Jala-Jala.--Séjour.--Prisonniers.--Don Prudencio Santos,
alcade de Pagsanjan.--Fêtes.--Chasses.--Hamilton Lindsay.--Ile
et lac de Socolme.--Grotte de San-Matéo.
Comme on voit, il se passait peu de jours sans que j'eusse de nouveaux
dangers à affronter.
J'en avais pris l'habitude; je me fiais à mon étoile, et je triomphais
de toutes mes imprudences.
J'étais aimé de mes Indiens, j'étais sûr de leur fidélité; aussi
rien ne me coûtait lorsqu'il s'agissait de leur rendre un service. Ma
sollicitude n'était pas seulement acquise aux habitants de _Jala-Jala_;
elle s'étendait sur tous ceux de la province.
Tous les mois j'allais à _Pagsanjan_ pour y voir l'alcade. C'était
une visite que je nommais _visite du pardon_. Dans les prisons du
chef-lieu, il y avait toujours un assez grand nombre de détenus qui
n'avaient commis que des fautes légères. L'alcade, _don Prudencio de
Santos_, homme honorable et bon, avec lequel j'étais intimement lié,
ne pouvait pas leur infliger le châtiment qui lui eût paru juste,
et les renvoyer; son ministère l'obligeait à instruire leur procès,
et à les soumettre au jugement des tribunaux.
Ainsi qu'en Europe, la justice n'est guère expéditive aux Philippines;
aussi beaucoup de ces malheureux attendaient-ils pendant des années
un arrêt qui les rendît à la liberté.
Dès mon arrivée à Pagsanjan, les parents ou les amis des détenus
me présentaient des pétitions, et me priaient d'intercéder pour
eux. J'examinais les fautes qu'ils avaient commises. Si elles étaient
de nature à ne mériter qu'une simple correction, je leur demandais
de se conformer à celle qui me paraîtrait juste; leur réponse était
toujours affirmative. Je négociais alors avec l'alcade; je débattais
avec lui le châtiment qui serait appliqué à mon client. Lorsque nous
étions d'accord, il envoyait un ordre à la prison; mon Indien signait
un procès-verbal constatant qu'il s'en était rapporté à mon arbitrage;
il recevait la correction que j'avais demandée pour lui, et il était
immédiatement mis en liberté.
Le soir, en retournant à mon habitation, je trouvais sur la route tous
ceux qui me devaient la liberté; ils m'attendaient pour me remercier,
et me demander ma main à baiser en signe de reconnaissance.
Après de pareilles visites, j'avoue que j'éprouvais une satisfaction
bien douce, le bonheur que seul peut apprécier celui qui a rendu un
captif à la liberté.
Mes Indiens m'étaient aveuglément soumis; j'étais si certain de
leur fidélité, je le répète, que je ne prenais plus contre eux les
précautions auxquelles je m'étais assujetti la première année de ma
demeure à _Jala-Jala_.
Mon Anna partageait chaque jour davantage mes travaux, mes inquiétudes,
une partie même de mes dangers. Eût-il été possible de ne pas
l'aimer d'une affection plus touchante que celle qu'on éprouve pour
sa compagne dans une vie paisible et insignifiante? Avec quel bonheur
elle me recevait après la moindre absence! La joie et la satisfaction
brillaient sur son visage; ses caresses étaient un baume qui dissipait
toutes mes fatigues; et les reproches même qu'elle me faisait avec
tant de douceur, pour l'inquiétude que je lui avais causée, étaient
encore pour moi du bonheur.
Je n'avais qu'à me louer des preuves de reconnaissance que me donnaient
continuellement mes Indiens.
Les jours de la fête de ma femme et de la mienne, ils employaient toute
leur intelligence à les célébrer avec le plus de solennité possible.
Ils se divisaient en trois bandes: le _gobernadorcillo_, les vieillards
et les hommes mûrs formaient la première, les femmes mariées la
seconde, et la troisième se composait de la troupe joyeuse des jeunes
gens et des jeunes filles.
Pendant la nuit, ils ornaient les abords de ma maison de longs
et flexibles bambous, entourés de guirlandes de verdure et de
fleurs. Le matin, tout le village était en fête. A neuf heures,
le _gobernadorcillo_ en grande tenue, le père Miguel dans ses plus
beaux habits, avec un fouet richement orné à la main [39], suivis de
tous les hommes du village, nous faisaient la première visite.
Le _gobernadorcillo_ nous offrait, au nom d'eux tous, des fleurs et
des fruits. (C'étaient les seules choses que je consentais à recevoir.)
Le père Miguel prononçait un long discours pour nous complimenter. Je
faisais servir des rafraîchissements, et, excepté le père Miguel
qui restait avec nous, tous se retiraient pour céder la place à
leurs femmes.
Elles apportaient une couronne formée de l'assemblage de tous les
bijoux en or qu'elles possédaient: sur de flexibles baguettes de
bambous, chaînes, médailles, bagues, boucles d'oreilles étaient
groupées comme par la main d'un habile artiste. Si c'était Anna que
l'on fêtait, la femme du _gobernadorcillo_ plaçait sur sa tête cette
couronne improvisée; l'étiquette exigeait qu'elle la gardât pendant
toute la durée du discours de compliment et l'offrande des fleurs et
des fruits.
Arrivait ensuite la bande bruyante des jeunes gens et des jeunes
filles. La plus jolie faisait une seconde représentation du
couronnement, et la meilleure chanteuse, accompagnée d'un joueur de
guitare, présentait l'offrande, et _chantait_ le compliment composé à
l'avance par toute la troupe. Ce compliment, en langue tagale, était
toujours gracieux et plein de poésie, surtout lorsqu'il s'adressait
à ma femme. En voici un échantillon, dont j'ai conservé la traduction:
«_Tala_ [40], qui paraît le soir sur la montagne, un matin, plus
brillante que jamais, sortit du lac et vint se fixer parmi nous [41].
«C'était la reine de _Jala-Jala_, plus bienfaisante que _Tala_ de la
montagne, qui ne donne qu'une faible clarté au voyageur égaré.
«C'était toi, lumière de tes vassaux, mouchoir de larmes des affligés.
«Reine de _Jala-Jala_, tu es pour nous un brillant soleil, et la
pluie du matin qui fait renaître les jeunes plantes que la sécheresse
faisait mourir.
«Nous sommes à toi, nous t'avons donné nos coeurs: que pouvons-nous
t'offrir? Des fleurs, des fruits; c'est tout ce que tes enfants
possèdent.»
Après le compliment, les plus agiles exécutaient des danses
du pays. Ensuite, un des jeunes gens jouait une pantomime; il
représentait, avec une expression très-souvent comique, quelque
scène de la vie indienne: c'étaient des voyageurs égarés et mourant
de faim. L'un d'eux va à la découverte. Il aperçoit une ruche
d'abeilles. Il fait signe à ses compagnons, pour leur faire part du
bon repas que les abeilles lui promettent. Cependant il craint leurs
piqûres, et ne s'approche qu'avec précaution. Il réunit quelques
broussailles, et y met le feu; il est aveuglé par la fumée. Lorsqu'il
croit les abeilles parties, il tire, tout joyeux, son coutelas pour
détacher le rayon qui pend à la branche [42]. Mais les abeilles
viennent bourdonner à ses oreilles et l'attaquer de tous côtés;
il fait alors les grimaces et les contorsions qui représentent la
douleur occasionnée par la piqûre des abeilles.
Après la pantomime, venait un bateleur qui exécutait des tours
d'adresse et d'escamotage.
Lorsque les jeux et les danses étaient terminés, la troupe joyeuse
se retirait, et la fête continuait dans le village. J'avais eu soin
d'y faire préparer une immense table, copieusement servie pour tous
ceux qui voulaient prendre part au repas que j'offrais.
Le reste de la journée se passait en combats de coqs, et la nuit tout
entière en jeux de cartes et de hasard.
_Jala-Jala_ était en pleine prospérité: des champs immenses de riz,
de cannes à sucre et de café avaient remplacé des forêts et des bois
improductifs; de gras pâturages étaient couverts de nombreux troupeaux,
un beau village à l'indienne occupait le centre des exploitations.
On y voyait toujours régner l'abondance, l'activité, comme la joie
sur la physionomie de tous les habitants.
Ma maison était devenue le rendez-vous de tous les voyageurs qui
arrivaient à Manille, et un lieu de convalescence pour bien des
malades qui venaient respirer le bon air de _Jala-Jala_ et y jouir
de tous ses agréments.
Là, point de distinctions; tous les hommes étaient égaux pour nous,
Français, Espagnols, Anglais, Américains: quelle que fût la nation
de ceux qui abordaient à _Jala-Jala_, ils étaient reçus en frères,
avec toute la cordiale hospitalité que l'on trouvait autrefois dans
nos colonies.
On jouissait d'une liberté entière dans ma seigneurie; seulement, celui
qui ne voulait pas manger seul ne devait pas oublier l'heure des repas;
aux autres heures de la journée, chacun se livrait à ses goûts divers.
Les naturalistes, par exemple, poursuivaient les insectes, les oiseaux,
et faisaient d'amples récoltes de plantes de toute espèce.
Les malades trouvaient les soins assidus d'un médecin, les attentions
et la société d'une maîtresse de maison aimable, spirituelle, et qui se
faisait adorer de tous ceux qui passaient quelque temps auprès d'elle.
Ceux qui aimaient la promenade pouvaient explorer les plus beaux sites,
et choisir entre les bois, les montagnes, les cascades, les ruisseaux
et les belles plages du lac.
Les chasseurs, à _Jala-Jala_, étaient dans une véritable terre promise;
ils avaient toujours à leur disposition une bonne meute, des Indiens
pour la conduire, de bons chevaux pour parcourir les montagnes et
les plaines les plus variées, où ils trouvaient abondamment du cerf
et du sanglier.
Ceux qui venaient à _Jala-Jala_ pour y passer les derniers jours du
carême pouvaient y voir une chasse toute particulière, qui offrait
le plus vif intérêt aux amateurs.
Cette chasse n'avait lieu qu'une seule fois dans l'année, le jour du
samedi saint, après l'office de la messe.
Les Indiens, généralement superstitieux, prétendent que ce jour-là les
animaux les plus sauvages se réunissent pour fêter la résurrection de
Notre-Seigneur, et qu'ils sont alors d'une si grande douceur qu'ils
se laissent prendre sans se défendre.
La veille, tout est préparé. Indiens, petits et grands, qui peuvent
manier une lance et gravir la montagne, sont chasseurs ce jour-là. Tous
les chiens du bourg, les roquets comme les mâtins, forment la meute
imposante qui doit faire retentir les forêts de ses aboiements. Le
curé, prévenu, est prié de s'y prendre de bonne heure pour célébrer
la messe. Enfin, le soir, toute la bande joyeuse, avide de sang et de
carnage, pressée surtout de manger de la viande fraîche, dont elle
est privée depuis quarante jours, prend la route de la montagne,
et va établir son bivouac sur celle qui domine le bourg. Là, chacun
fait son gîte comme il l'entend, se couche sur l'herbe tendre, et
dort aussi bien qu'un Sybarite sur de moelleux édredons.
A peine le jour commence-t-il à luire, que tous les chasseurs sont sur
pied. Les yeux fixés sur le presbytère et sur les cases du village,
qui apparaissent au-dessous d'eux comme des cabanes de Lilliputiens,
ils se tourmentent et se désolent de la paresse du curé et de celle de
leurs femmes, que, dans leur impatience, ils trouvent moins diligentes
qu'à l'ordinaire.
Après une longue et ennuyeuse attente, un point noir, suivi
de quelques points blancs, descend les degrés du presbytère et se
dirige vers l'église. C'est le pasteur avec ses sacristains. La joie
se manifeste parmi les chasseurs: ils n'ont plus que quelque quart
d'heure d'attente pour commencer la guerre qu'ils ont déclarée aux
habitants des forêts. Les femmes, car il n'y a plus d'hommes dans le
village, se rendent à l'église, ainsi que les habitants de la demeure
du maître. C'est le signal que l'office va commencer; c'est aussi
celui du recueillement et du silence pour les chasseurs. Tous, au même
instant, tombent à genoux, et adressent leurs prières au Tout-Puissant.
Ce silence, qui a remplacé le flux de paroles qui s'échangeaient
bruyamment un instant avant; cet immense lac aux eaux paisibles
et argentées; ces belles montagnes couvertes de toute la richesse
d'une végétation dans un printemps perpétuel; ce lever imposant et
majestueux du soleil, encore enveloppé des vapeurs de la nuit, ne
projetant de son disque de feu que de faibles rayons, et permettant à
l'oeil de le fixer sans fatigue; ces humbles et modestes cabanes d'où
s'élèvent quelques faibles colonnes de fumée indiquant la vigilance
de leurs habitants; enfin, ces hommes prosternés au sommet de la
montagne, adressant leurs voeux au Créateur, formaient le tableau le
plus capable d'impressionner l'observateur, et de lui faire adorer
la majesté de Dieu. Ce n'est jamais sans émotion que le souvenir de
cet imposant spectacle se présente à ma mémoire.
Après la prière, les chasseurs, sans changer d'attitude, portaient
leurs regards sur le clocher d'où devait partir le signal de la fin de
l'office divin. Dès qu'ils apercevaient le sacristain monter l'échelle
pour sonner les cloches, la scène changeait instantanément. Ils
jetaient des cris de joie, auxquels venaient se mêler les aboiements
des chiens. Chacun s'emparait de ses armes, et toute la bande prenait
la direction des forêts. Ce n'était pas le moment le moins pittoresque
de la journée: la diversité des costumes et des armes; les piétons,
les cavaliers, des chiens courant de tous côtés, formaient un départ
de chasse bien digne d'être représenté par un habile pinceau.
La chasse était toujours abondante, bien que les habitants des forêts,
malgré la croyance des Indiens, ne soient pas plus faciles et plus
doux ce jour-là qu'un autre jour. Malheur si, contre la volonté des
chasseurs, on venait à débusquer un buffle! C'était alors un sauve
qui peut général. Les plus lestes grimpaient sur les arbres; ceux qui
se trouvaient à portée gravissaient, pour jouir du coup d'oeil, sur
la crête des montagnes; des cris partaient de tous côtés, surtout si
quelqu'un de la bande se trouvait en danger, ainsi qu'il nous arriva
un jour avec un enfant d'une douzaine d'années.
Cet enfant nous fit passer un moment émouvant de crainte et d'angoisse:
il était à cheval; un énorme buffle le poursuivait avec un acharnement
incroyable. L'enfant avait mis son cheval au galop, et fuyait de toute
la vitesse de sa monture. De tous côtés on lui criait: «Sauve-toi,
le _caravao_ approche! Tu es pris: recommande ton âme à Dieu.»
C'était aussi au buffle que l'on adressait toutes les menaces et les
imprécations imaginables, comme s'il eût été une créature humaine.
Quelques pas seulement séparaient l'ennemi de celui qui allait
être la victime. Il se fit un moment de silence; l'émotion des
spectateurs était grande: chacun s'attendait à voir les énormes
cornes du terrible animal labourer le corps du cheval, puis mettre
en lambeaux le malheureux enfant.
Celui-ci cependant ne perdait pas la tête, et veillait plus qu'on ne
le pensait à sa conservation.
Il avait dirigé son cheval vers une partie de la plaine où se trouvait
un arbre séculaire, et en passant dessous, au galop, il s'élance d'un
bond sur une des branches. Il était sauvé. Un hourra général, en signe
d'allégresse, fit retentir tous les échos de la montagne. Le cheval,
libre de son cavalier, doubla de vitesse, changea de direction, et,
au lieu de suivre un plan incliné, se dirigea vers la montagne. Le
buffle, poursuivi par les chiens, voyant sa victime lui échapper,
regagna la forêt [43].
Une autre fois, j'étais accompagné par des étrangers: la chasse ne
fut pas une de celles où les animaux, pleins de mansuétude et de
douceur, comme le disent les Indiens, se laissent prendre sans se
défendre. Nous avions abattu d'assez bonne heure trois cerfs et deux
sangliers. Je dis à mes hôtes: «Mes chiens suivent un sanglier énorme;
c'est une bête qui nous mènerait loin. Nous avons assez de venaison;
retournons à l'habitation.»
Un Indien qui nous accompagnait, armé seulement de son poignard et
d'une mauvaise lance, me dit:
«Maître, je veux avoir ce sanglier; permettez-moi de suivre la chasse.»
«Bien, lui dis-je, fais ta volonté; aujourd'hui liberté entière à
tous les chasseurs.»
Il partit aussitôt pour rejoindre les chiens, et nous rentrâmes
à l'habitation.
La journée se passa sans avoir des nouvelles du chasseur. Ce ne fut
qu'à huit heures du soir qu'on m'amena, sur un buffle, Indien et
sanglier. Le malheureux était couvert de sang et de blessures. Il en
avait à la jambe, à la cuisse, au ventre, à la mâchoire inférieure;
la main gauche était littéralement broyée. Avant de lui adresser
aucune question, je bandai ses plaies. Lorsque j'eus terminé, je
l'invitai à me raconter ce qui lui était arrivé. Voici sa réponse:
«Maître, faites-moi donner un verre de vin, afin que je ne perde
pas courage.»
Après avoir avalé un petit verre d'eau-de-vie, il commença ainsi
sa narration:
«Il était déjà tard lorsque j'ai pu rejoindre le sanglier. Il faisait
tête aux chiens. Je lui portai un coup de lance qui le traversa;
mais le bois de ma lance s'étant brisé, il s'est jeté sur moi, et m'a
blessé au ventre et puis à la cuisse. J'ai voulu reculer: il m'a porté
un coup à la jambe, qui m'a fait tomber. C'est alors qu'il m'a frangé
le menton, comme vous l'avez vu. Dans ce moment, me voyant perdu sans
rémission, je recommandai mon âme à Dieu. Cependant il me vint une
idée: ce fut de lui fourrer la main gauche dans la gueule. Pendant
qu'il la mordait et que j'éprouvais d'atroces souffrances, je pus tirer
mon poignard de la main droite. Je lui portai plus de vingt coups
avant de le tuer. Je vous assure qu'il avait la vie dure. Lorsqu'il
fut mort, je croyais bien que j'allais mourir aussi à côté de lui. Je
ne pouvais plus ni marcher, ni remuer; mais heureusement _Sourout_,
qui revenait de la chasse, a entendu les chiens. Il est venu à mon
secours, et m'a ramené dans l'état où vous me voyez.»
Pendant un mois je donnai des soins au malheureux chasseur. J'eus
le bonheur de le guérir de ses blessures, mais non de la guerre
à mort qu'il déclara à ceux qu'il appelait toujours ses ennemis:
les sangliers.
Les chasseurs qui voulaient se livrer à un exercice moins fatigant
faisaient dans de jolies embarcations la guerre aux oiseaux aquatiques,
et pouvaient passer sur les petites îles situées entre la terre de
_Jala-Jala_ et l'île de _Talim_.
Là, ils faisaient une chasse tout à fait inconnue en Europe, celle
d'énormes chauves-souris, espèce de vampire connu par les naturalistes
sous le nom de _roussettes_.
Pendant six mois de l'année, à l'époque de la mousson de l'est,
tous les arbres de ces petites îles sont couverts, depuis le sommet
jusqu'aux premières branches, de ces chauves-souris; elles remplacent
le feuillage qu'elles ont entièrement détruit. Enveloppées de leurs
grandes ailes, elles dorment durant le jour, puis, la nuit, partent
en grandes bandes et vont au loin chercher leur pâture.
Dès que la mousson de l'ouest remplace celle de l'est, elles
disparaissent pour aller, toujours dans les mêmes lieux, s'abriter
du vent sur la côte est de Luçon. La mousson change-t-elle? elles
reviennent à leur ancienne demeure.
Aussitôt que mes hôtes mettaient pied à terre sur une de ces îles,
la fusillade commençait, et durait jusqu'à ce que les chauves-souris,
épouvantées par tant de détonations et par les cris des blessés restés
accrochés aux branches, partissent en masse.
Elles tourbillonnaient pendant quelque temps comme un gros nuage
au-dessus de leur demeure, imitaient parfaitement les Furies
représentées dans certaines gravures qui figurent les enfers, et
allaient ensuite à une faible distance s'abattre sur les arbres d'une
petite île voisine.
Si les chasseurs n'étaient pas fatigués du carnage, ils pouvaient
aller les rejoindre et le recommencer; mais presque toujours il y
avait assez de victimes, et l'on s'occupait alors à les ramasser sous
les arbres d'où elles avaient été abattues.
La chasse aux chauves-souris terminée, on s'amusait à poursuivre et
à tirer des _iguanas_, grande espèce de lézard de cinq à six pieds
de long, qui habite dans les rochers sur le bord du lac.
Fatigués de tirer sans avoir eu besoin d'adresse, les chasseurs se
rembarquaient dans les pirogues, et jouissaient encore d'un autre
amusement: c'était de tirer les aigles qui venaient planer au-dessus
de leur tête.
Mais ici il fallait de l'adresse et beaucoup de justesse de coup
d'oeil, car presque toujours ce n'était qu'avec une balle qu'on
pouvait atteindre ces énormes oiseaux de proie.
On rentrait ensuite à l'habitation avec les embarcations pleines de
gibier, et chacun avait quelques prouesses à raconter.
L'_iguana_ et la chauve-souris ont une chair savoureuse et délicate;
mais quant au goût, tout gît dans notre imagination, comme on va
le voir.
Après une de ces grandes chasses aux petites îles, un jeune Américain
me dit que ses amis et lui désiraient goûter de l'_iguana_ et de
la _chauve-souris_.
Les croyant tous d'accord, je commandai à mon maître d'hôtel un carik
d'_iguana_ et un ragoût de _chauve-souris_.
Au dîner, on commença par le carik; tous en mangeaient de bon appétit,
lorsque je dis à l'un d'eux:
«Vous voyez que l'_iguana_ est une chair d'un goût délicat?»
A ce mot d'_iguana_, tous mes hôtes changèrent de couleur, et chacun,
par un mouvement subit, repoussa son assiette sans pouvoir avaler
le morceau qu'il avait dans la bouche; il fallut faire disparaître
l'_iguana_ et la _chauve-souris_ pour qu'ils pussent continuer
leur repas.
Lorsque je le pouvais, j'accompagnais mes hôtes: alors la chasse était
toujours abondante et remplie d'intérêt, parce que j'avais soin de
les conduire dans des lieux giboyeux et pittoresques.
Je les menais quelquefois à l'île de _Socolme_, beaucoup plus curieuse
encore que les îles aux chauves-souris.
_Socolme_ est un lac circulaire, d'une lieue de circonférence, au
milieu du grand lac, dont il est séparé par un cordon de terre, ou,
pour mieux dire, par une montagne d'un très-petit diamètre à la base,
et dont le sommet se termine en arête, et presque perpendiculairement
à plus de cinq cents mètres au-dessus des eaux. Les deux versants sont
complétement couverts de grands arbres d'une belle végétation. C'est
sur le côté du petit lac, où les Indiens ne vont jamais, de crainte
des caïmans, que vont nicher presque tous les oiseaux aquatiques
du grand lac. Chaque arbre, blanchi depuis le haut jusqu'en bas par
la fiente qu'ils y déposent, est couvert de nids remplis d'oeufs et
d'oiseaux de tous les âges...
Un jour, accompagné de mon frère et de M. Hamilton Lindsay [44], aussi
intrépide explorateur que nous l'étions nous-mêmes, nous partîmes de
l'habitation, avec l'intention de faire passer une légère pirogue
par-dessus la montagne de _Socolme,_ et de nous en servir pour une
promenade sur le lac. Après bien des difficultés, avec l'aide de
quelques Indiens, nous parvînmes à mettre notre projet à exécution.
Nous étions les premiers touristes qui s'aventuraient sur le lac
de _Socolme_. Les Indiens qui nous avaient accompagnés refusèrent
de s'embarquer avec nous; ils s'arrêtèrent sur la rive, et là ils
employèrent toute leur éloquence pour nous faire abandonner notre
projet.
«Vous allez, nous dirent-ils, inutilement vous exposer à un grand
danger, contre lequel vous n'avez aucun moyen de défense; car vous
verrez bientôt surgir du fond des eaux des milliers de caïmans qui
viendront vous attaquer: et qu'opposerez-vous à ces invulnérables
ennemis, contre qui vos balles sont inoffensives? Croyez-vous leur
échapper par la fuite? Détrompez-vous. Dans leur élément ils vont
plus vite que votre pirogue: dès qu'ils l'auront atteinte, ils la
feront chavirer avec plus de facilité que vous n'avez à la conduire,
et c'est alors que commencera un horrible carnage, dont pas un de
vous ne pourra échapper.»
Leur raisonnement n'était pas dépourvu de bon sens; et certainement
c'était une imprudence de s'embarquer dans une faible pirogue pour
faire une promenade sur un lac peuplé d'une grande quantité de caïmans,
d'autant plus à redouter que difficilement ce lac pouvait fournir
une assez grande quantité de poissons pour assouvir leur voracité,
et que, pressés par la faim, ils étaient plus à craindre.
Mais le danger et les difficultés ne nous faisaient jamais reculer,
comme on l'a déjà vu; ainsi, sans tenir compte du pronostic de mes
prudents Indiens, pendant leur long discours nous avions fait nos
préparatifs, et nous étions entrés dans notre pirogue.
A peine se fut-elle éloignée de quelques toises de la rive, qu'une
certaine émotion s'empara de nous tous; elle était, sans aucun doute,
autant l'effet de l'attente du danger, que produite par l'aspect du
site qui se déroulait à notre vue.
Nous étions au fond d'un gouffre entouré de hautes et abruptes
montagnes, entièrement couvertes d'une épaisse végétation.
Partout elles forment une barrière qui nous paraissait
infranchissable. L'ombre qu'elles projetaient sur l'eau au fond de
ce gouffre produisait une demi-obscurité qui, jointe au silence qui
régnait alors dans cette solitude, lui donnait un aspect lugubre et
mélancolique. Involontairement nous étions tous vivement impressionnés,
et absorbés dans un profond recueillement qui nous empêchait de nous
communiquer nos observations.
Notre pirogue continuait cependant à s'éloigner du lieu du départ;
elle glissait légèrement sur cette nappe liquide, jamais agitée par
les vents les plus impétueux, et qui ne reçoit les rayons du soleil
que lorsqu'il est entièrement à son zénith.
Le silence où nous étions tous plongés fut tout à coup interrompu
par l'apparition d'un caïman. Il éleva sa hideuse tête au-dessus de
l'eau, ouvrit une énorme gueule, comme s'il eût voulu nous menacer,
et se diriger vers nous.
Le moment était venu. Le grand drame annoncé par nos Indiens allait
se réaliser, ou toutes nos craintes se dissiper; il n'y avait pas un
instant à perdre. Il fallait prendre un parti, et fuir au plus vite
l'ennemi plutôt que de s'exposer à son attaque.
C'est moi qui dirigeais la pirogue. Je fis tous mes efforts pour
l'éloigner du danger et la conduire à terre; mais l'animal amphibie
s'avançait avec une si grande rapidité qu'il était sur le point de
nous atteindre, lorsque Lindsay, à tout hasard, déchargea contre lui
son arme.
L'effet produit par la détonation fut prodigieux, et comme par
enchantement dissipa toutes nos appréhensions. Il rompit, de la manière
la plus éclatante, le silence qui avait régné jusqu'alors. Le caïman
effrayé rentra au fond des eaux; un nombre incalculable d'échos,
semblables au bruit qu'aurait produit un feu de tirailleurs, se
répétèrent jusqu'au sommet des montagnes, et une nuée de cormorans
sortit de tous les arbres en jetant des cris perçants auxquels vinrent
s'unir les clameurs d'allégresse des Indiens, qui de la rive avaient
remarqué l'épouvante et la fuite de l'ennemi qu'ils redoutaient tant.
Entièrement rassurés, nous continuâmes paisiblement notre promenade. De
temps à autre, quelques caïmans reparaissaient; mais le bruit de nos
armes les faisait rentrer dans leur demeure.
Nous nous approchâmes des grands arbres dont les branches s'étendaient
sur le lac; elles étaient couvertes de nids remplis d'oeufs, et d'une
si grande quantité de jeunes oiseaux, que nous aurions pu en charger
plusieurs pirogues comme celle où nous étions.
Les cormorans, effrayés par le bruit de nos armes, tourbillonnaient
continuellement comme un gros image au-dessus de nous, sans vouloir
s'éloigner du lieu où sans doute les retenait leur sollicitude
maternelle.
Après avoir fait entièrement le tour du lac, nous arrivâmes au lieu
du départ, où nous attendaient les Indiens pour nous aider à faire
franchir la montagne une seconde fois à notre pirogue.
Nous ne voulûmes cependant point terminer cette promenade sans faire
quelque chose pour la science; ainsi nous mesurâmes la circonférence
du lac, qui est à peu près de 4 kilomètres. Nous ne pûmes pas mesurer
la plus grande profondeur vers le milieu; mais à quelques toises de
la rive nous trouvâmes partout qu'elle était de 180 pieds. Il est à
remarquer que, dans aucune partie du grand lac de _Bay_, on ne trouve
une profondeur qui dépasse 75 pieds.
De _Socolme_ je conduisais aussi mes hôtes à _Los Banos_, au pied d'une
haute montagne de plusieurs mille mètres d'élévation, d'où jaillissent
de belles sources d'eau bouillante qui vont se jeter dans le lac,
et, se mêlant à ses eaux, forment des bains naturels à toutes les
températures que l'on peut désirer.
Là aussi, sur les collines, la chasse était abondante et facile. De
nombreux pigeons ramiers et de belles colombes, perchés sur de grands
arbres, attendaient sans méfiance les chasseurs, qui ne revenaient
jamais des bains sans avoir rempli leurs carniers.
Je leur donnais aussi quelquefois le spectacle imposant d'une chasse
au buffle; mais, depuis le malheur arrivé à l'infortuné Ocampo, je ne
permettais plus à aucun étranger de prendre part à ses dangers. Placés
sur des arbres ou sur la crête d'une montagne, ils jouissaient du
coup d'oeil en pleine sécurité.
Les jours de repos, nous allions, dans les bois voisins des champs
cultivés, faire la guerre aux singes, les plus grands ennemis de
nos moissons.
Aussitôt qu'un petit chien dressé à cette chasse nous avertissait par
ses aboiements que des maraudeurs étaient en vue, nous nous rendions
sur les lieux, et la fusillade commençait.
L'épouvante se mettait dans la petite famille. Chacun se cachait dans
son arbre, et, du mieux qu'il pouvait, devenait invisible.
Mais le petit chien ne quittait pas le pied de l'arbre. Nous tournions
tout autour, et finissions toujours par découvrir celui qui s'y était
blotti. La fusillade recommençait, alors jusqu'à ce qu'il fût tombé.
Enfin, quand nous avions fait plusieurs victimes, je les envoyais
pendre à des fourches patibulaires autour des champs de canne à sucre,
pour épouvanter ceux qui s'étaient échappés.
Seulement, le plus gros était toujours porté au père Miguel, mon bon
curé, pour lequel un ragoût de singe était un vrai régal.
Quelquefois, c'était à plusieurs jours de marche de _Jala-Jala_ que
je conduisais mes hôtes, pour leur faire voir des sites admirables,
des cascades, des grottes, ou ces merveilles de végétation que produit
la féconde nature des Philippines.
Un jour, M. Hamilton Lindsay, le plus intrépide voyageur que j'aie
connu, le même qui m'avait accompagné sur le lac de _Socolme_,
me proposa une partie pour la grotte de _San-Matéo_, grotte que
plusieurs voyageurs et moi-même avions visitée plus d'une fois, mais
toujours d'une manière si incomplète que nous n'en avions exploré
qu'une faible partie.
Cette proposition était trop dans mes goûts pour ne pas l'accepter
avec empressement; mais, cette fois, je ne voulus pas revenir de cette
expédition comme des précédentes, c'est-à-dire sans avoir fait toutes
les tentatives possibles pour la parcourir dans toute son étendue.
Lindsay, un médecin que je m'abstiens de nommer et mon frère prirent,
avec moi, la résolution de vérifier si tout ce que nous disaient
les Indiens de cette grotte avait quelque vraisemblance, ou bien si,
comme je l'avais si souvent éprouvé, leur esprit poétique n'inventait
pas des merveilles qui n'avaient jamais existé.
Leurs vieilles traditions donnaient à ce souterrain une étendue
immense: on y voyait, disaient-ils, des palais féeriques auxquels
rien ne pouvait être comparé et qui servaient de résidence à des
êtres fantastiques.
Bien résolus de voir par nous-mêmes toutes ces merveilles, nous
partîmes pour _San-Matéo_, emmenant avec nous un Indien muni d'un
pic et d'une pioche, pour nous frayer passage, si nous avions quoique
chance de prolonger notre promenade souterraine au delà de la limite
que tous, déjà, nous connaissions.
Nous emportâmes aussi une bonne provision de flambeaux, nécessaire
pour mettre notre projet à exécution.
Nous arrivâmes de bonne heure à _San-Matéo_, et nous passâmes le reste
de la journée à visiter d'admirables sites qui avoisinent le bourg.
Nous descendîmes aussi dans le lit d'un torrent qui prend sa source
dans les montagnes et passe dans le nord du bourg; nous y vîmes
plusieurs Indiens et Indiennes occupés à laver les sables pour en
extraire la poudre d'or. Le produit qu'ils retirent journellement de
ce travail, auquel ils se livrent trois ou quatre heures par jour,
varie depuis un franc, deux francs, jusqu'à huit ou dix; c'est selon
la plus ou moins heureuse veine que le hasard leur fait découvrir.
Cette industrie, la culture des terres douées d'une fécondité sans
égale, les bois de construction dont abondent les montagnes voisines,
voilà toute la richesse des habitants, qui, généralement, vivent dans
l'abondance et la prospérité.
Le lendemain, à l'aube du jour, nous cheminions vers la grotte,
éloignée du bourg de deux heures de marche.
La route, qui d'abord serpente au milieu de belles plantations de
riz et de bétel, encadrée elle-même dans une superbe végétation,
est d'un facile parcours; mais, à la moitié de son trajet, tout à
coup elle devient dangereuse et difficile.
On laisse alors les champs cultivés pour suivre les bords de la
rivière. Elle coule au milieu de montagnes de peu d'élévation, et
forme tant de circuits et de détours, qu'il faut, à chaque instant,
la traverser presque à la nage d'un bord à l'autre pour profiter de
petits sentiers qui se trouvent sur la berge.
Jusqu'à une faible distance de la grotte, rien ne vient rompre la
monotonie de ces sites agrestes.
On marche au milieu d'une gorge où de tous côtés la vue est limitée
par des rochers et un rideau de verdure formé par les arbustes qui
boisent les collines.
Mais, à un fort détour que fait la rivière, l'oeil est tout à coup
ébloui en face d'un panorama qui se déroule avec une lente et féerique
magnificence.
Figurez-vous un torrent au pied de deux immenses montagnes de
forme pyramidale, toutes deux entièrement semblables, et de la même
élévation!
L'intervalle qui les sépare permet à la vue de se porter au loin,
et de découvrir le fond d'un tableau impossible à décrire.
Entre les deux géantes la rivière s'est ouvert une issue, et là, sous
vos pieds, vous la voyez se précipiter au milieu d'écueils formés
par d'énormes blocs de marbre blanc; l'eau, limpide et brillante,
se joue au milieu de tous les obstacles qui gênent son cours; parfois
elle forme une bruyante cascade, puis disparaît à la base d'un énorme
rocher, pour reparaître bientôt écumeuse et bouillonnante, comme si
une force surnaturelle la faisait surgir des entrailles de la terre.
Plus loin, formant une suite continue de petites cascades, elle
coule en large nappe argentée sur un lit de marbre blanc et brillant
comme l'albâtre, pour retomber sur d'autres, d'une blancheur non
moins éclatante. Enfin, après avoir franchi tous les écueils, elle
coule paisiblement dans un lit plus modeste, et où vient se refléter
l'admirable végétation qui pousse sur ses bords.
C'est dans la montagne située sur la rive droite que se trouve la
fameuse grotte.
On traverse la rivière en sautant d'un bloc de marbre à l'autre;
ensuite, après avoir gravi une pente ardue pendant l'espace de deux
cents mètres, on se trouve à l'entrée de cette grotte, où, pas à pas,
je vais conduire mon lecteur.
Cette entrée, d'une forme presque régulière, représente assez bien
le portique d'une église en plein cintre, garni de festons verdoyants
dont les plantes rampantes et des lianes font les frais.
A peine en a-t-on franchi le seuil, que l'on se trouve dans un large
et spacieux vestibule, tout tapissé de stalactites d'une couleur
jaunâtre; c'est là qu'une nuée de chauves-souris, effrayées par la
lumière des flambeaux, prend son vol pour se précipiter au dehors.
Pendant une centaine de pas, en se dirigeant dans l'intérieur, la
voûte continue très-élevée, et la galerie spacieuse; mais tout à coup
l'une s'affaisse, et l'autre se rétrécit, ne laissant plus d'issue
que celle nécessaire à un seul homme, obligé encore de se traîner sur
les mains et les genoux pour franchir, dans cette pénible position,
à peu près une centaine de mètres.
Ensuite la galerie s'élargit de nouveau, et la voûte s'élève de
plusieurs toises; mais bientôt il faut surmonter un nouvel obstacle, il
faut gravir une espèce de muraille de deux à trois mètres d'élévation.
Immédiatement au delà se trouve le lieu le plus dangereux du
souterrain: là, deux énormes précipices, la bouche béante, au ras du
sol, sont prêts à engloutir l'imprudent qui, armé de son flambeau,
ne marcherait pas avec précaution dans cet obscur labyrinthe.
Des pierres lancées dans ces gouffres attestent, par le bruit sourd
qu'elles font en arrivant au fond, une profondeur de plusieurs
centaines de mètres.
Ensuite la galerie, large et spacieuse, se continue, sans rien offrir
de remarquable, jusqu'au lieu où s'étaient arrêtées les recherches
faites jusqu'alors.
Là, elle paraît se terminer par une espèce de rotonde entourée de
stalactites de diverses formes, qui, dans un endroit, représentent
un véritable dôme soutenu par des colonnes.
Ce dôme recouvre un petit lac d'où continuellement s'élance un ruisseau
qui va se perdre dans les précipices dont j'ai parlé.
C'est dans cette partie que nous nous livrâmes à de sérieuses
investigations, cherchant à nous assurer s'il était possible de
prolonger notre promenade souterraine.
Nous plongeâmes à plusieurs reprises dans le lac, sans rien découvrir
qui pût favoriser nos désirs; nous nous dirigeâmes alors vers la
droite, examinant, à la lumière de nos flambeaux, les moindres petits
enfoncements que nous apercevions sur les parois de la galerie.
Après bien des recherches infructueuses, nous découvrîmes enfin une
crevasse par laquelle à peine pouvait-on passer le bras.
En y introduisant un flambeau, quelle ne fut point notre surprise d'y
entrevoir un grand vide tout tapissé de brillants cristaux! Cette
découverte nous donna un vif désir d'examiner de plus près ce que
nous voyions si imparfaitement.
L'Indien, avec son pic, se mit à l'oeuvre pour agrandir l'ouverture,
par laquelle nous espérions nous introduire. Il travaillait lentement
et à petits coups, pour éviter un éboulement qui non-seulement eût
pu détruire nos espérances, mais aussi occasionner une catastrophe.
Cette voûte de rochers suspendue au-dessus de nos têtes pouvait nous
engloutir, et, comme on va le voir, les précautions que nous prenions
n'étaient point inutiles.
Au moment où nos espérances allaient se réaliser, et que déjà
l'ouverture était assez grande pour nous donner passage, tout à coup,
au-dessus de nous, il se fit un bruissement sourd et prolongé qui
nous glaça d'effroi.
La voûte s'était ébranlée, et menaçait de s'affaisser sur nous.
Pendant un court instant, qui cependant nous parut bien long, nous
fûmes terrifiés; notre Indien lui-même, immobile comme une statue,
était resté la main appuyée sur le manche de son pic, dans la même
position où il se trouvait en donnant le dernier coup.
Après un instant de silence solennel, revenus un peu de notre peur,
nous examinâmes le danger que nous venions de courir.
Au-dessus de nos têtes, une longue et large crevasse serpentait la
voûte sur une longueur de plusieurs mètres; vers la paroi où elle
allait aboutir, un énorme rocher qui, s'en étant séparé, avait été
arrêté dans sa chute par un hasard providentiel; la tête du pic,
dont la pointe était fortement fixée sur un sol solide, lui avait
servi de point d'appui, et ce chanceux arc-boutant le tenait suspendu
au-dessus de l'ouverture que nous venions de pratiquer.
Après nous être assurés, avec bien des précautions, que le pic et
le rocher offraient une certaine solidité, comme de véritables fous
habitués à vaincre toute espèce d'obstacles et de difficultés, nous
nous décidâmes à nous glisser un à un dans cette périlleuse ouverture.
Le docteur, qui jusqu'alors avait gardé un morne silence, aussitôt
qu'il connut notre décision fut pris d'une si grande frayeur, que
la voix lui revint pour se lamenter et nous prier de le conduire
au dehors.
Comme si tout à coup il avait été pris d'un vertige, d'une voix
saccadée il nous disait que la respiration lui manquait, qu'il se
sentait étouffer, et que son coeur battait avec une si grande force,
que, s'il restait plus longtemps au milieu des dangers que nous
courions, il allait mourir de la rupture d'un anévrisme.
Il offrait tout ce qu'il possédait à celui qui lui sauverait la vie;
il suppliait à mains jointes notre Indien de ne pas l'abandonner,
et de lui servir de guide.
Nous eûmes pitié de cette panique, et permîmes à l'Indien d'acquiescer
à sa prière.
Aussitôt que ce dernier fut revenu, et que nous eûmes la certitude que
pendant son absence le rocher, cause de notre frayeur momentanée,
était resté immobile, nous mîmes notre projet à exécution, et,
comme des serpents, un à un nous nous glissâmes par cette dangereuse
ouverture, à peine suffisante pour la grosseur de nos corps.
Nous ne pensâmes bientôt plus au danger que nous courions, ni à
l'imprudence que nous venions de commettre, et toute notre attention
se fixa sur ce qui s'offrait à nos regards.
Nous nous trouvions au milieu d'un immense salon, d'un aspect tout
à fait féerique.
A la lumière de nos flambeaux, la voûte, le sol et les murailles
étincelaient et brillaient comme s'ils eussent été recouverts de
cristaux de roche de la plus admirable transparence.
Dans quelques endroits, la main de l'homme paraissait avoir présidé
à l'ornementation de ce palais enchanté. De nombreuses stalactites
et stalagmites, aussi diaphanes que l'eau limpide qui vient de
se congeler, affectaient les formes les plus bizarres; elles
représentaient de brillantes draperies, des rangées de colonnes,
des lustres et des candélabres.
A une extrémité, adossé à la muraille, on voyait un autel avec ses
degrés, qui paraissait attendre le pasteur pour y célébrer l'office
divin.
Il serait impossible à ma plume de représenter tout ce qui nous
transportait d'admiration.
Nous croyions véritablement nous trouver dans un palais des _Mille
et une Nuits_; les Indiens eux-mêmes n'avaient deviné qu'une faible
partie des merveilles que nous venions de découvrir...
Après avoir quitté ce palais étincelant, nous continuâmes notre
promenade souterraine, nous enfonçant de plus en plus dans les
entrailles de la terre, et suivant pas à pas un tortueux labyrinthe
qui, pendant une demi-lieue, ne nous présenta rien de remarquable,
si ce n'est, d'intervalle en intervalle, le danger que nous faisait
courir notre indomptable curiosité.
La voûte, dans certains endroits, ne présentait plus la solidité de
la pierre; la terre seule s'y révélait, et de récents écoulements
attestaient qu'il pouvait s'en faire d'assez considérables pour nous
fermer tout moyen de retraite.
Nous poursuivîmes cependant encore bien au delà notre reconnaissance
aventureuse, et nous arrivâmes dans un nouvel espace magnifique et
grandiose, recouvert, comme le premier, de brillantes stalactites,
et qui ne lui cédait en rien pour la beauté de ses détails.
Nous nous y livrâmes de nouveau au minutieux examen de toutes les
merveilles qui nous entouraient, et qui resplendissaient comme des
prismes à la clarté de nos torches.
Nous recueillîmes sur le sol plusieurs petites stalagmites, grosses
et rondes comme des noisettes, qui représentaient si parfaitement ces
fruits confits, que quelques jours après, nous trouvant à Manille dans
un bal, nous en présentâmes à des dames, dont le premier mouvement
fut de les porter à la bouche pour les croquer; mais, lorsqu'elles
reconnurent leur méprise, elles voulurent les conserver, pour s'en
faire, disaient-elles, des pendants d'oreille.
Après avoir joui du beau et brillant spectacle que nous avions sous
les yeux, la faim, la fatigue commencèrent à se faire sentir.
Nous avions marché, dans ce ténébreux souterrain, un espace de plus
de quatre kilomètres; depuis le matin nous n'avions rien pris, et la
journée était déjà bien avancée.
J'ai souvent expérimenté que la force morale décroît en raison des
forces physiques, et sans doute nous nous trouvions dans cet état
lorsque de sinistres suppositions vinrent frapper notre imagination.
Un de nous fit la réflexion qu'un éboulement pouvait avoir en lieu
entre nous et la sortie, ou, ce qui paraissait plus probable, que
l'énorme rocher suspendu et tenu en équilibre sur notre pic pouvait
s'être affaissé, et nous fermer toute issue.
Si pareil malheur fût arrivé, dans quelle horrible position nous
serions-nous trouvés?
Nous ne pouvions point espérer de secours du dehors, même de notre
ami _le docteur_, que nous avions vu si bouleversé par la peur;
nos poignards eussent été alors notre seule ressource pour ne pas
mourir dans les angoisses qu'endure le malheureux renfermé vivant
dans un sépulcre.
Toutes ces réflexions, que nous analysâmes les unes après les autres,
nous déterminèrent à rebrousser chemin, et à laisser à d'autres plus
imprudents que nous, s'il pouvait s'en rencontrer, le soin d'explorer
l'espace qui nous restait à parcourir.
Nous eûmes bientôt franchi celui qui nous séparait du lieu que nous
avions le plus à redouter.
La Providence nous favorisait: le pic soutenait encore le roc qui
nous préoccupait si vivement.
Un à un, en évitant le plus possible le moindre frottement contre
le roc et le pic, nous nous glissâmes de nouveau par cette étroite
ouverture, et, tout joyeux de nous voir hors de danger d'une si
fatigante expédition, nous commencions déjà à cheminer vers la sortie,
lorsque tout à coup un bruit sourd et prolongé, et sous nos pieds
un tressaillement subit, nous causèrent une nouvelle frayeur; mais
bientôt nous fûmes rassurés par notre Indien qui accourait vers nous,
tenant à la main son pic libérateur.
L'imprudent n'avait pas voulu en faire le sacrifice, et, après avoir
attendu que nous fussions éloignés de quelques pas, il l'avait,
tout en se sauvant, fortement tiré par le manche.
Grâce à la Providence ou à sa légèreté, il ne fut pas écrasé par le pan
de rocher, qui, n'ayant plus son point d'appui, s'était affaissé sur le
sol, en recouvrant complétement l'issue qui nous avait donné passage.
Après nous, sans doute, personne ne pourra pénétrer dans la belle
partie de cette grotte que nous venions de traverser si heureusement.
Après ce dernier épisode, nous ne nous fîmes pas prier pour nous
diriger vers la sortie; et ce ne fut point sans une vive sensation de
plaisir que nous revîmes la lumière du soleil, et que nous retrouvâmes,
assis sur un bloc de marbre, notre ami le docteur, réfléchissant à
notre longue absence et à notre inqualifiable témérité.
Peut-être taxera-t-on d'exagération ce que je dis des jouissances et
des émotions telles que se composait ma vie à _Jala-Jala_.
Je me renferme partout dans l'exacte vérité, et il me serait facile de
citer bien des personnes prêtes à témoigner de la véracité de chacun
de mes récits.
Plusieurs voyageurs, du reste, qui ont passé quelque temps à mon
habitation, ont reproduit dans leurs publications le tableau de
mon existence au milieu de mes chers Indiens, qui tous m'étaient
si dévoués.
Je citerai entre autres le _Voyage autour du monde_ du malheureux
Dumont-d'Urville et celui du vice-amiral Laplace, dans chacun desquels
on trouvera un article spécial consacré à _Jala-Jala_.
Je puis citer également M. Thomas Dent, actuellement à Londres. Il
a séjourné quelque temps à _Jala-Jala_, et a assisté à plusieurs
de nos aventureuses excursions. J'ai été heureux de le retrouver en
Europe, et de lui rappeler des services qu'il m'a rendus avec la plus
affectueuse bienveillance.