CHAPITRE XIV.

Jala-Jala.--Arrivée de mon frère Henri.--Le bandit Cajoui.--

Anten-Anten.--Alila.--Bandits du lac de Bay.

Dès le lendemain de mon arrivée, je m'occupai de mon petit

gouvernement.

Mon absence ne lui avait pas été favorable, et j'eus à réprimer

plusieurs abus qui s'y étaient glissés.

Quelques légères corrections, une surveillance active, rétablirent

bientôt l'ordre et la discipline, et dès lors je pus donner mes soins

à la culture de mes terres.

Nous étions au commencement de l'hivernage, époque des pluies

torrentielles et des coups de vent.

Aucun étranger n'avait osé traverser le lac pour venir nous voir.

Seuls, ma femme et moi, nos journées s'écoulaient paisibles et

heureuses; nous ne connaissions point l'ennui. L'affection que nous

avions l'un pour l'autre était trop vive et trop positive pour ne

pas nous suffire à nous-mêmes.

Cette douce solitude fut bientôt interrompue par un événement heureux

et imprévu.

Chose assez rare à _Jala-Jala_, je reçus de Manille une lettre

qui m'annonçait que mon frère aîné, Henri, venait d'arriver; qu'il

avait été reçu par mon beau-frère, et qu'il m'attendait avec toute

l'impatience que l'on peut se figurer.

Je n'avais point su qu'il eût quitté la France pour venir me trouver;

aussi cette nouvelle, cette arrivée subite, me causèrent-elles autant

de surprise que de joie.

J'allais donc revoir un des miens, un frère pour lequel j'avais

toujours eu une tendre amitié. Oh! celui qui jamais ne s'est éloigné

de ses dieux pénates, de sa famille, de ses premières affections,

comprendra difficilement toute l'émotion que produisit en moi cette

heureuse lettre.

Les premiers transports de ma joie un peu calmés, je ne voulus pas

perdre un instant pour me rendre à Manille.

Mes préparatifs de départ furent bientôt faits; je choisis ma pirogue

la plus légère et mes deux plus vigoureux Indiens, et, quelques

instants après avoir embrassé ma chère Anna, je voguais sur les eaux

du lac, trop lentement, hélas! pour mon impatience; car j'aurais

voulu pouvoir donner des ailes à ma frêle embarcation, et parcourir,

aussi vite que ma pensée, l'espace qui me séparait de mon frère.

Jamais voyage ne me parut plus long, et cependant mes deux robustes

rameurs, animés par mon impatience, employaient toute leur force à

seconder mes désirs.

J'arrivai enfin, et me rendis de suite chez mon beau-frère; je me

jetai dans les bras de Henri.

L'émotion que nous ressentîmes tous les deux nous priva longtemps

de l'usage de la parole; nos larmes, qui coulaient abondamment,

attestaient seules la joie de nos coeurs.

Cette première émotion passée, que de questions ne lui adressai-je pas!

Aucune personne de la famille ne fut oubliée. Les moindres petits

détails qui avaient rapport à ces êtres chéris étaient pour moi d'un

grand intérêt.

Nous passâmes le reste de la journée et toute la nuit suivante dans

une continuelle et intéressante conversation; le lendemain, nous

partîmes pour _Jala-Jala_.

Henri avait hâte de connaître sa belle-soeur, et moi de faire partager

à cette chère compagne tout mon bonheur.

Bonne Anna, ma joie était de la joie pour toi; mon bonheur, pour toi

du bonheur! Tu reçus Henri comme un frère, et cette amitié fraternelle

fut toujours chez toi aussi sincère que ton affection pour moi.

Après quelques jours écoulés dans de douces causeries sur la France et

tout ce qu'elle renfermait de cher à nos coeurs, quelques sentiments

de tristesse que j'avais peine à réprimer vinrent se mêler à ma joie.

Je pensais à notre nombreuse famille, si éloignée et disséminée sur

le globe.

Le plus jeune de mes frères, hélas! était mort à Madagascar.

Robert, le cadet, habitait Porto-Rico, et mes deux beaux-frères,

tous deux capitaines au long cours, faisaient continuellement des

voyages aux grandes Indes.

Pauvre mère! pauvres soeurs! seules, sans appui, sans soutien, que

de douloureux moments de crainte et d'inquiétude ne deviez-vous pas

passer dans votre solitude! J'aurais voulu vous avoir près de moi;

mais, hélas! un monde entier nous séparait, et l'espoir seulement de

vous revoir un jour dissipait les nuages qui obscurcissaient parfois

ces jours heureux embellis par la présence de mon frère.

Après quelque temps de repos, Henri voulut partager mes travaux; je

l'eus bientôt mis au courant de mon exploitation, et il se chargea

du détail des plantations et des récoltes.

Moi, je me réservai le gouvernement de mes Indiens, le soin des

troupeaux, et celui de poursuivre les bandits à outrance.

J'avais souvent maille à partir avec ces turbulents Indiens; avec eux

j'étais continuellement en lutte, mais je ne me vantais pas de tous

les petits combats où j'étais souvent obligé de prendre la part la

plus active.

Je recommandais au contraire sévèrement le silence à mes gardes; je ne

voulais pas donner de l'inquiétude à ma bonne Anna, et à mon frère le

désir de m'accompagner; je n'aurais pas voulu l'exposer aux dangers

que je courais moi-même; je n'avais point la même confiance pour lui

que pour moi; je me fiais à mon étoile, et, modestie à part, jusqu'à

un certain point je crois que les balles des bandits me respectaient.

Lorsqu'il s'agissait de petits combats en rase campagne, de quelques

escarmouches, le danger n'était pas grand. Mais c'était bien autre

chose lorsqu'il fallait lutter corps à corps, ce qui m'est arrivé

plus d'une fois; et je cède au plaisir de rappeler ici l'une de ces

circonstances qui tout à l'heure me faisaient dire que les balles

des bandits me respectaient.

Un jour, seul avec mon lieutenant, n'ayant tous deux pour toute arme

que nos poignards, nous revenions à l'habitation en traversant une

épaisse forêt située au fond du lac. Alila me dit:

«Maître, nous sommes dans les parages fréquentés par _Cajoui_.»

Or, _Cajoui_ était un chef de brigands des plus redoutables.

Dans ses nombreux méfaits, il s'était amusé à noyer, le même jour,

une vingtaine de ses compatriotes.

J'avais à coeur de purger le pays d'un pareil assassin, et l'avis de

mon lieutenant me fit prendre un petit sentier qui nous conduisit à

une case cachée au milieu des bois.

Je dis à Alila de rester en bas, et de veiller pendant que j'irais

reconnaître les personnes qui l'habitaient. Je montai par la petite

échelle qui conduit à l'intérieur des cabanes tagales; une Indienne

y était seule, occupée à tresser une natte. Je lui demandai du feu

pour allumer mon cigare, et je revins trouver mon lieutenant.

Ayant jeté les yeux par hasard sur l'extérieur de la case, elle me

sembla beaucoup plus grande qu'elle ne m'avait paru dans l'intérieur.

Je remontai précipitamment, je regardai tout autour de la chambre où

était la jeune fille, et j'aperçus au fond une petite porte masquée

par une natte: je la poussai brusquement, et au même instant _Cajoui_,

qui m'attendait derrière avec sa carabine, me lâcha son coup à bout

portant.

Le feu, la fumée, m'aveuglèrent, et, par un hasard inconcevable,

la balle effleura mon vêtement sans me blesser.

Alila, qui savait que je n'avais pas d'arme à feu, entendant la

détonation, me crut mort.

Il se précipita au haut de l'escalier, me trouva entouré d'un nuage

de fumée, le poignard à la main, cherchant mon ennemi, qui, me voyant

encore sur pied après son coup de feu, crut sans doute que j'avais sur

moi de l'_anten-anten_, certaine oraison diabolique qui, d'après la

croyance indienne, rend l'homme invulnérable à toutes les armes à feu.

La peur alors s'était emparée du bandit; il s'était précipité par

une fenêtre, et se sauvait à toutes jambes à travers la forêt.

Alila ne pouvait pas croire à ce qui venait de m'arriver; il me tâtait

par tout le corps pour s'assurer que la balle ne m'avait pas traversé.

Après s'être bien convaincu que je n'avais aucune blessure, il me dit:

«Maître, si vous n'aviez pas de l'_anten-anten_, vous seriez mort!»

Mes Indiens ont toujours cru que j'étais possesseur de ce secret et

de bien d'autres.

Par exemple, comme ils me voyaient souvent passer vingt-quatre, même

trente-six heures sans boire et sans manger, ils étaient persuadés

que je pouvais vivre ainsi indéfiniment; et un jour, un bon curé

tagal, chez lequel je me trouvais, se mit presque à genoux pour que

je lui communiquasse la faculté que j'avais, disait-il, de vivre

sans aliments.

Les Tagals ont conservé toutes leurs vieilles superstitions.

Cependant, grâce aux Espagnols, ils sont tous chrétiens; mais ils

comprennent cette religion à peu près comme des enfants, et croient que

d'assister, les fêtes et dimanches, aux offices divins, se confesser

et communier une fois l'année, cela suffit pour la rémission de tous

leurs péchés.

Une petite anecdote qui m'est arrivée suffira pour faire connaître

comment ils comprennent la charité évangélique.

Deux jeunes Indiens avaient un jour volé des volailles à un de leurs

voisins, et ils étaient venus les vendre à mon majordome pour une

douzaine de sous.

Je les fis venir devant moi, pour leur faire une réprimande et

les punir.

Dans leur naïveté, ils me répondirent:

«C'est vrai, maître, nous avons mal fait, mais nous ne pouvions pas

faire autrement; nous communions demain, et nous n'avions pas d'argent

pour prendre une tasse de chocolat.»

C'est un usage que la tasse de chocolat après la communion, et c'était

pour eux un plus grand péché d'y manquer que de commettre le petit

larcin dont ils s'étaient rendus coupables.

Deux divinités malfaisantes jouent un grand rôle parmi eux; ils y

croyaient avant la conquête des Philippines.

L'un de ces dieux funestes est le _Tic-Balan_, dont j'ai déjà parlé,

qui habite les forêts dans l'intérieur des grands figuiers.

Cette divinité peut faire tout le mal possible à celui qui ne la

respecte pas, ou qui ne porte pas sur lui certaines herbes; toutes

les fois qu'il passe sous l'un de ces figuiers, il fait un signe

de la main en prononçant: _Tavit-po_, mots tagals qui veulent dire:

_Avec votre permission, Seigneur_.

Le seigneur du lieu est le _Tic-Balan_.

L'autre divinité s'appelle _Azuan_.

Elle préside surtout aux accouchements d'une manière malfaisante,

et l'on voit souvent un Indien, pendant que sa femme est dans le

travail de l'enfantement, perché à califourchon sur le toit de sa

case, un sabre à la main, frappant dans l'air d'estoc et de taille

pour chasser, dit-il, l'_Azuan_.

Quelquefois il continue cette manoeuvre pendant plusieurs heures,

jusqu'à ce que l'accouchement soit terminé.

Une de leurs croyances, que pourraient envier les Européens, c'est

que lorsqu'un enfant au-dessous de l'âge de raison vient à mourir,

c'est un bonheur pour toute la famille: c'est un ange qui va dans

le ciel, pour y être le protecteur de tous ses parents. Aussi, le

jour de l'enterrement est-il une grande fête; parents et amis y sont

invités: on boit, on chante et l'on danse toute la nuit dans la case

où l'enfant est mort.

Mais je m'aperçois que les superstitions des Indiens m'éloignent trop

de mon sujet.

J'aurai plus tard et plus utilement l'occasion de décrire les moeurs

et les usages de ces singuliers hommes.

Je reprends mon récit au moment où mon lieutenant venait de m'assurer

que j'avais de l'_anten-anten_, et que par conséquent je ne pouvais

pas être blessé par un coup de feu.

Il s'adressa ensuite à la jeune fille qui était restée dans son coin,

plus morte que vive.

«--Ah! maudite créature, lui dit-il, tu es la concubine de _Cajoui_;

à présent, c'est à toi que nous allons avoir affaire!»

Et au même instant il s'avança vers elle avec son poignard à la main;

je me précipitai entre lui et cette pauvre fille, car je le savais

homme à tuer quelqu'un, surtout lorsque j'avais été attaqué de manière

à courir un danger.

«--Malheureux! lui dis-je, que vas-tu faire?

«--Pas grand'chose, maître: couper les cheveux et les oreilles à cette

vilaine femme, et l'envoyer dire à _Cajoui_ que nous le rejoindrons

bientôt.»

J'eus beaucoup de peine à l'empêcher d'exécuter son projet.

Il me fallut pour cela user de toute mon autorité et lui permettre

de brûler la case, après que la jeune fille tout effrayée se fut,

grâce à ma protection, sauvée dans la forêt.

Mon lieutenant avait raison de faire dire à _Cajoui_ que nous le

rejoindrions.

Quelques mois après, à plusieurs lieues de l'endroit où nous

avions mis le feu à sa case, un jour que trois hommes de ma garde

m'accompagnaient, nous découvrîmes, dans une partie des plus épaisses

du bois, une petite cabane.

Mes Indiens allèrent tout de suite la cerner au pas de course; mais

presque tout autour se trouvait une espèce de marais recouvert d'herbes

et de broussailles, où tous les trois enfoncèrent jusqu'à la ceinture.

Comme je courais moins vite qu'eux, je m'aperçus du danger, et tournai

le marais pour aborder la case par le seul endroit accessible.

Tout à coup je me trouvai face à face avec _Cajoui_, pouvant presque

le toucher.

J'avais mon poignard à la main, lui aussi avait le sien; la lutte

s'engagea.

Pendant quelques secondes nous nous portâmes des coups multipliés,

que chacun de nous évitait comme il le pouvait; je crois cependant

que la chance tournait contre moi; la pointe du poignard de _Cajoui_

m'était déjà entrée assez profondément dans le bras droit, lorsque

de la main gauche je pus prendre à ma ceinture un pistolet d'assez

fort calibre; je le lui déchargeai en pleine poitrine: la balle et

la bourre lui traversèrent le corps.

Pendant quelques secondes, _Cajoui_ chercha encore à se défendre;

mais je le poussai vigoureusement, je le fis tomber à mes pieds,

et lui arrachai alors son poignard, que je conserve encore.

Mes gens, étant sortis de leur bourbier, vinrent me rejoindre.

La compassion remplaça bientôt l'animosité que nous avions contre

_Cajoui_.

Nous fîmes un brancard, je bandai sa plaie, et pendant plus de six

lieues nous le transportâmes ainsi jusqu'à mon habitation, où je lui

fis donner tous les soins que réclamait son état.

D'un moment à l'autre je croyais qu'il allait rendre l'âme; de quart

d'heure en quart d'heure mes gens venaient me donner de ses nouvelles,

et toujours ils me disaient:

«Maître, il ne peut pas mourir, parce qu'il a sur lui de

l'_anten-anten_; et c'est bien heureux que ce soit vous, qui en avez

aussi, qui lui ayez tiré le coup de pistolet, parce que nos armes

n'eussent rien fait contre lui.»

Je riais de leur superstition, et m'attendais bien à apprendre,

d'un instant à l'autre, que le blessé avait rendu le dernier soupir,

lorsque mon lieutenant tout joyeux m'apporta un petit manuscrit,

à peu près de deux pouces carrés, en me disant:

«Voilà, maître, l'_anten-anten_ que j'ai pu trouver sur le corps

de _Cajoui_.»

Au même instant, un autre de mes gens vint me prévenir qu'il n'existait

plus.

«Voyez, me disait Alila, si je ne lui avais pas pris son _anten-anten_,

il vivrait encore.»

J'avais feuilleté le petit livre: des prières, des invocations qui

n'avaient pas beaucoup de sens, étaient écrites en langue tagale.

Un bon moine qui était présent me le prit des mains; je croyais qu'il

éprouvait la même curiosité que moi, mais pas du tout: il se leva,

passa à la cuisine, et un instant après vint me dire qu'il en avait

fait un auto-da-fé.

Mon pauvre lieutenant en pleura presque de chagrin, car il considérait

le petit livre comme sa propriété, et pensait que sa possession devait

le rendre invulnérable.

J'aurais aussi voulu le conserver, comme un document curieux de la

superstition indienne.

Le lendemain, j'eus beaucoup de peine à décider mon gros curé, le père

Miguel, à enterrer _Cajoui_ dans le cimetière; il prétendait qu'un

homme qui était mort ayant sur lui de l'_anten-anten_ ne pouvait pas

être enterré en lieu saint.

Il fallut, pour le convaincre, lui dire que l'_anten-anten_ avait

été ôté à _Cajoui_ avant sa mort, et qu'il avait eu le temps de

se repentir.

Quelques jours après la mort de _Cajoui_, ce fut au tour de mon fidèle

Alila d'affronter un danger non moins imminent que celui auquel je

m'étais exposé lors de mon combat avec ce chef de bandits.

Mais Alila était brave, et, quoiqu'il n'eût pas d'_anten-anten_,

une arme à feu ne lui faisait pas peur.

De grandes embarcations, véritables arches de Noé, chargées de

marchands forains, partaient toutes les semaines du bourg de Pasig

pour se rendre à celui de Santa-Cruz, où, le jeudi, se tenait un

grand marché.

Huit bandits entreprenants et déterminés s'embarquèrent sur un de ces

bateaux; ils cachèrent leurs armes dans des ballots de marchandises.

A peine l'embarcation avait-elle pris le large, qu'ils les saisirent,

et commencèrent une horrible scène de carnage.

Tous ceux qui voulurent leur résister furent égorgés, le pilote

lui-même fut jeté à l'eau; enfin, ne trouvant plus de résistance,

ils dévalisèrent tous les passagers de l'argent qu'ils avaient sur

eux, leur prirent tout ce qu'ils trouvèrent d'objets précieux, et,

chargés de butin, ils conduisirent l'embarcation sur une plage déserte,

où ils débarquèrent.

J'avais été prévenu de cette audacieuse entreprise, et m'étais rendu

à la hâte à l'endroit où ils avaient mis pied à terre.

Malheureusement j'étais arrivé trop tard, et ils fuyaient déjà vers

les montagnes, après s'être partagé leur butin.

Malgré le peu d'espoir que j'avais de les atteindre, je me mis

cependant à leur poursuite, et, après une assez longue marche, un

Indien que je rencontrai me prévint que l'un de ces bandits, moins

bon marcheur que les autres, n'était pas très-éloigné, et que si mes

gardes et moi nous courions bien, nous pourrions l'atteindre.

Alila était mon meilleur coureur, il avait toute la légèreté du cerf;

aussi lui dis-je:

«Pars, Alila, et, mort ou vif, amène-moi ce fuyard.»

Mon brave lieutenant, pour moins d'embarras dans sa course, nous

laissa son fusil, prit une lance, et partit.

Peu d'instants après l'avoir perdu de vue, nous entendîmes la

détonation d'une arme à feu; ce ne pouvait être que le bandit qui

avait tiré sur Alila, et nous pensâmes tous qu'il était mort ou blessé.

Nous hâtâmes le pas, dans l'espoir d'arriver encore à temps pour

le secourir; mais bientôt nous l'aperçûmes revenant tranquillement

vers nous.

Il avait la figure et ses vêtements couverts de sang, dans la main

droite sa lance, et dans la gauche la hideuse tête du bandit, qu'il

tenait par les cheveux, comme Judith autrefois celle d'Holopherne.

Mais mon pauvre Alila était blessé, et mon premier soin fut d'examiner

si la blessure était grave. Après m'être assuré qu'elle n'offrait

aucun danger, je lui demandai quelques détails sur son combat:

--«Maître, me dit-il, peu de temps après vous avoir quitté,

j'aperçus le bandit; il me vit aussi, lui, et se mit à se sauver

le plus bravement possible; mais je courais mieux que lui, et je

le serrais de près. Lorsqu'il eut perdu l'espoir de m'échapper, il

se retourna vers moi et me présenta un pistolet. Je n'eus pas peur,

et m'avançai quand même... Le coup partit, et je me sentis blessé à

la figure; cette blessure ne m'arrêta pas: je fonçai sur lui et lui

traversai le corps avec ma lance, et comme il était trop lourd pour

vous l'apporter, je lui ai coupé la tête, que voici!»

Après avoir félicité Alila de son succès, j'examinai sa blessure: un

fragment d'une balle coupée en quatre l'avait atteint sur la pommette

de la joue, et s'était aplati sur l'os; j'en fis l'extraction, et la

guérison ne se fit pas longtemps attendre.

Maintenant que j'ai presque terminé, pour ne plus y revenir, mes

nombreuses expéditions contre les bandits, je reprends la suite de

ma vie habituelle à _Jala-Jala_.

Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines · 第 24 / 73 题