaient été brisés et mis

en pièces; toutes les chambres étaient inondées, tous les greniers

remplis de sable apporté par les eaux du lac.

Bientôt toute la maison fut le refuge de mes colons; tous avaient

passé une nuit affreuse et étaient sans asile.

Le soleil vint enfin briller de tout son éclat; le ciel était sans

nuages. Mais quelle tristesse s'empara de moi lorsque j'examinai

d'une fenêtre les désastres produits par le _tay-foung_!

Plus de villages! toutes les cabanes avaient été rasées..., l'église

renversée! mes magasins, mon usine à sucre entièrement perdus; ce

n'étaient plus que monceaux de ruines.

Mes beaux champs de cannes étaient tout à fait détruits, et la

campagne, si belle douze heures auparavant, paraissait avoir souffert

comme après un long hiver.

On ne voyait plus aucune verdure, les arbres étaient entièrement

dépouillés de leurs feuilles, les branches hachées, des portions de

bois entièrement renversées; et tout ce bouleversement s'était opéré

en quelques heures!

Dans la journée et le lendemain, le lac rejeta sur la plage plusieurs

cadavres de malheureux Indiens qui avaient péri! Le premier soin

du père Miguel fut de leur donner la sépulture, et longtemps après

on voyait encore dans le cimetière de _Jala-Jala_ quelques croix,

avec l'inscription: Inconnu _mort pendant le tay-foung_.

Mes Indiens se mirent tout de suite à reconstruire leurs cabanes,

et moi à réparer autant que possible mes désastres.

La nature féconde des Philippines eut bientôt effacé l'aspect de

deuil qu'elle avait pris.

En moins de huit jours les arbres se couvrirent complétement de

nouvelles feuilles, et donnaient déjà le spectacle d'un bel été après

celui d'un hiver affreux.

Le _tay-foung_ avait embrassé un diamètre de deux lieues à peu près,

et, comme une forte trombe, avait renversé et brisé tout ce qu'il

avait trouvé sur son passage.

Mais c'est assez parler de désastres; je reviens à l'époque où le

pauvre Bermigan cessa de vivre, pour nous affliger tous!

Mon habitation prospérait; l'abondance, qui donne le bonheur, régnait

parmi tous mes colons; la population de _Jala-Jala_ augmentait chaque

jour. Mes Indiens étaient heureux; j'étais aimé et respecté; ils

m'aidaient avec zèle dans mes travaux, et ils m'étaient aveuglément

soumis. Ce n'était cependant pas par l'oppression que je les dominais,

mais par l'ascendant et la puissance que donnent la justice et le

bon droit.

Dans des circonstances difficiles où il fallait agir avec énergie

contre eux, c'était toujours sans armes et par la seule force de ma

volonté que j'obtenais leur obéissance. Cependant je les bâtonnais

vigoureusement quelquefois; mais c'était pour leur éviter de plus

grands malheurs. Ces actes de justice exécutive n'avaient lieu que

dans les grandes réunions, les jours de fête, lorsqu'il s'élevait

une rixe, quand, les poignards tirés, une lutte sanglante allait

s'engager, qu'ils méconnaissaient l'autorité de leurs chefs et de

mes gardes. Dans de pareils moments on venait à la hâte me prévenir;

je prenais une canne, et je me rendais au lieu de la réunion: c'était

généralement là où se livraient les combats de coqs.

Je me précipitais au milieu de la foule, et je frappais à tort

et à travers sur tous ceux qui se trouvaient à la longueur de ma

canne. C'était alors une panique, un sauve qui peut général. Chacun

allait se cacher dans son coin, et ne reparaissait qu'après que les

esprits, devenus plus calmes, étaient tout à fait pacifiques.

Ils prenaient avec gaieté ces sortes d'exécutions, et ne manquaient

jamais de raconter quelque accident burlesque occasionné par leur

fuite précipitée. Ils disaient hautement: «Nous étions tous coupables,

les uns de vouloir se battre, les autres de les regarder. Le maître

a bien fait de ne ménager personne.»

D'autres fois, c'était un brave, un vaillant qui, le poignard

dégaîné, se promenait au milieu de ses compatriotes et les menaçait

tous. Personne n'osait l'approcher, parce qu'on savait qu'il aurait

fait usage de son arme. On venait me prévenir, et, sans armes, sans

canne, je me présentais devant lui: d'une voix ferme je lui ordonnais

de me remettre son poignard, de se rendre à la prison pour être mis

au bloc. Jamais ces hommes, qui dans de tels moments sont la terreur

de leurs semblables, ne manquaient de m'obéir. Le lendemain, je les

faisais comparaître devant moi, et, après une réprimande, je leur

rendais leur poignard et leur liberté.

J'avais rendu de grands services au gouvernement espagnol par la

guerre incessante que je faisais aux bandits, et, je puis dire que,

parmi ces derniers, je jouissais d'une véritable vénération.

Ils me considéraient bien comme leur ennemi, mais comme un ennemi

brave, incapable d'aucune lâcheté envers eux, leur faisant loyalement

la guerre; et le caractère indien m'était si bien connu que je ne

craignais pas qu'ils me tendissent aucune embûche et m'attaquassent

en traîtres.

J'en étais si convaincu, que, dans mon habitation, jamais je ne me

faisais accompagner ni de nuit ni de jour.

Je parcourais sans crainte les forêts, les montagnes, et souvent même

je traitais avec mes honnêtes bandits de puissance à puissance, ne

dédaignant point les invitations qu'ils me faisaient quelquefois pour

me rendre dans un lieu où, sans crainte de surprise, ils pouvaient

me consulter ou invoquer mon appui.

Ces sortes de rendez-vous avaient toujours lieu la nuit, dans des

lieux solitaires.

De leur part comme de la mienne, la parole donnée de ne pas se nuire

était toujours religieusement observée.

Dans ces entretiens nocturnes et sans témoins, je ramenais souvent

à la vie paisible des hommes égarés, et qu'une jeunesse turbulente

avait jetés dans une série de crimes que les lois auraient punis par

le dernier châtiment.

Quelquefois aussi j'échouais dans mes tentatives, lorsque surtout

j'avais affaire à ces caractères fiers et indomptables comme il s'en

trouve chez l'homme qui n'a jamais eu que la nature pour guide.

Un jour, entre autres, je reçus une lettre d'un métis, grand coupable

qui fréquentait une province voisine de la lagune.

Il me disait qu'il voulait me voir, et me priait de venir seul, au

milieu de la nuit, dans un lieu sauvage qu'il me désignait, où lui

aussi se rendrait seul.

Je ne balançai pas à aller au rendez-vous.

Je l'y trouvai comme il me l'avait promis.

Il me dit qu'il désirait changer de conduite et venir demeurer sur

mon habitation. [ERROR: unhandled comment start] = ma plantation -->

Il ajoutait qu'il n'avait jamais commis de crime contre les Espagnols,

mais seulement contre les Indiens et les métis.

Il m'était impossible de le recevoir sans me compromettre.

Je lui proposai de le placer chez un moine: là il serait resté caché

pendant quelques années, après lesquelles, ses crimes étant oubliés,

il pourrait rentrer dans la société.

Après avoir réfléchi un instant, il me dit:

«Non, ce serait perdre ma liberté. Pour vivre en esclave, j'aime

mieux mourir.»

Je lui proposai alors de se rendre à _Tapuzi_, endroit où les bandits

trop poursuivis pouvaient se cacher impunément. (J'aurai bientôt

occasion de parler de ce village.)

Mon métis fit un geste, et me dit encore:

«Non; la personne que je voudrais emmener avec moi n'y viendrait

pas. Vous ne pouvez rien faire pour moi, adieu.»

Puis il me donna une poignée de main, et nous nous quittâmes.

Peu de jours après, une cabane dans laquelle il se trouvait, près de

Manille, fut cernée par une compagnie de troupes de ligne.

Le bandit fit d'abord sortir les propriétaires de la cabane, et

quand il les vit hors de danger, il prit sa carabine et se mit à

faire feu sur les soldats, qui de leur côté ripostèrent et tirèrent

sur la cabane.

Quand elle fut criblée de balles et que l'on vit que le bandit ne

ripostait plus, un soldat s'approcha et mit le feu à la case, tant

on avait peur de le trouver encore vivant!

Ces rendez-vous nocturnes m'ayant amené à parler de _Tapuzi_, je

ne puis m'empêcher de consacrer quelques lignes à cette singulière

retraite, où des hommes proscrits par la loi vivent dans un accord

si rare et une union si parfaite.

_Tapuzi_ [35], qui en langue tagale veut dire bout du monde, est

un petit village situé dans l'intérieur des montagnes, à vingt-cinq

lieues à peu près de _Jala-Jala_.

Il a été formé par des bandits et des échappés de galères qui vivent

librement, se gouvernent eux-mêmes, et sont entièrement à l'abri,

par la position inaccessible qu'ils occupent, de toutes les poursuites

que pourrait ordonner contre eux le gouvernement espagnol.

J'avais souvent entendu parler de ce singulier village; mais je

n'avais jamais pu rencontrer une personne qui l'eût visité, et qui pût,

par conséquent, me donner des détails positifs.

Je me décidai un jour à faire moi-même le voyage. Je ne communiquai

mon projet qu'à mon lieutenant, qui me dit:

«Maître, je trouverai sans doute là quelques-uns de mes anciens

camarades, et ainsi nous n'aurons rien à craindre.»

Nous partîmes au nombre de trois, prétextant un autre voyage que

celui que j'entreprenais.

Nous marchâmes pendant deux jours au milieu des montagnes par des

routes presque impraticables.

Le troisième, nous arrivâmes à un torrent dont le lit était encombré

d'énormes blocs de pierre.

Les bords, éloignés l'un de l'autre d'une vingtaine de pas, s'élevaient

perpendiculairement comme deux hautes murailles dont le sommet,

à environ mille mètres d'élévation, se rapprochait sensiblement,

et ne laissait qu'une faible ouverture par où passaient quelques

rayons de lumière qui pouvaient à peine éclairer la partie où nous

cheminions en sautant d'un bloc de pierre à l'autre.

Cette gorge, ou ce ravin, était la seule route par laquelle on pouvait

arriver à _Tapuzi_: c'était le rempart naturel et inexpugnable qui

défendait le village contre l'invasion des sbires espagnols.

Mon lieutenant venait de me dire:

«Regardez, maître, au-dessus de votre tête: les habitants de

_Tapuzi_ connaissent seuls les sentiers qui conduisent au sommet des

montagnes. Sur toute la longueur du ravin, ils ont placé d'énormes

pierres qu'ils n'ont qu'à pousser pour les précipiter sur ceux qui

voudraient venir les attaquer; une armée entière ne pourrait pas

pénétrer chez eux s'ils voulaient s'y opposer.»

Je vis effectivement que nous nous trouvions dans une position qui

n'avait rien de rassurant, et que, si les _Tapuziens_ nous prenaient

pour des ennemis, nous ne pouvions leur opposer aucune défense. Mais

nous étions engagés; il n'y avait pas moyen de reculer, et il fallait

poursuivre jusqu'à _Tapuzi_.

Nous avions marché plus d'une grande heure dans cette gorge, lorsqu'un

énorme bloc de rocher vint, en tombant perpendiculairement, se briser

en éclats à une vingtaine de pas devant nous: c'était un avertissement.

Nous nous arrêtâmes, et déposâmes nos armes à terre. Peut-être un

bloc pareil à celui qui venait de tomber devant nous était-il suspendu

au-dessus de nos têtes, prêt à nous écraser...

Un cri se fit entendre devant nous. Je dis à mon lieutenant de

s'avancer seul, sans armes, dans la direction d'où il était parti.

Quelques minutes après, il revint accompagné de deux Indiens qui,

assurés par lui de mes intentions toutes pacifiques à leur égard,

venaient nous chercher pour nous conduire au village.

Avec cette escorte nous n'avions plus rien à craindre. Nous fîmes

gaiement le reste de la route jusqu'à l'endroit où finissait l'espèce

d'entonnoir dans lequel nous marchions.

A cette hauteur, une plaine de quelques milles de circonférence se

trouvait encaissée par de hautes montagnes.

Le lieu que nous parcourions était encombré d'immenses blocs de

rochers superposés les uns aux autres.

Derrière surgissait une montagne abrupte, menaçante, sans aucun vestige

de végétation, représentant assez bien une vieille forteresse d'Europe

qu'une puissance magique avait élevée au milieu des hautes montagnes

qui la dominaient.

D'un coup d'oeil, j'avais embrassé l'ensemble du site que nous

traversions tout en réfléchissant aux immenses variétés qu'offre

la nature.

Tout à coup l'objet tant désiré de mon voyage, le village de _Tapuzi_,

se présenta à mes regards.

Situé à l'extrémité de la plaine, il est composé d'une soixantaine

de maisons en paille, en tout semblables à celles des Indiens.

Les habitants étaient aux fenêtres pour voir notre arrivée.

Nos guides nous conduisirent chez leur chef ou _matanda-sanayon_ [36].

C'était un beau vieillard qui, d'après son visage, paraissait approcher

de quatre-vingts ans. Il nous salua avec affabilité, et s'adressant

à moi, il me dit:

«Comment êtes-vous ici? Est-ce en ami, est-ce curiosité? ou les

lois cruelles des Castillans vous obligent-elles de venir chercher

un refuge parmi nous? S'il en est ainsi, soyez le bien venu, vous

trouverez ici des frères.»

«Non, lui dis-je, nous ne venons point pour rester parmi vous. Je

suis votre voisin, le seigneur de _Jala-Jala_; je viens vous voir,

vous offrir mon amitié et vous demander la vôtre.»

Au nom de _Jala-Jala_, le vieillard fit un mouvement de surprise;

puis il me dit:

«Il y a longtemps que j'ai entendu parler de vous comme d'un agent du

gouvernement pour poursuivre des malheureux; mais j'ai entendu dire

aussi que vous remplissiez votre mission avec bonté, et que souvent

vous étiez leur appui; ainsi, soyez le bien venu.»

Après cette première reconnaissance, on nous fit servir du lait et

des patates, et pendant notre repas le vieillard continua de causer

librement avec moi.

«Il y a bien des années, me dit-il, à une époque que je ne sais pas

fixer, quelques hommes vinrent habiter _Tapuzi_. La tranquillité

et la sécurité dont ils jouirent ici firent imiter leur exemple par

d'autres qui cherchaient à se soustraire à la punition de quelques

fautes qu'ils avaient commises. On vit bientôt arriver des pères de

famille avec leurs femmes et leurs enfants; ce furent les premières

bases du petit gouvernement que vous voyez.

«Maintenant, ici, presque tout est en commun: quelques champs de

patates ou de maïs, et la chasse, nous suffisent; celui qui possède

donne à celui qui n'a pas. Presque tous nos vêtements sont filés

et tissés par nos femmes; l'_abaca_ [37] de la forêt fournit le

fil nécessaire; nous ne connaissons pas l'argent, nous n'en avons

pas besoin.

«Ici, point d'ambition; chacun est sûr de ne pas souffrir de la faim.

«De temps en temps, il nous arrive des étrangers. S'ils veulent se

soumettre à nos lois, ils restent parmi nous; ils ont quinze jours

d'épreuves pour se décider. Après ces quinze jours, ils sont libres

de se retirer, ou faire partie de notre famille.

«Nos lois sont douces et indulgentes; le plus grand châtiment que

nous puissions infliger est de chasser pour toujours celui qui a

commis une grande faute.

«Nous n'avons point oublié la religion de nos pères, et Dieu sans doute

me pardonnera mes premières fautes en faveur de tout ce que je fais,

depuis tant d'années, pour son culte et le bien de mes semblables.»

«Mais, lui dis-je, qui est votre chef? quels sont vos juges et vos

prêtres?

«C'est moi, dit-il; à moi seul je remplis toutes ces fonctions.

«Autrefois, ici on vivait comme de vrais sauvages; j'étais jeune,

robuste, et dévoué à tous mes frères.

«Leur chef vint à mourir; je fus choisi pour le remplacer.

«Je mis alors tous mes soins à ne rien faire qui ne fût juste, et

propre au bonheur de ceux qui se confiaient à moi.

«Jusqu'alors on avait fait peu de cas de la religion; j'ai voulu

rappeler à mes semblables qu'ils étaient nés chrétiens. J'ai donc

fixé une heure le dimanche pour prier tous ensemble, et je me suis

revêtu de tous les attributs d'un ministre de l'Évangile.

«Je célèbre les mariages, je répands l'eau du baptême sur le front

des nouveau-nés, et j'offre des consolations aux moribonds.

«Dans ma jeunesse, j'avais été enfant de choeur: je me suis rappelé

les cérémonies de l'Église. Si je ne suis pas investi des attributions

nécessaires pour les fonctions que je me suis données, je les exerce

avec foi et avec amour; c'est pourquoi j'espère que mes bonnes

intentions me feront pardonner par celui qui est le Maître suprême.»

Pendant tout le discours du vieillard, j'avais été dans une admiration

continuelle: j'étais au milieu de gens qui avaient la réputation de

vivre dans la plus grande licence, comme des voleurs et des assassins.

Ils étaient tout à fait méconnus. C'était un véritable grand

phalanstère, composé de frères presque tous dignes de ce nom.

J'admirais surtout ce beau vieillard qui, avec des principes de morale

et des lois si simples, les gouvernait depuis un grand nombre d'années.

D'un autre côté, quel exemple que celui d'hommes libres ne pouvant

vivre sans se choisir un chef, un roi pour ainsi dire, et revenant

les uns par les autres à pratiquer le bien et la vertu!

Je fis part à mon vieillard de toutes mes pensées, je lui fis mille

éloges de sa conduite, et l'assurai que monseigneur l'archevêque de

Manille approuverait tous les actes religieux qu'il remplissait dans

un si noble but; je lui offris même d'intercéder près de l'archevêque

pour qu'il lui envoyât un aide et un pasteur.

Mais il me répondit:

«Non, Monsieur, je vous remercie; ne parlez jamais de nous. Assurément,

nous serions heureux d'avoir ici un ministre de l'Évangile; mais

bientôt, par son influence, nous serions soumis au gouvernement

espagnol.

«Il nous faudrait de l'argent pour payer nos contributions,

l'ambition se glisserait parmi nous, et, de libres que nous sommes,

nous deviendrions esclaves et ne serions plus heureux.

«Non, encore une fois, ne parlez pas de nous! donnez-m'en votre

parole.»

Son raisonnement me semblait si juste, que j'acquiesçai à sa

demande. Je lui donnai de nouveau toutes les louanges qu'il méritait,

et je lui promis de ne jamais troubler par aucune indiscrétion la

tranquillité des habitants de son village.

Le soir, nous reçûmes la visite de tous les habitants, particulièrement

des femmes et des jeunes filles, qui toutes avaient une curiosité

immodérée de voir un blanc.

Pas une des femmes de _Tapuzi_ n'était jamais sortie de son village

et n'avait presque perdu sa case de vue; il n'était donc pas étonnant

qu'elles fussent aussi curieuses.

Le lendemain, accompagné du vieillard et de quelques anciens, je fis

le tour de la plaine et visitai les champs de patates douces et de

maïs, principaux aliments des habitants.

En arrivant à la partie où j'avais déjà remarqué la veille d'énormes

blocs de rochers, le vieillard s'arrêta, et me dit:

«Voyez, _Castilla_ [38], à une époque où les Tapuziens étaient sans

religion et vivaient comme des bêtes sauvages, Dieu les punit.

«Regardez toute cette partie de la montagne dégarnie de végétation:

une nuit, au milieu d'un affreux tremblement de terre, la montagne

se divisa en deux, et une partie vint engloutir la moitié du village,

qui occupait alors tout l'endroit où sont ces énormes rochers. Quelques

centaines de pas de plus, tout eût été détruit, il n'eût plus existé

une seule personne à _Tapuzi_. Mais une partie de la population ne

fut pas atteinte, et alla s'établir où est maintenant le village.

«Depuis, nous prions Dieu, et vivons de manière à ne pas mériter un

aussi grand châtiment que celui éprouvé par les malheureuses victimes

de cette terrible nuit.»

La conversation et la compagnie de ce vieillard, je pourrais dire

du _roi de Tapuzi_, était pour moi des plus intéressantes. Mais il y

avait déjà plusieurs jours que j'avais quitté _Jala-Jala_; on devait

être inquiet de mon absence. Je prévins mon lieutenant de préparer

notre départ. Nous fîmes nos adieux à nos hôtes.

Deux jours après je rentrai chez moi, content de mon voyage et des

bons habitants de _Tapuzi_.

Je trouvai Anna dans une grande inquiétude, non-seulement à cause de

mon absence, mais parce que la veille on était venu me prévenir que

les habitants des deux plus grands bourgs de la province s'étaient,

pour ainsi dire, déclaré la guerre.

Les plus courageux, au nombre de trois ou quatre cents de chaque côté,

s'étaient rendus sur l'île de Talim.

Là, les deux partis en présence étaient sur le point de se livrer

bataille; déjà dans quelques escarmouches il y avait eu des victimes.

Cette nouvelle avait effrayé Anna.

Elle savait que je n'étais pas homme à attendre tranquillement chez moi

le résultat du combat; elle me voyait déjà, avec mes dix gardes, engagé

au plus fort de la mêlée, et victime peut-être de mon dévouement.

Je la rassurai, comme je le faisais toujours, en lui promettant d'être

prudent et de ne pas l'oublier; mais il n'y avait pas un moment

à perdre; il fallait, à tout prix, faire cesser une collision qui

aurait sans doute causé la mort de bien des hommes.

Mais que faire avec mes dix gardes? Pouvais-je prétendre imposer ma

volonté à toute cette multitude? Évidemment non. Vouloir agir par

la force, c'était nous sacrifier tous. Que faire donc? Armer tous

mes Indiens... mais je n'avais pas assez d'embarcations pour les

transporter à Talim. Dans cet embarras, je me décidai à partir seul

avec mon lieutenant; nous prîmes nos armes, et nous embarquâmes dans

une petite pirogue que nous conduisîmes nous-mêmes.

A peine étions-nous arrivés vers la plage, à la portée de la voix,

que des Indiens armés nous crièrent de ne pas aborder, ou qu'ils

allaient faire feu sur nous.

Sans tenir compte de cette menace, mon lieutenant et moi, quelques

minutes plus tard, sautions résolument à terre, et à quelques pas

plus loin nous nous trouvâmes au milieu des combattants.

Je me dirigeai aussitôt vers les chefs:

«Malheureux! leur dis-je, que faites-vous? C'est sur vous qui commandez

que retombera toute la sévérité des lois.

«Il est encore temps: méritez votre pardon, ordonnez à vos hommes

de mettre bas les armes, remettez-moi les vôtres vous-mêmes;

ou dans quelques minutes je serai à la tête de vos ennemis pour

vous combattre. Obéissez, ou vous allez tous être traités comme

des rebelles.»

Ils m'avaient écouté avec attention, ils étaient à demi vaincus.

Cependant l'un d'eux me répondit:

«Et si vous nous ôtez nos armes, qui nous répondra que nos ennemis

ne viendront pas nous attaquer?

«--Moi, leur dis-je; je vous en donne ma parole; et s'ils ne

m'obéissent pas, comme vous allez le faire, je reviens vers vous,

je vous rends vos armes, et je combattrai à votre tête.»

Ces paroles, dites avec un ton d'autorité et de commandement,

produisirent l'effet que j'attendais.

Les chefs, sans répliquer un mot, vinrent déposer leurs armes à

mes pieds.

Leur exemple fut suivi par tous les combattants, et, en un instant,

un monceau de carabines, de fusils, de lances et de coutelas fut

devant moi.

Je désignai une dizaine d'individus parmi ceux qui venaient de m'obéir,

je leur donnai à chacun un fusil, et leur dis:

«Je vous confie le dépôt de ces armes. Si l'on venait pour s'en

emparer, faites feu sur les agresseurs.»

Je fis semblant de prendre leurs noms, et partis de suite pour le

camp opposé, où je trouvai tous les combattants sur pied, prêts à

marcher contre leurs ennemis.

Je les arrêtai en leur disant:

«Plus de combat! vos ennemis sont désarmés. Vous aussi, vous allez

me remettre vos armes, ou vous embarquer de suite dans vos pirogues

pour rejoindre votre village.

«Si vous ne m'obéissez pas, dans un instant je rendrai les armes à

vos ennemis, et me mettrai à leur tête pour vous combattre. Exécutez

ce que je vous ordonne, je vous promets que tout sera oublié.»

Il n'y avait pas à balancer. Les Indiens savaient que je ne leur

donnais pas longtemps à réfléchir, et que chez moi menace et châtiment

se suivaient de près.

En quelques minutes, ils s'embarquèrent tous dans leurs pirogues.

Je restai seul sur la plage avec mon lieutenant, jusqu'à ce que

j'eusse à peu près perdu de vue la petite flottille.

Je retournai alors à l'autre camp, où l'on m'attendait avec impatience;

j'annonçai aux Indiens qu'ils n'avaient plus d'ennemis, et qu'ainsi

ils pouvaient rentrer tranquillement dans leur village.

Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines · 第 25 / 73 题